DE LA FORME DES PLACOIDES
RÉTABLISSEMENT DES ESPÈCES DONT ON NE CONNAIT QUE DES PARTIES DÉTACHÉES, ET DESCRIPTION DE QUELQUES GENRES DONT LA PLUS GRANDE PARTIE DU CORPS EST CONNUE.
Les poissons de Tordre des Placoïdes offrent dans leurs formes extérieures trois types principaux. Ils sont ou cylindracés, comme les Cyclostomes, ou fusiformes comme les Squales et les Chimères , ou plats comme les Raies ; il n'y a aucun genre dans cet ordre qui soit comprimé latéralement. Les modifications secondaires que l'on observe dans les formes ont surtout trait aux proportions des différentes régions du corps et à la configuration des nageoires. A ce dernier égard , les variations sont presque infinies , surtout si l'on tient compte des différences souvent très-légères qui existent entre les genres et les espèces. Les Cyclostomes sont entièrement dépourvus de nageoires paires , et leurs nageoires impaires , qui s'élèvent peu audessus de la surface du corps, sont très-uniformes. Chez les Plagiostomes , les nageoires impaires ont des formes très-diverses ; la caudale surtout offre des caractères très-imporlans pour la- distinction des familles. Mais ce qu'il y a surtout d'intéressant dans l'arrangement des nageoires de ces poissons , c'est que les ventrales, lorsqu'elles existent , et c'est le cas de presque tous les Plagiostomes , sont attachées au milieu du ventre. Ces poissons sont donc dans toute la rigueur du mot de vrais abdominaux , comme tous les Ganoïdes des terrains secondaires et de transition. Je ne connais pas un seul poisson fossile antérieur à la craie qui ne soit abdominal ; tandis que dans les terrains crétacés , et surtout dans les terrains tertiaires , les poissons tlioraciques deviennent de plus en plus nombreux , et dans l'époque actuelle ils l'emportent de beaucoup sur tous les autres. Avec les types tlioraciques apparaissent aussi ces genres de forme bizarre chez lesquels les rapports naturels dans la position des membres locomoteurs jjairs sont intervertis et où les ventrales viennent se placer devant les pectorales et même jusque sous la gorge. La symétrie des nageoires paires chez les abdominaux ordinaires et en particulier chez les Placoïdes et chez les Ganoïdes des formations géologiques les plus anciennes qui ont précédé la venue des Reptiles , me paraît dès-lors devoir être envisagée comme le premier indice de cette tendance des membres locomoteurs à se placer vers les extrémités anté-
T<»i. III 40
l'ieure et postérieure du corps , tendance qui a prévalu peu à peu chez les Vertébrés supérieurs. Envisagée sous ce point de vue , la diversité de position des nageoires paires dans la classe des poissons (où cette tendance à l'écartement des membres n'a été que transitoire), n'a plus rien de surprenant ; elle est en rapport avec le développement génétique de tout l'embranchement des Vertébrés , et l'on conçoit leurs variations dès qu'une classe supérieure , munie de vrais membres locomoteurs pairs , vient à se détronquer du type primitif.
Quelque tranchées que soient en général les différences de forme entre les Cyclostomes , les Squales et les Raies, il y a cependant dans ces familles des types intermédiaires qui participent à la fois des caractères de plusieurs groupes : tels sont parmi les Plagiostomes vivans, les Rhinobates et les Pristis, et parmi les fossiles, les Cestraciontes , qui se rapprochent en même temps des vrais Squales , des Anges , des Chimères et de certaines Raies , et qui sont , pour ainsi dire , la souche primitive de toutes les familles de Placoïdes qui ont existé jadis et qui existent encore maintenant , ou , pour mieux dire , la première ébauche , ou en quelque sorte le premier jet de la pensée créatrice qui a présidé au développement des poissons. En décrivant les dents de ces poissons dans les chapitres précédens ,j"ai déjà fait remarquer quelle forme on peut supposer quils avaient en général. L'on peut admettre que jusqu'à l'apparition des Squalides et à leur développement dans les époques crétacée et tertiaire , les Placoïdes se rapprochaient tous plus ou moins du Cestracion de la Nouvelle-Hollande par leur forme , aussi bien que parleurs dents et par les fortes épines de leur dorsale; que plus tard les Hybodontes se sont déjà rapprochés davantage des vrais Squales et en particulier des Lamies , tout en conservant les épines dorsales des Cestraciontes ; qu'avant l'apparition des Squalides proprement dits, les Chimérides ont été nombreuses et ont ressemblé plus ou moins aux Cestraciontes ; que le type des Raies a été annoncé dès l'époque du Lias par un genre intermédiaire entre les Squales et les Raies ; enfin que c'est durant l'époque de la craie seulement que les familles de l'ordre des Placoïdes se sont diversifiées par une divergence progressive de leurs caractères, jusqu'à présenter les extrêmes qu'elles embrassent aujourd'hui.
Ne voulant pas étendre cet ouvrage au-delà des limites que je me suis imposées, je dois renvoyer aux Supplémens la description de plusieurs genres nouveaux de Squales et de Raies dont j'ai appris à connaître dans ces dernières années des portions plus ou moins considérables, mais qui exigeraient, pour être bien décrits, de nombreuses planches que je ne crois pas pouvoir ajouter pour le moment à mes Recherches.
Je me bornerai maintenant à décrire les espèces déjà représentées dans mes planches et à mentionner les autres, afin de leur assigner une place dans l'ordre méthodique de ma classification.
D'ailleurs, en renvoyant cette publication, j'aurai peut-être l'occasion de revoir de nouveau ces fossiles sur lesquels mes notes ne renferment pas toujours des indications suffisantes et en harmonie avec les progrès les plus récens que l'on a faits en ichthyologic , et surtout dans l'étude des Plagiostomes.
i" Dks r.KNHKS Janassa et Dictka Miinsl.
M. le comte de Mûnsler a décrit dans ses Beytriige zur Petrefnctenkunde. deux genres de poissons fossiles des plus remarquables , dont les affinités m'ont paru un moment douteuses ; mais la découverte d'une empreinte presque complète de l'une de ces espèces ne laisse plus aucun doute sur l'ordre auquel il faut rapporter ces deux genres, qui sont assez voisins l'un de l'autre. Je regrette infiniment de n'avoir pu les examiner en détail , car j'ai tout lieu de croire , à en juger d'après les figures de M. le comte de Munster , que ces types sont intermédiaires entre les Myliobates et les Cestraciontes , et contribueront à rapprocher de plus en plus le grand groupe des Raies de celui des Squales dont les limites paraissent toujours moins tranchées, à mesure qu'on les connaît mieux , comme l'a déjà fait voir le genre Prislinplwriis. démembré par MM. Millier et Henle du genre Pristis de Latham, et comme le montre également le genre Squaloraja que je décris plus bas.
Le genre Janassa est celui des deux qui se rapproche le plus de la famille des Mourines: l'arrangement des dents a même une certaine analogie avec celui des genres Zycjobates et Rhinoptera , et M. le comte de Munster dit positivement que ses chevrons dentaires ont une structure tubuleuse, quoique leur couronne soit émaillée. Les dents antérieures sont les plus petites ; elles deviennent plus grandes à la partie postérieure des mâchoires. Il y en a trois rangées principales et de plus petites sur les côtés. Le chagrin qui entoure la mâchoire est granuleux. M. le comte de Miinster en a figuré deux espèces : 1° /. amjulata Beyt., Heft I, Tab. k , fig. i et 2 , et Heft III , Tab, 3 , fig. o ; elle provient du Zechstein de Richelsdorf et de Glûcksbrunn, dans la principauté de Meiningen. 2° ./. Humbohllil Miinst. Beytr. Heft I . Tab. ik, fig. U, également du Zechstein. L'original se trouve au Musée de Dresde. M. le comte (le Miinster en signale une troisième espèce sous le nom de /. bitumiuosa qui a été figurée par Schlotheim , avec doute , comme une plaque de Trilobites.
Le genre Dictea, dont on connaît une empreinte presque complète, a une forme aplatie ; les pectorales sont larges, arrondies en dehors, et se prolongent en avant sur les côtés de la tête , à-peu-près comme dans le genre Squatùia. M. le comte de Miinster dit que la première dorsale paraît lobée ; mais il se pourrait que cette nageoire fût une ventrale munie d'appendices , comme on en observe chez les mâles de cette famille. La partie postérieure du corps est moins bien conservée , et ses nageoires ne me paraissent pas déterminables d'une manière bien rigoureuse. Toute l'empreinte est couverte d'un chagrin très-fin. Les dents de forme allongée et pyriformes sont disposées au centre, sur quatre rangées symétriques divergeant faiblement en arrière: les antérieures sont les plus petites, et les postérieures deviennent successivement plus grandes. En arrière il y a de chaque côté une très-grosse dent plate. Sur les bords il y a en outre de chaque côté une rangée de dents rhomboïdales. J'ai emprunté la description de cette dentition à la figure restaurée qu'en a donnée M. le comte de Miinster. M. le comte de Miinster a donné
kV es\ièce connuele nom de Dicteastriata.il en a figuré plusieurs dénis détachées Tab. 8,lig.3. k, 6 , 7, 8 , 9 et 10. J'ai aussi représenté et décrit des dents détachées de cette espèce sous le nom à'Acrodus larva, Tab. 22 , fig. 23-25. Ce poisson provient également du Zechstein de Richelsdorf ; l'exemplaire entier fait partie de la collection de M. le comte de Miinsler , qui en possède en outre de nombreuses dents détachées. Le dessin des dents que j'ai figurées m'a été communiqué par M. le professeur Klipstein. Ses exemplaires proviennent du Zechstein de Taliler. N'en ayant jamais examiné le moindre fragment moi-même, je mabstiens de plus amples détails et renvoie à la description de M. le comte de Munster . Heft III. p. I2i.
2° Du GENRE Aellopos Miinst.
11 existe au Musée de Munich une empreinte de la partie postérieure d'un Squale de grande taille, provenant des schistes de Solenhofen , dont la colonne vertébrale est conservée depuis le milieu de la région abdominale jusque vers l'extrémité de la caudale, et dont les contours sont assez bien marqués pour quon puisse y reconnaître la position de la seconde dorsale et d'une partie de la caudale. Le chagrin est en outre assez bien conservé dans plusieurs points.
M. le comte de Miinster m'a communiqué une portion d'un autre Squale, très-semblable à celui du Musée de Munich , mais de forme plus élancée, provenant de Kehlheim . et qu'il a désigné dans sa collection sous le nom à' Aellopos elougatus,
M'étant assuré par la comparaison de ces poissons , qu'ils appartiennent au même genre et m'étant en outre convaincu que ce genre difïère de tous ceux qui ont été distingués jusqu'à présent parmi les Plagioslomes , j'adopte la dénomination générique proposée par M. le comte de 3Iiinster.
A en juger par la forme des vertèbres , le genre Aellopos paraît appartenir au groupe des Galeus ; les corps des vertèbres du moins sont à-peu-prês aussi longs que hauts , et lisses à leur surface. Leurs bords antérieur et postérieur sont légèrement renflés, et les côtés faiblement déprimés au milieu. Une conformation semblable des vertèbres ne se rencontrant d'ailleurs que dans les genres Spliyma et Carcharias , qui paraissent appartenir essentiellement à l'époque actuelle, tandis que les genres Galeocerdo et Corax, qui sont très- voisins des Galeus. remontent à l'époque crétacée où les espèces du genre Corax sont surtout très-nombreuses . je suis disposé à croire que le genre Aellopos appartient plutôt au type des Galem qu'à celui des Carcharias. Quoi qu'il en soit, ce nouveau genre se distingue par la grandeur considérable de sa seconde dorsale , qui est plus haute que le corps n'est large à l'endroit où elle est insérée et qui se fait en outre remarquer par sa forme triangulaire et pyramidale. La caudale paraît avoir été très-allongée, à en juger d'après les fragmens qui en sont conservés dans l'exemplaire de Munich. La partie antérieure de son lobe antérieur, qui est conservée dans cet exemplaire, montre que ce lobe était très-développé. Le chagrin a l'aspect d'une fine granulation uniforme.
Je désigne l'espèce de Solenhofen sous le nom de :