‹ Recherches sur les rapports des chansons de geste et de l'épopéeChapitre 22 sur 29 · LI AMACHOUR GENTIL QUI TANT FU CONQUERANT · texte numérisé non relu

LI AMACHOUR GENTIL QUI TANT FU CONQUERANT

RINALDO DA MONTALBANO

Deux chants anciens, la Mort de Beuves et l'histoire des Quatre Fils Aymon^ furent d'abord unis dans l'usage ; puis le second fut augmenté successivement d'une guerre soutenue en Gascogne contre Charlemagne par Renaud, ses frères et Maugis, du pèlerinage de Renaud et de Maugis en Palestine et des faits qui suivirent leur retour en France. Deux poèmes plus récents, consacrés aux fils de Beuves, vinrent enfin compléter cet ensemble ; et dans le manuscrit de Montpellier, nous avons constaté qu'un remaniement adroit avait achevé la fusion de ces divers éléments en un tout suffisamment un et homogène. Mais les dernières versions ne faisaient pas oublier les plus anciennes, et l'on peut admettre que les Italiens en connaissaient plusieurs quand ils firent passer dans leur littérature populaire l'histoire de Renaud. Ils ne pouvaient songer à revenir en arrière et à supprimer ce qui s'était greifé sur les légendes primitives. Ils prirent donc pour objet principal de leur imitation l'ensemble formé parle Maugis, le Vivien et le ^enawrfefeitfow^aMÔaw, parce qu'ils y trouvaient, après une exposition, trop longue sans doute, mais qui en somme satisfait l'esprit, une suite de faits se déroulant clairement et sans peine. La coexistence de plusieurs versions les autorisait à puisera leur gré dans l'une ou l'autre, et surtout à modifier à leur tour la légende et à la remanier encore dans la même pensée que l'avaient fait leurs devanciers, de façon à lui donner, soit plus d'unité, soit plus d'agrément, soit un caractère plus moral. En tout cela, ils ne firent que se conformer àPexem-

pie qui leur avait été donné par nos trouvères. Ceux-ci tenaient à raconter des choses nouvelles et le'proclamaient en tête de leurs chants ; n'était-ce pas inviter leurs imitateurs étrangers à ne pas reproduire servilement les textes qu'ils avaient sous les yeux? Les conteurs italiens avaient le droit de montrer qu'eux aussi ils savaient plus, qu'ils imaginaient mieux que leurs devanciers. Si dans les poètes lyriques italiens du XIII® siècle, il est souvent fait allusion aux héros des romans français *, quelle connaissance de ces matières ne devaient point posséder ceux qui préféraient aux sonnets et aux canzones les récits de Tépopée française? Encore aujourd'hui, la passion pour les aventures de nos chevaliers s'est conservée en Sicile avec une vivacité extrême ^ ; mais ce qui est de notre temps une exception curieuse, était la règle générale au XIIP et au XIV® siècle, quand le grand nom de Charlemagne était encore sans rival, quand les guerres entre vassaux et suzerains, chrétiens et Sarrasins, étaient choses d'un intérêt tout contemporain. Je crois donc que cette sorte d'érudition était assez répandue pour qu'il n'y ait pas lieu d'être surpris des altérations que les légendes ont subies en Italie, et qu'il ne soit pas nécessaire de supposer, à chaque modification que l'on constate, un poème français ou franco -italien perdu qui en aurait été l'origine. Les comiques latins aimaient à faire de deux pièces grecques une seule pièce latine, ce qu'ils appelaient contaminare fabulas. Ij'initiative des auteurs me paraît souvent une explication suffisante. Il était naturel qu'en présence de récits dont un grand nombre portaient la marque de remaniements considérables, les Italiens ne se soient pas crus obligés à faire le métier de simples traducteurs^. Cette façon

* V. Bartoli, i Primi due Secoli délia Letteimtura italiana, c. ii, § 2: la Lingua e la Poesia francese in Italia (p. 92-110), et c. x, p. 279 s. Cf., en ce qui concerne le cycle bretOD, OvdX^Gioimale stoini^o, V, p. 102-130.

2 J'ai renvoyé déjà à Tarticle de Al. Pitre sur cette question (Homania, XllI, p. 315-398). Ce maintien en plein XIXe siècle d'une tradition épique si ancienne est un des plus curieux phénomènes de l'histoire littéraire.

5 Dans son étude intitulée la Rotta di Roncisvalle {Propugnatore,vo\.\Y; tirage à part, Bologne, 1871), M. Rajna examine les formes qu'a prises en Italie la Chanson de Roland, et il arrive à démontrer, par la comparaison des textes, qu'à chaque étape des modifications successives du récit l'on constate l'imitation de modèles d'âges différents. Dans sa conclusion, il écarte nette-

de voir me paraît justifiée par la comparaison du Rinaldo da Montalbano et des versions françaises de l'histoire des Fils Ajmon.

Les romans italiens qui ont pour objet les aventures de Renaud et de sa famille paraissent dériver de deux textes anciens, Tun en prose, l'autre en vers^ Je les examinerai en me servant de l'analyse qui en a été donnée par M. Rajna.

Le roman en prose commence par la description d'une cour plénière tenue par Charlemagne à Toccasion de la Pentecôte, quand Farrogance de Girard de Fratta a été abattue, c'est àdire plusieurs années après la guerre d'Aspremont. Charles est au milieu de ses barons, assis sur sa chaire impériale. Comme il fait chaud, l'empereur se fait apporter une coupe de vin. Après avoir bu, il la passe à Ajmes (Amone); mais Ghinamo de Bayonne, un duc mayençais, ennemi d'Aymes, qui a épousé Clarice qu'il aimait, se lève et lui reproche d'oser boire à la coupe impériale alors qu'il a été déshonoré par sa femme. Il affirme qu'il a eu les faveurs de Clarice, et que Renaud et ses frères sont ses fils. Il donne pour preuve la connaissance qu'il a d'une tache que la duchesse a sur le corps, et quelques bagatelles qu'il tient d'une servante qu'il a subor-

ment l'opinion que le roman chevaleresque italien se serait détaché d'im seul coup de ses racines françaises: a Dali' esame istituito mi sembra appaia chia- » rameute che la letteratura cavalleresca délia Toscaua s'aUiene a quella délie » provincie settentrionali e altresi délia Francia per un numéro di fili ben » maggiore che forse non si credesse; le creuzioni straniere continuarono ad M essere note suU' Arno nella loro propria lingua non solo per tutto il tre- » cento, ma ancora fino al declinare del secolo XV. »

* Le travail de M. Rajna a été publié d'abord dans le Propugnatore (vol. III) sous le titre de Rinaldo da Montalbano ^ puis en tirage à part (Bologna, 1870). C'est à cette seconde édition que je renvoie. Le roman en prose a été conservé dans deux manuscrits de la bibliothèque Laurentienne cotés, l'un xlii, 37; l'autre lxxxix, 64 Le premier a été achevé le 15 avril 1506. 11 contient cinq livres. Le second semble de la fin du XV« siècle ou du commencement du XVI«. Il contient seulement les trois premiers livres du précédent. Le poëme se trouve dans un manuscrit de la Palatine (E, 5, 4, 46). Il est divisé en cinquante et un chants, comprenant en tout 2038 octaves. Le manuscrit paraît dater du milieu du XVe siècle. Le copiste a laissé en blanc beaucoup de mots et même des vers entiers. P. Rajna, /. /., p. 3-4. — M. Rajna est convaincu que tous les romans italiens en vers, où il s'agit de Renaud, dérivent du texte de la Palatine.

née. Aymes part aussitôt pour aller demander des explications à la duchesse. Cependant Roland envoie un messager à Clarice pour lui apprendre ce dont Ghinamo s'était vanté, et il lui fait dire que, si le fait était vrai, elle eût à se tuer : « car, si le fait est vrai, je te ferai poursuivre par le monde entier, et je ferai manger aux chiens ton corps et celui de tes enfants; mais, s'il n'est pas vrai, fuis cette colère et hâte-toi, car Aymon est parti et va à Dordonne pour te tuer. » Clarice effrayée se réfugie dans un de ses châteaux, appelé Monte-Armino, où elle reste cinq ans. Après ce laps de temps, Renaud étant en âge de porter les armes vient dans la chambre de sa mère et la menace de lui donner la mort si elle ne lui dit de qui il est fils. Elle se jette à ses pieds et lui jure qu' Aymes est son père * .

Comme bien d'autres chansons de geste, le Renaud de Mon- ^aw^an 2 commence par une cour plenière, tenue à la Pentecôte, où Ton voit Charles assis sur son faudestueil, entouré de rois, de chevaliers, d'archevêques, d'abbés; et c'est également dans une réunion pareille, qui a eu lieu aussi, à la Pentecôte, que Tempereur annonce à Aymes qu'il veut adouber ses fils chevaliers.

Entre la version imprimée et celle de Montpellier, il y a de notables différences. Dans toutes les deux, Charlemagne profite de la réunion de sa cour pour se plaindre de Beuves d' Aigrement, qui ne daigne pas le servir. Mais la raison de l'absence de Beuves, d'après le texte imprimé, est qu'il est resté l'ennemi de l'empereur depuis que Doon de Nanteuil a a été chassé de France. Ainsi la querelle du suzerain et du fier vassal a ses origines dans la légende de Doon. Dans le texte de Montpellier, Charlemagne, qui sait que, depuis le refus qu'il a fait de secourir Vivien, il ne peut plus compter sur l'hommage de Beuves, et qui lui-même ne saurait rappeler sans inconvénient le vrai motif de son différend avec le duc d'Aigrement, allègue que Beuves, lors de la guerre des Ses-

1 N'ayant sous les yeux qu'une analyse où M, Rajnarae paraît insister sur les points qu'il juge les plus importants, je ne puis éviter quelques lacunes. Ici Ton ne sait ni où le duc Aymes est allé, ni ce qu'il a fait.

^ Ou plutôt la Mort de Beuves d'Aigremont, comme je l'ai expliqué déjà.

nés, a fait cause commune avec les barons qui s*obstinèrent à ne pas donner leur aide à Tempereur. L'argument n'est pas mal trouvé, car le père de Vivien aurait eu ainsi les premiers torts. Je reproduis le commencement de la version de Montpellier.

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