V. 331.— av
De même que dans la Chanson^ Marsile conduit son hôte dans un jardin; mais Fauteur croit devoir donner une courte description du lieu :
Aveva in quel giardino una fontana Con cierti pomi d'intomo adoraata, Gh' al moDdo non è ignuna si sovrana, D'un prato bello tutta atomïata^.
On apporte le livre où est racontée l'histoire deMahom, et c'est la main posée sur ce livre que Ganelon jure de trahir Roland.
Dans la Chanson, les choses se passent autrement. Ganelon n'oublie pas qu'il est chrétien et jure sur les reliques enfermées dans le pommeau de son épée :
Sur les reliques de s'espée Murglais La traïson jurât, si s'est fors faiz ^.
C'est Marsile qui prête serment sur le livre qui contient la loi de «Mahum et Tervagan. »
Alors le Christ
Voile mostrar miracolo compiuto ; Che quella fonte d'aqua cosl chiara Diventô rossa corne sangue [e] amara ; E gli alberi dell' orto si secaro, La giente allor maravigliossi molto ^.
Je remarque d'abord que dans la Spagna il n'est fait aucune mention de la chute du gant, et que Roland n'y réclame pas contre le choix qui a été fait de lui pour commander l'arrière-garde. Le premier mauvais présage est donc supprimé; mais, par compensation, nous en trouvons un autre, plus intelligible sans doute pour les auditeurs italiens : la chute du siège où Ganelon et Marsile avaient pris place, siège qui est bien le fauteuil d'ivoire sur lequel, dans la Chanson, on dépose le livre sacré des Sarrasins, mais que l'auteur italien a cru plus naturel d'employer à un autre usage,
1 Texte donné par M. Rajna, d'après le ms. de la Lauren tienne, Rotta di Roncisvalle, p. 74. — 2 y. 607. — » Cité d'après M. Rajoa, Op. l., p. 74.
Restent trois détails : la fontaine, le changement de couleur que subissent ses eaux, les arbres qui se dessèchent.
C'est aux romans de la Table-Ronde que remonte Thabitude de décrire des jardins ornés de fontaines. Mais Tidée de montrer la nature protestant contre un acte odieux de trahison n*est pas sans exemple dans notre épopée. Dans Renaud de Montauban, lorsque le roi Yon et ses barons ont décidé de livrer les ûls Aymon à Charlemagne, et que, sur Tavis de Raimon, on convient de les amènera se rendre sans armes dans la plaine de Yaucouleurs, nous trouvons un prodige de même nature que le changement de couleur des eaux delà fontaine de la Spagna ^ :
Por saint Renaut fîst Dex illuec grant monstrison. Escrist est à Tremoingne, en la fiertre au baron: La chambre qui fu blanche, en mua sa color ; lUueques devint inde et perse, com charbon, Et li .1. ne vit l'autre, ains chaïrent trestot. Une grant pièce jurent illuec en pamison, Puis issent de la chambre, lor conseil fine ont.
Il n'y a pas'là d'imitation proprement dite, mais une sorte de transposition. Il semble, d'ailleurs, que l'auteur delà Spagna n'a pas voulu s'en tenir à cette seule application d'une donnée qu'il trouvait heureuse *. D'après lui, pendant que Charlemagne est à Saragosse, Ganelon tue le gardien de la prison où il était enfermé, prend un cheval et s'enfuit; mais Dieu fait descendre un brouillard épais, et, le jour suivant, le traître, qui n'a pu s*éloigner, est repris par ses gardiens '. Dans le Roman
* Rmaus de Montauban^ p. 160.
* Toutes les littératures, tant qu'elles en sont encore à la période de l'imitation, ne négligent rien dans les modèles dont elles s'inspirent. On est tout surpris quand on voit quels emprunts les Latins ont faits aux Grecs : idées, images, coupes de vers, le poète latin reproduit tout avec une sorte de superstition. Dans l'édition que j'ai donnée d'une imitation italienne (i7 Fioré) du Roman de la Rose^ on peut voir comment aucun mot digne d'attention, aucun détail intéressant, n'a échappé à l'imitateur, bien que souvent un seul de ses sonnets soit composé d'emprunts faits sur toute l'étendue du vaste poëme.
3 Rfijna, Rotta di Ronc, p. 94.
de Boncevaiix, Ganelon s'enfuit deux fois, d'abord quand les Français, revenant dans leur pajs, s'arrêtent sur les bords de la Sorges; le traître est repris, non sans peine, par Othon, que viennent aider Ysorés et Samsonnet^ Dieu a allégé le poids des armes d'Othon pour qu'il puisse rejoindre Ganelon. La seconde fois, le jugement de Dieu allait décider entre Gondrebuef de Frise et Ganelon ; mais à peine celui-ci est-il à cheval qu'il s'échappe encore ; on le rejoint, et il est ramené à Montloon. C'est alors que Pinabel se présente pour défendre la cause de son oncle ^. L'auteur de la Spagna réduit ces deux tentatives d'évasion à une seule ; mais il essaje d'ajouter quelque relief à son récit, et, comme il a supprimé la poursuite d'Othon, il donne à l'intervention divine la forme que Ton a vue plus haut. Le Viaggio se borne à suivre exactement le récit du Roman de Roncevaux, si ce n'est que l'on était déjà arrivé à Blaye quand a lieu la première évasion de Ganelon.
Dans Aye d'Avignon, nous retrouvons les arbres qui deviennent stériles à la suite de la trahison de Ganelon.
Bérenger, ne pouvant plus défendre Grellemont, abandonne la place, mais emmène avec lui Aye d'Avignon, qu'il a enlevée à Garnier. Quand ils débarquent à Aigremore, le roi Ganor les fait prisonniers, retient Aye qu'il veut épouser, et envoie les fils de Ganelon au roi Marsile, qui leur fera bon accueil en souvenir du service qu'il a reçu de leur père. Bérenger et ses frères sont donc conduits en Espagne, à Morinde, qui était la capitale de Marsile' :
Morinde fu assise ou chief de .mi. mons ; .n. [eves] fors et rades li corent environ, De par trestote Espengne amainnent garison.
Les murs en furent tous asmans et macedon, Que tors i ot moult grans entor et environ, Estre la maistre selle le roi Marcillion Qui tient très bien de lonc le trait à .i. bojon. Çà dehors est la place, estoit droit au perron ; .nn. loriers i a de moult bêle façon.
1 V. Iiil5-il560. - 2V. 12452-12624.
8 Dans Anséis de Carthage, la capitale de Marsile est également Morinde; elle est la Mecque dans la Seconda Spagna,
liée porparla Ganes la mortel traïson Dont morurent à glaive li .XII. compaignon.
Si grant vertu i fist Damediex por Karlon Que des loriers qui furent là planté environ Aine puis n*en porta nul ne foille ne boton, Et si sont trestuit vert de terre jusq' en son*.
Il est remarquable qu'aucune des données que présentaient les textes français n'a été négligée : il y a toujours une version où elle est employée.
La tempête et le tremblement de terre mentionnés par la Chanson de Roland ont été transportés, par Tauteur de la Spagna en prose, à Tendroit où il raconte la trahison de Ga nelon. À peine Ganelon et Marsile ont-ils promis avec serment, Fun de livrer Tarrière-garde chrétienne, l'autre de pajer le prix convenu, qui est la couronne de France, qu'un grand vent s'élève, ébranle la fontaine et fait trembler Ganelon, qu'il est nécessaire de rassurer; enfin tout se calme. « Dicie Turpino » che in questo medesimo dl venue e giunse quel vento tra gli » padiglioni di Carlo, e tutti gli gittô per terra con tutte le ))loro bandiere e gonfaloni, e massimamente gittô per terra » quegli del conte Orlando e d'Ulivieri e d'Astolfo e degli altri wpaladini molto più che gli altri, del quale segnio lo re Carlo » e gli altri signiori presono grande ammirazione, dicendo : ))Iddio ci aiuti. wCe prodige se renoavelle encore quand, le troisième jour, Marsile et Ganelon prêtent serment sur le livre de Mahomet. Cette fois la fontaine s'écroule, ainsi que de nombreuses maisons. Les conditions de la paix, qui doivent être soumises à Charlemagne, sont enfin arrêtées, et la tempête et le tremblement de terre se reproduisent une dernière fois*.
On voit que l'auteur de ce roman, qui reproche si volontiers à la Spagna en vers de ne pas suivre exactement le récit de Turpin, c'est-à-dire les versions françaises ou franco-italiennes de la Chanson de Roland, tient à bien marquer les emprunts qu'il fait lui-même aux sources anciennes. D'ailleurs, il s'est ingénié à profiter de tout ce qui avait été négligé par son prédécesseur.
M. Rajna a remarqué que les versions italiennes puisent
i V. 1605 8. — Rotta di Ronc, p. 42-43.
indifféremment dans les récits français, la Chronique de Tutpin et les poëmes franco-italiens. Voici un exemple où une indication de Turpin a été Torigine d'un épisode intéressant.
D'après la Chanson, Baudouin, le fils de Ganelon, était resté en France, et son père, avant de partir pour la cour deMarsile, le recommande à ses compagnons d'armes*.
Dans la Chronique de Turpin^ Baudouin figure au nombre des chefs de Tarmée de Charlemagne*. A la fin du combat de Roncevaux, il se réfugie avec Thierry dans une forêt, où ils se tiennent cachés^. Il reparaît au moment où Roland est sur le point d*expirer, cherche vainement de Peau, que le mourant réclamait pour calmer sa soif ardente, le bénit et part dans la crainte que les Sarrasins ne le surprennent*. Il arrive devant Charlemagne au moment où Turpin, de son côté, racontait comment il avait appris par une vision la mort de Roland et de Marsile ; il dit tout ce qui s'est passé et qu'il a laissé Roland agonisant^.
On ne pouvait tirer un plus mauvais parti d'un personnage doublement intéressant comme fils de Ganelon et frère de Roland. Dans plusieurs versions italiennes, les Sarrasins, avertis de la présence sur le champ de bataille du fils de celui à qui ils devront la victoire, et le reconnaissant à un signe convenu, ont grand soin de l'épargner jusqu'au moment où, sur le conseil de Roland, il change de costume et ne tarde pas à succomber.
L'auteur de la Spagna en prose a voulu revenir au texte de Turpin sans renoncer à l'idée de compter Baudouin au nombre des guerriers qui meurent à Roncevaux. Aucun chrétien n'a pu échapper aux coups des Sarrasins, excepté le fils de Ganelon, qui s'est armé et s'est enfui vers le camp de Charlemagne. Dans sa course, il reçoit plusieurs blessures mortelles. Il rencontre Salomon et lui raconte le désastre. Le roi de Bretagne revient sur ses pas, la nouvelle se répand ; Baudouin raconte à Charlemagne la destruction de l'arrière- garde, et, après avoir maudit la trahison de son père, il tombe etmeurt*. Pulci a certainement eu raison de s'inspirer du récit de la
1 V. 295, 8.; 364, s. — a C. xi, p. 18. — » C. xxi, p, 42; xxu.p. 44. ^ 1 C. xxiii, p. 50. — « G. XXV, p. 50. — • Rajna, Rotta di Ronc, p. 45.
Spagna en vers, plutôt que de la variante imaginée parle prosateur.
Dans le Viaggio, Ton rencontre ici une singulière contradiction qui montre que Fauteur, désireux surtout de former une compilation plus riche que ses devanciers, oublie parfois de mettre ses notes en ordre. Dans son récit, Ganelon, en traitant avec Marsile, demande bien que Ton ne fasse aucun mal à son fils, qui restera dans la vallée avec Roland et qui sera reconnaissable à son cheval blanc * ; mais, dans le combat, il n'est pas plus question de ce fils que dans nos chansons de geste. L'auteur a été sans doute embarrassé par remploi qu'il avait déjà fait du nom de Baldovino pour désigner le frère d'Algiron, Aussi lorsque Roland, à bout de forces, demande avec instances quelques gouttes d*eau, ce n'est plus à son frère, mais à l'archevêque Turpin, qu'il s'adresse^. On a, par compensation, Thistoire du fils d'Olivier, Galeant, et l'on ne saurait blâmer Fauteur d'avoir utilisé une des plus heureuses variantes de la Chanson de Roland.
M. Rajna, se fondant sur ce que Baudouin, fils deGanelon, se retrouve dans toutes les versions italiennes, tandis que, d'après la Chanson, il a été laissé tout enfant en France, en induit que Fintroduction de ce personnage dans le combat est due probablement à l'âge franco-italien '. La première idée appartient cependant à la Chronique ; et, dès lors, si Fon songe que Turpin n'a rien inventé en matière de narration épique, ne peut-on pas supposer qu'il emprunte cet emploi du personnage de Baudouin à une version de la Chanson de Roland?
Dans la Spagna en vers, il n'est point parlé de Baudouin dans Fentretien de Marsile et de Ganelon, et c'est Falserone qui aFidée de faire épargner le jeune chevalier. Il avertit ses barons que Baudouin porte sur son vêtement un faucon d'argent sur champ d'azur : ce sont les armes de la lignée de Grifl'es de Hautefeuille. Dans le Morgante^ c'est Ganelon qui songe à la sûreté de son fils et en fait une des conditions de son pacte avec Marsile. Le roi sarrasin lui donne sa propre soubreveste, qui empêchera que Baudouin ne soit confondu
* C. XXXVII, p. 127. — « C. LUT, p. 191. — ^Rotta di Ronc, p. 8i.
avec les autres chrétiens. Dans ce poëme, Roland n'a pas de lui-même la pensée de conseillera Baudouin de changer d'armure. Il rencontre Buiaforte, fils de son ancien ami le Vieux de la Montagne, qui lui apprend quelle trahison a été ourdie parGanelon, et lui^explique pourquoi Baudouin est épargné par les Sarrasins.
A propos de la Chronique de Turpin, et sur le point de n'en plus parler,^me passera-t-on d'essayer d y retrouver Texplication d'une difficulté qui a jusqu'ici embarrassé les critiques? Le chiffre des soldats que Charlemagne confie à Roland est de 20,000 dans la Chanson* et dans la Chronique ^. Dans Y Entrée de SpagnCf cette troupe est fournie par le Pape, ce qui peut résulter d'une confusion entre les 20,000 soldats de Roland et les 20,000 autres que le préfet Constantin amène de Rome. Mais, dans les récits italiens, on trouve le chiffre de 20,600 {Spagna en vers et en prose) et de 20,666 {Viaggio). Le second nombre n'est qu'un exemple de cette précision d'abord sérieuse, puis ironique, qui caractérise le roman italien; mais il n'en est pas de même du premier. Je n'y verrais pour ma part que le résultat d'une mauvaise lecture. L'on peut admettre que, dans l'expression «cum viginti millibus Christianorum)),ron ait écrit l'abréviation milbus de telle sorte que le b ait été pris pour un v ou v, et que le signe représentant xis se soit confondu avec le signe i^. Dès lors on aura cru lire cum viginti mil vi*' .
Le roman chevaleresque italien du moyen âge aboutit au Morgante de Pulci; c'est l'œuvre d'un lettré, et dès lors l'épopée populaire cède la place aux inventions plus brillantes, mais moins sincères, des poètes de cour.
Parmi les motifs que Pulci tient de son devancier anonyme, l'auteur de VOrlando, il en est un, celui de la femme guerrière, dont il n'a pas été parlé jusqu'ici. C'est qu'en effet,dans nos chansons de geste, on ne rencontre pas de châtelaine qui songe à revêtir une armure et à courir le monde. La Galacielle de VAspramonte est-elle Taïeule de toute cette famille où brillent Bradaman te, Marfise et Clorinde?Boiardo etArioste semblent le reconnaître en lui donnant poqr enfants Marfise et