V. 962. Ms. c voler
* Tout le verso de ce dernier folio da ma. est illisible.
Les deux récits se séparent à partir du vers 110. Dans le second, les deux pèlerins reviennent de Constantinople à Marseille ; le trouvère regardait sans doute cette ville comme le port d'embarquement le mieux désigné pour les voyageurs se rendant en Palestine. La traversée dure deux mois et demi, et Renaud et Maugis arrivent à Acre. Le passage qui suit (119- 165) me paraît incomplet, bien qu'à la rigueur on puisse admettre que Fauteur du remaniement ait placé dans la bouche de Renaud les renseignements qui, dans la version plus ancienne, sont donnés par un homme du pays.
Les chrétiens ont perdu Jérusalem, mais leur roi David (et non Thomas) n'a pas été fait prisonnier. Il a réuni ses forces dans la plaine de Rames et se prépare à livrer bataille aux mécréants, que conduit le sultan de Perse. Maugis débute par un tour de sa façon, et lui, qui avait fait tant de difficultés pour accepter de prendre part à la guerre, il n'hésite point à recourir à ses enchantements d'autrefois. Grâce à lui, les deux pèlerins font un excellent repas. Cet épisode (183-209) est gai, mais trivial.
Le lendemain, Naburdagant appelle aux armes ses païens de Lutis, des Turcs, des Popeliquains, toute la gent Antéchrist, 11 attaque les chrétiens. Le roi David et Geoffroy de Nazareth se distinguent dans la mêlée. Le roi païen, appelé tantôt Nabugor, tantôt Naburdagant, suivant le besoin du vers, a décidément l'avantage. C'est alors que Maugis pousse Renaud à montrer sa vaillance. Armé d'une lourde perche, le fils d'Aymes met en déroute les Sarrasins, et la ville sainte est reconquise.
Cependant Naburdagant appelle à lui tous ses alliés, les rois d'Egypte et d'Inde la grant, les amiraux de Cordoue, du Larris, de Babylone.Dans un conseil, il est résolu, pour éviter de ruiner la contrée, de s'en remettre à deux champions, dont la valeur décidera du sort de la Judée. Naburdagant, que le trouvère finit par identifier avec le roi de Babylone, a tenu le conseil devant tous les guerriers assemblés. Il demande qui veut se charger de la querelle des Sarrasins. Trois champions se présentent : Safadin, roi d'Egypte, en qui nous reconnaissons Seyfeddin, frère de Saladin ; Marados, roi des Indes, et un roi de Damiette. Safadin est désigné.
Autant les païens ont montré d'empressement à s'oflrirpour défendre leur parti, autant les chrétiens hésitent à accepter l'honneur de descendre dans la lice. En vain le roi David s'adresse au sire de Damas, au comte d'Acre, au maître des Templiers, au maître de l'Hôpital et aux autres barons. Nul ne veut se risquer en combat singulier contre le redoutable Safadin. Maugis, pour sauver l'honneur des chrétiens, engage vivement son cousin à s'offrir pour champion. Renaud y consent et les chrétiens applaudissent.
Je passe sur les détails qui suivent et qui ont pour objet les préparatifs du combat. Le trouvère, heureux d'avoir ainsi fait de Renaud le représentant de l'intérêt chrétien, ne se refuse aucun développement. Pour mieux rompre avec la tradition, il fait reparaître l'épée invincible, Froberge. Renaud l'aurait, d'après lui, cachée dans son bourdon de pèlerin.
Le combat entre Safadin et Renaud est longuement conté. A l'endroit où le manuscrit s'arrête, Renaud a l'avantage. Il est probable que ce premier duel était suivi de deux autres, puisque les Sarrasins avaient désigné trois champions. Enfin la défaite définitive de Naburdagant pouvait être la matière d'un long récit, où le sire de Damas et les grands-maîtres du Temple et de l'Hôpital auraient eu l'occasion de se relever de leur première défaillance.
Dans cette version incomplète du pèlerinage de Renaud apparaît l'idée de transformer en un représentant de la chrétienté en Orient le héros de Topiniâtre guerre soutenue par les fils du duc Aymes contre Charlemagne. Contenue en germe dans la première version, elle est ici développée, sinon avec un talent que nous ayons à louer, du moins avec assez de décision et d'ampleur pour ne pas rester inaperçue. Si l'imitation italienne avait eu pour objet nos diverses chansons de geste, dans l'ordre où elles se sont produites, le fait aurait moins d'importance ; mais, quand les cycles qui forment notre épopée nationale ont passé les monts, ils étaient déjà formés de textes de toute espèce et de toute date, et cet immense recueil était répandu çà et là parles chants des jongleurs, sans que nul songeât à discuter sur le plus ou moins d'autorité des variantes et des remaniements. Chacun se faisait une légende d'après les chansons qu'il connaissait, et le texte le
plus développé avait toute chance de paraître le plus authentique.
La courte campagne que font les fils Aymon contre le prince sarrasin de Toulouse, pour le compte du roi Yon, ne suffisait point pour amener à voir dans Renaud le champion delà chrétienté ; mais la manière dont Roland et Renaud sont opposés l'un à l'autre en plusieurs circonstances, leur égalité en courage et en vigueur, l'amitié qui les unit à partir du moment où un miracle interrompt la dernière et la plus terrible de leurs luttes, préparaient la pensée de les unir dans des entreprises communes. Dès lors, le seul pèlerinage de Renaud en Palestine devenait un motif suffisant de placer le vaillant chevalier à côté de Roland, et de les regarder comme les deux défenseurs par excellence de la chrétienté. La conception italienne est donc ainsi en germe dans le roman des Quatre Fils Ajmon ; et, sans la force de la tradition bien plus grande dans le pays d'origine des légendes, sans la détermination plus précise chez nous des grandes gestes, une évolution pareille eût placé en France Renaud au même rang que Roland et à côté de lui.
Si nous lisons dans la Chanson de Roland que le neveu de' Charlemagne s'était emparé de Constantinople, nous voyons, dans une des versions de Renaud de Montauban, un tableau de conquêtes qui embrassent tout l'Orient :
Et puis recorderay et vouray deviser
Comment Karle les fist de Gascongnie semer,
Comment reurent leur pais, com Regnaut passa mer,
Jhérusalem conquist, comment voult raporter
Les trois clous, la couronne dont Dieu du trosne cler
Fust sa jus couronnés et ses menbres fichier
Pour tout humain lignaige hors d'enfer rachater.
Ailleurs, évidemment vers la fin du poëme, Renaud dit:
Pour Tamour de toy. Dieu, oultre mer m'en iré Veoîr Richier en Acre, qui est roy couronné, Qui pour l'amour de moi a été déserté Ly et Huon son père, mon cousin l'alosé.
Là iray armes prendre contre la gent maufé,
Sans moy faire connoistre à homme qui soit né ; Enchois serai en Acre an roy de joae [sic) ayé Je iray an Saint Sépulcre et si le conquerré A Robacre combatre qui tient la royaulté Et à son fils ossj, Dnrendal Tamiré.
On il monront par mi on il seront sacré ; Pois yrai Angorie conqaerre, c'est mon gré.
Et les clons et le fer dont ton corps fii frappé. Et la sainte couronne et le suaire orlé Dont tu fus ou sépulcre jadis enyeloppé '.
t Ces passages sont cités par Fr. Michel dans la préface du Charlemagoe (p. cxii-cxiv], d*aprës un manuscrit qa*il D'indiqué pas clairement ; il en a collationné le texte sur le ms. 7182 de la Bibliothèque nationale de Paris, f« 1 V*, etfo66r».