CHAPITRE PREMIER
Considérations sur les propriétés médicinales des Eaux de Bagnères.
L'analyse des eaux thermales de Ragnères n'offrant à nos moyens de décomposition que des résultats presque analogues, un assez grand nombre d'identités d elémens ou principes dans celles qui sont salines comme dans celles qui sont ferrugineuses , on pourrait dès-lors se
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croire fondé à foire indifféremment usage de l'une ou de l'autre des sources , dans les indications respectives auxquelles chaque espèce convient généralement. Croire pouvoir les remplacer l'une par l'autre est une erreur que l'expérience acquise durant un grand nombre d'années réprouve invinciblement. Cette même expérience , beaucoup plus instructive que les analyses les plus exactes, expérience qui , seule, guida toujours nos ancêtres et ne les trompa pas , prouve que la nature avait départi à chacune de ces sources une différence bien remarquable dans leurs propriétés , quelle que soit d'ailleurs la sorte d'identité des minéralisaleurs qu'elles renferment.
L'eau de Foulon , par exemple , qui ne contient que quelques atomes de gélatine, produit des effets bien différens que ceux des sources qui l'avoisinent ; je pourrais en dire autant de celles de Salut, de la source sulfureuse de Pinac, de celle deLassère, etc. « Moins d'un mil- » lième de substance ajoutée ou soustraite dans » une composition y produit des changemens de » propriété notable , a dit Guyton Morveau ; » faut-il donc s'étonner si des sources d'eaux » thermales, identiques, au dire de l'analyse, » diffèrent en vertus médicinales?»
Dans l'administration des eaux minérales ,
comme, en général, dans l'usage des remèdes, nous nous croyons donc fondés à ne pas toujours croire avoir la nature pour guide , en nous en tenant simplement à l'analyse chimique qui nous est offerte par nos grossiers instrumens. Prétendre soumettre avec une sorte d'opiniâtreté minutieuse chaque substance, tout composé , à l'activité souvent obscure et presque toujours bornée de quelques réactifs plus ou moins énergiques, c'est, sans doute, se croire aussi habile que la nature. Imaginer avoir en ses mains les moyens infaillibles d'extraire et de reconnaître les éîémens actifs des corps, c'est être le censeur trop sévère d'un remède dont l'expérience a diversement constaté les vertus.
Le pas le plus nécessaire et le plus difficile dans les sciences est celui qui nous mène à reconnaître la faiblesse des moyens des recherches humaines. Isis nous présente à chaque détour son visage voilé, et nous montre du doigt cette sentence humiliante : Nul mortel n'a levé mon voile.
La nature est opiniâtre et lente dans ses opérations. S'agit-il d'éloigner, de rapprocher, d'unir, de diviser, d'amollir, décondenser, de durcir, de dissoudre, d'assimiler, elle s'avance à son but par des degrés insensibles. L'art , au contraire, se hâte, se fatigue, se relâche. La
a35 nature emploie des siècles, qui v,c sont rien pour elle, à préparer grossièrement les métaux ; l'art se propose de les perfectionner en un jour. La nature emploie des siècles à former les pierres précieuses ; l'art croit les refaire en un moment.
Loin de prétendre ici porter atteinte aux lumières précieuses que la chimie a répandues dans la thérapeutique, tout en rendant hommage aux services signalés que cette science a rendus à l'art de guérir, nous sommes toujours obligés de convenir que si elle nous a mis à même de nous rendre quelque raison des effets de beaucoup de remèdes , et principalement de ceux des Eaux minérales, il est toutefois des élémens gazeux, fugaces , si légers ^ tellement insaisissables , renfermés dans les Eaux minérales , si inconnus , que leur présence n'est attestée que par leurs effets , aussi constans qu'ils sont parfois salutaires. M. Costa , professeur de chimie à Turin, découvrit récemment dans les eaux sulfureuses d'Asti une certaine portion d'iode , substance ignorée jusqu'à lui dans les eaux minérales. Combien n'existe-t-il pas d'autres élémens que l'on pourra découvrir dans la suite !
Il faut en convenir, il est un milieu raisonnable entre les prétentions outrées de quelques savansqui pensent pouvoir parvenir à rendre rai-
a36 son des vertus de tous les médieamens, comme de celles des eaux minérales par l'analyse de leurs élémens , et l'excès opposé , aussi ridicule peutêtre, qui porte à croire que les saines notions de la chimie éclairée sont entièrement étrangères aux connaissances utiles dans le traitement des maladies.
L'observation exacte des phénomènes des maladies, celle de leur guérison, a prouvé, dans tous les temps, aux observateurs scrupuleux et sincères, l'erreur et le danger du premier de ces deux extrêmes. L'obscurité dont la nature voile parfois à nos sens l'action des eaux minérales , comme celle de beaucoup d'autres remèdes , subsiste toujours malgré les efforts de tous ceux qu'une confiance trop grande dans leurs propres lumières a portés à présenter mille explications opposées , qui n'ont laissé dans les annales de l'art d'autres traces que celles de l'impuissance du génie de leurs auteurs et de l'impénétrabilité des mystères , ou mieux des secrets de la nature. Arcana naturœ mystcriis plena.
L'expérience de tous les jours ne confirme que trop les dangers de l'autre espèce d'abus. IS'est-ce pas, en effet, à l'ignorance honteuse des premiers rudimens de la saine chimie qu'est due une foule de formules dans lesquelles plu-
sieurs substances sont réunies sans pouvoir se combiner, alors qu'on croit qu'elles s'unissent intimement? N'est-ce pas encore à cette même ignorance que l'on doit ces ordonnances monstrueuses qui, parfois, rassemblent même dans les eaux minérales des substances étonnées, qu'on me passe cette expression, de se trouver ensemble, et que la nature souffrante s'indigne aussi d'avoir à combattre ? Pour éviter de si graves dangers, que d'avantages ne nous présentent pas les eaux minérales , dont la simple préparation nous est offerte par le plus habile des ouvriers !