‹ Recherches sur les rapports des chansons de geste et de l'épopéeChapitre 23 sur 29 · CHI COMMENCEE LE BOMMANS DEZ .IIII. FIX ATMON · texte numérisé non relu

CHI COMMENCEE LE BOMMANS DEZ .IIII. FIX ATMON

Barons, oes canchon de grant nobilité.

Toute est de vraie estoire, sans point de fausseté, Onques meillor n'oïstez ains puis [que] Dex fu né. A Saint Denis en France que Dex a tant amé, 5 Le trouva on u roulle et l'autre auctorité, Comme Kalles de France, le fort roi couronné, Guerria le duc Buef d'Aigremont la chité, Et Girart .i. sien frère qui tant ot de bonté, Et Doon de Nanteuil o le grenon mellé, 10 Et Aymon de Dordonne le vassal aduré.

Chil .im. furent frère et d'un père engendré. Il n'ot si vaillans hommez en la crestienté.

Kalles les haï moult et vers eus fu iré, Ainsi com vous orrez se je sùi escouté,

15 Che fu à Pentecouste, après l'Ascension,

Kalles fu à Paris, en sa mestre meison .

Moult i fu grant la court de chevaliers baron.

Tuit i furent venu chil prinche de renon,

Salemon de Bretaigne, [de] * Maus conte Huon 20 Et Yvon et Yvoire, Berengier et Haston,

Et tant des autrez que nombre n'en savon.

A la court est venu dus Aymez de Dordon,

Et avec li ses fix qui sunt de grant renon.

Tuit .IIII. sunt vallet, n'ont barbe ne grenon. 25 Kallemaines se lieve, si parla com preudon.

«Barons, che dist le rois, or oes mareson.

» Tante terre ai conquise et tante région

))Dont li seignor me servent ou il vueillent ou non.

< Ms» « dui »

» Je conquis Guiteclin, ichil Sesne félon,

30 » En Sessoigne la grant que nous outre tenon. »Là perdi Baudouin, que nous tant amion.

)) N'i daignierent venir mi chevalier baron ))Fors le duc des Normans et le roi Salemon.

))Par icheus de Herupe hu ge salvation.

35 ))Le duc Buef d'Aigremont nMfu pas, chen set on. » Lambert le Berruier et Rohans le Breton » Et Gaufrei de Bordele que nous perdu avon, » Assez i mandai autrez qui sunt de mon roion : » N'i daignierent venir, foi que doi .S. Sjmon.

40 » Je mandai en aide Girart de Roussillon )»EtDoon de Nanteuil et son frère Bevon:

» N'i daignierent venir, pourvoir le vous dison. » Barons à vous me plaing, nobile compengnon » Mez par icheste barbe qui me pent au guernon,

45 » Venjance en arai, qui qu'en poist ne qui non. » Au duc Buef manderai, le sire d'Aigremon, )) Qu'il me viengne servir à coite d'esperon »Et amaintavec lui .iiiic. compengnon.

» Et se il le refuse, que il die que non,

50 » Je manderoi Francheis de meute et de randon, wTrametrai li .c". de gent de grant renon )) Qui destruiront sa terre et metront en carbon. » Qui sera le mesage? barons, or Teslison. d

Dunajmez conseille au roi de choisir le messager, et, comme personne ne s'offre, Charlemagne désigne son fils Lohier.

J'ai cité ce passage, non-seulement parce que le fait de remplacer la guerre avec Doon par la guerre des Sesnes a donné ridée au romancier italien de parler lui aussi d'une guerre intéressante pour des Italiens, celle d'Aspremont; mais parce que nous trouvons ici, réunis en un seul vers, les noms d' Yvon, d'Yvoire,de Bérenger et de Haston. Les Italiens substituèrent Otton ou Ottone à Haston, et dès lors ces personnages furent inséparables:

Avino, Avolio, Ottone e Berlinghiere*.

' V. Thomas, Nouvelles Recherches sur V Entrée de Spagne^ p. 48-49.

De là à les regarder comme frères, il n'j avait qu'un pas; on les supposa âls de Naymes de Bavière. Mais cette parenté n'avait d'autre origine que le hasard qui avait présenté à la mémoire de nos trouvères une suite de noms formant si naturellement un alexandrin :

Et Yvon et Yvoire, Berengier et Haston*.

La nouveauté du début du roman italien consiste dans le rôle important attribué à Ghinamo. L'idée en soi n'a rien d'original, car la calomnie est une arme employée souvent par le lignage de Ganelon. Grifes de Hautefeuille, le père de cette famille détestée, trahit et calomnie ses frères dans le Gaufrey. Dans Parise la duchesse, douze traîtres de la race de Ganelon s*entendent pour accuser Parise d'avoir empoisonné le frère du duc Raymond son époux. Amaurj, qui, après avoir poussé Chariot à attaquer sans raison les fils de Sevin, soutient la cause de l'empereur contre Huon de Bordeaux, appartient à la même famille. Mais la nature du reproche fait au duc Aymes sort des habitudes de l'épopée française. Dans nos chansons, les querelles entre les barons, leurs révoltes contre Charlemagne, ont d'ordinaire leur origine dans la violation, alléguée à tort ou à raison, de quelque droit féodal; il s'agit tantôt d'un hommage refusé auroi, tantôt d'un fief ardemment convoité, tantôt d'actes de pure violence. Ici c'est la vie privée qui est en cause. La femme d'un des plus fiers barons est accusée d'adultère, et son mari est pour cela jugé indigne de boire à la coupe du roi. Je vois là un double emprunt aux romans bretons : d'abord le hanap merveilleux où les dames chastes pouvaient seules boire sans inconvénient, hanap que nous retrouvons dans Huon de Bordeaux et qui est bien pour quelque chose dans le dénoûment de ce poëine,puis l'habitude d'apprécier la valeur morale des personnes pour d'autres motifs que les qualités purement guerrières de vigueur et de courage. L'accusation elle-même d'adultère, mais ne visant que la femme regardée comme coupable, se rencontre dans le Macaire et le Fioravanle,

• Dan? Gui de Bourgogne même ordre que daos le vers italien : «Ne Yvoq ne Yvoire, iïaton ne Berangier», v. 417, cf. 348, et 4414. Je reviendrai sur ce roman dans le chapitre suivant.

Y aTait-il quelque indication dans la légende des Fils Aymon qui pût amener l'auteur italien à supposer que Todieuse calomnie de Ghinamo ne soulèverait pas la réprobation unanime de Charles et de ses barons? Je n'oserais Tafûrmer, et je demande que Ton voie surtout dans ce que je vais en dire le désir de faire connaître les textes dont je dispose.

L'auteur du roman italien en prose connaissait l'histoire d'Ogier le Danois et l'a même intercalée dans la suite de son récit*. Le fait n'a rien d'étonnant, puisque Ogier est de la môme geste que Renaud, et n'a cessé, pendant le siège deMontauban, de donner aux fils Aymon des preuves de son amitié. Or, si l'on compare dans le manuscrit de Montpellier les deux récits où sont contées les morts si semblables de Baudouinet et de Bertolais, on n'est pas éloigné de penser que de cette comparaison ait pu naître l'idée de suspecter la légitimité des ûls Aymon. Dans ce manuscrit, la dispute de Baudouinet et de Chariot est beaucoup plus développée que dans la version imprimée. Chariot vient de perdre la partie, et son roi est mat dans un coin de l'échiquier:

Le fix le roi fu forment aïrés Quant il se voit si forment enanglés, Baudouinet commenche à ramposner :

«Fix à putain, pour quoi m'as forjouez?

5 » Ogier ton père, le mien serf racatez,

» Ne m'eust dit mat pour lez membrez couper. » Dist Baudouin: «Damoisiau, vous mentes.

» Ma mère chertez ne fist aine puteés.

» Ele fu fille le castelain Guirrez 10 » De saint Omer qui tant fist à loer.

» Voir fu, mon père en fist sa volenté :

» Comme haut homme bien en ot poosté.

» En chele dame fu mon cors engendré.

)) Ne plot à Dieu qu'il fussent espousé,

* Rajna, /. L, p. 42. —Cela était tout naturel, car dans la légende française, les noms d'Ogier et de Renaud étaient inséparables. Le cycle de Doon de Mayence s'est formé autour des histoires de ces deux grands vassaux. En Italie, Holaad, le héros de Roncevaux, devait faire négliger le bon Danois et

se substituer à lui daus Pamitié des fils Aymon

15 )) Ële n'iert pas de si grant parenté

» Comme mon père, chen soit de vérité,

» Souventez fois en ai mon cuer iré.

» Famé n'est pute sel n'a homme tué

» Ou son enfant murdri et estranglé. »

20 Kallot Tentent, aine ne l'en prist pité,

Ains saut en piez, s'a l'eschequier combré,

Kallot le fel, qui Dex doinst encombrier, A .II. mains prent le pesant eschequier ; Baudouinet en ferit u f rentier, 25 Seur le brun marbre le fet mort trebuchier *.

Dans la version de Michelant, Renaud, insulté et frappé par Bertolais, va se plaindre à Charlemagne, qui ne veut pas l'écouter et le traite de mauvais garçon. Renaud reproche alors à l'empereur la mort de Beuves d'Aigrement, qui ne doit pas rester impunie; pour lui, il ne s'associera pas à l'indifférence de son père et de ses oncles. Charles, irrité, le frappe de son gant au visage, si bien que le sang coule à terre. Renaud s'en va; mais, au milieu de la salle, il rencontre Bertolais, et, dans sa colère, lui fend la tête d'un coup d'échiquier.

Dans le texte.de Montpellier, Renaud et ses frères ont été adoubés chevaliers par le roi avant que l'on sût la mort de Lohier, et ni eux ni leur père n'ont pris part aux guerres qui ont suivi; mais il n'y a pas eu non plus de paix conclue entre eux et le roi. Aussi, quand Charlemagne offre spontanément

Voici le texte de l'édition Barrois (v. 3169 s.) :

« Bastars, dist-il, mult es outrequidiez,

» Fel et quvers et trop en remanciés.

» Ogier tes pères, li miens hom cavagiés,

» N'en desist tant por tôt l'or desos ciel,

» Ardoir en fu, en un conpieg noier.

» Mal le pensastes, vos le comperrés chier. »

A ses deus mains a saisi l'esqueker,

Bauduinet en feri el fronter,

Le test li fent, s'en sait li cerveler ;

Desus le marbre le fist mort justichier.

Oq peut comparer le texte de Montpellier avec le passage correspondant cité par Barrois dans sa préface, p. lxvi, et qui en dérive évidemment.

d'honorer les fils Ajmon et que leur père lui rappelle la mort de Beuves, Renaud n'hésite pas à intervenir:

«Sire, chen dist Renaut, qui fu li graindrez hom, » Chevalier nous feïstez, neer ne le povon; )) Durement vous haon, ja ne vous cheleron, » Pour la mort au duc Buef le sire d'Aigremon, 5 » Quer à nous ne feïstez pes ne acordoison. » Kallemaines IVi, si drechale menton, Adonques rougi Kalle aussi comme carbon.

«Renaut, fui toi de chi, fix à putain, garchon. » A moult petit s'en faut, ne te met en prison. » 10 «Sire, chen dist Renaut, ne seroit pas reson. )) Puisque ne l'amendez, à itant nous taison. »

A itant le lessierent li .m. bacheler, Renaut le fix Avmon lessa atant ester, Aalart et Guichart le vont reconforter, 15 Et puis aprez mengié alerent behourder. Et li auquant s'asieent et prennent à jouer.

Renaut et Bertelai si ont pris .i. tablier Et unseschez d'ivoire, si pristrent à jouer.

He Dexl à grant martire les convint dessevrer.

20 Renaut et Bertelai sunt au jouer assis,

Et tant i ont joué que il i ot estris.

Bertelai le clama ûx à putain chetis,

Et a hauchié la paume, si le feri u vis.

Tel bufe li donna que le sanc est saillis.

25 Et, quant Renaut le voit, si en fu moult marris.

Il saisi l'eschequier qui fu à or massis,

S'en feri Bertelai très par mi lieu du vis

Que trestout le fendi entresiques u pis .

Mort l'avait étendu, or est levé le cris.

La Bibliothèque bleue suit assez exactement cette version. «Renaud dit hardiment au roi qu'il le haïssait, parce qu'il avait » fait tuer son oncle par trahison ; mais nous en aurons, lui » dit-il, raison quelque jour. Charlemagne rougit de colère, et

))lui dit: Jeune téméraire, ôte-toi de ma présence; je te jure • » que si je n'avais égard à cette auguste compagnie, j'ordon- » nerais qu'on te mît dans une prison où tu pourrais te repen- )) tir de ton audace. Renaud ne dit plus mot.

))Le dîner étant prêt, ils s'assirent tous à table, excepté ))Salomon et Godefroi,qui servait ce jour-là; mais Renaud ne «pouvait rien manger en pensant àl'aifront qu'il avait reçu, » et songeait toujours comment il pourrait se venger» Sesfrè- » res le consolaient. Après le dîner, les seigneurs allèrent à la » récréation, et Bertelot, neveu de Charlemagne, appela Re- » naud pour jouer aux échecs avec lui.

» Bertelot et Renaud s'assirent pour jouer aux échecs, qui » étaient d'ivoire et l'échiquier d'or massif. Ils jouèrent tant » qu'ils eurent dispute ; de sorte que Bertelot appela Renaud fils ))de catin,et le frappa au visage, dont il sortit du sang. Quand » Renaud se vit ainsi outragé et blessé, il prit l'échiquier de » furie et en cassa la tête à Bertelot, qui mourut sur place. ))I1 s'éleva un grand bruit dans le palais que Renaud, fils d*Ay- »mon, avait tué Bertelot, neveu du roi. »

J'ai cité volontiers cette imitation, parce qu'elle reproduit avec fidélité tous les traits essentiels du modèle.

J'en reviens à l'injure faite, dans ces deux passages, à Baudouinet et à Renaud. Le premier y répond par une justification de sa mère qui nous paraît peu satisfaisante, mais qui prouve que ce mot, trop souvent répété dans nos chansons de geste, n'était pas toujours une insulte banale. Renaud, dont le cas est autre, outragé deux fois de suite par Charlemagne et Bertolais, frappé par celui-ci, tue le neveu de l'empereur.

Est-il impossible que cet outrage, pris au sérieux àd^nsOgier et répété dans les Fils Aymon par Charlemagne et son neveu, ait engagé un imitateur à en tirer tout un drame? Si Bertolais qualifie ainsi la mère de Renaud, pourquoi un Ghinamo n'en dirait-il pas davantage? Cette pauvre invention, qui gâte le commencement de notre histoire des Fils Aymon, s'explique d'ailleurs assez par la notoriété des infidélités de trop de belles dames du cycle d' Artus, au niveau desquelles allaient descendre les châtelaines de notre épopée.

Il n'y a de vraiment italien dans le fait de Ghinamo que son audace à se poser en Don Juan.

Le nom de Ghinamo de Bayonne a dérouté jusqu'ici les conjectures. La famille de Ganelon, devenue en Italie la geste des Mayençais, était cependant assez riche en traîtres pour qu'il ne fût pas nécessaire d'inventer un nom nouveau. Dans celui-ci, je verrais volontiers une modification par simple transposition de syllabes du nom d'Amauguin le brun, personnage de la famille de Ganelon, qui, au commencement à'Ayed^Avignoriy accuse faussement Garnier de Nanteuil d'avoir comploté la mort de Tempereur. Ce personnage reparaît encore dans Gui de Nanteuil, et nous retrouvons dans Panse la duchesse un Aumaguin, fils de Hardrez, et par conséquent du lignage de Ganelon, qui se déguise en pèlerin pour tromper le duc Raymond et lui faire croire que Parise a empoisonné son frère Beuves. Quant à la situation géographique du fief qui lui est attribué, elle ne surprendra point si l'on songe que des noms de lieu du midi de la France, tels que Montauban, Avignon, Valence, reviennent souvent dans les chansons où il est traité de la geste de Renaud.

Monte- Armino est formé sur le modèle deMontessor, Monbendel, Montauban, Montchevrel, etc.; mais le second des mots qui le composent décèle une prétention à l'érudition, dont nous retrouverons des traces beaucoup plus évidentes dans la suite du roman.

La violence avec laquelle Renaud exige de sa mère qu'elle lui révèle de qui il est fils a un caractère dramatique ; mais ce n'est qu'une répétition de l'endroit du Maugis où Vivien contraint Esclarmonde à lui avouer que Beuves d' Aigrement est son père.

L'épouse d'Aymes est dite Clarice . C'est dame Aye dans la version imprimée*, Marguerie dans le texte de Montpellier. L'auteur italien a préféré le nom de Clarice, plus agréable sans doute à ses oreilles, et qui dans les versions françaises est celui de la sœur du roi Yon, que son frère donne en mariage à Renaud. Pour remédier à ce double emploi et s'écarter de la tradition sans paraître la contredire, on imaginera plus tard que le roi Yon (Ivone) a une fille du nom de Béatrix qui s'éprend de Renaud et finit par l'épouser*.

* Renaud de Montauban^ p. 91-92.

2 Dans le Renaud de Montauban, la sœur d'Yon était déjà désignée par

Le supplice dont Roland menace Clarice et ses fils ne me semble pas d'origine française ; dans les Chansons, on parle plutôt de pendre les gens, de les démembrer ou de les brûler vifs. Je vois ici une simple réminiscence des « chiens dévorants » dont Jezabel fut la proie.

La présence de Roland à la cour de Charlemagne, dès les premières pages de la narration, et son intervention dans les affaires domestiques du duc Aymes, sont les premiers traits du développement d'une conception nouvelle, beaucoup plus importante que tout le reste, et dont il est juste de reconnaître l'originalité.

Dans le Renaud de Montauban^ Roland n'apparaît que tard. Naymes conseillait à l'empereur, revenu de son pèlerinage en Galice, d'attendre un an avant de recommencer la guerre contre les fils Ajmon, quand arrive un jeune garçon accompagné de trente damoiseaux de gente façon. Il porte une pelisse d'hermine, des hueses d'Afrique, des éperons d'or. Son regard est plus fier que celui d'un léopard ou d'un lion. Il est trèsbien fait et de belle tournure. Il vient au palais, descend au perron et ne s'arrête que devant Charles. 11 se fait connaître . On l'appelle Roland; il est né en Bretagne, à Saint-Fagon, fils de la sœur de Charlemagne et de Milon, le duc d'Angers. L'empereur l'embrasse et compte qu'il le vengera de Renaud. Roland espère bien vaincre celui qui a .tué son cousin Bertolais. On apprend alors que les Sesnes assiègent Cologne. Roland est chargé du commandement de l'armée, et revient bientôt triomphant, amenant prisonnier le duc des Sesnes, Escorfaut, que l'on enchaîne soigneusement pour le baptiser le lendemain. C'est alors que Naymes a l'idée de donner des courses, afin que l'on trouve pour Roland un cheval aussi bon que Bayard*.

La Bibliothèque bleue n*a rien changé à ce récit, qui nous montre Roland portant pour la première fois les armes après la construction de Montauban, et désireux de se faire le cham-

deux noms différents: c'est d'abord « ma seror Aélis au cors gent », p. 117; puis « Clarise à la clere façon », p. 223, cf. 226. Ce nom, d'ailleurs, revient très-rarement dans le récit. Dans le premier passage, la version de Montpellier donne « ma seror qui moult a le cors gent. » 1 P. 119-123.

pion de son oncle contre Renaud. Mais Tauteur italien avait remarqué que l'antipathie de Roland pour le vaillant fils d'Aymes n'était pas destinée à durer, et qu'après s'être mesurés ils deviennent des amis fidèles. D'autre part, il est fait allusion à la parenté de Charlemagne et d'Aymes* ; et, comme le duc Aymes et ses frères sont également unis par le sang à la plupart des barons de l'empereur, Roland et les fils Ajmon font

» P. 47, 249. M. Rajna ne croit pas qu'il y ait trace d'une parenté entre Renaud et Roland dans les textes français (Ama/clo da Montalbano,^. 14). Il suffit cependant qu'Aymes et ses fils soient regardés comme du lignage de l'empereur pour que Roland soit leur cousin. L'impression générale qui ressort de la lecture du Renaud de Montauban est que la plupart des barons qui y jouent quelque rôle sont unis entre eux par les liens du sang. La famille deGrifes de Hautefeuille fait seule exception. Dans Ogier, les chefs des chevaliers traîtres qui essayent de livrer leur seigneur à Charlemagne sont Hardrés et son frère Gontier ; les deux qui se présentent à l'empereur sont Hardrés et Berengier (v. 8153 s.). Ces deux noms appartienneat au lignage Ganelon; mais on ne comprend pas que ceux qui les portent aieot pu suivre Ogier. En revanche, quand Brehus propose à Ogier de renier sa foi, le fier Danois répond (v. 11754 s.);

« Or oi plait de bricon :

» Âinc n'aparting Hardré ne Ganelon » Que Deu guerpisse et traïsse Kallon. »

C'est bien dans les Fils Aymon que se dessine clairement la distinction entre une geste loyale et une geste des traîtres. Pour la parenté des barons loyaux entre eux, voici quelques-uns des passages les plus importants. Alard dit (p. 212):

« Et Ogiers li Danois, fils m'antain par mon cief. »

A la p. 213, Charles, Olivier, Roland, Salomon, Estous, Richard, Ydelon, sont réunis, et les barons, parlant des fils Aymon, se disent:

(( Cosin somes germain, près nos apartenon. »

P. 217, Ogier, parlant au nom des douze pairs, explique à Charlemagne qu'ils ont voulu l'épouvanter :

« Que Richart no cousin feissiez délivrer. »

Dans Ogier de Da?iemarche, Ogier est cousin de Turpin (v. 9242):

u Mes cosins est li gentis dus palais. »

Cf. 9270. — La parenté d'Ogier, qui supplie Charlemagne de l'épargner, comprend : Naymes, Guilimer l'Escot, Salomon de Bretagne, le roi Othoé, Doon de Nanteuil, Girard de Roussillon, Aymes de Dordonne, Thierry d'Ardenne, Geofroy d'Anjou; princes, ducs ou comtes, ils sont soixante (v. 9509 s. 9526 s.).

partie d'une nombreuse famille qui peut ne pas toujours marcher d'accord, mais qui dans des circonstances graves se retrouve parfaitement unie. Tous les barons s'entendent quand il faut refuser de pendre Richard, fils d'Aymes, ou obtenir la liberté de Richard de Normandie.

Pourtirer parti de ces données, l'auteur italien suppose que Roland avait atteint Tâge d'homme au moment où commence sa narration, et que, d'ailleurs, il avait le droit de s'intéresser à l'honneur du duc Aymes,son parent. Roland gardera ce nouveau rôle. Plus sérieux que Renaud, mais bien disposé pour lui, il aura toujours sa part d'actiondans la vie de son cousin. Il deviendra son protecteurcontre la méchanceté des Majençais, jusqu'à ce que, par une conséquence naturelle, il j ait entre les deux chevaliers un échange ordinaire de bons offices et que leurs noms soient toujours associés. Cette conception, qui devait être féconde, appartient en propre à l'Italie et ne pouvait venir à la pensée d'un trouvère français, parce que, chez nous, l'épopée avait trop bien arrêté les grandes lignes de la vie du neveu de Charles. Le caractère de Roland ne devait se modifier qu'en pays étranger. En Italie, après être devenu le compagnon des aventures de Renaud, il finit par imiter ses faiblesses ; et si, dans le Mor gante, il garde sa gravité originelle, avec Boiardo et Arioste, il tourne au chevalier errant, et son amour et sa folie sont d'un Tristan ou d'un Lancelot.

L'auteur, usant de la donnée que lui offraient les courses où Charlemagne espérait découvrir un cheval digne de Roland, imagine que Clarice, dans l'intention de procurer des armes excellentes à ses fils, fait annoncer, avec l'autorisation de Charlemagne, qu'une grande foire aura lieu à Monte-Armino ; puis il se reporte à plusieurs années en arrière pour expliquer l'origine de deux personnages qui paraîtront bientôt en scène*.

* Imitation évidente de Tendroit de Renaud de Montauban où, sur le conseil deNaymes, des courses ont lieu à Paris, afin de procurer à Roland un cheval digne de lui. P. 123-131.

M. Rajna {Rinaldo, p. 16) croit qu'ici le texte italien ne dérive pas du Maugis d'Âigremont, parce que Maugis y est élevé en Espagne et non en Sicile, et qu'il est invraisemblable qu'un écrivain ou chanteur italien ait voulu transporter en uo pays étranger une scène que les sources qu'il connaissait

La duchesse d'Aigremont, ne pouvant avoir d'enfants, avait fait un vœu ; devenue enceinte, elle partit avec son mari en pèlerinage pour Saint-Jacques de Galice. En revenant, elle donne le jour dai^s un bois à deux jumeaux qui, par suite de Tattaque soudaine d'une troupe de Sarrasins, restent abandonnés. L'un des enfants est recueilli par le roi Abilante, qui lui donne le nom de Vivien, Télève comme s'il était son fils, et lui cache sa véritable origine. Le secoiid, jeté dans un fossé, en est retiré par la dame de Belfiore, sœur d'Abilante, qui, en souvenir de l'endroit où elle l'avait trouvé, lui donna le nom de Malgiaci (Mau-gis); mais on l'appela Malagigi*.La dame élève l'enfant et l'instruit; mais le malicieux Maugis apprend plus qu'elle ne voulait et parvient à lui dérober la connaissance de la magie, art qu'elle possédait à fond. Il s'empresse d'user du pouvoir qu'il vient d'acquérir, et contraint un démon à l'éclairer sur tout ce qui peut l'intéresser. Il sait ainsi de qui il est né, qu'il est le cousin des fils Aymon et dans quelle intention Clarice a voulu avoir une foire à Monte-

auraient placée en Italie. Se fondant sur ce que la forme Malagigi se rapporte au français Maugis, il suppose que la version italienne dérive d'un texte plus ancien que le Maugis. Il ajoute que l'absence des aventures amoureuses de Maugis indique également Timitation d'un texte plus ancien. J'explique ces différences uniquement par la manière dont l'auteur italien a compris son sujet ; il a voulu écrire à nouveau l'histoire des Fils Aymon, modifiant, ajoutant, supprimant. Pour donner plus d'unité au commencement de sa narration, il ne sépare pas les deux enfants, fait d'Oriande la sœur d'Aquilant; au lieu de Monbranc et de Rocheflour, il imagine Belfiore. La scène est en Espagne, lieu ordinaire des guerres entre Sarrasins et chrétiens. Dans le Rinaldo en vers, la guerre des Sesnes, racontée dans le Renaud de Montauban, devient une invasion des Sarrasins et n'est reconnaissable qu'au nom de Scrofaldo (Escorfaut). Dans Ogier, Brehus est roi d'Afrique, de Babylone, de Damas et des Sesnes. De son côté, l'auteur du Viaggio nella Spagna place à la cour du roi de Portugal l'aventure d'Olivier à Constantinople. La chronique de Turpin avait donné l'exemple de transporter en Espagne la guerre d'Agolant et celle de Fierabras (Ferracutus).

1 « E perché ella (la dame de Belfiore) l'aveva trovato nella fossa che gia- ]» cea maie, gli pose nome Malgiaci ; ma egli fue chiamato Malagigi. » Malagigi me semble venir de la forme Madalgis, que nous trouvons dans Y Entrée de Spagne:

Madalgis le lairon et son cosin Ouiçard.

{BibL de VEc. des Chartes, 1858, p. 255.) La forme allemande est Malegis,

Armino. Il décide qu'il procurera à Renaud a le meilleur che- » val qui soit au monde. Il fit un enchantement et trouva que » la mère d'Achille, quand elle apprit la mort de son fils,en- D chanta son cheval dans une montagne, au milieu de la mer » Océane, et qu'elle y enchanta aussi les armes et Tépée qui «avaient appartenu à Achille.» Après avoir obtenu lapermission de la dame de Belfiore, Maugis va chercher Bayard etFroberge(Frusberta*); puis, avec d'autres armes et d'autres chevaux, il se rend à Monte-Armino déguisé en vieillard. Bajard plaît à Renaud qui veut l'acheter, et, après de longs discours, tous deux vont avec Clarice au château, où Maugis redevient tout à coup un jeune homme, à la grande frayeur de la dame. Il se fait alors connaître, fait présent à son cousin du cheval et de l'épée, puis s'en retourne en Espagne, à Belfiore .

Les fils d^Aymes, ayant reçu de Maugis des armes et des chevaux, partent pour Paris, où leur mère désire qu'ils soient adoubés chevaliers par l'empereur. Lorsque Ghinamo le sait, il leur tend un piège, espérant les mettre à mort. Mais le bon droit triomphe. Ghinamo est tué par Renaud, ses hommes sont mis en fuite, et les quatre frères reprennent leur route vers Paris, où ils sont accueillis avec grand honneur et faits chevaliers. Surviennent alors les fils de Ghinamo apportant le corps de leur père. Les barons se divisent, et, sur le conseil de Naymes, on décide que le cadavre du traître sera pendu et que Renaud et ses frères seront bannis de la chrétienté jusqu'à ce qu'ils aient fait un pèlerinage au Saint-Sépulcre^.

Les bannis partent, et Ganelon et Pinabel vont les attendre dans la forêt de Quintafoglia. Renaud et ses frères sont sauvés par l'arrivée très-opportune de Roland sur le champ de bataille. Les Mayençais fuient; Renaud, au lieu d'aller en Pa-

i Frusberta, comme Malagigi, est une forme résultant d'altérations successives (Frosberga, Frosberda, Frusberta), Ces noms s'étaient ainsi modifiés par suite de la transmission orale, et cela seul donnerait à croire que Tbistoire de Renaud était répandue en Italie longtemps avant la rédaction des versions du Rinaldo, dont il est traité ci-dessus.

. * Naymes ne fait que proposer, dès le commencement du récit, d'appliquer à Renaud la peine qui lui est imposée à la fin de sa guerre avec Cbarlemagne, comme Tuùe des conditions essentielles de la paix.

lestine, revient à Monte-Armino, et Roland, une fois de retour à Paris, raconte ce qui s'est passé; mais, pour éviter le scandale, il ne révèle qu'à l'empereur les noms des traîtres.

Charlemagne ayant un jour fait allusion à la trahison de Ganelon, celui-ci lui rappelle que depuis huit ans Beuvesd'Aigremont (Buovo d'Agrismonte) ne s'acquitte pas de son devoir envers la couronne. Les barons s'offrent pour marcher contre le vassal rebelle; mais Charles veut essayer d'abord un autre moyen. Un messager, Morando di Normandia (Enguerrand d'Espolice dans le Renaud de Montauban imprimé), va à Aigremont. Malgré son langage outrecuidant, Beuves le laisserait repartir sans lui faire aucun mal, s'il ne tuait un géant gardien du pont du château*. Il est mis à mort, et un espion de Ganelon en apporte la nouvelle à Paris. Elle est accueillie avec incrédulité, et Ganelon conseille l'envoi d'un second messager. A son instigation, Lohier (Alorino) s'offre pour cet office et part avec mille hommes armés. Arrivé devant Beuves, il lui parle avec violence et le menace de son épée, alors que Beuves s'était résigné à supporter les injures et à rendre hommage à son seigneur. Une lutte s'engage, et Beuves, après avoir tué malgré lui le fils de Charles, fait embaumer le corps, qui est rapporté à l'empereur. Charles et sa cour sont dans le deuil et se préparent à venger Lohier.

Cependant, en Espagne, le cruel roi Abilante confie à Vivien une armée de soixante mille hommes pour qu'il aille attaquer Aigremont. Vivien assiège le château et fait prisonnier dans un combat le duc Beuves. Charles et les Mayençais apprennent avec joie la captivité de Beuves, et l'empereur, malgré Naymes, défend sous peine de mort de secourir Aigremont. Néanmoins, Roland, Astolphe, Ogier et Olivier, partent secrè-

' « Questa città era posta in su 'n uno monte molto dilettoso, e appîè del » monte correva uno grande fiume che si chiamava Arginore, e avea un » grande ponte con due torre; e Buovo vi teneva a guardia uno grande gio- » gante. Questa cittâ d'Agresmonte e questo ponte fecie fare Giulio Cesare, » quand' egli acquistôla Spagnia. » (Hinaldo, p. 22-23.) — Quand Gui de Bourgogne et ses compagnons, se rendant à Montorgueil, ont passé les rivières aimantées, ils trouvent à rentrée du palais de Huidelon un géant affreux qui garde la porte principale. Gui, pour entrer, est obligé de le tuer (Gui de Bourgogne, v, 1773-1820).

tement. De son côté, Maugis, ayant eu connaissance de ce qui se passe, quitte TEspagne et va à Aigrement. Il a revêtu des armes enchantées et se donne pour un chevalier en quête d'aventures. Sa mère l'accepte pour champion, et il a un duel avec Vivien. Après bien des coups donnés et reçus, il se fait connaître à son frère, lui apprend de qui ils sont fils, et le combat et la guerre sont ainsi terminés. La reconnaissance des parents et des enfants a lieu avec des transports de joie, auxquels viennent prendre part Roland et ses compagnons. Une partie de Tarmée de Vivien reçoit le baptême, les autres s'en retournent en Espagne, et Roland avec ses amis revient à Paris, où son oncle le reçoit fort mal. Mais le cœur de Charles s'adoucit bientôt; de sorte qu*il veut voir Maugis et Vivien, les accueille gracieusement et se décide à pardonner à leur père.

L'empereur envoie donc des messagers àBeu^ves, et celui-ci se met en route pour Paris; mais les fils de Ghinamo, poussés parGanelon, le surprennent et le tuent pendant son voyage, puis réussissent à pénétrer dans Aigrement, qu'ils mettent à feu et à sang, et où ils laissent une garnison. Ils rapportent à Paris le corps de Beuves, et Charlemagne paraît plus satisfait que mécontent de ce qui est arrivé. Vivien et Maugis le soupçonnent de complicité, partent avec Girard pour Roussillon, et demandent aide et secours à leurs parents et à leurs amis. Toute la geste se rassemble, et les fils de Ghinamo, que Maugis fait tomber dans une embuscade, y périssent avec deux mille des leurs ; Ëayonne est pris et mis à sac, Aigrement recouvré. A cette nouvelle, Charlemagne se laisse induire par Ganelon à attaquerRoussillon. Les rebelles ont le dessus dans la première rencontre ; mais il est trop malaisé de résister au chef de la chrétienté, et Maugis songe à recourir à son art. Il laisse à ses parents la garde de la ville, et se fait porter par son démon Malaterra sur l'Apennin, où les démons le fournissent de brefs bien et dûment scellés par le pape. Il se fait passer pour un cardinal envoyé en France comme légat, en prend le costume et se fait suivre du cortège requis. En compagnie d'un grand nombre de prêtres, d'abbés, d'évêques et de chevaliers, il passe en Savoie et de là en Bourgogne, puis va à Paris, où il fait savoir à la reine que Charles sera excom-

munie s'il ne se conforme immédiatement à un bref qu'il apporte et par lequel il est interdit de faire la guerre à des chrétiens. Puis il va présenter ce bref à l'empereur, et lesClermontois obtiennent ainsi la paix et leur pardon. Charles revient à Paris et les fils Ajmon se préparent à faire le voyage au Saint-Sépulcre, qui leur a été imposé à la suite de la mort de Ghinamo.

Renaud et ses frères vont s'embarquer à Valence ; mais ils sont poussés par une tempête jusqu'à l'île Perdue, où régnait le géant Brunalmonte, fils du roi Uli vante et frère de Mambrino. Renaud tue Brunalmonte et donne le gouvernement du pays àMorando, capitaine du navire qui les a portas. Il reprend la mer et va au château de Gostantino, frère de Brunalmonte, qui, après avoir tué et dépouillé le seigneur du pays, retient sa fille prisonnière. Après une nouvelle victoire de Renaud, le château est pris et rendu à un frère du seigneur légitime. Celui-ci donne à Renaud un nain de belle figure, qui savait toutes les langues d'Asie et d'Afrique. Renaud, qui se cache dès lors sous le nom de Brandor de l'île Perdue, lui ordonne de le conduire avec ses frères dans un pays où il y ait quelque guerre. «Le nain traversa la Syrie. A l'entrée de la Perse, ily » a une cité appelée Nilibi, sur un fleuve qui avait nom Fosca. » Le pays était couvert de gens, et le Soudan de Perse faisait » le siège delà ville pour l'enlever à l'Amostant de Perse. » Renaud se présenta devant le Soudan et lui demanda une » solde égale à celle de cent chevaliers, et le Soudan dit que «Roland et Olivier ne méritaient pas une solde pareille, et lui » permit d'entrerdans Nilibi. » Une fois dans la ville, Renaud, grâce à l'influence de Fiorita, fllle de l'Amostant, est fait capitaine général*. Il justifie cette confiance, car bientôt le soudan est prisonnier et son armée est détruite. Mais le secret de son vrai nom est révélé par deux espions de Ganelon au Soudan et par celui-ci à l'Amustant. Ce dernier n'hésite point à jeter en prison les quatre frères et se réconcilie avec ses ennemis. Fiorita, éprise de Renaud, offre aux captifs de les

' Ce passage est imité de celui de la Spagna où Holaad demande à Machidante une solde de trente livres, et, sur le refus du sultan, entre dans la villeassiégée et offre ses services à Sansonnet et à son père.

faire échapper, si Renaud consent à la prendre pour femme et à lui donner son amour. Il s'y résigne, et, après avoir passé la nuit avec elle, il est secrètement rendu à la liberté, et part en promettant de revenir quand il aura achevé son pèlerinage.

Les frères arrivent à la cité de Sorini, où le roi Salione est assiégé à tort par Chiariello, frère lui aussi de Brunalmonte. Renaud se charge de le combattre; mais celui-ci, après une longue défense, voyant qu'il a le dessous, fait déchaîner contre son adversaire un farouche lion. Sa perfidie ne lui sert à rien; Renaud les tue tous deux, et son armée, qui avait pris les armes, est taillée en pièces. Cependant des espions deGanelon étaient venus renseigner Salione; mais celui-ci lésa fait pendre. Puis il accepte le baptême, et sa fille Guiletta donne au chevalier, en souvenir du combat, une riche soubreveste où est brodé un lion. Telles seront désormais les armes de Renaud. Elle obtient en échange la promesse d'un don à son choix. Les barons partent, et la jeune fille, les ayant rejoints sous un costume d'écuyer, rappelle la promesse qui lui a été faite et obtient de les accompagner avec ce déguisement. Ils arrivent à la cité de Valdinferna, et le roi Roncano , grand ami de Chiariello, les fait prisonniers par trahison. Le nain réussit à s'enfuir et va informer Salione. Cependant «Maugis, » qui était camérier du roi Charles, avait enchanté un diable » dans un anneau et l'appelait Surpini le nouvellier (novel- »liere); tous les jours il lui demandait ce que faisait Renaud. » Quand il sut qu'il était captif à Valdinferna », il eut peur et informa Roland, Olivier et Ogier. Ceux-ci, qu'Astolphe accompagne malgré eux, partent d'Aigues-Mortes, et, poussés par une tempête au pays de Salione, sont reconnus par le nain à leurs armes. Le roi les reçoit avec honneur, et ils se rendent sans se faire connaître à Yftldinferna, qui est assiégé par le Soudan, très-irrité contre Roncano, qui a négligé de se rendre à sa cour avec la belle Indiana sa femme. Le roi fait sortir de prison Renaud, qui, sans laisser paraître sa joie de revoir les paladins, tue le champion du Soudan. Roncano et le Soudan se réconcilient.

Surviennent pour la troisième fois des espions de Ganelon, qui apprennent au Soudan les vrais noms de Roland et de ses

compagnons; mais ceux-ci s'en aperçoivent àtemps, se retirent et s'enferment dans la place, protégés qu'ils sont par Indiana pour Tamour de Salomon, qui lui avait fait grand honneur, quand elle avait été jetée par une tempête sur les côtes de la Bretagne. Maugis informe Salomon de Tamourd'Indianaet de la captivité des barons, et obtient qu'il parte secrètement avec Girard de Roussillon et d'autres chevaliers. Après une longue chevauchée, ils arrivent à Sorini, ville de Salione. Cependant les vivres manquent dans Valdinferna et les barons en sortent par un souterrain ; mais ils sont découverts et rejoints. Ils combattent avec valeur, et, secourus à temps par Salomon et ses compagnons, remportent la victoire. Ils rentrent dans la ville, la saccagent et s'en vont. Indiana est donnée à Salomon, qui l'emmène avec lui et la fait baptiser sous le nom de Sibilla. Renaud et ses frères se rendent au Saint Sépulcre, et, quand les trois années de leur exil sont écoulées, reviennent en France.

Le second livre commence par la querelle de Renaud et de Bertolais et la mort de celui-ci; il suit assez fidèlement l'histoire des Fils Aymon jusqu'à la construction de Montauban, qui est attribuée à l'art magique de Maugis *. Le roi sarrasin Beges de Toulouse est devenu Mambrino d'Uli vante, qui envahit la France pour venger la mort de son frère Brunalmonte, qui a été tué par Renaud, comme on l'a vu. Les livres suivants, d'après M. Rajna, sont d'invention purement italienne*.

Les vingt-six premiers chants du roman italien en vers diffèrent peu pour le fond des deux livres en prose dont il a été parlé jusqu'ici ; mais à partir de la construction de Montauban, les deux récits se séparent et le poëme suit à peu près exactement jusqu'à la fin notre Renaud de Montauban, Le rôle [de Ganelon a cependant plus d'importance, et Roland, au lieu de faire ses premières armes contre les Saxons, délivre la Pro-

* Renaud épouse Béatrice^ fille du roi Ivone, La sœur du roi Yoq était Clarice; mais, ce nom ayant été attribué à la mère des fils Aymon, Tauteur emprunte celui de la mère de Baudouinet. V. plus haut, p. 194, n. 2.

' Rinaldo, p. 33. Cependant plus loin (p. 42), M. Rajna dit que le troisième livre raconte l'histoire d'Ogier le Danois. Cela est fort important, parce que l'on retrouve dans là version française d'Ogier plusieurs données qui ont été utilisées par l'auteur italien dans son Ritialdo. V. plus haut, p. 190, n. 1.

Tence envahie par les Sarrasins ; le géant Scrofaido (Escorfaut) est fait prisonnier et reçoit le baptême. Dans Renaud de Montauban, Escorfaus est le nom du duc des Saxons ; mais dans Maugis, c'est celui d'un géant au service de Tamiral de Perse. Pendant le siège de Montauban, le roi Gattamogliera arrive d'Orient pour venger la mort de Mambrino et de ses frères ; il offre son alliance à Charlemagne,qui l'accepte et promet au païen de renier le Christ s'il le délivre de son ennemi. Lesbarons français indignés s'en vont à Montauban. Gattamogliera, quand le jour est levé, défie Renaud, et celui-ci va à sa rencontre armé de Durendal. Après un long combat, il tranche la tête à son adversaire, la présente à Charles et essaye vainement d'obtenir sa grâce.

Le poëme paraît à M. Rajna de date plus récente que le roman en prose, et il explique la diflférence si complète de la seconde partie des deux récits par l'existence supposée d'un poëme franco-italien que le prosateur aurait imité jusqu'à la fin du second livre, et que l'auteur de la version rimée aurait suivi d'un bout à l'autre ^ Cette hypothèse ne me paraît pas nécessaire, car on peut très-bien admettre que ^l'auteur du poëme ait suivi le roman en prose jusqu'à l'endroit où il aurait préféré revenir aux versions françaises, dont le caractère vraiment épique lui semblait peut-être plus digne d'imitation. Quant à la première partie, alors même qu'il aurait eu entre les mains les poèmes français dont elle s'inspire, il aurait hésité à abandonner l'arrangement que son prédécesseur avait fait, suivant le goût italien, du Maugis, dn Vivien et de la, Mort de Beuves, Il est certain qu'avant les deux romans dont il est question, l'histoire des Fils Aymon était connue en Italie par les versions françaises elles-mêmes, et peut-être par de premiers essais qui ont pu être composés, soit dans ce parler étrange que l'on appelle le franco-italien, soit en toscan. Nous en avons une preuve dans la forme Malagigi que le nom de Maugis avait prise de bonne heure, et que les auteurs respectent, nous l'avons vu, tout en indiquant quelle en devrait être la véritable traduction italienne. Mais, si l'on considère que la plupart dos romans italiens anciens se bornent àrepro-

' /linaWo, p. 41-42.

duire à peu près exactement les textes français, ou s'en écai^tent complètement au gré de Timagination, sans qu'il y soit emprunté aux chants primitifs autre chose que des noms de lieux ou de personnes*, on reconnaîtra que rien n'oblige à croire qu'un modèle particulier ait guidé l'auteur de la première partie àxxRinaldo da Montalbano.

C*est ce remaniement qu'il convient d'examiner de plus près. L'auteur italien fond en un seul récit les trois poëmes français. Il change les noms, modifie Tordre chronologique, introduit des incidents nouveaux, tantôt d'un caractère très-peu héroïque, tantôt rappelant les aventures des chevaliers de la Table-Ronde, et semble prendre à tâche de montrer qu'il est bien l'auteur de ce qu'il conte. Après une introduction d'un goût douteux, mais qui n'est pas sans conséquence pour ce qui va suivre, il refait le Maugis d^Aigremont, Au lieu de la fée Oriande, nous trouvons une sœur du roi sarrasin Aquilant, devenu lui-même Abilante.Belôore, qui remplace Rocheflour, n'est plus en Sicile, mais en Espagne; et, siBayard est enchanté dans une île, ce n'est plus dans le voisinage du mont Etna qu'il fautla chercher, mais en plein Océan. D'ailleurs, par déférence pour l'antiquité classique, Bayard est l'ancien coursier d'Achille, et Froberge est également l'épée du fils de Thétis.

Le traître Ghinamo tend aux Fils Aymon un piège semblable à celui dans lequel devait succomber Beuves d' Aigrement. L'antagonisme de la gent de Mayence et de la geste de Clermont se continue d'un bout à l'autre de la narration et tend à en devenir l'intérêt principal. Cette conception dérive évidemment des poëmes franco-italiens; mais l'opposition delà famille d'Aymes et de la geste de Ganelon, composée de traîtres, est déjà marquée dans le Renaud de Moniauban :

En France ot .1. linage cui Dame Dex mal dont: Ce fu Grif d'Autefeuille et son fils Ganelon, Béranger et Hardré et Hervi de Lion, Antiaumes li félon, Fouques de Morillon*.

Nous avons noté que la guerre que se font Charlemagne et

* RinaldOj p. 28.

Hernaut de Moncler dans le Maugù a été provoquée par la malignité de Landri et d'Amauri.

Dans Aye (TA vignon et dans Gui de Nanteuil, la geste de Ganelon ne fait que machiner des trahisons contre les barons du lignage de Renaud.

La vengeance que Ganelon et les fils de Ghinamo poursuivent contre Renaud est conforme à ce qui se passe dans les romans français. A la fin de Renaud de Montauban^les fils de Grifes de Hautefeuille et de Fouques de Morillon, qui avait été tué à Vaucouleurs, veulent venger sa mort sur les fils de Renaud, Yon et Ajmonet. Dans Gui de Nanteuil, Hervieu de Lion, Amalgré, Sanses et Amauguin, donnent des raisons pareilles *, et ne cessent de tendre des embûches à leur adversaire.

C'est ici que nous rencontrons un déplacement de faits qui est très-important. La Mort dé Beuves en entier vient s'intercaler dans le récit. Nous avons vu que l'auteur du Vivien a voulu rendre moins odieux le meurtre du fils de l'empereur en imaginant des torts que Charlemagne et Lohier auraient eus envers Beuves, et probablement en supprimant de son récit la mort d'Enguerrantd'Espolice, pour laquelle il n'y avait pas d'excuse possible. L'auteur italien, guidé par la même pensée, mais voulant faire autrement, suppose que le premier messager est tué parce qu'il a lui-même mis à mort le géant gardien de l'entrée du château, et que Beuves, dont il fait un modèle de longanimité, ne tue Lohier qu'à son corps défendant. Ce passage permet d'entrevoir que Tauteur italien connaissait le Vivien, la version des Fils Aymon qui le suit dans le manuscrit de Montpellier, version qui en ce point ne diflère pas de celle de Venise ^, et une version conforme au Renaud de Montauban imprimé. Renonçant à imiter le Vivien d'aussi près que le MaugiSf il ne pouvait reproduire l'endroit où Charlemagne et Lohier accueillent si mal Beuves et Maugis quand ceux-ci demandent à l'empereur de marcher au secours de Vivien . Il

1 Gui de Nanteuil, v. 250-266, 1542-1543.

* Rinaldo, p. 23-24. Je dis en ce point, parce que nous rencontrons plus loin des différences très-importantes. J'ai noté déjà que, d'après celte version et celle que contient le ms. 7183 de la Bibliothèque nationale, Maugis délivre ses cousins, que Charlemagne avait fait emprisonner après la mort de Bertolais. L'auteur italien n'a pas accepté cette invention.

revint alors à la version la plus ancienne, mais ne crut pouvoir la conserver qu'en la corrigeant, ce qu'il fit à Taide d'un géant emprunté au cycle d'Artus* et d'un adoucissement assez malencontreux du caractère du plus farouche des vassaux.

Vivien assiégeant Aigremont nous ramène au Maugis; mais ici apparaît une idée nouvelle. Toutes les fois qu'un membre de la geste de Clermont est en péril, ceux qui sont à la cour de Charlemagne partent en secret pour le secourir. C'est pur emprunt aux usages des chevaliers du cycle d'Artus, qui ne cessent de se mettre en quête les uns des autres. De là une série infinie d'aventures auxquelles tous se trouvent associés. Dans le Maugis et le Renaud de Montauban, les barons, quand ils sont mécontents de l'entêtement de l'empereur, n'hésitent point à s'accorder avec les fils Aymon ; mais ils ne courent point à leur recherche. L'imitation du cycle d'Artus est donc poussée plus loin que dans nos romans ; mais ceux-ci, en d'autres points, en donnaient l'exemple. L'auteur italien, qui n'a pas voulu de fée dans sa narration, y accepte les chevaliers errants.

Le combat de Maugis et de son frère et leur reconnaissance n'ont rien de particulier; mais on ne peut s'empêcher de regretter Esclarmonde, si belle et si tendre. Elle disparaît comme Oriande et Ysane.De même les aventures galantes de Maugis ont été laissées de côté, soit qu'elles parussent indignes de la

^ Ou à Gui de Bourgogne, comme je Tai dit plus haut. Dans ce cas, les rivières aimantées me paraissent indiquer plutôt une origine arabe. Un pèlerin décrit Montorgueil de la façon suivante :

€ La cité est si noble com ja oïr porrez:

» .III. eves i acourent devant par les chanez,

» L'une a non Rupane, l'autre Marne des guez,

» Si i cort anviron qui cort à Balesguez ;

» Escarflaires i cort, dont li floz est levez,

» Et, d'autre part la vile, si cort li flos de mer

» Dedens les clos des vignes, les vignes et les blez,

» Les eves sont si fleres con ja oïr porrez :

» De pierres d'aymant i est grans la plentés ;

» Onques Diex ne fist homes, s'il i estoit antrez,

» For coi éust hauberc ne ceint le branc letré,

» Que jamèsan issist an trestot son aé. »

gravité de l'épopée, soit parce qu'il était trop facile d'y reconnaître l'imitation du Mainet.

Du Vivien, il reste peu de chose *, et les guerres entre Charlemagne et ses vassaux, racontées dans le Maugis et leBeuves (TAigremont, n'en font qu'une seule, qui est placée après la mort du duc. Pour plus de clarté, je reprendrai les versions successives de la Mort deBeuves. Dans le Renaud de Montau- (an^Beuves tue successivement les deux messagers de CharlemagDC, Enguerrand d'Espolice et Lohier. La guerre éclate et Beuves est soutenu par ses frères. Une fois la paix conclue, Beuvesvaà Paris pour rendre à l'empereur l'hommage qu'il lui a promis. Grifes de Hautefeuille, Ganelon et leur lignage, offrent à Charlemagne de tuer le duc. Leur proposition est acceptée, et Beuves est assassiné dans la plaine de Floridon. Les frères de Beuves reprennent les armes; mais cette seconde guerre est contée en quelques vers seulement, et se termine par la paix de Charlemagne et de ses vassaux.

Dans la version de Montpellier, il n'j a qu'un messager, Lohier. Ajmes ne prend point part à la guerre. Elle est suivie d'une seconde guerre, racontée encore très-brièvement, mais à laquelle Ajmes et ses ûls, qui, on s'en souvient, ont déjà été adoubés chevaliers par l'empereur, restent étrangers.

Dans la version de Venise, le premier messager est Lohier, qui est tué ; et Beuves, quand l'empereur lui adresse un second messager, Enguerrand d'Espolice (il est le premier dans le Renaud de Montauban)^ l'accueille avec déférence et part pour Paris, dans l'espérance d'obtenir sa grâce. C'est alors qu'il est assassiné. La guerre éclate entre l'empereur et les frères de Beuves*. Cette troisième forme est évidemment postérieure au texte de Montpellier, dont elle paraît une variante. Le désir d'atténuer la révolte des barons aboutit à sa dernière conséquence, il la fait supprimer; car, si, dans la version de Mont^ pellier, Aymes reste étranger à la guerre soutenue par ses frères, Girard et Doon n'en sont pas moins en faute, tandis que l'on ne peut que les louer de venger leur frère tué par trahi-

* Ce roman a sa raison d'être dans le cycle français de Renaud, mais il n*en aurait aucune dans le remaniement italien, oii les trahisons des Mayençais deviennent Texplication à peu près unique de tous les événements.

^Rinaldo, p. 23-24.

son. Des deux guerres, la première racontée longuement, la seconde simplement mentionnée, il n'en reste qu'une. Le rôle attribué à Enguerrand d'Espolice prouve que Tauteur connaissait aussi un texte plus ancien ou plus complet que celui de Montpellier.

L'auteur italien emprunte à la troisième version l'idée de placer la guerre après la mort de Beuves, et conserve du Renaud de Montauban le message et la mort d'Enguerrand, appelé Morando dans la prose et Inorante dans le poëme. Sa préoccupation principale a été de commencer par fondre en une seule narration les antécédents de l'histoire des Fils Aymon, qui dans les versions françaises restaient encore des poèmes distincts. Il a élagué, modifié, transposé, et Tonne peut dire que sa façon de conter et son style donnent un grand agrément à son œuvre. Il n'en est pas moins vrai que la Mort de Beuves, dont le Maugi's et le Vivien ne sont que des branches, a fini ainsi par prendre dans l'histoire des Fils Aymon une importance très-grande, parce que Ton y trouvait l'origine et l'explication de tous les événements suivants.

11 ne sera peut-être pas inutile de compléter ces remarques en insistant sur les formes qu'a prises le récit de la mort de Beuves.

Dans le roman italien, la guerre éclate par le fait des fils de Ghinamo, qui, poussés par Ganelon, tuent Beuves et prennent Aigrement. Le corps est rapporté à Paris, où se trouvaient précisément Vivien et Maugis, et ce sont les fils de la victime qui se mettent à la tête de la révolte. Pour rendre la comparaison plus facile, je dois revenir sur les versions françaises de la Mort de Beuves,

Dans le Renaud de Montauban^, Charlemagne est réellement complice de l'attentat. Grifes de Hautefeuille et son lignage l'ont consulté avant de se risquer à tuer le duc, et, après une première objection, il leur a répondu :

« mult très bien l'otrion.

» Aies delivrement, s'en prendes vengison.

» Se m'en poes venger, je vos donrai grant don. »

ip.39.

Et, quand on lui apporte la tête de Beuves, il ne cache pas sa joie:

Comme Karles Toï, sel fist mult bielement.

(( Amis, ce dist 11 rois, ci a mult bel présent. »

Dans le texte de Montpellier, que je reproduis ci-dessous, au lieu d'une proposition faite en commun par les traîtres, c'est Ganelon qui parle. Il prend décidément le premier rang aux dépens de son père, qui cependant donnera le coup mortel à Beuves, comme dans la version plus ancienne. Charles, sans faire d'objection au meurtre de son ennemi, ne veut pas être compromis dans l'affaire, finit par dire que ce serait trahison. Le corps de Beuves est respecté et rendu à ses hommes, qui le rapportent à Aigrement.

Je rappelle que la guerre qui avait suivi la mort de Lohier ayant pris fin, Girard, Doon et Beuves s'en étaient retournés chacun dans son pays; mais ils devaient venir à Paris avant la Saint-Jean pour servir le roi.

Chen fu à Pentecouste que li pre sunt flouri, (Le duc Buef d'Aigrement en son païs verti)* Devant la Saint Jehan, ainsi com je vous di, Que Kalles tint sa court en la chit de Paris. 5 Là i furent venus li dus et li marchis, Le dus Buef d'Aigrement ne s'i est àlentis.

Atout .0. chevaliers est d'Aigrement partis, Et venoit servir Kalle le roi de .S. Denis.

Guenelon apela son neveu Aloris,

10 Fouques de Moreillon i refu autresi,

Hardrez et Berenguier que Dex puist maleïr ; Chil ont mis à reson Kalle le fix Pépin.

«Sire, che a dit Guenez, entendez cha, ami, » Or vous vient li dus Buef à votre court servir,

15 » Et sunt en sa compengne .o. chevaliers de pris. » Moult grant honte est chen, par Dieu qui ne menti, » Quant vous amez cheli qui Lohier vous murdri. » Se vous le vouliez, par le corps .S. Rémi,

i Ce vers a été transposé par une distraction du copiste.

• Nous rochimon, sire, comme votre anemi. »

20 «Barons, dist Kallemaines, par bonne foi l'otri;

» Quoi que vous en fâchiez, ne soit pas sus moi mis. »

« Sire, dist Guenez, le matin mouveron ))0 .m", chevaliers aselmez d'Avignon.»

«Guenez, chen dist le roi, chen seroit trahison,

25 » Quer nous avon mult bien donné trievez Beuvon. » a Sire, chen a dit Guenez, oes autre reson:

» Ja n'i metez (ja) vos mains, emperere frans hom.» «Guenez, chen dist le roi, or feitez votre bon. » Adonc en sunt parti Fouques et Guenelon

30 Et Escos et [HervisJS Aloris et Sanson.

Bien furent .un", de hardi compagnon.

De Paris sunt issus à coite d'esperon.

Le quens Guenez chevauche sur Tauferrant destrier, Armez d'aubers et d'elmez et d'espeez d*achier,

35 Et ot en sa compengne .nu", chevalier.

Dedens .i. val parfont qui ôst àresongnier Encontrerent duc Buef il et si chevalier.

Fouques de Moreillon les escria primier :

«Duc Buef, mar ochesistez le ôx Kalle Lohier ;

40 ))Ainchiez que il soit vespre, Tarois comperé chier. » Quant le duc Buef Toi, prist soi à merveillier : «He Dex ! chen dist li dus, qui tout as à baillier, » Qui se gardera mez de si fet encombrier?

» Je tenoie à loial Kailemaine o vis fier. »

45 Et Guenez esperonne sus Baiart le coursier. Sus son escu devant ala ferir Richier Que mort Ta abatu devant li en l'erbier.

Puis escria en haut: « Ferez i, chevalier I « Il ont ochis Lohier, si le comperront chier. »

50 Le duc Buef d' Aigrement ne se vout atargier, Sanson ala ferir qui estoit sus Brehier.

Mort l'avoit abatu que ne li mut pleidier.

a Outre, dist il, ouvert, Dex te doinst encombrier.»

*■ Mb. « Berhis. •

Fiere fti la bataille et greveuse à souffrir.

55 Le duc Buef d'Aigremont, qui fut de grant aïr, N'ot que •€. chevaliers, chil erent .nn. mil. Le champ fn mal partis à ichest envaïr.

Es vous parmi la presse Guenelon de Montir Fiert Josian de Blois sus Tescu d'or voutis,

60 Mort l'avoit abatu, Dex le puist maleïr.

Puis cria « Hautefeuille ! » bien le peut on oïr.

Moult fu grant la bataille et dure renvaï^.

La gent au duc Bevon fu moult afebloïe Qu'il ne furent que .c. à la connestablie ;

65 Encore en sunt .l» es chevax de Nubie.

Et le duc d'Aigrement qui les semont et prie : a Barons, quer i ferez, tant com serez en vie.» Dont hurta le destrier, s'a la lanche brandie. Sus son escu à or ala ferir Helie.

70 Mort l'avoit abatu en la lande enermie.

Le duc crie «Aigrement! » à une vois série.

Dex 1 cheli jour i ot tante arme départie.

La valee fu bêle et le païs igaus.

Et Grifon d'Autefueille li ouvert desloiax 75 Fiert le cheval au duc par devant li poitrax,

Si que toute la lanche li bouta es bouiaus.

Mort Tavoit abatu leglout les .i. terraus.

Li dus sailli en piez, tint le branc naturaus

Et a féru Grifon parmi l'elme à esmaus.

80 Tout abat en .i, mont chevalier et chevaus,

Lors escrie li dus : « N'i garrez, desloiaus ! »

Le dus Buef d'Aigrement a ochis le cheval Par devant lez archons, res à rez du poitral. Adonc esttrebuchié le traître mortal.

85 Tantost resailli sus que guerez n'i esta, Et a sachié le branc où ot pont de cristal.

Es les vous assemblez li baron natural.

Le duc Buefjd' Aigrement en ot o cuer moult mal: Bien voit que il mourra, n'enpuet partir par al,

90 Mez il se vendra bien, s'en jure .S. Thomal.

Il referi Grifon parmi l'elme à esmal.

Atant i vint pongnant dessus son bon cheval

Guenelon le sien ôx qui n'estoit pas loial.

Une lanche paumoie d'achier poitevinal, 95 Fiert le duc d'Aigremont devers le senestral,

Le fer li a conduit très parmi le costal,

Si Tabati à terre comme anemi mortal.

Or fu féru à mort le vaillant chevalier, Du coup qu'il a eu le convint trebuchier.

100 Demaintenant li queurt Grifon li aversier,

Le haubert li souslieve qui est menu maillié, Dedens le cors li met le branc fourbi d'achier. L'ame s'en est partie du vaillant chevalier.

Puis li a dit Grifon : « Or as tu ton louier,

105 » Pour le ûx Kallemaine l'emperere au vis fier » Que tu feïs ochirre à duel et à pechié. »

Puis monta u cheval auferrant et coursier Et acueilli la gent au duc Buef le guerrier.

Onques n'en escapa fors que .x. chevalier,

110 Et chil li ont juré, plevi et affié

Qu'el castel d'Aigrement l'emporteront arier.

De Testeur sunt partis atant li .x. serjant, .mi. lieuez plenierez alale cors saignant Que les plaiez ne porent estanchier tant ne quant'.

On voit que l'odieuse conclusion de ce drame, tel qu'il était rapporté dans la version plus ancienne, a été supprimée. Si . cruels et perfides que soient Ganelon et son père, ils n'osent outrager les restes de leur ennemi et apporter à Charlemagne un affreux présent. Quand ils viennent lui conter ce qu'ils ont fait:

«Bien avez fait, dist il, si m'ait .S. Simon.» Si l'auteur italien paraît avoir suivi, pour l'ordre de sa nar-

1 J'ai déjà cité la suite de ce passage au ch. Maugis d'Âigreniont et Renaud de Montauban, p. 135.

ration de la mort de Beuves, un texte plus récent que celui de Montpellier, en revanche, il a emprunté à celui-ci l'idée du déguisement de Maugis en cardinal. L'invention lui a paru heureuse, et il a voulu en tirer un meilleur parti que son devancier. Il imagine donc que Charlemagne se résignera à faire la paix, parce que le faux cardinal Maugis lui présentera des brefs du pape et le menacera de Texcommunication . C'est dépasser la mesure. Sans doute Maugis, pour entrer dans le château assiégé de Monder, se déguise en cardinal, et dit à l'empereur qu'il a grand tort de faire la guerre à des chrétiens, que le pape en est très-mécontent, et que Charles doit s'accorder avec ses barons]; mais tout cela n'est qu'une plaisanterie d'un moment. Aussitôt hors de péril, le vaillant chevalier parle un tout autre langage, et les pauvres hommes d'armes qu'il rencontre et maltraite ne peuvent que s'écrier : « Ci a mal cardinal 1 » Il y a dans toute l'imitation italienne de ce passage amusant une sorte d'emphase déplaisante : pourquoi faire intervenir le diable, et pourquoi ce diable emporte-t-il Maugis sur un sommet de l'Apennin? Je reconnais que Fousifie était une pauvre escorte pour un cardinal-légat; mais le trouvère avait parfaitement prévu l'objection, et, sans les larrons qui dévastent le pays, Maugis, au dire de Fousifie, eût été suivi de trente clercs <. — Mais Charlemagne est très-crédule. — Soit ; mais, si nous sommes choqués de cette crédulité naïve, quel intérêt peuvent avoir pour nous, non-seulement les tours de Maugis, mais tous les prodiges et de Merlin et de la suite des enchanteurs jusqu'à la belle Armide?

M. Rajna a très-bien fait ressortir l'importance qu'a eue le Beuves d'Aigremont dans l'histoire de la poésie chevaleresque italienne, et je ne saurais mieux faire que de reproduire ses propres expressions:

«Je noterai avant tout que ce roman semble devoir être » compté au nombre des premiers qui soient parvenus en Ita-

1 Dans Ogier (v. 9505 s.), lorsque Turpin va demander à Tempereur de le charger de garder lui-même son prisonnier, il est accompagné d*un cortège composé comme celui de Malagigi :

Od lui mena chevaliers à plenté, Vesques et mognes et prions et abés.

» lie, de ceux qui, à une époque très-reculée, étaient le plusfa- » miliers aux chanteurs et aux auditeurs de notre pays. En » fait, qui ne connaît les inimitiés perpétuelles des gestes de sClermont et de Majence? C'est sur elles que repose la fable )>d'un grand nombre de nos compositions italiennes, en par- » ticulier du Morgante, et il n'y en a guère qui paraissent les » ignorer. Néanmoins dans les romans français cet antagonnisme n'apparaît point, et il serait malaisé de trouver un » autre acte d'hostilité entre les deux familles que ce meurtre )> de Beuves accompli précisément par des traîtres apparte- » nant à cette race. Je suis persuadé qu'il faut reconnaître ici » le germe d'où s'est élevée graduellement une grande plante » qui malheureusement a envahi peu à peu beaucoup plus » d'espace qu'il n'était juste, et a enlevé la lumière et la nour- JD riture aux autres parties du cycle. Or, puisque le Beuves » d' Aigrement, excepté le premier livre du roman en prose et » les lieux correspondants du poëme de la bibliothèque pala- » tine, est très-peu connu de nos romanciers, nous aurons ici » à observer le fait très-remarquable d'une narration tombée de » bonne heure dans Toubli, mais survivant dans ses effets, car » Ton y trouve l'origine de l'un des caractères les plus saillants » de notre littérature romanesque. *»

Charles condamne les fils Aymon à faire un pèlerinage au Saint-Sépulcre. Cette idée est empruntée à la fin du Renaud de Montauban*. Mais les aventures du cycle d'Artus attendent nos pèlerins sur la route, et il leur faut relâcher à l'île Perdue. Nous retrouvons néanmoins le Maugis avec Espiet, qui sans doute perd son nom et sa parenté, et ne serait qu'un nain comme les autres s'il ne gardait sa beauté et s'il ne lui restait de sa science la connaissance des langues d'Asie et d'Afrique. Les chevaliers au service de l'amustant ou amos^

* Rinaldo, p. 21, cf. 43-44. A mes yeux, l'ensemble des chansons de geste que M. Rajna désigne par le nom de Beuves d'Aigremont (Maugis, Vivien, Mort de Beuves) n'est pas le seul exemple de l'influence que des compositions françaises, dont il n'est plus parlé dans la suite, ont eue sur les premiers essais du roman italien. Je reviendrai sur ce sujet dans le chapitre suivant, à propos de V Entrée deSpagne et de ses suites.

2 Je l'ai déjà dit ; mais j'ajoute que le propre de la version italienne est de transformer tout fait important en une donnée générale.

tante, la guerre coDtre le Soudan de Perse, la passion de Fiorita pour Renaud, sont des emprunts au Maugis et à d'autres récits. Maugis avait prêté son épée d'abord à Marsile, puis à Tamustant de Mellent, contre Tamiral Sorgalé, et Florette dans Floovanty Floripas dans Fierabras, Fleur d'espine dans Gaufrey^ comme tant d'autres princesses sarrasines, se font d'emblée les alliées des chrétiens. Mais Renaud paraît ici se souvenir des amours de Maugis en Espagne, et se laisse aller à répondre à l'amour de Fiorita.

L'influence des romans franco-italiens est très-reconnaissable à partir de l'arrivée des paladins chez Salione. L'auteur s'inspire certainement du voyage que Roland fait en Orient dans V Entrée de Spagne ou dans une des imitations italiennes de ce roman. Je remarque que ce personnage, en se convertissant et en devenant le plus Adèle allié de Renaud, ne fait que suivre l'exemple de bien d'autres. Nous avons vu dans Maugis un Beuves le Convers, pour ne parler ni de Brandoine, ni de Vivien lui-même.

Les espions de Ganelon s'en vont partout révéler les noms vrais des chevaliers qui, sous divers déguisements, se présentent à la cour des rois sarrasins. Nous avons rencontré plusieurs espions dans les textes du manuscrit de Montpellier que nous avons étudiés plus haut: Espiet,Fousifie, Grafumez, représentent un élément nouveau dans la narration épique. Dans le roman italien, ces espions sont toujours au service de Ganelon. Insensiblement, tout ce qui, à un degré quelconque, a un caractère de bassesse, est attribué à la geste des Mayençais. La narration, si l'on veut, y gagne en clarté, et il n'y a pas de confusion possible entre les deux grandes familles; mais toute simpliflcation de cette nature détermine à Tavance la marche de l'action, supprime des éléments d'intérêt, engendre la monotonie et prête de bonne heure à la parodie.

La famille des géants, Mambrino, Gostantino, Brunalmonte, peut paraître chose nouvelle, et cependant nous avons aussi bien des géants dans nos chansons. Le géant Brunalmonte et la guerre que son frère Mambrino vient faire aux chrétiens, ne sont qu'une imitation de l'épisode d'Ogter où le fils de Gaufrey, tenu jusqu'à ce moment sous bonne garde parCharlemagne, obtient de combattre Karaheus, puis Brunamont, et.

victorieux, rentre en grâce auprès de Tempereur. C'est également dans Ogier que nous trouvons le premier emploi d'une donnée qui devait être féconde, celle de montrer ces géants mahométans, tous rois dans quelque contrée, venant tour à tour chercher la vengeance de la mort de l'un d'entre eux qui est tombé sous les coups des chrétiens S

1 Brehus envahit la France pour venger Braimant tué par Charle magne et Justamont tué par Pépin. Il s'écrie (v. 9874 s.):

« Je voil aler véir les os Kallon ;

» Prover le voil à traïtor félon :

» Braiment ocist par mortel traïson.

» Pépins ses pères si ocist Justamont:

» Vengerai les, foi que jou doi Mahon. »

Cf. 9941-9^1, 9993-9995, et Mainet dans la Romania, iv, pp. 319, 329.

Dans Tédition Barrois, la fin du combat d'Ogier et de Brehus est incomplète. On peut la reconstituer à l'aide du ms. de Montpellier [Fol. 135 r**A], dont voici la version :

Le coup trespasse par desseure sa teste,

Brûlant s'en va aussi comme tempeste,

.11. piez ou plus dedens le pre l'enserre;

Et dist Ogier : t Chi a laide nouvelle.

5 » Se longuez vis, chest ara douleurs chertez;

» Mes, ains que voies, che cuit, aprechier vespre,

» Aras ostel dedens enfer le pesme.

» Là iras tu avec cheus de ta geste.

» Ne te pris mez vaillant une chenele.

10 1 N'amerai mes ne toi ne ta flavele.

» Cresre dévoies u gloriex celestre,

» Mez, se je puis, je te donroi confesse

» Au branc d'achier dont trenche l'alemele. »

Lor li queurt sus le duc de bonne geste 15 Et tint Courlain qui est et bonne et bêle,

Et fiert Brehier qui li ot fet moleste;

Grant coup li donne en travers parmi l'elme.

Les las li trenche, le collier en desserre,

Une hantée en fet voler la teste.

20 Ogier le voit, en crois se giete en terre,

Dieu en merchie le gloriex celestre,

Sa douche mère qui pecheors rapele.

Atant se saigne Ogier de sa main destre.

Et se leva et tint Courtain la bêle 25 Qui tainte estoit de sanc et de chervelc.

Maugis,dans les textes français, n'a point la faculté de connaître ce qui se passe hors de la portée de sa vue. Il est renseigné par les mêmes moyens que tout le monde, et, dans le Renaud de Montauban, c'est grâce à la révélation de l'honnête Gontard qu'il apprend la trahison du roi Yon. Il n'a aucune action en distance, et ne vaut que là où il est présent en personne. Dans le roman italien, grâce aux démons qu'il a sous ses ordres, il se tient au courant de ce qui se passe en tout lieu et exerce une influence générale sur les événements. Ce n'est donc plus un magicien ordinaire, capable seulement de tours et de prodiges qui font illusion à ceux qu'il veut tromper : c'est un enchanteur ; tel que le sage Merlin, il est partout présent. Non-seulement les démons le renseignent, mais ils le portent là où il lui plaît. Il a recours à eux pour la construction de Montauban, qui est achevé en une nuit; et, quand le matin Charles et Yvon viennent dîner dans le château, le repas se compose de trente-six plats qui ont été enlevés aux tables du Soudan, du Pape et d'autres princes*. L'auteur du Maugis d'Atgremont, dans son imitation du cycle d'Artus, n'était pas allé jusque-là. Sans doute, il avait fait de Maugis un écolier d'Oriande et des sages de Tolède mais, en expliquant ainsi Torigine de sa science, il n'y avait rien ajouté. Il tient si peu à faire de l'art magique le principal mérite de Maugis, qu'il place à côté de lui Espiet et Fousifie, qui, à l'occasion, font preuve d'un talent égal au sien. Il oubliait que, dans l'histoire des Fils Aymon, Maugis n'est utile que parce

Moult bien l'essuie, o fuerre la renserre.

Pour reposer s'asiet .i. poi sus l'erbe.

Or feitez pès etc. . .

Ce passage ne comprend que sept vers dans l'édition Barrois (11850-11856); le texte a été omis du vers 4 au v. 10, par suite de la confusion des rimes nouvelle eiflavele. Le dernier vers est le v. 19, où il faut corriger hanstée, d'après la leçon ci-dessus. Le ms. de Montpellier ne peut être pris pour principal texte, mais il conviendra de le consulter si l'on veut donner une bonne édition de l'histoire d'Ogier.

^RinaldOf p. 32-33. — Dans la version des Fils Aymon de Montpellier, lorsque Renaud et Maugis sont en Palestine, c'est grâce à un enchantement de Maugis que les deux pèlerins ont à dtner. Dans son admiration pour son cousin, Renaud s'écrie: «Un deables vous fist.» V. le fragment cité au commencement de cette étude, v. 18^209.

qu'il fait ce que ses cousins ne peuvent faire, et que la geste de Renaud n*aYait pas besoin d*un bon chevalier de plus. L'auteur italien, qui voyait d'un coup d'œil d'ensemble les diverses branches de la légende française » a reconnu que Maugis n'a d'autre raison d'être que sa puissance d'enchanteur, et, sans plus hésiter, il lui a attribué des dons égaux à ceux de Merlin. Dès lors, le merveilleux aura dans l'épopée italienne une place bien plus grande que dans nos chansons de geste, où son action est restée épisodique. Une puissance d'ordre surnaturel planera au-dessus des événements, et son intervention se fera sentir partout. Mais il est curieux qu'ici encore celui qui a compris le mieux l'intérêt de l'une des données que lui offrait son sujet, en ait négligé une autre que l'auteur du Maugis avait acceptée, et que l'importance reconnue au merveilleux aurait pu faire maintenir. Nous ne rencontrons pas de ces combats entre enchanteurs où l'on peut retrouver un reflet des conflits des génies de l'époque mythique. Malgré l'exemple delà lutte de Maugis et de Noiron, le ^tna/rfo ne connaît d'autre magicien que Maugis.

A un autre point de vue, la tradition française s'altère notablement. Maugis a pu apprendre le grimoire ; mais je ne vois nulle part qu'il ait recours à des démons. Qu'en avait-il besoin, et n'est-il pas lui-même d'essence assez subtile pour se passer de l'assistance des maudits? Les païens seuls, adorateurs de Tervagant, de Jupin et d'Apolin, peuvent s'adresser à de tels auxiliaires.

Rien n'est plus désagréable au bon génie Auberon que d'être confondu avec la gent diabolique*, et dans Gaufrey, Robastre ayant eu le tort de dire à Hernaut de Beaulande que c'est grâce à l'aide d'un maufé qu'il a passé la mer, Malabron l'en blâme très-sévèrement et fait sa profession de foi * :

a Je ne sui pas déable ne je ne sui maufé, D Ains sui de la partie au roi de majesté, » Qui en chest siècle m'a issi fet donné »Que par le monde vois à ma volonté,

^Huon de Bordeatix, v. 3339.

8 Gaufrey, v. 8212, s.

»Et en toutez manières est bien mon cors mué, » Mes n'ai lai de maufere homme crestienné. »

Mais les bons génies, trop souvent associés aux œuvres des hommes, tendent à perdre de leur dignité primitive, et peu à peu ils se transforment en sorciers. Le fils de Beuves d' Aigrement, entouré d'agents d'aspect désagréable et commandant aux puissances infernales, n'est plus qu'un mage habile et ne se distingue guère du rival que les Sarrasins lui opposent dans le Maugts, du méchant enchanteur Noiron.

Le roi Gattamogliera, qui entreprend à son tour de venger Mambrino et ses frères, n'a guère de particulier que son nom*. Mais la promesse que fait Charlemagne de renoncer au Christ, si le Sarrasin le délivre des fils Aymon, est tellement étrange, que l'on ne peut comprendre comment l'auteur du poëme a pu l'accepter ou l'inventer. Je n'y vois qu'une application malencontreuse au fils de Pépin d'un des faits de la légende de Girard de Frette. Cette légende a été conservée dans le roman italien d'Aspramonte, dont elle forme la dernière partie. Elle peut être résumée en quelques lignes. — Les chrétiens étaient revenus d'Italie, et ce n'étaient partout que fêtes et réjouissances. Mais un Mayençais, Fiamiggone, tue par trahison un neveu de Girard de Fratta, Buoso (Bois, Boson). Pendant que l'empereur attaque la cité de Fiamiggone, Girard veut se venger lui-même, et, le jour de Saint-Denis, Paris est pris et mis à sac. Dèslors la guerre se continue entre Charles et Girard. Après divers incidents, l'empereur met le siège devant Vienne, et Don Chiaro (Claire, Clairon), neveu de Girard, qui dans la guerre précédente avait vaincu le roi Trojano, tombe sous les coups de Roland dans un combat singulier qui dure trois jours. Girard, après avoir ainsi perdu ses deux neveux, n'est plus maître de lui : dans sa fureur il renie Dieu, brise un crucifix, quitte Vienne et s'en va en Espagne auprès du roi Marsile. Là il renie de nouveau le Christ d'une façon solennelle, accepte la foi de Mahomet, et promet à Marsile de le faire seigneur de Vienne et de tout son duché. Marsile entre en France; mais l'invasion des païens échoue, et Girard re-

* L'étymologie me semble accatta-mogliera, comme Gattabriga pour accattabrighe.

vient à Vienne auprès de ses fils, qui depuis son abjuration ne s'entendaient plus avec lui. Charles assiège la ville. Roland et Olivier, petit-fils de Girard, ont entre eux le combat à la suite duquel la belle Aude devient la fiancée de Roland. Girard fait Tempereur prisonnier ; mais ses fils se révoltent contre lui et le jettent dans une prison où il meurt ^

Un trouvère français, si peu respectueux qu'il fût de la dignité royale, n'aurait sûrement pas supposé que Charlemagne, le chef de la chrétienté, le roi toujours protégé par la main divine, ait pu songer à renier sa foi. Dans le Vivien, nous avons vu seulement que l'empereur refuse d'aller secourir Monbranc assiégé par les Sarrasins, et que ce refus est la cause de la rupture de l'empereur et de toute la famille de Beuves. Mais lesjlégendes françaises, en changeant de pays, perdaient nécessairement de la solidité de leurfond; l'étranger, qui les admirait, n'en avait qu'à demi le sentiment, et le côté aventureux des récits en faisait Tintérêt principal. Nous sommes sur le chemin qui conduit à la parodie de Pulci.

Les guerres entre chrétiens et mahométans, qui font le sujet d'une partie du Maugis et de tout le Vivien, sont représentées dans le Rinaldo par les invasions sarrasines qui se succèdent au commencement de ce roman. Mais l'honneur de repousser les païens est enlevé à Maugis pour être attribué à Renaud. La part faite à Renaudin dans les chansons françaises, et le besoin de grandir encore le personnage principal au détriment des autres, expliquent cette modification, qui concorde d'ailleurs avec la fin des versions françaises^où Renaud, arrivé à Jérusalem, retrouve toute sa vaillance pour combattre les ennemis du nom chrétien. Le duel de Safadin et de Renaud, s'il a été connu des auteurs italiens, ne pouvait que les engager à développer l'indication donnée dans le Maugis etjle Vivien, et à faire de Renaud, dès qu'il paraît en scène, le champion de la chrétienté.

Je ne peux juger de la valeur littéraire de ces deux romans

' Le Gherardo da Fratta forme le troisième livre du roman à!Âspramonte, et va du ch. 223 au ch. 259 et dernier. Pour le réspmé ci-dessus, je me suis servi des rubriques publiées par M. Michelant dans le Jahrbuch fûrroma» nische und englische Literatur de Lemcke, vol. XI, 311-312; XII, 60^. Cf. G. Paris, Hist. poét. deCh., p. 324^25.

que par les extraits qu'en a donnés M. Rajna. L'auteur du roman en prose compose, pense et écrit de la même manière que celui des Reali: chez tous deux, c'est la même tendance à ramener les légendes guerrières au convenu de la chronique, la même préoccupation des souvenirs classiques, la même démarche pesante. Le poëme est de même famille que \2LSpagna et YOrlando* On y trouve bizarrement associés les formes de la phraséologie de nos chansons de geste et les tâtonnements d'une littérature qui tend à s'élever de la prose d'une conversation vulgaire à la poésie, alliant la platitude et l'expression figurée, sincère d'ailleurs et naïve, etoffrant çà et là d'heureuses rencontres. L'habitude d^emprunterles sujets et les sentiments à des modèles étrangers et d'un autre âge pèse sur le poète, et il n'a pas la libre allure de nos trouvères; il vole lourdement, s' élevant parfois, mais revenant bientôt raser encore le sol. L'épopée populaire italienne n'eut jamais le puissant essor de nos chansons de geste ; elle est tenue par des lisières, et, sans l'inspiration de la Renaissance qui renouvela tout, elle se fût éteinte sans laisser de monument digne d'étude.

Le Rinaldo da Moritalbano est une adaptation au goût italien de la légende des Quatre Fils Ajmon, complétée par le Maugis d'Atgremont et le Vivien de Monbranc. L'aifteur, à supposer qu'il n'y en ait eu qu'un, a mis à profit les données trèsvariées que lui offraient les dernières versions de cette légende. L'opposition des gestes de Mayence- et de Clermont, l'allure plus romanesque du récit, le remaniement complet de la première partie, font du Rinaldo une œuvre d'un aspect fort différent de celui que présente l'ensemble formé par nos trois chansons de geste. L'auteur, néanmoins, suivait encore en ceci l'exemple des trouvères qui avaient successivement modifié et développé l'antique récit; mais, tout en faisant, lui aussi, des emprunts au cycle d'Artus, il a craint de le laisser trop paraître et a renoncé aux éléments d'intérêt que lui offraient à cet égard certaines parties des Enfances du fils de Beuves d'Aigremont. 11 a accepté la magie de Maugis et a même abusé de cette donnée ; mais il n'a pas voulu du royaume de féerie . Le trouvère français lui-même n'avait tiré qu'un médiocre parti du personnage d'Oriande, qui ne fait qu'apparaître au commencement du Maugis et dont l'action est nulle dans la

suite du récit; et, si Fauteur italien a supprimé tous les personnages, sauf Vivien, qui n'avaient point de rôle dans le Aenaud de Montauban, il était encore ici conduit par Texemple de ses devanciers. Nous avons vu en effet que, de toute la famille et de tous les amis créés autour de Maugis, il ne reste personne de vivant au commencement du Renaud de Montaur ban. Seuls, Oriande et TAmachour sont épargnés, Tune parce qu'elle est immortelle, l'autre parce que l'auteur Ta si bien relégué à Monbranc, que Ton ne songera guère à Ty aller chercher, à moins que le trouvère n'ait conçu de propos délibéré l'espoir que ce personnage finirait par se confondre avec Vivien d'Anseiine, élevé comme lui chez les Sarrasins.

Pour ne pas augmenter les difficultés de cette discussion, je ne fais qu'allusion aux poëmes franco-italiens que l'auteur du Rinaldo connaissait au moins par la Spagna, qui en est une imitation en octaves et en dialecte toscan, et auxquels il doit beaucoup pour la conception de son sujet et pour la nianière de le traiter*. Il a fait pour Renaud ce que ses prédécesseurs avaient fait pour Roland, mais avec moins d'originalité et de peine, car des additions et des modifications de toute sorte avaient déjà transformé l'histoire des Fils Aymon en un véritable roman d'aventures. Peut-être avait-il entrevu que ce roman avait été déjà un des modèles français dont l'auteur de V Entrée de Spagne s'est inspiré le plus volontiers, et que tel élément d'intérêt qu'il empruntait à son tour à ses devanciers italiens avait son origine première dans le Renaud de Montauban et ses branches.

M. Rajna, dont sur plusieurs points j'ai dû me séparer, mais qui, sans avoir eu sous les yeux les textes que j'ai pu consulter, n'en a pas moins reconnu que le Beuves d'Atgremont et ses branches prennent dans la version définitivement adoptée en Italie une importance qui transforme complètement l'histoire des Fils Aymon, termine son étude sur le Rinaldo da Montatbano par les remarques suivantes, d'où il ressort que l'épopée italienne est en germe dans cette première ébauche. «La littérature romanesque devra sembler un sujet digne

^ Je dis (c Tauteur », parce qu'en somme, le Rinaldo italien est celui des premiers livres du roman en prose.

«d'attention, non-seulement à tous ceux, et ils sont nombreux, »qui s'adonnent de nos jours à l'étude des littératures, et » surtout des littératures populaires, comme aune étude scien- ))tifique, mais tout autant aux amateurs, beaucoup plus nom- » breux, des études historiques. Que tous supportent donc part tiemment ce long discours sur le Rinaldo da Montalbano, » partie trop importante du cycle carolingien pour qu'il suf- ))fise d'en traiter brièvement. On y trouve, comme je l'ai déjà » dit, les origines de la plus grande partie des traits caractéwristiques du roman chevaleresque d'invention purement ita- » lienne ; c'est la seule partie qui ait été développée à l'excès )) par des additions, des imitations, des continuations de toute » sorte. Peu à peu les embûches de Ganelon pour ruiner la » geste de Clermont vont se multipliant outre mesure ; ses es- » pions, que nous avons souvent rencontrés dans la première » partie du roman en prose et du poëme, courent par le monde «entier; ses artifices, sa malice, exaspèrent à tout moment »râme ardentedu fils d'Aymes et le forcent à tirerl'épée pour » se défendre dans la salle même de Charles, et l'empereur, » devenu désormais un aveugle instrument entre les mains ))d'un conseiller perfide, punit avec la plus cruelle sévérité » celui qui est innocent ou qui du moins estdigne d'indulgence. » C'est là qu'est l'origine de ces continuels exils de Renaud, » occasion de longues pérégrinations en Orient et d'aventures » où viennent se mêlerles autres paladins qui s'inspirent main- » tenant de sentiments assez semblables à ceux des chevaliers «errants de la Bretagne. Et avec ces aventures alternent, en ))se répétant d'une façon aussi fastidieuse, les invasions des «Sarrasins en France. Toutes d'ailleurs finissent, comme celle » de Mambrino dans notre poëme, par la mort des chefs et la » destruction des hordes qui les avaient suivis.

»Tels sont les fils principaux dont se forma la pauvre trame » d'un grand nombre de récits souvent d'une longueur déme- ))Surée.Pour ne citer que les titres de ceux qui appartiennent » proprement à l'histoire de Renaud et en constituent les di- )) verses branches, je nommerai le Dodonello, Baldo diFiore )) ou TAncroia, l'Empereur d'Aldelia, Calidonia, le Château du » Grand Lac, le Château de Teris, Rubiond'Anferna, les Van- » teries de Dionesta. D'autres se rattachent étroitement au

))sire deMontaubaii) comme leRinaldo et le Tapinello*; d'au- ))tres ne sont guère qu'une imitation de son histoire, ou lui )) laissent le rôle principal. C'est qu'en effet» en Italie, Renaud ))fut l'objet de la sympathie du public plus que les autres pawladins. Si ceux-ci voulurent garder leur réputation et ne » pas être mis de côté comme de vieux harnais, ils durent se )) transformer à sa ressemblance et déposer leurs dépouilles )) antiques. En somme, et pour me résumer, le protagoniste ))du roman chevaleresque italien est Renaud, et, par suite, «c'est dans les récits dont il est l'objet que nous devons et )) pouvons étudier led métamorphoses de la matière qui nous «avait été transmise par les jongleurs français*. »

1 Parmi les titres énumérés ici par M. Rajna, je relève deux noms qui sont dans le Maugis. Voa a vu le roi sarrasiu Rubion de Carthage aux fol. 168 r», 170 yo. L'espion Tapineas (v. 137; — Lapiniaus au v. 142 est une mauvaise leçon) est finalement appelé Tapinel à l'endroit où Esclarmonde révèle à Vivien le secret de sa naissance.

^ RinaldOj p. 95-96. — Dans ses articles sur les versions italiennes d!Ogtet* le Danois (Romania, II, III, IV), M. Rajna a eu l'occasion de parler encore de la transformation de la légende de Renaud en Italie. La rareté, ou même l'absence complète de textes imprimés, rendront longtemps encore fort malaisée l'étude des questions de ce genre.

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