I .1 .1. 55, i° fjfi , verso
bailliages et sénéchaussées (1). Ce fut, à proprement parler, une conjuration secrète contre les desseins du roi. Il ne se tint pas toutefois pour battu. Décidé à réagir avec énergie , il ordonna à tous les nobles défaillants de se réunir dans des endroits séparés et à des époques distinctes, les prévenant qu'il enverrait des commissaires dans chacun des lieux de réunion, et que nulle excuse ne serait plus admise à l'avenir pour motiver leur absence. Quant aux seigneurs de Champagne (2) qui n'avaient à aucun degré répondu à l'appel qui leur avait été fait, le roi ne leur cacha nullement le ressentiment qu'avait fait naître en lui leur désobéissance. Son mécontentement se traduisit même ouvertement en ces termes : « Quar nous ferons adonc » dire nostre entention et nostre volenté sur les be- » soingnes dessus dites. » Il ressort de ces paroles que Philippe le Long n'était pas dans l'intention de frapper d'une peine matérielle, afïlictive ou pécuniaire ceux qui avaient contrevenu à ses volontés et à ses ordres, mais qu'il était résolu à leur en infliger une autre bien plus grave en soi : la destitution du droit de délibération et de vote. Bien loin de dissimuler ses sentiments, le roi témoignait d'une façon péremptoire à ceux qui avaient failli à leurs devoirs de cour, qu'il allait dorénavant leur demander moins des avis et des conseils qu'une approbation et une ratification pures et simples de ses actes.
Conformément à ce qu'il avait dit, Philippe V envoya des commissaires dans différentes villes où il convoqua de nouveau la noblesse ; c'étaient des villes
, !; .). .1. 55, fos 65 à 67.
centrales pour tous, de façon à ne pas même laisser aux non-comparaissants l'excuse de l'éloignement du lieu de réunion, excuse qu'ils avaient dû saisir avec empressement auparavant, pour ne pas se rendre à Paris. Les nobles des quatre bailliages de Champagne furent mandés à Provins le jour des Rameaux (1 , en la présence même du roi. Les seigneurs normands (2) furent mandés au mois de mars à Lisieux en présence de l'évèque d'Amiens et de Robert d'Artois. Ceux du bailliage de Vermandois (3), de Beauvaisis, de Gorbie et de Poix, à Gompiègne, clans une chambre du palais, en présence des évoques de Mende et de Soissons, du comte de Glermont et de T. de Marfontaines. La noblesse du Poitou fut mandée à Poitiers le lundi avant les Rameaux (4), celle de Touraine .") à Tours, au mois de mars. Celle de Saintonge, d'Angoumois et de Limousin (6) à Angoulème aux octaves de Pâques devant le comte de la Marche, l'évèque de Noyon , le comte du Maine et Pons de Mortagne, vicomte d'Aunay. Les seigneurs de la prévôté de Paris 7 , et ceux de l'Orléanais se réunirent à Paris quinze jours après les Brandons , en présence du roi.
Les nobles de Champagne étaient décidément incorrigibles, car un certain nombre d'entre eux firent encore défaut à rassemblée de Provins ; le roi en
(1) J. J. 55, f 66. verso.
(3) lbid.
(4) lbid.
(5) lbid.
(6) lbid.
(7) lbid.
fut vivement irrité et il les convoqua de nouveau à Troyes pour trois semaines après Pâques, en kur reprochant leur négligence avec une aigreur marquée : « Pluseurs descliz nobles aient esté à nous, mes vous » et aucuns d'iceis n'avez mie esté, laquelle chose nous » desplaît moût car la besoingne pourquoi nous vous » avions mandé ne se puet mie accomplir ne parfaire » en ladicte journée (1)... »
On n'a pas oublié qu'à la fin de décembre 1318 et au commencement de janvier 131.9, Philippe V avait ordonné aux baillis de dresser une liste exacte de la' noblesse, du clergé et des villes pour désormais pouvoir les convoquer plus facilement (2). On se souvient aussi que le roi avait requis les officiers royaux d'apporter dans ce travail la plus grande célérité, (jette mesure si importante, passée inaperçue jusqu'ici, semble avoir été immédiatement, au moins pour partie, couronnée de succès. En effet , en même temps que les assemblées provinciales que nous venons d'énumérer il n'y a qu'un instant, le roi convoqua deux autres réunions du même genre à Lyon et à Mâcon (3) où furent mandés des seigneurs de ces bailliages dont les noms ne figurent pas clans les convocations précédentes. On remarque le même fait pour la convocation de la noblesse normande (4); une trentaine de noms nouveaux furent ajoutés à la liste ordinaire. Ils étaient d'ailleurs accompagnés de cette mention (lui dit tout : « Secunlur nomina Norman nie de nova
(1) Ibid., verso.
(3) J. J. 55 , f" 65 , verso.
(il J. J. 55 , f" 66, verso,
» tradita per magistvum Barri/. » Or Barry était attaché à la chancellerie. Il est donc évident qu'il avait reçu tous ces noms nouveaux des baillis auxquels le roi les avait demandés ; ce qui vient d'autre part confirmer cette assertion , c'est qu'à côté de chacun des noms des seigneurs normands, se trouve le nom du bailliage auquel ils appartenaient : Caux , Gaen , Cotentin, Gisors et Rouen.
Avant de quitter l'année 1319, nous remarquerons ([lie certains historiens, parmi lesquels M. de Sismondi, [•lacent une assemblée d'Etats généraux au 2 février de cette année. Il y a là une méprise qu'il convient de réparer: il n'y eut, à cette date, d'assemblée d'aucune sorte. M. de Sismondi s'est laissé prendre à une faute considérable de Lainière (1) , qui assigne à l'année 1319 une ordonnance qui est, en réalité, de 1346. L'application des règles les plus élémentaires de la critique historique montre d'ailleurs au premier coup d'oeil combien grande est l'erreur de l'auteur des Ordonnances. D'abord il est question, dans ce texte, du duc, de Normandie, fils du roi; or, ce duc de Normandie n'est autre que celui qui fut plus tard Jean le Bon. Quant au Philippe qui parle dans celle Ordonnance, c'est Philippe VI de Valois; en troisième lieu, il y est question de gabelles, or, si l;i gabelle était évidemment antérieure au règne de Philippe de Valois 2 , il est toutefois constant que ce n'est (pie sous ce règne, et pas avant, ijue les Etats généraux délibérèrent sur ce genre d'impositions ; enfin, en quatrième lieu, cette ordonnance est de point
I i Irdonnances , t. I . p. 679.
.' E. Boutaric, La France sous Philippe le Bel, au chapitre Impôts
en point identique à celle du 25 février 1340. D'où nous conclurons qu'en 1319 les trois ordres du royaume ne se réunirent pas à Paris pour constituer une assemblée d'Etats généraux.
Au commencement de Tannée 1320, le roi convoqua pour le dimanche , dans l'octave des Brandons (1), les barons et les prélats à Paris. Il les avait convoqués pour le jour de Noël 1319 (2) , dans la même ville; mais ils s'y étaient rendus en si petit nombre , qu'aucune décision n'avait été prise. En effet, la nation, dans tous ses ordres, était lasse de payer et préférait s'abstenir de comparaître que de financer , car elle avait de nouveau senti que sous le prétexte fallacieux de croisades, mis en avant par Philippe V, se cachait une contribution à payer. Le roi cependant n'avait rien épargné pour faire réussir son projet. Il avait convoqué le roi d'Angleterre à Amiens, non-seulement pour recevoir son hommage, mais pour s'entretenir avec lui d'un projet de croisades, « car, » disait le roi de France, « nous avons tous deux pris » la croix. » Malgré ces dehors calculés, la nation ne tomba pas dans le piège que lui tendait Philippe V. Elle ne se laissa pas prendre davantage aux paroles foncièrement religieuses qui lui servaient à cacher ses desseins : « Plures habere tune nobiscum intendimus » plenius ad laudem Altissimi et exaltationem ortho- » doxe fidei ackristianinominis super ordinatïone dicti » passagii deliberare possumus. » Cette seconde assemblée ne réussit pas mieux au gré du roi que celle qu'il avait convoquée précédemment le jour de Noël
(1) J. J. 58, f 48, verso, 49, 50.
(?) J. J. 58, f>« 36, verso, 37.
1319, et où avaient figuré les évêques les plus éminents, les membres du grand conseil, le connétable, les maréchaux de France, le grand maître des arbalétriers, les chambellans, les grands feudataires comme les ducs de Bretagne et de Bourgogne, et un certain nombre de hauts barons.
L'année 1320 renferme, en dehors de rassemblée représentative dont nous venons de parler, une réunion d'Etats généraux , convoqués par Philippe V ; Etats qui, par leur objet, comme nous le verrons dans la suite , font le plus grand honneur au roi qui les convoqua. Avant d'en parler , il est utile de voir ce qui les motiva.
Les seigneurs féodaux inondaient le rovaume de monnaies défectueuses de poids et d'aloi, car les ordonnances de Philippe le Bel et celles de Louis X le Hufin . ni été impuissantes à réfréner ce débordement de monnaies de toutes sortes, qui faisaient de la monnaie royale, moins la monnaie de la nation, que la monnaie d'un simple seigneur. Il régnait aussi un autre mal, qui, s'il n'était pas aussi terrible dans ses effets, menaçait de le devenir, et qui, pour lors, était un obstacle insurmontable à la commodité des relations de ville à ville, de seigneurie à seigneurie : nous voulons parler de la diversité extrême des poids et mesures qui neutralisai! absolument toutes relations commerciales en les empêchant de s'étendre et même de naître. Le roi sentait fort bien que ces deux abus, qui en engendraient tant d'autres, il devait les faire disparaître à tpul prix et le plus tôt possible, sous peine de voir s'ébranler , jusque dans ses fondements, L'autorité et la force de la monarchie; mais Philippe V avait devani ses veux les essais infructueux H Les
158 KECHEHCHES
tentatives malheureuses de ses prédécesseurs clans la répression de ces désordres, et ils étaient là comme de vivants exemples de l'impuissance royale en pareille matière; de plus , il pressentait l'opposition de la noblesse, qui retirait de profits considérables de l'altération des monnaies et des étalons des poids et mesures. Malgré tous ces obstacles prévus, Philippe V, avec une persistance d'esprit et une élévation de vues qui l'honorent, résolut, pourtant, de mettre ses projets à exécution ; il mesura du regard le nombre de ses adversaires. Ils avaient pour eux la puissance et la force , car c'étaient presque toute la noblesse et le clergé; il considéra ses auxiliaires; mais ils n'avaient à leur disposition que des moyens d'action presque nuls : c'étaient les membres du tiers Etat dans tous ses degrés, bourgeois comme manants et vilains, habitants des villes comme habitants des campagnes. Le roi compara ses forces à celles de ses adversaires , et , malgré leur faiblesse apparente, il les trouva suffisantes pour engager la lutte. C'est pour cette raison qu'il convoqua les Etats généraux. Le roi écrivit , le 28 avril 1320 (1), aux prélats, aux barons et aux bonnes villes d'être à Pontoise « aux trois sepmaines de » Pentecous le prochainement venant. » Le nombre des prélats , des barons et des villes est tellement restreint, qu'étant donnés l'importance et l'intérêt des questions à discuter, nous n'hésitons pas à penser qu'il y en eut bien davantage de convoqués. En effet, nous n'avons que les noms de trois archevêques, de trois évoques , de sept barons et de dix-neuf bonnes villes. Les lettres adressées aux trois ordres étaient
précises et claires. Il y était dit que les monnaies baronales , épiscopales et étrangères avaient eu trop longtemps cours en France, grâce aux rases et à la méchanceté de ceux qui les émettaient ou en favorisaient le1 cours sur le sol du royaume, et grâce aussi à la simplicité du peuple qui ne savait reconnaître celles qui étaient de bon poids et de bon alo:. Le roi ajoutait que la bonne monnaie et le billon d'or et d'argent étaient sortis du royaume et avaient été dirigés sur des forges étrangères, que les relations commerciales allaient de mal en pis, et que le peuple, déjà si appauvri , allait le devenir plus encore si on n'apportait de prompts remèdes pour l'avenir (1). Le roi ne disait pas , dans ses lettres , qu'on dût traiter des poids et mesures aux Etats. Gomme l'a très-bien fait remarquer M. Boutaric (2), il y a évidemment là une grave omission; car le roi avait presque autant d'intérêt à rétablir l'unité des poids et mesures que celle des monnaies. Ce qui est certain, c'est que le roi donna ordre aux bonnes villes d'élire trois ou quatre personnes, « qui sus ce fondez et establiz souffisa/m.nimi de' par vous, nous puissent donner vostre avis. » Nous ne savons rien sur ce qui se passa dans ces Etats convoqués à Ponfcoise; mais il est évident qu'ils se tinrent, car le roi était dans cette ville à l'époque indiquée. Il esl à remarquer, toutefois, qu'il n'en sortit rien de satisfaisant, car le roi n'aurait pas convoqué à un an de date et identiquement pour le même sujet de nouveaux Liais généraux si les décisions des premiers eussenl été favorables.
Cl) /)«.<; poidx et mesures au quatorzième siècle
Avant de rassembler ces Etats, Philippe avait écrit le 5 janvier (1) aux hauts barons qui enfreignaient constamment les ordonnances monétaires, en leur rappelant qu'ils avaient outrepassé leurs droits au préjudice du peuple, qu'ils l'avaient grevé et lésé en « dé- » fraudant juste pois et droiturière loy, et pour ce que, » ajoutait-il, « à nous appartient à ce adrécier et à pour- » veoir, sur ce, de remède convenable, nous vous adjor- » nons à la quinzaine de ceste prochaine Chandeleur à » Paris par devant nous ou noz genz de nostre parle- » ment. » Il terminait en leur déclarant qu'il pousserait aussi loin qu'il serait de raison l'entreprise qu'h\ avait à cœur. Ces lettres furent adressées par bailliages et sénéchaussées ; le roi d'Angleterre en reçut une comme administré du sénéchal du Périgord. Le roi de Majorque, le comte de Flandre; le duc de Bourgogne, une trentaine d'autres puissants barons en reçurent aussi. On remarquera que le duc de Bretagne ne fut pas convoqué : cela contribue à prouver dans quelle singulière indépendance il vivait vis-à-vis du roi de France.
Cette assemblée de hauts barons frappant monnaie ne produisit sans doute non plus aucun résultat satisfaisant et n'amena aucune concession , car le roi adressa, le 20 mars 1321, des lettres de convocation aux trois ordres du royaume, en leur ordonnant d'être à Poitiers aux octaves de la Pentecôte (2). Dans ces lettres, pas un mot des sujets qui devaient se discuter aux Etats. Il n'y était parlé que d'une façon générale
(1) J. J. 58, f" 53, verso.
(2) Doat , tome LI. — Cette pièce est placée à l'an 1308 dans cette collection.
de réformer le royaume sur toutes les questions profitables aux sujets du roi , « qui ça en arrière ont esté » moult grevez et opprimez en moult de manières » par la matière d'aucunes gens. » Que de précautions oratoires pour dire ce que tout le monde savait, c'està-dire que les les prélats et les nobles avaient battu des monnaies de mauvais aloi et avaient ainsi préjudicié aux intérêts de tous ! Cette réserve de langage montre de quels ménagements avait cru devoir user Philippe le Long pour ne pas s'aliéner outre mesure la noblesse et le clergé clans cette seconde tenue d'Etats. Il fallait que la première eût bien peu répondu aux désirs du roi ! Nous verrons que la seconde ne réussit pas mieux. Ce furent probablement les éléments de l'assemblée de Pon toise qui entrèrent dans la composition de celle de Poitiers, si nous en jugeons par la lettre de convocation adressée à Narbonne, déjà convoquée en 1320. Le roi ordonna à cette ville d'élire quatre procureurs « des plus sages » et plus notables, instruiz et fondés soufisemmenl. » de faire , aviser , acorder. »
Ge qui se passa au sein de ces Etats serait complètement inconnu si l'on ne possédait une commission donnée à maître Aubert de Iioye (1), clerc du roi, que nous retrouvons à plusieurs reprises comme député aux Etats généraux. Cette commission nous apprend que les Etats de 1321 eurent à délibérer sur trois grands sujets : l'unité des monnaies, l'unité des poids et mesures, les aliénations du domaine royal. Ils furent composés a des prélats, barons, communautés » de villes et autres certaines personnes. »
n D'Achm-, Spicilége . tome III . p. 710 et 711.
On demanda aux trois ordres leur avis et de l'argent pour mettre à exécution ces projets. Les prélats, après avoir délibéré entre eux , déclarèrent qu'ils louaient fort ces desseins comme bons et convenables, « mes en tant comme touchoit la dit ayde, ils » vouloient avoir délibération avec les autres prélas, » les chapitres des églises et les couvens en leurs pro- » vinciaux conciles. » Gomme on le voit, les prélats ne prononcèrent pas un non formel, mais, ce qui revint au même , ils usèrent d'échappatoires pour ne pas satisfaire aux propositions du roi. Ils promirent cependant de rendre mie réponse définitive le 1er décembre. Quant aux nobles et aux procureurs des bonnes villes, comme on le verra plus loin , ils demandèrent du temps pour réfléchir , et ne prirent pas de détermination séance tenante.
En raison de ces circonstances, le roi se vit obligé d'envoyer des commissaires pour réunir les avis définitifs. Aubert de Roye reçut commission pour la province ecclésiastique de Sens, où il dut poursuivre de toutes ses forces, devant le clergé rassemblé au synode, les projets de la royauté. Des commissaires furent aussi envoyés, comme nous le verrons tout à l'heure, auprès des bonnes villes; mais auparavant, disons que les procureurs des villes de la langue d'Oc, de la langue d'Oïl et du centre de la France se réunirent, peu de temps après la levée des Etats de Poitiers , à Paris , où nous les trouvons rassemblés pour la quinzaine de la Saint-Jean Baptiste (8 juillet] (1). Les villes de la langue d'Oïl dont on constate la présence furent : Reims, Ghâlons, Laon, Noyon, Saint-Quentin,
(I) J. 459, no il
Tournay, Chauny, Soissons , Amiens, Lille, Douai, Bruyères , Grespy , Senlis , Gompiègne , Beauvais , Meaux, Provins , Rouen. Celles de la langue d'Oc furent : Toulouse, Montpellier, Narbonne, Garcassonne, Gahors , Figeac . Martel , La Rochelle , Saint-Jeand'Angély , Limoges (1) ; et, en outre des villes qui précèdent : Tours, Orléans, Poitiers et Troyes (2). Nous connaissons les noms de toutes ces villes par les avis qu'elles donnèrent. Ces avis sont sans date ; mais , l'écriture est franchement du commencement du quatorzième siècle. D'autre part, nous savons, d'une façon indiscutable , que le roi convoqua , pour la quinzaine de la Saint-Jean Baptiste, 1321 , les villes du Yermandois à Paris (3). Or, dans les avis des villes de la langue d'Oïl , nous trouvons ces mots : « C'est li avys et le conseil des villes man- » dées du roy nostre sire à la quinzaine de la saint » Johan Baptiste derrenièrement passée. » Ces villes furent donc convoquées le 8 juillet 1321, bien que le texte ne renferme aucune date d'année. Au dos de la même pièce, nous lisons cette cote du temps : « Avizationes villarum , super monetis , lingue g allicane , paucis exceptis. » Or, les avis de la langue d'Oïl supposent les avis de la langue d'Oc; et, en effet , nous trouvons une charte qui les comporte. Cette pièce, pas plus que les autres, ne renferme de date; mais son texte nous indique, par les matières qu'il contient, qu'elle est bien de 1321. Nous oe partageons doue pas à son sujet l'avis de doin
(2) J. 459, n" 19 et 20.
3) Varin , Archives administratives de Reims, p, 266.
Vaissète , qui place avec incertitude nette pièce vers 1318.
Les villes de la langue d'Oc demandèrent qu'on laissât cours aux monnaies des barons et des prélats : a Ça arrière faites de bon coing et de bonne forge » dans l'étendue de leurs juridictions. Par contre, elles demandèrent la création d'une monnaie spéciale pour la langue d'Oc et la suppression du cours du parisis dans cette région.
Les villes de la langue d'Oïl furent plus accentuées dans leur opinion : « Item que le roy nostre sire or- » cleine que les barons et prélaz cessent d'ouvrer par » aucun temps et s'il avenoit que li roys s'acordast à o cul/ que il ouvrassent en aucun temps, que il » lacent ainsi bonne monnoie comme ils doivent » faire , etc. »
Ouant à Troyes et à Orléans, elles furent radicales dans leur avis : « Item , il nous semble que bon seï> roit que toute monnoie des barons et des bons du » royaume n'eust point de cours. »
Par cet aperçu sommaire, on constate que les villes de la langue d'Oc n'étaient pas très-enthousiastes de l'unité monétaire, puisqu'elles demandaient le maintien des monnaies barouales. (Jnant aux villes de la langue d'Oïl, on les voit se prononcer ouvertement et énergiquement en faveur de la réforme projetée.
Le roi pouvait donc croire , après cette assemblée , uniquemenL réunie pour connaître les sentiments i\u tiers état au sujet de l'unité monétaire , qu'il aurait pour alliées les villes du Nord tout au moins, si les villes du Midi lui échappaient ; mais ces mêmes villes qui venaient de se prononcer si catégoriquement en
SUR LES PREMIERS ÉTATS GÉNÉRAUX. j lîn
faveur des projets de la royauté les combattirent à quelques mois d'intervalle , et cette étrange anomalie, ce changement soudain d'idées du troisième ordre s'explique cependant avec facilité. Le 8 juillet , on lui demandait son avis purement et simplement; il le donna avec franchise; mais trois mois plus tard, alors que les commissaires du roi vinrent lui demander de l'argent pour mettre à exécution ses propres vœux et ses propres délibérations , il rejeta bien loin de lui une pareille offre, parce qu'il fallait payer.
dette réunion du 8 juillet 1321 , qui jusqu'ici est restée dans l'ombre la plus absolue , mérite cependant qu'on s'y arrête. Elle montre combien d'efforts, et combien d'énergie déploya Philippe V pour la réalisation d'un dessein qui était malheureusement prédestiné à l'insuccès le plus complet. Il avait convoqué des Etats généraux à Pontoise , puis à Poitiers. Dans relie dernière réunion, le clergé avait usé de movens dilatoires; les procureurs du tiers état, comme la suite va nous l'apprendre, avaient demandé à partir pour délibérer sur la question avec leurs commettants , et avaient promis de rendre une réponse définitive aux commissaires que le roi leur enverrait quatre mois plus tard. .C'est entre la levée de ces Klats et l'envoi des commissaires, qui devaient aller, par bailliages et sénéchaussées, recueillir l'avis du tiers état , que le roi fit encore appel à cet ordre pour vaincre ses hésitations, le rendre moins expectant el tenter de se concilier en lui un auxiliaire précieux, lia réunion <\\\ 8 |ui '-' lui montra qu'il ne fallait avoir juc médiocrement confiante dans les villes de la langue d'Oc; mais elle lui laissa tout au moins i ;- certain ri • rencontrer ^\a^ alliées dans les
villes de la langue d'Oïl. Un texte , qui n'est pas inédit (1) , va nous apprendre comment cette espérance fut déçue et de quelle façon malheureuse. Convoquées à Orléans, le 10 octobre 1321, pour formuler une réponse définitive devant le comte de Boulogne et le sire de Sully, commissaires du roi, les villes du bailliage de Vermaudois : Laon , Reims , Châlons , Soisson , Noyon , Saint-Quentin, Chauny , Péronne , Roye , Montdidier et Tournay , et celles du bailliage d'Amiens : Amiens , Térouanne , Saint-Omer, Calais , Montreuil , Boulogne , Abbeville et Arras , donnèrent leur avis dans les termes suivants, sur les quatre questions qui leur avaient été posées au sujet de l'unité des monnaies , de l'unité des poids et mesures , de l'aliénation des biens du domaine royal , et d'une expédition en terre sainte qui devait être faite à la suite de ces réformes :
« Respondent lidiz procureurs qui samble à tout le » commun desdictes villes et au gouverneur d'icelles, » sauve le bon conseil dou roy, que tout considéré et » regardé ce que il peuent regarder : tant comme à » deux premiers articles, plus profitable chose, est » et seroit au commun peuple dou royaume , que » mutacion des monnoies , ,des poys, des mesures, » ne se feist, ainçois , demeurassent en leur estât là » où elles sonL..; tant, sauf se aucun baron ou autre » fait monnoies autres et de autres pois qui ne doit , » que li roys les contraingne à faire de poys et de loy » tel que faire les peuent et doivent par raison.
» Item : as alliénacion des domaines, li roys et ses » nobles consaux sauront bien regarder se elles sont
(I) Varin , Archives administratives de Reims, p. 272.
» faites deuement et sans décepte et que elles peus- » sent estre faites ; et se il voient que elles soient » ensi faites , si leur plaist , si demeurent en icèle » manière; si voient qu'elles soient faites induement... » si soient rapelées et mises au noient et rajonctes » audit demaine.
» Item : comme du saint voiage d'outremer , res- » pondent que moût de bonnes gent , par adventure, » aront dévotion , quant il pléra au roi à movoir, aler » ouvee ledit seigneur et à leurs coûts et moût d'au- » très qui aler n'i voudroient en leurs personnes , de » douer dou leur , selon leur faculté , pour faire la » salvation de leurs âmes.
» Item , et à ce que on deniandoit aide , quele il « pléroit à faire au roy, se li consaux estoit trovez t:,s » gens des lionnes villes que les choses dessus dites » lussent bonnes à faire ? Respondent lidiz procu- » reurs que quant il semble par le conseil dessus dit » que lesdites choses ne seront mie profitables à » faire , il n'est mestiers de demander aide , ne cil » des bonnes villes n'ont mestier que on leur de- » mande à présent aide , quar moût ont este grevez » d'avant cest temps , par guerres, chevaleries, ma- » riaiges et stérilités de temps et en autres pluseurs » manières qui li roys et ses bons consaux sèvent et » peuent savoir, si leur plaist. Pourquoy supplient » humblement au roy, lidiz procureurs, au nom des » bonnes villes, que il les veille avoir pour excusez » de leur petit conseil ; quar se meilleur ou plus proo ûtable m' savoii u faire ils Le feroient de cuer et de ■• bonne volenté, comme à leur chier et redoutez sei- » gneur. »
Que ressort-il uV ce texte? C'est que :
1° Lors des Etats de 1321 , les députés du tiers état n'avaient reçu de leurs commettants que mission d'écouter les propositions du roi pour venir après les leur rapporter et en conférer avec eux , et finalement ne répondre , par un consentement ou un refus , que d'après leurs conseils. D'où le mandat impératif conféré à ces procureurs.
2° Que de nombreux commissaires furent envoyés par toute la Franco, répartis par bailliages et sénéchaussées.
3° Que la date du 10 octobre avait probablement été fixée au tiers état pour formuler sa réponse, absolument comme le 1er décembre avait été le jour indiqué au clergé pour faire connaître sa décision définitive.
4° Que le nombre des bonnes villes appelées aux Etats de 1321 fut très-considérable, à en juger par les onze villes du bailliage d'Amiens et les huit du bailliage de Vermandois , qui rendirent réponse par procureurs à Orléans.
5° Qu'en outre des trois sujets qui furent traités aux Etats de 1321, comme nous l'apprend la commission d'Aubert de Roye, il y en eut un quatrième de discuté : une expédition en terre sainte.
6" Enfin, nous apprenons, par ce texte, pourquoi le tiers état refusa d'accueillir ces réformes; il nous le montre se souciant peu ou point du projet de croisades et du rachat des fractions aliénées ou démembrées du domaine royal ; mais il nous prouve aussi que le tiers état , loin d'être opposé à l'unité des monnaies et des poids et mesures , se serait déclaré favorable à ces réformes , s'il n'y avait eu quelque chose qui, à ses yeux mêmes, l'en empêchât directement : la demande d'aide pour accomplir les ré-
formes projetées. Le tiers état , favorable au but et aux fins que se proposait le roi, ne s'opposait aux moyens que parce qu'il fallait qu'il contribuât de sa bourse à leur réalisation. Evidemment, ce n'est pas lu un acte qui fait grand honneur aux communautés et r la bourgeoisie: mais il est certain que beaucoup de raisons déterminantes poussèrent le peuple à en décider ainsi. Il est franchement regrettable que Ton n'ait pas les procès-verbaux, s'il y en eu: , des délibérations des députés avec leurs commettants, pendant l'espace de temps écoulé entre la fin des Etats et le jour où les villes rendirent leur réponse définitive. Il dut y avoir un débat aussi curieux que mouvementé, où les avis les plus divers et les propositions les plus contradictoires durent se heurter et s'entrechoquer. Certains députés représentèrent, d'accord en cela avec la saine raison , combien les réformes mises à l'ordre du jour faciliteraient les transactions commerciales , et combien aussi elles seraient profitables à l'extension des relations de province à province. Ils développèrent avecchaleur que, ces réformes aidant, on ne serait plus exposé à être trompé sur .la valeur de l'argent et à enrichir d'autan! le commerçanl assez indélicat pour spéculer sur L'ignorance de ceux qu'il trompait. Les partisans des réformes durenl , en un mot, représenter tout l'avantage que le royaume en général , et les habitants dc> villes en particulier, retireraient de ces innovations. Les adversaires d^s entreprises royales, par contre, remontrèrent, et cela sans aucun doute, que c'étail toujours le peuple qui payait; qu'il avait été grevé de tous temps par di'> impôts de guerre ei ries aides aux quatre cas; qu'enfin la stérilité du
sol le rendait actuellement incapable île rien fournir. Les orateurs qui parlèrent dans ce sens furent certainement fort applaudis, car ce fut leur avis qui prédomina et finit par prévaloir; mais, outre ces raisons plausibles dont le tiers état se servit pour motiver son refus, il y en eut d'autres encore dont il ne fit pas parade et qui , au demeurant , jouèrent le plus grand rôle dans ses décisions. Les questions de rivalités de clocher et d'amour du lucre furent au nombre de celles-là. Ainsi que l'a dit M. Boutaric (1) , les villes se faisaient un point d'honneur d'avoir leur nom gravé sur leurs monnaies , leurs mesures et leurs poids. Elles étaient fières d'entendre dire : ■< Le poids de Gahors , le muid de Gonesse , la livre d'Albi. » C'étaient là des titres de gloire aux yeux de certaines localités, titres vains, prérogatives sans effets, nous sommes les premiers à l'admettre, mais qu'elles ne voulaient abandonner sous aucun prétexte, et qu'elles étaient disposées à défendre avec opiniâtreté; et puis, les marchands ne se faisaient pas de scrupules de profiter du défaut d'instruction de leurs clients ; les duper était pour eux une opération commerciale ordinaire et licite , et le profil de mauvais aloi qu'ils en retiraient au nombre de> bénéfices du métier. Toutes ces raisons , jointes à toutes celles que l'on put tirer d'autres sources, telles que la perte du droit d'étalonage et de poinçon, qui allaient devenir le monopole de la royauté, furent évidemment puissantes, prépondérantes même dans la détermination prise par I tiers état.
Les projets de Philippe le Long furent donc réduits
(1) Rerut1 des Sociétés savantes, 'Ie série, t. III.
à néant. S'ils avaient pleinement réussi , nul doute ({Lie les adversaires de la veille n'eussent couvert de louanges et encensé le monarque triomphant. Vaincu, ils le poursuivirent avec acharnement ; le blâme éclaboussa de tous côtés le grand esprit qui devançait son siècle ; on ne vit dans ses desseins qu'une extorsion déguisée, et sa mort fut considérée comme la sanction céleste de toutes ses exactions, et en particulier de son projet d'unité des monnaies et des poids et mesures. On peut, d'après ce jugement, qui se trouve dans Jean de Saint-Victor et dans le Continuateur de G. de Nangis (1) , se convaincre du peu de créance qu'il faut apporter aux assertions de ces chroniqueurs, interprètes fidèles des préjugés populaires, cela est indiscutable, mais dont les appréciations, rendues sous l'influence des événements, n'offrent pas toute l'impartialité désirable, et gagnent incontestablement à être tempérées, redressées même par des appréciations plus modernes, et, par suite, [dus désintéressées. Au quatorzième siècle, où l'unité de la France était loin d'être un fait accompli , où l'on distinguait plusieurs Etats dans l'Etat, et aussi peu d'affinité et de cohésion (pie possible dans la masse du peuple , poinl n'est (''tonnant qu'une œuvre éminemment unitaire ait semblé en contradiction directe, flagrante avec les intérêts , les mœurs et les coutumes reculs; on eonçoil même qu'une opposition violente se soil forméo d'elle-niènie contre une réforme qui , outre qu'elle étail impopulaire au dernier chef, devait encore entraîner j sa suite la création de nouveaux impôts pour assurer sou exécution. L'unité de la