V. 962. Ms. «voler
* Tout le verso de ce dernier folio du ms. est illisible.
Les deux récits se séparent à partir du vers 110. Dans le second, les deux pèlerins reviennent de Constantinople à Marseille ; le trouvère regardait sans doute cette ville comme le port d'embarquement le mieux désigné pour les voyageurs se rendant en Palestine. La traversée dure deux mois et demi, et Renaud et Maugis arrivent à Acre» Le passage qui suit (119^ 165) me paraît incomplet, bien qu'à la rigueur on puisse admettre que Tauteur du remaniement ait placé dans la bouche de Renaud les renseignements qui, dans la version plus an* cienne, sont donnés par un homme du pays.
Les chrétiens ont perdu Jérusalem, mais leur roi David (et non Thomas) n'a pas été fait prisonnier. Il a réuni ses forces dans la plaine de Rames et se prépare à livrer bataille aux mécréants, que conduit le sultan de Perse. Maugis débute par un tour de sa façon, et lui, qui avait fait tant de difficultés pour accepter de prendre part à la guerre, il n'hésite point à recourir à ses enchantements d'autrefois. Grâce à lui, les deux pèlerins font un excellent repas. Cet épisode (183-209) est gai, mais trivial.
Le lendemain, Naburdagant appelle aux armes ses païens de Lutis, des Turcs, des Popeliquains, toute la gent Antéchrist, Il attaque les chrétiens. Le roi David et Geoffroy de Nazareth se distinguent dans la mêlée. Le roi païen, appelé tantôt Nabugor, tantôt Naburdagant, suivant le besoin du vers, a décidément l'avantage. C'est alors que Maugis pousse Renaud à montrer sa vaillance. Armé d'une lourde perche, le fils d'Aymes met en déroute les Sarrasins, et la ville sainte est reconquise.
Cependant Naburdagant appelle à lui tous ses alliés, les rois d'Egypte et d'Inde la grant, les amiraux de Cordoue, du Larris, de Babylone.Dans un conseil, il est résolu, pour éviter de ruiner la contrée, de s'en remettre à deux champions, dont la valeur décidera du sort de la Judée. Naburdagant, que le trouvère finit par identifier avec le roi de Babylone, a tenu le conseil devant tous les guerriers assemblés. Il demande qui veut se charger de la querelle des Sarrasins. Trois champions se présentent : Safadin, roi d'Egypte, en qui nous reconnaissons Seyfeddin, frère de Saladin ; Marados, roi des Indes, et un roi de Damiette. Safadin est désigné.
Autant les païens ont montré d'empressement à s'offrir pour défendre leur parti, autant les chrétiens hésitent à accepter rhonneur de descendre dans la lice. En vain le roi David s'adresse au sire de Damas, au comte d'Acre, au maître des Templiers, au maître de l'Hôpital et aux autres barons. Nul ne veut se risquer en combat singulier contre le redoutable Safadin. Maugis, pour sauver l'honneur des chrétiens, engage vivement son cousin à s'offrir pour champion. Renaud y consent et les chrétiens applaudissent.
Je passe sur les détails qui suivent et qui ont pour objet les préparatifs du combat. Le trouvère, heureux d'avoir ainsi fait de Renaud le représentant de Tintérét chrétien, ne se refuse aucun développement. Four mieux rompre avec la tradition, il fait reparaître l'épée invincible, Froberge. Renaud l'aurait, d'après lui, cachée dans son bourdon de pèlerin.
Le combat entre Safadin et Renaud est longuement conté. A l'endroit où le manuscrit s'arrête, Renaud a l'avantage. Il est probable que ca premier duel était suivi de deux autres, puisque les Sarrasins avaient désigné trois champions. Enfin la défaite définitive de Naburdagant pouvait être la matière d'un long récit, où le sire de Damas et les grands-maîtres du Temple et de l'Hôpital auraient eu l'occasion de se relever de leur première défaillance.
Dans cette version incomplète du pèlerinage de Renaud apparaît l'idée de transformer en un représentant de la chrétienté en Orient le héros de Topiniâtre guerre soutenue par les fils du duc Aymes contre Charlemagne. Contenue en germe dans la première version, elle est ici développée,- sinon avec un talent que nous ajons à louer, du moins avec assez de décision et d'ampleur pour ne pas rester inaperçue. Si l'imitation italienne avait eu pour objet nos diverses chansons de geste, dans l'ordre où elles se sont produites, le fait aurait moins d'importance ; mais, quand les cycles qui forment notre épopée nationale ont passé les monts, ils étaient déjà formés de textes de toute espèce et de toute date, et cet immense recueil était répandu çà et là par les chants des jongleurs, sans]que nul songeât à discuter sur le plus ou moins d'autorité des variantes et des remaniements. Chacun se faisait une légende d'après les chansons qu'il connaissait, et le texte le
plus développé avait toute chance de paraître le plus authentique.
La courte campagne que font les fils Ajmon contre le prince sarrasin de Toulouse, pour le compte du roi Yon, ne suffisait point pour amener avoir dans Renaud le champion delà chrétienté ; mais la manière dont Roland et Renaud sont opposés Tun à l'autre en plusieurs circonstances, leur égalité en courage et en vigueur, Tamitié qui les unit à partir du moment où un miracle interrompt la dernière et la plus terrible de leurs luttes, préparaient la pensée de les unir dans des entreprises communes. Dès lors, le seul pèlerinage de Renaud en Palestine devenait un motif suffisant de placer le vaillant chevalier à côté de Roland, et de les regarder comme les deux défenseurs par excellence de la chrétienté. La conception italienne est donc ainsi en germe dans le roman des Quatre Fils Ajmpn ; et, sans la force de la tradition bien plus grande dans le pays d'origine des légendes, sans la détermination plus précise chez nous des grandes gestes, une évolution pareille eût placé en France Renaud au même rang que Roland et à côté de lui.
Si nous lisons dans la Chanson de Roland que le neveu de Charlemagne s'était emparé de Constantinople, nous voyons, dans une des versions de Renaud de Montauban, un tableau de conquêtes qui embrassent tout TOrient :
Et puis recorderay et vouray deviser
Comment Karle les fist de Gascongnie semer,
Comment reurent leur pais, corn Régnant passa mer,
Jhérusalem conquist, comment voult raporter
Les trois clous, la couronne dont Dieu du trosne cler
Fust sa jus couronnés et ses menbres fichier
Pour tout humain lignaige hors d'enfer rachater.
Ailleurs, évidemment vers la fin du poëme, Renaud dit :
Pour l'amour de toy. Dieu, oultre mer m'en iré Veoir Richier en Acre, qui est roy couronné, Qui pour l'amour de moi a été déserté Ly et Huon son père, mon cousin l'alosé.
Là iray armes prendre contre la gent maufé^
Sans moy faire connoistre à homme qui soit né ; Enchois serai en Acre au roy de joue (sic) ayé Je iray au Saint Sépulcre et si le conquerré A Robacre combatre qui tient la royaulté Et à son fils ossy, Durendal Tamiré.
Ou il mouront par mi ou il seront sacré ; Puis yrai Angorie conquerré, c'est mon gré, Et les clous et le fer dont ton corps fu frappé, Et la sainte couronne et le suaire orlé Dont tu fus ou sépulcre jadis enveloppé *.
* Ces passages sont cités par Fr. Michel dans la préface du Charlemagne (p. cxii-Gxiv), d'après . un manuscrit qu'il n'indique pas clairement ; il en a collationné le texte sur le ms. 7182 de la Bibliothèque nationale de Paris, fo i vo, etfo66r».
It
MAUGIS D'AIGtlEMONT
Nos plus belles chansons de geste, celles qui méritent le plus justement le titre d'épopées, sont des récits essentiellement guerriers, où le merveilleux chrétien lui-même n'apparaît que rarement, et qui ne font point songer aux superstitions germaniques ou celtiques. Telles sont les chansons de Roland et d'Aliscans, pour ne citer que les plus renommées. Mais l'épopée française dans son ensemble ne présente pas ce .caractère. Les trouvères n'hésitaient nullement à user des ressources que leur offraient les croyances populaires sur les nains, les géants, les enchanteurs et les fées. Dans Huon de Bordeaux^ le petit roiAuberon nous transporte au pays des prodiges. Dans Gaufrey, Robastre est fils d'un lutin, Malabron, qui soumet son fils à des épreuves qui rappellent celles que Protée impose à Aristée avant de consentir à l'instruire. Ce lutin figure déjà dans ZTMon de Bordeaux. Dans Jehan de Lanson, les deux protagonistes sont les deux enchanteurs Basin et Malaquin. Les géants Fierabras, dont triomphe Olivier; Bréhus, qui est tué parOgier; Otinel, qui est vaincu par Roland, et ces personnages de proportion colossale, Rainouart au Tinel, Ogier le Danois, ont fait penser aux géants des Sagas germaniques*. Dans ce merveilleux d'origine très-reculée, où le christianisme n'a aucune part, il restera difficile de séparer exactement les éléments germaniques et les éléments celtiques. Une précision
* Pio Rajna, le Origini detV epopea francesCf p. 439-443.
très-grande n'est guère possible avec les documents dont nous disposons. Si Ton remonte aux époques antiques, on reconnaît que Timagination des races aryennes peuplait le monde d'êtres surnaturels, et la croyance aux fées et aux sorciers est à peine éteinte chez les peuples les plus civilisés de l'Europe moderne. Quand Tempire romain s'écroula, le christianisme était encore de date récente ; les Gaulois avaient-ils en quelques siècles perdu tout souvenir des rêveries de leurs aïeux? On peut donc supposer sans témérité que Tinvasion franque eut pour conséquence de raviver des croyances déjà existantes, et que l'imagination celtique n'était pas à l'état de table rase au jour où les Mérovingiens devinrent les maîtres de la Gaule*.
Il est admis que le cycle de la Table Ronde a fourni des données nombreuses aux œuvres de date relativement récente. Dans Doon de Mayence, les aventures de l'enfance du héros semblent découpées dans un roman du cycle d'Artus. L'on demande au jeune chevalier s'il va quérant pour venger le roi Artu (v. 2668). Dans la version de Huon de Bordeaux qui nous est parvenue, l'épisode de l'Orgueilleux est développé conformément à toutes les règles du genre. Rien n'y manque, ni une jeune fille qui a été enlevée par le géant et qui s'intéresse au chevalier, ni deux hommes de cuivre battant d'un fléau de fer et gardant le passage, ni armes merveilleuses, ni anneau enchanté. Ces données sont-elles primitivement celti-
' M. Rajoa a démontré la persistance, dans Tépopée française, d'éléments d'origine germanique. 11 reste à faire la contre-partie de ce travail, à relever les éléments d'origine celtique ou romaine. A la fin de son livre (p. 539), il reconnaît que l'épopée demeura en France fidèle à sa nature, et y conserva l'énergie et la virilité plus longtemps que dans sa propre patrie. Il trouve la chose merveilleuse, et vraiment ce n'est pas la destinée ordinaire des arbres transplantés. Il ajoute: « Questa maggiore vitalitàvuol certo attribuirsi, non » ad una causa unica, bensi ad uno complesso di ragioni, che qui poco gioî> verebbe l'anal izzare. Essadi sicuro puô compensare largamente la Francia » di quella certa offesa que reca al suo amor proprio il doversi riconoscere » débitrice deU' epopeaad un' altra nazione. » L'amour-propre de la France n'est pas en cause ; ce qui est digne d'attention, c'est l'aptitude de nos trouvères à garder à l'épopée son caractère primitif. Il y a là le point de départ de recherches dont le résultat pourrait être d'amener M. Rajaa à modifier ou à restreindre certaines de ses conclusions.
ques ou germaniques? Ce qui est certain, c'est qu'elles ont le caractère deFensembledes inventions qui constituent le fonds ordinaire des romans de la Table Ronde et de tous ceux qui en dérivent, et qu'on doit j voir d'abord des imitations d'œuvres composées dans des conditions où l'emprunt direct aux races teutoniques n'est guère vraisemblable.
Maugis, le cousin des fils d'Aymes, nous offre l'exemple d'un personnage dont le type premier, celui de la Chanson de Renaud de Montauban, peut être considéré comme d'origine germanique, comme introduit dans une épopée à laquelle il fut d'abord étranger, par le désir de donner aux vassaux révoltés un auxiliaire capable de les protéger contre la rancune de Charlemagne. D'après M. Rajna,Maugis n'est qu'une forme dérivée de l'allemand Madalger, nom d'un nain fils d'une reine dès nains. Son office de protecteur bienveillant serait emprunté de celui que remplit le nain Alberich, prototype d'Au* beron, de même que sa qualité de larron *.
Cette opinion, fondée sur les rapprochements les plus ingénieux, est d'autant plus plausible, que l'intervention de Maugis dans les aventures des fils d'Aymes ne se relie à la suite des faits que d'une manière tout épisodique. A un moment de l'action, un parent dévoué vient s'y mêler, donne çà etlàun concours efficace, puis se retire sans attendre lafin et sans raison. La réapparition de Maugis dans l'histoire du pèlerinage à Jérusalem est tout aussi peu motivée. On peut admettre que l'auteur d'un des nombreux remaniements qu'a dû subir l'antique légende a voulu renouveler le sujet par l'introduction d'un personnage et d'un élément nouveaux. Reste à se demander dans quelle mesure la légende de Merlin peut être écartée du débat. Si l'on accepte qu'à un moment donné l'infiuence germanique se* continuait encore, tandis que les légendes celtiques redevenaient l'objet de conceptions nouvelles, on ne verra pas d'inconvénient à admettre qu'il y ait eu çà et là fusion d'éléments d'origine très- différente, sans que Ton soit autorisé à voir partout des imitations précises de personnages ou de récits déterminés. Tel poëme, perdu ou dont la forme première ne pourrait être retrouvée, a eu sa part dans
1 Origini delV epopea francese, p. 434-439.
la série d'additions et de modifications dont on essaye aujourd'hui de reconstituer la suite.
Maugis, le bon larron, l'enchanteur serviable, qui, tout en secourant ses amis, ne peut s'empêcher d'exciter le ressentiment de leurs adversaires par les mauvaises plaisanteries qu'il se permet, est présenté dans Renaud de Montauban comme un chevalier qui se distingue de ses cousins uniquement parce qu'il sait le grimoire et peut accomplir les prodiges les plus étranges ; c'est un homme, ce n'est point un gnome ou un génie. Que le type primitif vienne de Germanie ou d'ailleurs, le chevalier hardi et rieur qui égayé la suite sombre de la lutte des fils d'Aymes contre leur suzerain n'a rien des conceptions symboliques des âges primitifs ; sa physionomie est bien arrêtée, sans rien de nuageux. A ce propos, il est bon de remarquer que le problème des origines de l'épopée française est double. Etablir par quelles transformations successives Ton aboutit des chants germaniques aux œuvres de nos trouvères est un travail aussi méritoire que difficile, et sans lequel notre connaissance historique de la question ne reposerait sur rien de solide ; mais, cela fait, l'on n'en doit pas moins constater que l'épopée française, telle que nous l'avons dans les plus anciens monuments, est héroïque, mais humaine ; qu'elle constitue un art original et nouveau. La Chanson de Roland est une œuvre essentiellement française, et la grandeur des situations, la no'blesse des caractères, n'y ont rien perdu.
Maugis est un personnage d'autant plus digne d'étude, que Ton peut faire son histoire littéraire aux trois âges de Fépopée : à l'époque primitive et mythologique, il appartient à la Germanie ; puis il est associé aux chevaliers des chansons de geste dans le roman des Quatre Fils Aymon; enfin il devient l'objet d'un poëme particulier qui offre l'exemple d'une imitation voulue et complète des romans de la Table Ronde. Je me bornerai à revenir sur le rôle de Maugis dans le Renaud de Montauban avant d'aborder l'examen de la chanson de geste qui finit par être consacrée au fils du duc Beuves.
Maugis et ses cousins se rencontrent pour la première fois au moment où commence la seconde partie de la légende épique des Quatre Fils Aymon. Après avoir été forcés d'abandonner Montessor et s'être réfugiés dans la forêt d'Ardenne,
Renaud et ses frères, épuisés de fatigue, mourantde faim, se décident à revenir à Dordone, dans l'espoir que leur père, qui s'est montré jusque-là acharné à leur perte, se laissera attendrir. Leur mère les accueille avec effusion ; mais le duc Aymes, quand il les voit assis à sa table, ne peut contenir sa colère. Craignant de paraître se forjurer envers l'empereur, il leur reproche durement d'oser recourir à lui. Après une scène violente entre les fils et le père, celui-ci consent à laisser la duchesse traiter ses enfants comme son cœur lui conseille. C'est ici qu'apparaît un cousin dont le nom n'avait pas encore été prononcé, et qui prendra longtemps part aux aventures de Renaud et de ses frères.
Atant es vos Maugis, ki est preus et sénés
Et repairoit de France ù esté ot assés.
A la cité d'Orliens ot un trésor enblés.
Quatre somiers amaine d'or et d'argent torses.
Il avoit oï dire et si fu vérités,
Que 11 fil Aymon sont dedens Dordone entrés.
Venus est celé part ; es le aceminés,
Parmi le maistre porte en la vile est entrés *.
Maugis est donc un voleur, mais la chose n'est point de nature à effrayer ses parents. Quelques instants avant, le duc Aymes ne reprochait-il pas à ses fils de n'avoir pas, pour se nourrir, pillé le pays, saccagé les abbayes et, au besoin, mangé des moines?
Brisies les abaïes et froisies à bandon.
Ki del sien vos donra, si li faites pardon, Et qui nel voldra faire, mar aura raençon.
Cuisies les et mengies en feu et en charbon ; Jà ne vos feront mal niant plus que venison.
Dame Dex me confonde, qui vint à passion, Se ensois n'es mengoie que de faim morusom.
Mioldres est moine en rost que n'est car de mouton '.
Une telle ironie est la marque des mœurs violentes du
* Henaus de Montauban, éd. Michelant, p. 96-97. ^Op. /., p. 93.
temps. J'y vois même une certaine éloquence naïve, mais passionnée, qu'il me semble juste de noter. J'aurais à cet égard quelque peine à me placer au même point de vue que tel critique, d'ailleurs plus compétent que personne*. Cette brutalité est fréquente dans nos chansons de geste, dans celles-là mêmes que Ton compare le plus volontiers aux épopées homériques: elle n'en diminue aucunement le mérite. De même, lorsque les fils d'Aymes, reposés, équipés à nouveau par les soins de leur mère, partent suivis de sept cents chevaliers, pour chercher aventure, il n'y a pas lieu d'être surpris que le trouvère nous montre leur cousin s' associant à leur destinée:
Vont s'en li fil Aimon, ne s'aseiirent mie.
.vn. c. chevaliers a en la lor compaignie Et Maugis li cortois les enconduie et guie 2.
Ce bon compagnon va nous égayer désormais par les tours qu'il jouera aux ennemis de ses cousins, et en bien des circonstances il sera pour ses parents d'un précieux secours. Pourquoi le frapper d'anathème? «Mais, à côté d'yeux, voici un » nouveau venu qui paraît tout à fait associé àleur fortune.... » Il monte un cheval noir; il a je ne sais quelle physionomie
» étrange et je lui trouve trop de finesse dans les yeux
n Quand il a rencontré ses cousins, il venait de voler un trésor » à Montauban. Ce magicien est doublé d'un coupe-bourses. )) Pour tout dire, je me serais bien passé de cet oblique per- » sonnage. Maugis entrant dans le roman des Quatre Fils » Aymon, c'est la légende celtique pénétrant dans le domaine » de notre vieille épopée nationale; c'est la fable, c'est le » mensonge, c'est la magie, ce sont d'odieux mélanges. »
Si l'on me permet d'exprimer nettement ma pensée, et en laissant de coté l'hypothèse de l'origine celtique du personnage de Maugis, j'avouerai ne pouvoir partager ce dédain pour le mélange incriminé. La chanson de geste, bornée d'abord à des récits de combats où la monotonie des faits est trop rarement compensée par la variété des caractères, ne
1 M. Gautier, Ep. nation., 2e édit., III, p. 20p-209.
2 Renaus de Montaiihan^ p. 97.
pouvait continuer à vivre qu'en acceptant l'aide du merveilleux. Est-ce, après tout, un dogme qu'il faille entendre par épopée nationale une seule série des compositions épiques de notre moyen âge? S'il est vrai que les mœurs et les institutions de la France féodale ont été le résultat du mélange des Gallo*Romains et des Germains, pourquoi considérer comme hétérogène un élément national et lui refuser tout droit de cité? L'on sait que, malgré l'acceptation de la religion chrétienne, l'on crut longtemps à l'existence d'un monde où régnaient les fées, les lutins, les enchanteurs, les sorciers. Lorsque la chanson de geste primitive ne suffit plus à distraire les châtelains et les châtelaines, ce merveilleux qui hantait toujours l'imagination populaire reparaît de tous côtés et se hâte d'étaler ses inventions. Toutes ne sont pas également heureuses et intéressantes ; mais, sans cette première fécondité, posséderions-nous ce qu'il y a de plus agréable dans notre poésie moderne, Arioste et Don Quichotte?
Le rôle de Maugis dans le roman des Quatre Fils Aymon consiste à tirer d'affaire ses cousins dans les circonstances où leur vaillance est impuissante, et à jouer à l'empereur des tours où la dignité de Charles est fort compromise. L'auteur lui-même auquel j'ai fait allusion déjà ne peut s'empêcher de reconnaître que, sans ce mélange de scènes amusantes, la narration semblerait longue: «Maugis représente, dans cette » chanson, cet élément héroï-comique que nous ne rencontrons » pas fréquemment dans les monuments de notre littérature » épique*. »
Ainsi associé à l'histoire des héros les plus populaires de notre légende épique, Maugis devait à son tour, comme la plupart des personnages qui ont un rôle important dans les chansons de geste, devenir l'objet d'une composition épique particulière. De là le roman de Maugis d'Aigremont, que Ton pourrait appeler, pour se conformer à l'usage, les Enfances Maugis. L'auteur s'est demandé, à propos de Maugis, quelle est son origine, sa droite nation, d'où il a tiré sa science d'enchanteur, et, une fois engagé sur ce terrain, il a voulu nous donner la clef de tout l'élément merveilleux de la légende des
• M. Gautier, /. l., p. 220.
fils d'Aymes. Cette légende nous présente en effet un personnage qui est tout aussi digne d'intérêt que les personnages humains: c'est Bajard, le cheval fdéy dont Fintelligence est si utile à ses maîtres et contre lequel Charlemagne nourrit une rancune aussi vive que celle qu'il ressent à l'égard de Maugis lui-même. D'où vient ce Bayard? D'où vient également Froberge, l'épée avec laquelle Renaud tient tête à Roland armé de Durandal, à Ogier armé de Courtaine*?
On a déjà remarqué que le roman de Maugis est une imitation de LancelotduLac^ixxne analyse détaillée en fera mieux ressortir le caractère et Timportance. Le texte du Maugis d'Aigremont étant encore inédit, je reproduis en entier le commencement du poëme : le trouvère nous y raconte la naissance de Maugis et de son frère Vivien, l'éducation de Maugis auprès de la fée Oriande, la conquête du cheval Bayard et de l'épée Froberge^.
i M. Pio Rajna a remarqué que, dans le Renaudjil n*y a aucune indication sur rorigine de l'épée Floberge, et que ce qui est dit dans la version de Venise (fol. 16) sur la façon dont Renaud est devenu le maître de Bayard paraît bien vulgaire quand il s'agit d'un animal aussi merveilleux :
Renaus et tiel cheval qui valoit Alemaine :
Baiart avoit a non, si fu nez en Bretaine:
Un borziois l'acheta au duc de Loeraine, Qi bien l' avoit nori et de ble et de vaine.
Il ajoute: « Sarebbe mai più prossimo al vero, per quanto poco attendibile in générale, il Maugis d'Aigremont, che fa del cavallo un dono di Malagigi ? Puô darsi ; ed è poi cerlo che il Maugis ha una grande apparenza d'aver conservato un resto délia tradizione originaria facendo dono di Malagigi la spada. » Orig, delV ep, fr,, p. 438-439.
^ Hist. littér. de la France, t. XXII, p. 700-704. Paulin Paris analyse brièvement et exactement ce roman, mais non sans quelque sévérité.
« Le texte dont je me sers est toujours celui du ms. H 247 de Montpellier. II y est suivi du texte du Vivien de Montrant. Le Maugis remplit les feuillets 154-173. Le Vivien commence au milieu de la première colonne du verso du feuillet 173. A raison de deux colonnes à la page et de 62 lignes par coloane, cela fait 4868 vers. Quelques-uns sont répétés ; la fin de quelques autres a été laissée en bianc par le copiste. Paulin Paris, dans sa notice, se sert du ms. 7183 de la Bibliothèque nationale, qui lui paraît remonter au commencement du XlVe siècle.
Fol. 154, ro a. Segneurs, or escoutes, n'i ait noise ne ton ; Que Damedieu de gloire nous doinst beneïchon, Et je vous canteroi d'une bonne canchon; Feite est de vraie estoire, poi i a se (se) voir non .
5 Chil jougleor nous chantent de Maugis le larron Comment il guerroia Temperere Kallon Pour aidier ses cousins les .im. fis Ajmon ; Mes chen n'est pas d'ileuc que nous vous canteron, Mes je vous endiroi la droite nation,
10 Où il aprist le sens que il sot à foison.
Il est voir que Maugis fu asses gentis hom :
Son père fu duc Buef, li sire d*Aigremon ; La ducheise, sa mère, à la clere fachon, Fille Hernaut de Monder o le flouri grenon ;
15 Si fu aieus Maugis qui ot cuer de lion; Et d'Espolice le riche roi Othon, Et Doon de Nantueil, Girart de Rousillon, Et Ajmez de Dordonne qui moult par fu preudom. Si furent si cousin lez .iiii. fix Aymon,
20 Quar né fu et estrait de bonne nation.
Or vous diroi Testoire com en escript trou von. A une Pentecouste, aprez TAscention, Tint à Aigrement feste le riche duc Bevon.
Tout i fu le barnage entour et environ,
25 Moult fu la court pleniere que de ô le set on.
Le duc Buef d'Aigremont, qui moult fu preus et ber, Ot mouiller bêle et gente qui moult fist à loer. Ains que portast la dame o le viaire cler, Furent lonc temps ensemble, chen sachiez sans douter;
30 Mes puis ot tiex enfans, si com m'orrez conter, Dont il leur convint puis mainte lermeplorer, Et li et le duc Buevez mainte paine endurer.
Segnors, or escoutez, lessiez la noise ester. A une Pentecouste que len doit célébrer,
35 Tint le duc Buef grant feste à Aigrement sus mer ; Là fu court si pleniere que ne vous sai conter. Quant fu fet le servise, si alerent laver.
Moult i ot riches mes d'oisiaus et de sengler.
Quant il orent mengié, les napes font oster.
40 Chil damoisel de pris se coururent armer,
Tost et isnelement vont es chevax monter,
Et issent d' Aigrement pour lor cors déporter.
Contreval la rivière sunt aies behourder.
Le duc Buef d* Aigrement i va pour esgarder. 45 La ducheise en .i. car s*i est feite mener,
Pour chen qu'ele iert si grosse que el ne pot aler.
Prez estoit li terme qu'el de voit enfanter.
OU ot .n, pucheles où moult se pot fier.
L'une iert sa suer Ysane qu'ele pot moult amer, 50 L'autre fu née esclave, qu*ele acata sus mer :
Fille fu TAmirant de Palerne sus mer.
Moult lor plet le déduit que font li bacheler.
Une lieue pleniere font le behourt aler.
Si com le soleil prist sus le vespre à tourner, 55 Prist la dame ses mains, si commenche à crier.
Le duc Buef Ta oïe, le behort fet cesser.
En Toraille d'un bois fist le char esconser.
Tant que Dex eiist fet la dame délivrer.
De son mal la duchoisejdurement traveilla,
60 Damedieu et sa mère douchement reclama.
Ne demeura puis gueirez que Ihesus li aida, Poi. 154, r b. Quar .i. moult bel enfant la duchoise donna; Mes le mal la rengoisse, quar .i. autre en i a. Damedieu et sa mère douchement reclama,
65 Et Dieu par sa pitié manois la délivra, D'un autre bel vallet la dame délivra ; Ele prist .i. chier paile qu'en sez chambrez trouva, La dame en .ii. moitiez maintenant le trencha. Les .II. enfans petis dedens envolepa;
70 Et .11. aniax d'or fin que en ses .ii. mains a. Le duc li ot donné le jour qu'il l'espousa.
As .II. enfans petis que durement ama As .11. oreillez destrez les aniax pendu a, Que che est la coustume de chel païs de là.
75 En .1. aune pierre: ja qui la portera,
Anemi ne maufe ne Tenfantosmera.
La dame fu malade, àpaine reposa.
Au duc Buef d'Aigremont la nouvele ala
Que la dame est délivre, .11. enfans eus a • 80 Quant le duc Ta oï, Damedieu reclama,
Souef et bêlement mener lez quémanda
De si à Aigrement, et ileuques gerra.
Atant le char s'en va et la gent s'arouta,
Tout droit à Aigremont bêlement chemina; 85 Mez anchois qu'il i soient, grant damage i ara;
Je cuit que lez enfans ambedui i perdra.
Moult est lie le duc Buef d'Aigrement et sa gent Que la dame est délivre, qui tant a le cors gent. Tout droit à Aigremont qui sus la roche peut, 90 La quémande amener souef et bêlement ; Mez il n'ont point aie plus de demi arpent Que il ont encontre l'amiral Sorgalant, Qui Monbrant la chité avoit en chasement.
Moult haoit le duc Bueve et le grevoit forment. 95 De Mêlent revenoit d'assaillir l'Amustant Que il reguerrioit moult angoisseusement.
Le duc oï la noise et le tabourement.
De chen poveit estre s'émerveille forment.
L'ensengne à l'aumachour voit balier vent :
100 Bien l'a reconneiie, si a dit à sa gent:
« Barons, dist il, pour Dieu omnipotent, » Ves ichi de Monbrant l'amiral. Sorgalant.
)» A la bataille sommez, jel soi à essient. » Comment le feronnous? pour conseil le demant.
105 » De la ducheise sui en grant esgarement,
» Quar ele est moult malade et en «i. grant torment. » « Sire, dist Savari, .1. quens de Bonivent, )) Meton les en chel bois en .1. esconsement, » A .XXX. chevaliers plains de grant hardement,
110 » Jusqu'à tant que Testeur ara pris finement; » Quar au devant nous sunt li Sarrasin puUent. » Loing sommez d'Aigrement, le notre chasement. » u Voire, dist le duc Buef, le cuer en ai dolent. »
Le duc Buef d'Aigremont, qui ne fu pas vilains, 115 A .XXX. chevaliers, tous ses amis chertains,
Armez d'aubers et d'elmez, es destriers castelains,
Atant es vous la route de païens primerains,
ït le bon duc leur sailli d'un costains.
Aies les sunt ferir iries comme ferains, 120 Ne les pot garantir targe, escu ne clavains.
Ochis ont les premiers, n'en est remez .1. frains.
Dez armez s'adoubèrent esroment qui ains ains .
Grant noise démenèrent li mal fix à putains.
Pol.i54,v»a. Sorgalan l'aumachour en a oïles plains;
125 II fot sonner ses cors plus de . v®. au mains.
Moult par 1 ot estour merveilleus et pesant; La duchoise en son char est u bois verdoiant, Et a oï la noise et la criée grant.
« Hé Dex, biau sire père, dist la dame vaillant, 130 » Quel noise est chen que j'oi, moult me vois merveillant. «Dame, chen dist l'esclave, estour i a pesant.» Et la ducheise pleure, moult ot le cuer dolent, Et Ysane sa suer la va réconfortant.
Moult fu grant lajbataille et merveillex Testeur, 135 De sanc et de chervele fu tout couvert entour. lleuc ot .1. païen fel et mal engignous, Tapineas espie ; moult fu let et hidous :
Au char vint à la dame qui moult estoit tristous, L'ainsné enfant a pris, aine ne li fu descous; 140 Atant s'en va fuiant le païen orgueillous
Droitement à Touleite, tout le quemin herbous.
Or emporte li enfez Lapiniaus l'espie Droitement à Monbranc, la fort chité garnie; Là le vendra, chen dist, àjla gent païennie . 145 Et la duchoise pleure, moult forment bret et crie, Quar grant fu li estour et plaine l'envaïe.
Et, quand l'esclave voit la pesant arramie, Tost et isnelement est du char départie ; L'autre enfant a seisi, ne s' i atarga mie.
150 Atant s'en va fuîant, que ne detrie mie, Droitement à Palerne où elle fu ravie.
Moult par fu grant la forche de la gent païennie, Du char ont trait la dame sus Terbe qui verdie. Là fu Ysàne prise, la bêle, Teschevie,
155 Qui fille fu Hernaut de Monder la garnie. .1. païen Fa ravie, Sorbare de Nubie:
Damedieu le confonde, le fix sainte Marie.
Moult par i ot estour merveilleus et plenier Environ la duchoise u bos sous l'olivier.
160 Le duc Buef i flert du riche branc d'achier, Oui il ataint à coup n'a de mire mestier.
En Aigremont le sorent, n'i ot que courouchier; Par le pales en lieve la noise et le tempier. As armez sunt couru serjant et chevalier,
165 A l'estour sunt venu pour duc Buef aidier, Et furent bien as armez cent millier.
Là veissiez estour merveilleus et plenier.
Sorgalant l'Amachour fist ses cors grilloier, Ses païen assembla par dejouste .i. rochier.
170 Atant es Sorbare, le ouvert losengier,
Qui Ysane en aporte, la bêle au cors legier, Au fort roi Aquilant deMaiogre le fier.
Le fort roi Aquilant la prist à aresnier :
« Amie, dist le roi, gardez ne me noier :
175 » Es fille de vilain, de duc ou de princhier?» « Sire, dist la puchele, à cheler ne vous quier : » Suer sui je à la ducheise fille Hernaut de Monder. » Se vous me voulez rendre sans mon cors empirer, » Vous en arez d'argent carchié .ira. sommier. »
180 « Par Mahon, dit le roi, que je doi avoir chier, » Je n'en prendroie mie tout l'or de Montpellier. »
Lies fu roi Aquilant quant oï la nouvele, Que ele [fu] gentille et avenant et bêle.
(( Par Mahommet, dist il, que on prie et apele, 185 » moi vous en vendrez, si serez mon ancele.
poi. 154, vob. Chele en a si grant duel, à poi que ne canchele^ La nuit fu moult série et la lune fu bêle.
Le duc Buef d' Aigrement à la fiere vigour Ot sa gent assemblée que nM a fet demour,
190 Tout environ le cbaroùfu la franche oisour,
Qui pour ses .ii. enfans fet grant noise et [grant] plour.
A icheste parole s'estoit mis au retour
Tout droit à Aigrement dessous le pin autour.
La ducheise ont couchié en sa chambre à flour :
195 .Viii. ans jut puis malade dessous le couvertour. Et païen s'en tornerent quant il virent le jour.
Au matin parsom* Taube, quant elle fut venue, S'en tournèrent païen, chele gent mescreiie . Aquilant de Maiogre à. la pensée aguë
200 A Maiogre s'en va que il a maintenue.
li enporte Ysane,d'un paile fu vestue.
Quant il vint à Maiogre, sans point d'aresteii(r)e L'espousa à mouiller, si en a fet sa drue ; Puis Ta roi Aquilant tant longuement tenue
205 Qu'il en ot roi Brandoine qui puis tint Valfondue, Quant Maugis ot la teste roi Aquilant tolue.
L'esclave qui l'embla en la se[l]ve ramue, S'en va droit à Palerne dont ele fu issue :
Miex li vausist encore qu'ele fust remanue.
210 L'esclave à tout l'enfant a sa voie tornée Droitement à Palerne, là où ele fu née ; Et Tapiniaus a l'autre qui sa voie a hastée Droitement à Monbrant, la fort chité loée.
Tant erra qu'il i vint à une matinée ;
215 [Esclarmonde ^] trouva en la chambre pavée, La famé Sorgale qui plus bêle est que fée .
De Mahon l'a l'espie hautement saluée :
« Que est chen que tu portes, dist ladamehenourée?»
> V. 197. Ms. « Au matin par sous l'aube quant le jour esclerie. » s Ms. EtGlermontle.
« Che est le ôx duc Buevez à la chiere membrée
220 » Qui sire est d'Aigremont qui siet en mer salée » De .II. en est la dame n'a gueirez délivrée. » Je li emblai chesti en la forest ramée, » Or le voudroi porter outre la mer salée.
» Là en arai d'avoir une quartée. »
225 Et la dame respont quant el Ta escoutée : (( Tu le me leiras chi par bonne destinée ; » Je t'en donroi d'avoir une mine comblée . » « Dame, dist le païen, bien me plest et agrée » « Par Mahom[met], dist ele, qui ma vie a sauvée,
230 » Or ait nom Vivien par bonne destinée. » Vivien fu clamé tant comme il ot durée, Tant vesqui longuement qu'il ot famé espousée. Es l'esclave, qui s'est de la dame sevrée, Si va droit à Palerne dont ele fu robée.
235 En une lande large, sous l'espine à la fée, Ileuques s'aresta et fist sa reposée.
Là s'aresta l'esclave, ainsi com je vous di.
Sous l'espine à la fée, enmi le pre fleuri.
N'ot pas sa reposée longuement fet issi, 240 Quant du bois .i. [liepart*] et .i. lion issi.
Fain les cache et argue, moult estoit agrami ;
Quant il voient l'esclave, cbele part sunt guenchi.
Droit à l'esclave sunt tout maintenant verti,
Et quant lez vit venir moult s'en espeiiri.
245 Tost et isnelement en son estant s'asist, Poi. i55,ro a. L'enfant metderiere li, si a .i. pel coisi,
Ele s'est abessié, maintenant le saisi.
Atant es le lion que plus n'i atendi.
L'esclave tint le pel, par vertu le feri, 250 Mez chen ne li valut la monte d'un espi.
Ne pourquant ele l'a durement estourdi.
Le lion bret et crie que li gaut en tenti ;
Puis a geté la poe que plus n'i atendi.
Amont u chief la fiert que il 11 a croissi.
^ Ms. serpent.
255 A douleur la depiechent, ele a geté .1. cri. Tost Forent devourée et le cors départi, Puis en vont à l'enfant qui noient ne dormi .
A Tenfant sunt andui lez bestez reperiés, Pour chen qu'il fu petit, fu forment convoitiés,
260 Le liepart saut avant, puis s'estoit avanchiés. Quant le lion le voit, moult en fu aïrés ; Ne veut que il i soit de noient parchonniers. De lui est le liepart fièrement rechigniés ; Mez sachies, le liepart fu fier et engaigniez.
265 Quant le lion le voit venir si esragiés,
Adonc est li estour merveilleux commenchiés.
Les bestez se combatent^ si com povez o!r, Pour le petit enfant qu'il veulent engloutir, Mez li un ne vouloit l'autre pas acueillir.
270 Tant dura la bataille près fu de Taserir.
Ne peuvent mes l'estour endurer ne soufrir, Quar de lor sanc ont fet la terre acouvertir. La terre en est vermeille, chen sachiez sans mentir; Lor bouiaus veissiez à la terre gésir,
275 Tant ont fet lor costez et lor cuirs desmentir. Toutez .11. lez convint à la terre flatir.
Or ait Dex l'enfant, s'il li vient à plaisir. En tel sens les couvint dévier et mourir.
Ainsi com vous oes, l'estour remes estoit 280 Des .11. bestes sauvagez, qui tant duré avoit
Que l'une deles l'autre morte à terre gesoit,
Et l'enfant sous l'espine crioit haut et braoit.
Ne demoura puis gueirez que par ileuc passoit
Oriande la fée qui Rocheflour tenoit.
285 A . un. de ses fées vint à l'espine droit ;
Le jour ont chevauchié, durement se do.uloit ;
Sous l'espine ramée maintenant deschendoit.
Sus .1. paile s'asist que on li estendoit.
Et devant lui lez bestes ambedeus regardoit.
290 La teste de l'esclave deles veiie avoit.
«De famé fu, chen dit, bien le voit et bien soit ; ))Chest bestezTont mengié sans doutanche orendroit.» Atant de l'autre part l'enfant pleurer oeit.
Ele vint chele part, maintenant le prenoit.
295 En son geron le met, li enfes li rioit.
Oriande la fée à la clere fachon
Tint le petit enfant qui li rit à foison.
Elle desmaillota, vit chen fu valleton.
L'anel vit à l'oreille qui valoit maint mangon. 300 Ne l'ama pas petit, pour voir le vous dison :
« Il est de haute geste, foi que doi .S. Simon s
A icheste parole es venir le troton
Espiet une espie venir tout le sablon.
Nies estoit à la fée dont nous ichi parlon.
305 N'ot que. m. piezde lonc, si queurt plus de randon
Que cheval espanois ne mulet arragon.
.1. enfant de .vn. ans resemble à la fachon, Pol. 155, ro b. Si en a plus de c. et est trop fort larron.
Il va droit à la fée sans nule aresteison.
310 De Dieu la salua qui fist • S . Lazarun.
« Biau nies, dont venes vous et de quel région? »
« Dame, je vieng de Franche, le rojalme Kallon.
» Ma revenue fu tout droit par Aigrement .
)) .In. jours i sejornai, par Dieu et par son nom ; 315 » Et chil enfant, qui est, dedens vostre giron ?»
» Biau nies, chen dist la fée, par Dieu et par son nom ,
» Nous Tavon chi trouvé tout seul, sans compengnon
» Et ves là une teste qui gist sus le perron. »
Espiet prent la teste, si Tesgarde environ, 320 Bien l'a reconneûe au vis et au menton ;
Puis a dit à la fée : « Le voir vous en diron.
» Chil enfes si est fix au duc Buef d'Aigremont.
» .II. en ot l'autre jour la dame au bois d'Abron,
» Et veschiune esclave, Dex li fâche pardon. »
325 Moult est liée la fée à la fresche couleur
Quant ele a de l'enfant oïe la vraiour, Qu*il est nés et estreit de la geste franchour,
Et qu'en son lignage a maint gentil poigneo[u]r.
Atant est remonté u mulet Misaudour.
330 Tant vont esperonnant, qu'il n'i firent demour,
Qu'à Rocheflour vindrentque n'i firent demour.
Là descendi la fée en son pales antour.
L'enfant fit baptizier à joie et à baudour.
Pour chen qu'il l'ont trouvé u bois à la verdeur, 335 Li a mis nom Maugis, puis ne li failli jour.
Oriande la bêle qui moult ot cler le vis, Les fées entendirent nuit et jour à Maugis.
Oriande ot .i. frère qui avoit nom Baudris, Esté ot à Touleite .vn. ans et .xv. dis.
340 Plus sot d'encantemens que uns homs qui fust vis. Quant Maugis fu d'aage qu'il ot auques avis, A lui aprendre fu nuit et jour ententis, Et Maugis n'iert d'aprendre parecheus n'alentia.
Oriande la fée o le viaire cler 345 Entendi moult forment à Maugis alever,
As mestrez le feisoit nuit et jour doctriner ;
Et, quant il fu d'aage qu'il pot armes porter,
La fée l'adouba et li chainst le branc cler.
Si en fist son ami, si Toi* je conter, 350 Mes, dont il iert venus, li fist moult bien cheler,
Qu'il ne peûst de li partir ne dessevrer.
Chen fu aprez avril, si com maj dut entrer,
Que Maugis et la fée, qui moult fet à loer,
Par dessous Mongibel s'alerent déporter, 355 Tout du lonc du rivage le païs regarder.
Maugis a regardé tout contreval la mer,
Vit l'isle de Bocan moult durement fumer.
A s' amie la bêle commenche à demander :
cf Dont vient chele fumiere que je voilà ester? » 360 a Amis, chen dist la fée, ne le vous quier cheler.
» Ch' est l'isle de Bocan, chen sachiez sans douter.
» D'ileuques vient le soufre moult puant et amer ;
)) Si comme il est ars, s'en va aval la mer.
» La mestre queminée est d'enfer, sans fausser.
365 » Bocan, il art tous jors, qu'il ne veut pas finer.
» Mez d'une grant partie n'i pot nul abiter,
» Quar .1. cheval i a qui moult fet àloer:
» Apelé est Baiart, issi Toï nommer.»
Pol. 185, v«â. (( Amis, dist Oriande, sachies à ensient:
370 » Le cheval est faé, je le sai vraiement.
I » .1. dragon Tengendra ileucen .i. serpent,
)) Et encore le gardent u grant derubement,
» Et .1. moult fier deable, je vous di vraiement.
» Si a nom Raanas, hideus est durement.
375 » Le cheval est faé, et tant a le cors gent
» Que le jour porteroit trestout delivrement
» .Iii. chevaliers armez en .i. tornoiement. »
Maugis pensa. !• poi, si s'estoit embrunchiez ; Puis a dit a la fée, quant il fu redrechiés:
380 « Je vous pri, douche amie, que me donnez congiés » D'aler veïr Baiart qui tant est resongniés . » « Amis, dist Oriande, bien puet estre lessiés. » Se vous estiez .c. armez et haubergiez, )) Sachiez de vérité, ja n'en revendroit pies. »
385 (( Dame, chen dist Maugis, jamez ne serai liés, » Se je nel vois veir, je vous di sans cuidiers. » « Amis, dist Oriande, il vous est otroïés.
» Aies seiirement, ne soies esmaïés. »
Quant Maugis l'a oï, durement en fu liez.
390 Tost fu maintenant .i. batel pourcachiés. Puis sunt à Rocheâour maintenant reperiés Maugis prist maintenant, ne s'i est detriés.
Une pel d'ours locue que il a escorchiés.
,1, vestement l'en fu tout maintenant loiés.
395 Au matinet au jour, quant il fu escleiriés, De son vestement s'est Maugis appareilliez.
D'un cuir de buef aussi durement fu froiés, Queues de goupil ot environ atachiés, Et de chascune part ot .n. cornez drechiés.
400 II resemble deable, de verte le sachiez.
Baudris 11 a son mestre .i. croc de fer bailliés,
lui porta s'espée ; si fu moult enseigniés, Si de lui poveit estre Raanas engigniés.
Maugis de Rocheflour est parti son manoir, 405 A la mer est venu, n'i vout plus remanoir. En son batel entra, si naja à povoir Droitement à Bocan qui ne fine d*ardoir.
Maugis nage forment vers Bocan u batel.
Tant esploite et tant nage que il vint isnel,
410 Puis a monté la roche qui fu du temps Abel, Et a geté .i. bret plus fier d'un lionchel, Et henist et recane et muit comme .i. torel.
Tout en fet retentir environ le monchel.
Raanas Ta oï^ si ist de son fournel,
415 II a geté .i. bret aussi comme .i. torel,
Qu'on le puet oïr moult prez de Mongibel.
Il a veii Maugis, si li semble moult bel, Raanas li demande : « Dont viens tu de nouvel? » Et Maugis li respont, le gentil damoisel:
420 (( De Franche où j'ai fet de mon vouloir isnel. » Je fis au roi ochirre sa famé d'un coutel ; » La damede Monmartre,rabeesseYsabel » Fis l'autre jour gésir o Tabbe Daniel. »
Et respont Raanas: aChi a riche chembel.
425 » Quant en enfer vendras, tu aras bel apeh » Tu seras ostelé en moult riche vessel. »
Quant acointié se fu Maugis de Raanas,
Si a monté la roche qui fu feite à compas.
Maugis s'est pourpensé, qui n'estoit mie las, 430 Que, se il neTencante, il n'est mie de gas. Pol. 1B6, vob. Quanque il pourroitfere ne vaudroit point .ii. as.
11 sot plus de clergie assez que Ypocras.
Ledeable conjure souave[menjt tout en bas
Des haus noms Damedieu et de .S. Nicolas.
435 Si fort l'a conjuré que tout isnele pas
Sus une roche bise est queii a .i. quas.
De là ne se mouvroit pour tout l'or de Damas,
Quant Maugis ot issi tant le deable estraint, .Iii. dez noms Damedieu a sus le perron taint, 440 Qu'il ne se pot mouvoir, ains se doulouse et plaint. La grant forche de Dieu si le prent et estaint. Lors s'en tourna Maugis que il plus n'i remaint. De la roche monter de noient ne se faint, Venus est à la fosse là où li serpent maint.
445 Le serpent fu moult grant et de leide estature. Onques mez si hideus ne regarda nature.
Quant Maugis vit venir, si a levé la hure, Guida que fust deable quant il vit sa figure. Quant Maugis Ta veû, de rien ne s'aseiire ;
450 De Dieu le gloriex le grant serpent conjure ; Puis a sachié Tespée dessous la couverture , Droitement sus la teste, où ot mainte painture, A féru le serpent, mez la pel fu si dure Qu'il n'i forfist vaillant une pomme meure.
455 Dispeus fu moult grant, moult ot le regard fier, Quant se senti féru n'i ot que courouchier.
Qui adonc la veïst estendre et herichier Et la gueule baer et les dens rechignier.
Et Maugis par la goule let aler le goulier,
460 Du croc de fer li va .i. ruiste coup paier ; Mez ne lit valut mie la monte d'un denier.
Maugis est en Bocan, la grant montaingne aguë,
le serpent félon qui durement Targue :
Toute li avoit arse la grant pel malostrue.
465 Se Maugis ne fust viste, qui tant proesce arguë,
Du cors li eûstTame et la vie tolue.
Mes il tourne plus tost que faucon nMst de mue.
Le serpent va ferir en la teste crestue,
Que la hure 11 a devant toute abatue.
470 La beste s'aïra, forment s'est irascue,
Et Maugis fist que sage, ne Ta mie atendue.
Deriere lui coisi une pierre fendue :
Le creus en estoit large, mez poi i a velie.
L'entrée en fu estroite, et petite, et menue.
475 Ens s'est Maugis féru sans point d'aresteiie, Et la beste après lui s'est tantost embatue . Par les espaules est u pertrus retenue, Ne pot aler avant, ileuc estremanue.
Dispeus est en la roche dolent et irascus 480 Dont l'entrée est petite, le creus grant et moussus. La roche mort et grate le deable crestus.
Maugis, quant il le voit, s'est ariere tenus, Et quant fu eslongniez, si assaut de vertus Au branc fourbi d'achier qui bien est esmoulus. 485 Mez chen ne li valut vaillissant .ii. festus. Et Maugis reclama Ihesu qui maint la sus Que il d'ileuc le giet, qu'il n'i soit confondus.
Maugis est en la roche moussue et enhermie, Courouchié et dolent moult forment se gramie,
490 Mez le serpent félon a l'entrée seisie.
Il prent le croc de fer, par ire grant le rue. Fol. 156, ro a. Le grant serpent félon va ferir les Toïe. La gueule avoit baée la beste maleïe.
Et Maugis 11 lanche ens à la chiere hardie,
495 Le tret de fer 1 boute par moult grant arramie ; Le cuer et la couraille li deront et esmie^ Par la gueule le sache une moult grant partie . Quant Maugis l'a veû, Damedieu en merchie, Maintenant recourt sus à la beste fournie,
500 Mes il ala trop près, si fu moult grant folie. Que la beste s'estent qui la mort a igrie.
As ongles le seisi par si grant arramie Qu'entre ses piez l'abat sus Terbe qui verdie.
-Le serpent tint Maugis entre sez pies devant 505 AsDngles qui sunt grant et agu et trenchant. Des flans et des costez en va le sanc râlant^ Entre ses pies se pasme, tant le va angoissant: Jamez jour de sa vie ne ferist coup de brant. Mez le serpent mourut, sachiez, demaintenant 510 A mourir enfla si, aheuge fu et grant
N'est hons qui l'en ostast pour tout Tor d'Orient.
Quant Maugis Ta veii, moult se va esmaiant.
Le vespre aprecha, le jour va déclinant
Et lez bestez s'esmurent dont il i avoit tant, 515 Escorpions et tigrez, autrez menus serpent,
Culeuvrez et lesardes et boteriax puUent,
Et siflent environ, les testez vont levant.
Se Maugis ot paour, ja nul ne le demant.
Sus une haute pierre est monté maintenant 520 Et tint le croc de fer et sachie le nu brant.
Or le sequeure Dieu le père tout puissant.
Maugis est en la roche dont il ne puet issir. Dolent et courouchié n'a en lui que martir.
Trestoute nuit veilla, n'ot cure de dormir 525 Pour les bestes sauvages que il doit moult haïr. Qu'il voit environ lui tant crier et saillir, Le feu de Bocan ot environ lui bruir.
Baiart le bon destrier oï si fort henir Que risle de Bocan en fesoit retentir
530 Maugis est en Bocan en la roche soustaine Qui fu leide et hideuse et de vermine plaine. Monté fu le vassal sus .i. perron hautaine, Et prie douchement la vertu souveraine Qu'en sauveté le giet et hors de cheste paine,
535 Tant forment se complaint et sa douleur demaine Et prie bonnement que Dex le jour amaine.
Au matin parsom* l'aube que le jour esclaira Et la clarté du jour par le pertrus entra, Maugis vint au serpent, et, quant mort le trouva 540 Damedieu et sa mère douchement en loa.
Il prist le croc de fer que o lui aporta, Venus est au serpent, moult grant coup li donna Et sachie o croc de fer que dedens le tira; Puis est issu d'ileuc que plus n'i demoura.
* Ms . « par sous . v
545 Baiart ot cler henir qui prez d'ileuc esta, Là où il Ta oï droitement s'en ala.
N'ala[st] une gumment quant Maugis assena Dessous le fier destrier que le draglon garda. Quant Maugis Ta veû, moult s'en espuanta ;
550 II sot moult d'ingromance, le serpent conjura
Si que de li meffere nisun poveir n'en a.
Tost et isnelement sus en Teir s'en a]a.
Quant Maugis l'a veû, Damedieu en loa,
Poi. 156, rob. Puis va veïr Baiart que il tant désira.
555 Gregneur fierté demaine que lion ne liepart Quant vit venir Maugis le bon destrier Baiart: Gregneur fierté demaine que lion ne liepart.
Quant Baiart vit Maugis et prist à aviser Si let et si hideus, moult se prist aïrer;
560 Quatre caiennez prist estant à pechoier.
Quant Maugis l'aveii, prist soi à pourpenser Que chen qu'il est si let le fet espuanter.
La grant pel d'ours locue prist donques à ester Et remest u bliaut qui à or fu ouvrer.
565 Quant le destrier le voit, prist soi asseûrer, Envers lui s'umilie et fait semblant d'amer, Devant lui s'agenouille et le prent à amer:
Che est senefianche qu'à li se veut donner.
Quant Maugis l'a veii, Dex prist à merchier.
570 Isnelement et tost le va d'ileuc ester,
Par le frain à fin or le va Maugis combrer.
De la roche le tret hors au jour qui fu cler.
Quant Maugis ot hors tret le bon destrier Baiart De la roche naïe où l'escarbougle art
Et Maugis l'aplanoie d'environ etentour:
« Ahj, Baiart, dist il, beste de grant valeur, « S'o moi vous en voulez venir à Rocheflour « A la fée Oriande à la fresche couleur. »
580 Le destrier iert faes, bien le sevent plusour : Autres! l'entendi com dame son segnour,
Vers lui s'umilia et par moult grant amour.
Sus le dos li sailli le hardi pongneour, Puis s'en tourna Maugis que il n'i fist demour, 585 Or le conduie Dex le verai sauveour.
Quant Maugis fut monté sur Baiart Tarragon, Maintenant s'en tourna sans nule aresteison, Et s'en vint à la mer etdescent au perron.
En son batel entra bêlement à bandon,
590 Puis a mis en Baiart, s'a pris .i. aviron En la mer est empaint, si naga à foison Tout droit à Rocheflour u plus mestre donjon, Où estoit Oriende à la clere fachon.
Atant Espiet devant [estv]e[n]us u donjon.
595 Quant la dame le voit si l'a mis a reison:
« Biau niez, dont venez vous, pour le cors .S. Simon?»
« Dame, dist Espiet, ja ne vous cheleron.
)) Je vien d'Esclevonnie du règne à l'Esclavon.
» Toute oi cherquié la terre jusqu'à Carphanaon.
600 » Grant guerre vous est mut etmoult grant contenchon. » Sus vous vient Atenor .i. enclime félon.
» Je li oï jurci Tervagant et Mahon, » Que s'il vous peut tenir ja n'arez raenchon, » Que vous ne soies arse en feu et en carbon.»
605 Quant Toï Oriande ne dist ne o ne non.
A une fenestrele taillie d'or enson S'est la dame acouté par dessus .i. perron ; En la mer regarda contreval le sablon Etcoisi tel navie, si grant ne vit nul hom.
610 Quant le navie fu d'Oriande veiis,
Les nés et les dromons et lez chalans menus.
Bien set ch' est Atenor li amirant cremus .
Atant es le navie ens u hamel venus, Païen sunt descendus et dez chalans issus.
615 Et se tendent et logent emmi le pre herbus. Poi. 153, vo a. Et Oriande pleure, s'a ses crins derumpus, Baudris et Espiet en est o li venus, « Dame, font il, chil duel est trop pour vous tenus.
» Se li roi Atenor est or sus vous venus, 620 » Il s'en repentira, par Dieu qui maint là sus ;
» Vous avez chevaliers plus de .m. à escus.
» Ja deusson bienestre à lor brancs recheiis.»
« Frère, dist Oriande, bien soies vous venus.
» Or feites donc qu'il soient armés et fervestus, 625 » A icheste envaïe soient bien recheiis.»
Atant sus li païen maintenant deschendus.
Baudris et Espiet n'i sunt arrestés plus :
Il sonnèrent .n. gresles, bien furent esmeiis.
Tost et isnelement sunt as armes courus.
630 Quant sunt armez, si montent es auferrans cornus.
Ja sera as païen le pais défendus.
Quant par Rocheflour furent fervestus et armés, Bien furent .xv. m. atant furent esmés, Si les conduit Baudris le viel canu barbés.
635 Les lui fu Espiet sus le ver pommelés,
Ne pert sus les archons fors le heaume dorés. Il tint la lanche droite, le penon fu fremés. Quant Sarrasin lesontveiis et avisés.
Il coururent as armez, si se sunt adoubés.
640 A la gent Oriande queurent tous abrievés.
Devant trestous les autres vint .i. roi couronnez, Contre Espiet s'en va, son espie fu ferés.
Quant ne voit fors la teste, moult en fu effreez Et Espiet le fiert qui fu preus et sénés,
645 Très parmi lieu du cors li est le fer aies :
Tant com hanste li dure. Ta mort enmi le près, Puis crie: «Rocheflor, barons, quar i feres .»
Moult fu grant la bataille et pesant Taatie
Contre val Rocheflor, par devant la marine, 650 Mes trop fu grant la forche de la gent païenie.
Oriande la bêle à la couleur rouvine
Fu à une fenestre de la sale perrine.
Là pleure pour Maugis à lafiere tourine.
Bien cuide qu'en Bocan la roche desertine 655 L'ait tué Raanas et la gent sauvechine ;
Mes pour noient se claime lasse, povremeschine, Quaril est revenus o port de bonne orine.
Durement se merveille le ber de bonne orine, Bien set quMl i a siège de la gent apoline, 660 Moult li poise qu'il n'a sa broigne doublentine. Ja i en lessast tant tout envers sur Tesquine, Pour l'amour Oriande la franche palasine.
Lors voit .1. Sarrasin armé sus la marine, Quant voit venir Maugis si monte sans termine. 665 Mes Maugis point Baiart,tret l'espée acherine, Ains que le païen ait de sa lanche saisine, L'a si féru Maugis en la broigne sartine Jusque u menton le fent, à terre le souvine.
Maugis estdeschendu par dejouste l'espine.
670 Tost s'adoube des armes, eh' est la vérité fine, Et mist dessus Baiart la grant sele verrine, Puis monte le vassal, prist la lanche encline.
Quant Maugis fu monté qui ot cuer palasin, Dez armez au païen qu'il lessa mort souvin, 675 Vistement esperonne vers le pesant hustin. .L païen encontra premier en son chemin, Amustant fu puissant des puis deles le Rim • Poi. 156,70 b. Maugis Ta si féru le damoisel meschin.
Parmi le corsli passe le gonfanon pourprin.
680 Mort l'a jus abatu dessous .i. aubespin.
Sous Rocheflour fu grant li estour en la pree. Bien i feri Maugis à laproesce isnele.
Oriande l'esgarde amont de la tourele Et pleure tendrement sa main à sa maissele^
685 Et maudioit de Dieu que on prie et apele, Chil Sarrasin félon qui ainsi se révèle ; Mes, s' or le conneiist la gentil damoîsele, Ne fust mie si liée pour tout l'or de Tudele. Moult par fu grant la noise de chele gent mesele.
690 Baudri ont abatu deles une tombele.
Baudri sailli en piez dessus Terbe nouvele, Mes de gent païennour tant entour s'atropele
Que jamez ne montast en archon ne en sele, Ne fust Maugis le ber qui vint une sentele 695 Sus Baiart le faé qui vint comme arondele, Et tint Tespée u poing qui luist et estenchele. En la presse se met où fu grant la flavele, Toute cuevre la terre des mors et de chervele.
Baudri fu jus à terre enmi le pre fleuris,
700 Entour fu grant la presse des Turs et [des] Persis. 11 crie Rocheflour, de Maugis fu oïs, Tant i fiert de son branc qu'il les a départis. Baudri fist remonter qui fu preus et hardis.
Atant es li estour enforchiez, esbaudis.
705 Ja ne fust mes sans perte li estour départis. Quant le jour trespassa, le vespre vint seris, Et païen sunt ariere en lor tentes vertis, Et chil de Rocheflour n'i sunt pas alentis :
U castel s'en entrèrent par le pont tourneïs.
710 Oriande la bêle oie corseschevis
I vit entrer Maugis, le sanc li est fuis,
Quar reconnu Tavoit ens u grant fereïs,
Au remonter Baudri lor mestre, chen m'est vis.
Là en vient Oriande ses cors espeiiris.
715 » Baudri, dist ele, frère, entendez à mes dis » Du Sarrasin félon qui tant par est fournis. © A il donc le castel? Ditez le moi, amis.
» Se rendu li avez, tuit sommez mort et pris, » Miex voudroie mon cors fust en .i. feu bruis. »
720 Quant Baudri, le viel mestre à la barbe florie, Entendi Oriande qui tant est coulourie, Maintenant li a dit : (cBele suer, douche amie, M Che n'est mie païen, se Dex me beneïe, » Ains est Maugis le ber à la chiere hardie.»
725 « Hé Dieu, dist Oriande, dame sainte Marie, » Ne le cuidai veïr jamez jour de ma vie.»
Maintenant le desarme la dame segnourie, Ele racole et beise par moult grande mestrie. Moult esgarde Baiarfc qui queurt par arrami[el.
730 Et païen reperierent àlor hebergierie, Grant ire a Atenor le roi d'Esclavonnie.
« Segnorsbarons, dist il, par Mahom de Persie, » Oriande a o lui moult riche baronnie, n Et Tassaut est si fort que ne crient assaut mie.
735 » Lonctemps povon chi estre chen sera grant folie.
» Mez chen que je vueil fere drois est que le vous die. » A Fami Oriande qui moult est coulourie, » Vueul bataille mander cors à cors d'aatie.» Et il ont respondu : a A votre quemandie. »
Poi 157, ro a. 740 Quant le roy Atenor ot sa reson contée,
.1. Sarrasin apelede mesnie privée.
A Rocheflour Tenvoie sans plus de demeurée ,
Et si mande Maugis à la chiere membrée,
Bataille cors à cors à lui enmi la prée.
745 Le mesagier s'en tourne sans nule demorée,
Et vint àRocheflour que nU fit arestée,
Et a trouvé Maugis en la sale pavée.
Sa reson li a bien de chief en chief contée.
Quant Maugis Tentendi, durement li agrée, 750 Et jure Damedieu et la vierge henourée,
Il ne remaindroit mie pour Tor d'une carrée.
Quant Toï Oriande, forment fu effréé[e].
(c Dame, chen dist Maugis, folie avez pensée,
& Quant voulez destourner à fere la meslée. » 755 Atant li mes s'en tourne sans nule demorée.
Et vint à Atenor en sa tente dorée.
Dist li qu'il s'armast tost, qu'il ara la meslée
Orendroit de Maugis à la chiere membrée.
Quant le roi a oï le mesage parler, 760 II demande sez armez et se va adouber,
As barons quémanda bien le camp à garder.
Lors estvenu o camp où l'estour doit finer.
Et ses frères Maudras ne s'i vont àrester.
.Vii.c. Sarrasin fet fervestir et armer, 765 Eq .1. brueil prez d'iluec les a fet esconser
Que bien pourront l'estour veïr et esgarder.
Se le roj Atenor voient au dessous aler, Tantost le secourront qui qu'en doie peser.
De Rocheflour issi Maugis, il et sa gent,
770 Et vont à Atenor qui u pre les atent.
Mes Maugis ne soit mie le grant traïssement Que li a fet Maudras qui le cors Dieu gravent, Mes Espiez le ber sot chel embusebement.
Si fet Baudri armer tost et delivrement,
775 Mil cbevaliers des leur montèrent esraument, Et trestout près d'ileuc desous .i. desrubant. Maugis vint ens u pre as barons plus de cbent. Atenor TEsclavon parla premièrement, Il a dit à Maugis: « Vassal, à moi entent:
780 » A toi me combatrai, et ses par quel couvent? » Se tu me peus conquerre à ton acherin brant, )) En mon païs irai ariere droitement, » Que ja n'emporterai ne or fin ne argent; » Et se je te conquier, sachez tu vraiement,
785 » Je te todrai la teste à mon branc qui chi pent, » Et arai Rocheflour trestout à mon talent. » A icheste parole s'eslongnent .i. arpent.
Sus les escus se fièrent andui si fièrement, Ambedui s'entreabatent à la terre en présent.
790 Quant Baiart le faé à descarchie se sent, Grate et fronche et henist si esragiement, Au cheval Atenor queurt sus ireement, Si flert et mort et giete si esragiement, Que li autre cheval ne peut soufrir noient,
795 Ains s'en torne à la fuie tost et isnelement, Baiart s'aroute âpres com foudre qui descent. Les pa veillons qu'il trouve met en trebuchement, Devant le tref l'ataint Escorfaut le puissant. Tantost l'ot estranglé à terre leidement.
800 Païen le cuident prendre et livrer à tourment. Mes il flert le premier si qu'à terre Testent Poi. 157, rob. Et le secont aussi et le tiers vraiement.
Baiart ariere tourne, au champ vint vistement, Où furent li baron ensemble au caplement.
805 Li baron sunt ensemble enmi le pre herbu, Atenor li aufage iert de moult grant vertu .
.In. piez estoit plu3 grant de Maugis le membru. Il tint nue Froberge au branc d'achier moulu, Par dessus son heaume a Maugis si féru,
810 Se ne tournast Tespée tout Teiist pourfendu.
Maugis fu moult navré à la hardie chiere, Le sanc vermeil li raie et devant et deriere. Il tint le branc d'achier qui geta grant lumière, Et a féru Taufage, Telmeli escartele.
815 Une plaie li fist où couvendra bon mire.
Tout canchelaTaufage, près ne caï ariere.
La bataille fu grant des .ii. barons u pré, Entour eus ont de sanc trestout ensanglenté, Mez n'est pas li estour egalment devisé,
820 Quar moult est li aufage grant et desmesuré. Lors va ferir Maugis sus son elme safré, Se ne tornast Froberge ja fust à mal aie, Sus Tespaule senestre est le branc dévalé.
Dex aida à Maugis, le roi de majesté,
825 Du coup qui fu si grant est trestout canchelé, Et Taufage Tempaint par si grant crualté.
Ou Maugis vueille ou non s'agenouille ens u pré. Quant Maugis fu à terre, forment fu vergondé Pour la bêle Oriande de qui il est amé.
830 Quant il vit as fenestrez du grant palez pavé, Pour l'amour de li a hardement recouvré.
Va ferir Atenor le païen deffaé Amont dessus son elme que tout Ta descherclé. Les la^en a trenchié de quoi on Tôt bendé.
835 Du coup qui fu pesant li est u camp volé Le hiaume qu'ot u chief qui est à orgemé.
Li aufage Atenor o le courage ûer Tel duel a et tele ire, vis cuida esragier Quant voit gésir à terre son bon elme d'achier. 840 U va ferir Maugis, le nobile guerrier,
Amont dessus soneline qu'il litrenche .i. quartier, Nis la coife dessus ne li vaut .i. denier.
Tant a pris de la teste sans les os empirier Que plus de .m. en oste des cheveus au premier.
845 Le sanc vermeil en raie entresi qu'au braier. Maugis fu moult dolent quant se vit si saignier, Damedieu reclama qui tout peut justifier, Qu'il le gart et deffende de mort et d'encombrier, Quar moult doute Froberge que il voit flamboier.
850 II tint Tespée nue, Tescu prist à drechier, Va ferir le païen que il n'ot guerez chier, Asener le cuida dessus le hanepier.
Mes le païen fu sage, si est glachié arier, Et Tespée deschent res à res du templier,
855 Que la senestre oreille li abat u gravier. Sur le senestre bras descent de Taversier, Autresi li trencha comme .i. raim d'olivier : Le bras atout Froberge li abat u terrier. Maugis sailli avant qui fu preus et legier.
860 Froberge en a levée sans point de detrier. Quant l'aufage le voit, le sens cuida cangier, Forment se commencha le ber à gramoier.
Pol. 157. vo a. (, Ahy, dist il, Froberge, tant feitez à prisier !
» Vassal, rent moi Froberge, chen te vueil je proier.
865 » Je te donroi d'avoir .xv. mules carchier.
» De toute Esclavonnie te donrai .i. quartier. » Et respondi Maugis: a En vain vous oi pleidier, » Je n'en prendroie mie tout l'or de Montpellier. » Quant le roi l'entendi, prist soi à courouchier,
870 Courant vint à Baiart que il vit estraier. De Maugis se vouloit sevrer et eslongnier, Et droit à sa navie s'en cuida reperier.
Mez Baiart le faé tourna les pies derier.
Et assené l'aufage ens u flanc senestrier,
875 Que il a fet u cors .m. des costes bruisier. Tost et isnelement li sailli o gosier, Plus tost l'ot estranglé que n'eiist .i. lévrier .L lièvre ou .i. connin, quand il ist du rochier. Quant Sarrasin le voient, li ouvert losengier,
880 A Maugis queurent sus pour son cors damagier. Quant il les a veiis venir et aprechier, Il sailli maintenant sus Baiart le destrier, Et Froberge tint nue, si feri le premier.
La teste en fist voler devant li en Terbier,
885 Et plus de .c. len fièrent qui n*ont soi[n]gd'espargnier.
Sus Maugis fu le caple merveilleus et pesant, Del gent païennor dont la presse fu grant, Mes il se deffent bien, mestier en a moult grant. Mes toute sa proesce n'i vausist pas .i. gant,
890 Se ne fust Espiet qui vi[n]t esperonnant.
Et Baudri le viel mestre qui a le poil ferrant. Ireement se fièrent sus la gent mescreant Et crient Rochefiour hautement en oiant.
Atant es par Testeur venu .i. amirant,
895 Qui tint toute la terre devers lerusalem. Nies estoit à l'aufage et son appartenant.
Et Espiet le fiert a loi d'omme sachant, Une plaie li fist merveilleuse et grant, Le sanc vermeil en va à Tesperon coulant,
900 Le bras eûst perdu se ne tornast le brant. Le païen sent la plaie, si se va gramoiant ; Vers Espies torna le chief de Tauferrant, Mes ne voit fors la teste sus les archons devant, Qu'il n'avoit que .m. pies et demi seulement.
905 Le païen a juré Mahom et Tervagant
Onques mes tel froiture ne vit si avenant.
En la bataille entra et si en part atant.
Et le païen abat Baudri en .i. pendant, Ja en prenist la teste à son acherin brant,
910 Quant Maugis li escrie : «Ne l'ochi, mescreant ! » De Froberge li donne .i. coup si très pesant, A terre le trébuche du bon destrier courant.
Puis a monté Baudri comme preus et vaillant.
Moult fu grant la criée des gens au Sathenas. 915 Es vous parmi la presse venu pongnant Madras, Frère fu à Taufage et sire de Damas.
Devant Maugis a mort Gautier et Elias, Parent erent Baudri et neveu Bourias.
Baiart esperonna qui va plus que le pas, 920 Sus Telme Ta féru qui fu fet à compas,
Jusques dens le pourfent, mort Tabat à .i. quas . Puis crie Rocheflour, n'ot pas le cuer couars.
Quant Maudrasfu ochis, païen moult s'esfreerenf, Mahom et Tervagant hautement réclamèrent, Fol. i57,T»b.925 Païen et Sarrasin à la fuie tournèrent,
Maugis et sa mesnie durement les basterent, Quanque il en ataindrent ochirent et tuèrent, Quar chil de Rocheflour lez testez lor coupèrent. Quant li estour failli as tentez s'en alerent, 930 Les tentez et Tavoir sauvement emmenèrent, Maugis etsaproesce, je vous di, moult loerent, A Rocheflour la grant grant joie démenèrent.
Maugis en Rocheflour fu en son bel manage, A séjour o s'amie qui Taime de courage,
935 Garis est de ses plaiez, n'i sent mes nul damage. « Amis, dist Oriande, vous avez vasselage, » Bien avez garanti moi et mon héritage, » Et si avez vaincu roi Atenor Taufage.
)) Chen fu le plus fier homme qui fust en son lignage.
940 » Bien pert qu'estes estret de moult riche barnage » Dont onques ne fu dit, non sera il ja chertez. » Et quant Maugis Toï, si mua son courage, Jamez ne sera lie en trestout son aage.
Si sara qui il est et de quel parentage.
945 Quant Toï Oriande, si mua son visage.
« Amis, dit Oriande à la clere fachon, » Ja si tost ne sarez qui vous estez ou non, » Quar damage iarez, foi que doi .S. Simon.
» Vous estez plus aeise que ne fu onques hom.» 950 « Dame, chen dist Maugis, pour Dieu et pour son non, » Dites moi qui je sui et de quel région. »
« Amis, dist Oriande, vous ditez foloison, »
cf Sui je donc votre fix? or n'i ait cheloison. » Se che est vérité, mal esploitié avon,
v55 » Grant est la penitanche que nous en atendon. » a Nennil, dist Oriande, n'en aiez soupechon, » Mes je vous ai nourri des petit enfanchon.
» Vo perez est duc Buef, le sire d'Aigremont, » Vous estez du lignage où il a maint preudon.
960 » Vos onclez est le duc Girart de Roussillon » Et Ajmez de Dordonne et de Nantueil Doon, » Et Othez d'Espolice qui est de grant renon, » Et de Danemarche Gaufroi le preudon » Et Grifez d'Autefueille qui père fu Guenelon,
965 )) Et Morant de Riviers qui tant a de renon, » E[t] Sev[i]n de Bordele qui fu père Hugon, » A qui fist tant de bien le bon roi Oberon, » Et Ripeus qui fu père Anseïs le baron, » Et .1. roi autresi qui a à nom Peron,
970 )) Qui est père Oriant qui est de grant renon; » Et aussi est Hernaut qui sire est de Giron, )) Quens Hernaut de Monder o le fleuri grenon. » Ichil est vos aieus et si est moult preudon. » Mes là où fustez nés, ot une contenchon,
975 » Que païen i esmurent, li enclime félon, » A la gentil duchoise qui fu de grant renon. » Vous embla une esclave, Dex li fâche pardon ! 2> vous passa la mer ss^ns nef et sans dromon. » A une avespree la menja .i. lion
980 » Et .1. liepart sauvage, ainsi com nous dison,
» Et puis s'entrestranglerent ambedui de randon. » Je et mes damoiseles par ileuc passion, » Si vous oï pleurer tout seul, sans compengnon ; » Je vous en apportai sus le mul arragon,
985 » Et or vous ai perdu sans nul recouvroison. )i Lors pleure tendrement et a grant marrison.
Le texte que Ton vient de lire* contient Thistoire de Maugis jusqu'au moment où la fée Oriande lui apprend de qui il est fils et de quelle geste il est issu.
L*auteur, après avoir annoncé quMl dira « la droite nation » de Maugis et
Où il aprist le sens que il sot à foison,
donne d'abord la généalogie de son héros, puis entre en matière: circonstances de la naissance de Vivien et de Maugis (21-86), les deux enfants sont enlevés (87-278), Oriande recueille Maugis et fait son éducation (279-351), Maugis va conquérir Bajard dans l'île de Bocan (352-585), attaque de Rocheflour parles païens: Maugis tue le roi Atenor et conquiert Froberge (586-932), il obtient d'Oriande qu'elle lui révèle quel est son parentage.
La généalogie de Maugis, indiquée au commencement du roman (11-19), est présentée plus loin par Oriande d'une façon complète (958-972). C'est le tableau de la geste de Doon de Mayence, tel qu'on le trouve avec quelques détails de plus dans le Gaufrey (79-119) et seulement mentionné dans Doon de Maience (7992-8011). Cette généalogie a sa raison d'être, non point dans la réalité des relations de parenté qu'elle semble résumer, mais dans le besoin qu'éprouvèrent les auteurs de réunir en une seule geste les nombreux barons qui ne pou - \ aient rentrer ni dans la geste du Roi ni dans celle de Garin de Montglane. On Ta déjà remarqué, la geste de Doon « se » constitua le plus tard et fut aussi le plus complètement Tœu-
» vre des arrangeurs le nojau originaire de cette fa-
» mille, c'étaient les quatre grands représentants de la lutte » féodale, Beuve d'Aigrement, Aimon d'Ardenne, Doon de DNanteuil et Girard de Roussillon avec leurs enfants*. » On imagina un ancêtre commun qui aurait eu douze ûls^, et l'on put ainsi établir une parenté entre les personnages dont
* Après le V. 574 il y a une lacune; — la fin du vers 941 ne donne ni rime ni sens; — v. 966 le ms. donne « Eseun •. On lit dans le même ms» au commencement de Gaufrey « Esevin. » Il faut corriger : « Et Sevin. »
2 M. G. Paris dans V Histoire poét. de Charlemagne, p. 77.
' On en vint môme à lui attribuer douze filles. G. Paris, ibid. note.
l'origine était inconnue ou ne semblait pas assez illustre et ceux qui étaient déjà acceptés par la tradition poétique.
Le Gaufrey et le Maugis donnent les noms suivants :
Gaufrej, père d'Ogier le Danois ;
Doon de Nanteuil, père de Garnier ;
Grifes de Hautefeuille, père de Ganelon*;
Aymesde Dordonne, père de Renaud, d'Alard, de Guichard et de Richard ;
Beuves d'Aigremont, père de Maugis et de Vivien ;
Othon, père d'Yvoire et d'Yvon;
Ripeus, qui eut Anséis de la sœur de Charlemagne ;
Sevin de Bordeaux, père de Huon;
Le roi Peron, père d'Oriant ou Euriant ;
Morant de Riviers, père de Raymond de Saint-Gilles ;
Hernaut de Giron ou de Gironde ;
Girart de Roussillon.
Oï avés les noms des .xii. fix Doon.
Résoudre tous les problèmes qui résultent de la réunion de ces noms n'est pas chose facile. Je me bornerai à quelques remarques.
Dans Gaufrey, le vers, où paraît le nom de Vivien, est mal placé. Voici le texte :
Et le .ve. fix fu duc Buef d'Aigremon :
Icheli si fiï père Vivien l'Esclavon, Qui père fu Maugis, qui tant fu bon larron.
Qui puis fist tant d'ennui Temperéor Kallon.
Il est évident, qu'à moins d'accepter Vivien pour père de Maugis, le second vers doit devenir le dernier.
Dans Maugis, Othon est appelé Othes d'Espolice. Dans Aymeri de Narbonne, on trouve Othon d'Apolice. Dans Gaydon,
1 Dans Gaufrey (v. 3999 et suiv.), on a la liste des douze traîtres, fils de ce Grifes ou Grifon de Hautefeuille :
de li issi puis Guenelon et Hardrés,
Milon et Auboin, et Herpin et Gondrez, Pinabel de Sorenche et Tiebaut et Fourrés, Et Hervieu du Lion, qui sot du mal assés, Et Tiebaut d'Aspremont, qui fu moult redoutés.
Espolice a été donnée par Qanelon à son frère Thibaut d' Aspremont.
Le roi Peron semble être Pierre ou Pierron, qui devint roi d'Orcanie et eut pour petit-fils, à la cinquième génération, le roi Loth, père de Gauvain, d'Agravain, de Gaheriet et de Guerres*. Le nom et le titre sont donc empruntés à un cousin de Joseph d'Arimathie, mais on lui attribue ici une autre descendance : il est le père d'Oriant, père lui-même du Chevalier au Cjgne, ancêtre de Godefrojde Bouillon. Pour donner plus de relief à sa nomenclature, le trouvère va chercher un des noms des légendes de la Table-Ronde et Tinsère dans sa liste en imaginant un lien de parenté, non-seulement avec les héros de l'épopée ancienne, mais avec les personnages d'un cycle récent et de nature toute particulière. Dans le roman de Doon de Maience, nous avons une forme différente de cette invention. Ce n'est pas le Chevalier au Cygne qui descend de Doon, mais bien [la dame de Nimègue ^, dont Hélias se fait le défenseur et dont il épousera la fille :
La dame de [N]imaie dont parole fu grans, Le chevalier o chisne fu pour 11 combatans, Quant il sa fille prist, dont il ot .m. enfans.
Godefrei en sailli
(Doon de Maience, 8007 suiv.)
Ainsi le cycle de la Croisade se trouve rattaché à la geste de Doon et en formerait une des branches. L'idée première a été peut-être suggérée par le passage des Enfances de Godefroy où la duchesse de Bouillon rappelle à quelle famille elle appartient :
Mais jo sui del linage Rainait le fil Aimon ^.
Cette simple indication suffisait.
Hernaut de Giron ou de Gironde figure dans la liste des
* Romans de la Table Ronde par P. Paris, t. I, p. 318-349 : Aventures de Pierre, son établissement. Descendances.
2 Dans le texte imprimé de Doon de Maience, il y a « Vimaie » elle ms. de Montpellier donne en effet cette leçon, mais elle prouve seulement que le copiste ne connaissait pas le cycle de la Croisade et a confondu Vn et Vu
3 Hist litt. de la France, XXII, p. 393.
fils d'Aymeri de Narbonne. Dans Maugis, il est appelé le plus souvent Hernaut de Monder; la duchesse d'Aigremont est sa fille. Il est dit Hernaut de Vantamise dans un épisode du Gaufrey, où Arnaud de Beaulande, père d'Aymeri, Girard de Vienne, Milon de Fouille et Renier de Gennes combattent, en compagnie de Robastre, à côté des fils de Doon *.
Si Doon de Mayence devient, au point de vue généalogique, le principal de tous ces personnages, la pensée des romanciers n'en revient pas moins toujours de préférence aux vrais héros du cycle. Ainsi, dans Aye d'Avignon, il est fait souvent allusion à la parenté de Garnier de Nanteuil et des quatre fils d'Aymes. Aubouin et Milon, qui, dans ce roman, sont fils de Pinabel et n'appartiennent pas à la geste de Doon de Mayence, s'écrient:
Vos estez de la geste des .mi. fiz Aymon, Qu'il getet a de France, et Maugis le larrons.
Le roman de Gui de Nanteuil commence par une mention pareille :
Oï avez de Aye, la bele d*Avignon, De Gamier de Nantueil, le nobile baron ; Près fu de parenté Girart de Roussillon, Et fu cousin germain Regnaut, le ôx Aymon ^.
Demême, dans le roman de Maugis, quand Beuves apprend que Maugis est son fils, et qu'il écrit à ses parents :
Moult par fu esmaiez le riche duc Bevon :
Il fet ses bries escrire à son clerc Salemon. Ses valles envoia sans nule arestoison.
L'un envoie à son frère Girart de Roussillon, Et r autre si ira à Nantueil, à Doon, Et le tiers à Dordonne, che iertau viel Aymon, Le quart à Vantamise, à Renier le baron.
(Fol. 164ro &.)
De prime abord, on ne voit pas trop ce que vient faire ici ce
» Gaufrey, v. 2541.
« Aye d'Avignon, v. 160, cf. 331, 1312.
3 Cf. V. 16fô, suiv.
Renier de Vantamise, qui ne figure pas sur la liste reproduite plus haut. Est-il une contre-façon de Renier de Gennes, fils de Garin de Montglane et père d'Olivier? Nous avons vu déjà le nom de Hernaut de Gironde, fils d'Aymeri, attribué à l'un des fils supposés de Doon de Mayence ; mais ce Hernaut, fils de Doon, est appelé aussi Hernaut de Vantamise *. Qu'est donc •Vantamise ?
Dans la chanson de Jourdain de Blaivies, le fidèle Renier est dit Renier de Vantamise. C'est bien le même mot, à une lettre près, et l'on sait que Vu et Vn se confondent souvent dans les manuscrits. L'on a cru reconnaître dans ce nom de lieu Talmont, village situé près de Blaye^. Le personnage de Renier paraît donc emprunté à la geste d'Amis et d'Amiles, et il le doit sans doute à la notoriété de son dévouement envers le fils de Girard et à l'importance du rôle qu'il a d'un bout à l'autre de Jourdain de Blaivies,
Renier de Vantamise, quelle que soit sa première origine, et bien qu'il ne soit porté ni sur la liste du Gaufrey, ni sur celle de Maugis, n'en est pas moins, dans ces deux romans, un fils de Doon de Mayence, un treizième fils. Dans Gaufrey, lors de la conquête des villes qui seront réparties entre les frères, après la prise de Grellemont, les guerriers les plus vaillants sont Hernaut de Beaulande, Girard devienne, Milon,
Renier le duc de Jennes et le petit Renier, Qui ûx estoit Doon, frère Gaufrey le fier'.
Plus loin on conquiert Vantamise :
Si Font Renier donnée au petit le menour ; Renier de Vantamise ot à nom puis chu jour*.
* Gaufrey, v. 2541. Dans ce passage sont repris sans ordre les noms des principaux descendants de Doon de Mayence.
2 M. Koch, auteur d'un essai sur Jourdain de Blaivies (Kœnigsberg, 1875), croit pouvoir identifier Val[Vau-]Tamise et Talmont sur Gironde, a Cette » localité est dite, en latin du moyen âge, Tamn us Burgus: en ajoutant à la » syllabe radicale Tarn la terminaison ise et en la faisant précéder de Val, de » même que dans l'épopée on place Mont devant Laon, on aurait notre Vau- » tamise, et j'estime que, vu l'incertitude notoire et la corruption des noms » de lieu dans les Chansons, cette dérivation n'est pas tirée de trop loin. » P. 20. — 3 V. 4440, s. — * V.^
Dans Maugis et Gaufrey, il y a donc un treizième fils de Doon, ce qui est en contradiction avec les deux listes données dans ces romans. En comparant ces listes, on reconnaîtra^lS0^\ celle de Maugis paraît la plus ancienne. Elle donne les noms dans Tordre suivant : Beuves, Gi ard, Ajmes, Doon, Othes, Gaufroi, Grifes, Morand, Sevin, Ripeus, Peron, Hernaut.Les quatre célèbres frères sont au premier rang, puis viennent les personnages que l'auteur croit pouvoir leur adjoindre ; Hernaut de Monder, dont il est probablement Tinventeur, arrive le dernier. Sa liste ne s'étale pas en tête du récit avec la solennité d'une pièce notariée ; elle s'y glisse discrètement, et c'est Oriande qui la présente; or peut-on exiger qu'une fée ne dise rien que de vrai? Je crois que Ripeu ou Rispeuset Renier de Vantamise font double emploi ; chemin faisant, le trouvère oublie q^u'il avait inscrit déjà le nom du pèred'AnséisdeCarthage et lui substitue celui de Renier. L'auteur de Gaw/>^ semblerait avoir emprunté la liste du J/au^ts^mais sans se rendre compte de la raison de l'ordre suivant lequel les noms y sont placés; et dans le cours de son récit, trompé par l'exemple de son devancier, il aurait également introduit le personnage de Renier de Vantamise.
L'hypothèse contraire paraît au premier abord également admissible ; mais il n'en est pas de même lorsque Ton remarque que Vivien l' Amachour est mentionné dans le Gaufrey ; que, dans le Maugis et le Vmen, Hernaut de Monder et Othes d'Espolice lui-même ont un rôle important, tandis que leurs noms sont simplement cités dans le Gaufrey, et encore avec une confusion entre Hernaut de Girone et Renier de Vantatamise*. Je verrais volontiers dans le Maugis le point dé depart de la conception du cycle de Doon de Mayence, si la liste d'Oriande donnait le nom du père des douze frères. Cette omission est singulière. Vient-elle de ce que ce nom était assez connu pour qu'il ne fût pas nécessaire de le dire ; ou plutôt l'auteur lui-même, après avoir formé sa liste d'éléments si divers, aurait-il hésité à achever son œuvre dans la crainte que le nom qu'il proposerait ne déplût? Il serait possible, dans
* L'auteur sait mal sa liste. Au vers 1753, on trouve un Foticon au nombre des fils dont Doon de Mayence regrette de s'être séparé.
un travail d'ensemble sur le cycle deDoon de Mayence, d'étudier cette question et d'autres semblables. Il suffit ici de marquer le lien que le Maugis établit entre l'histoire des Fils Aymon et le cycle de Doon.
La moitié des personnages portés sur la liste due à l'érudition d'Oriande ne figure point dans l'action de Maugis et de Vivien: l'on y retrouve seulement Beuves, Aymes et ses fils, Girard de Roussillon, Doon de Nanteuil, Othes d'Espolice, Hernaut de Monder. Sauf le dernier, ces noms sont déjà dans Renaud de Montauban^, Quant à Renier de Vantamise, peu habitué, semble-t-il, à une parenté qui lui est nouvelle, il oublie de répondre à Tappel de Beuves.
Maugis est donc fils de Beuves d'Aigrement et de la duchesse, fille d'Hernaut de Monder ou de Gironde; il est le cousin des fils d'Aymes comme de tous les petits-fils de Doon de Mayence. L'auteur a donné à Hernaut deux filles: la duchesse d'Aigrement et Ysane, qui est enlevée, puis épousée parle roi Aquilant de Jlfaib^re (Majorque).
Dans Renaud de Montauban, les courtes indications qui seraient de nature à faire regarder Maugis comme fils de Beuves n'arrivent que tard dans la suite du récit, incidemment et de manière à faire douter de leur ancienneté^. Dans la première partie du roman, qui est une chanson de geste bien distincte, la Mort de Beuves, il n'est dit en aucun endroit que Beuves ait un enfant. Ni quand la duchesse essaye de le détourner de mal accueillir Lohier, ni plus tard quand son corps est rapporté à Aigrement, il n'est fait d'allusion à son fils Maugis. Dans l'histoire proprement dite des fils d' Aymes, il faut passer toute la première partie avant que ce nom soit prononcé. Maugis entre dans l'action quand Renaud et ses frères viennent à Dordonne avant de partir pour la Gascogne. Paur les accompagner, il interrompt ses larcins. Dès lors il est qualifié le plus ordinairement de cousin des fils d'Aymes, sans que Ton insiste davantage sur l'origine de cette parenté. La plupart du temps, une simple épithète accompagne son nom. Il est dit
* P. 115, on trouve un Oton de Police à la cour de Charles.
2 Je parle, bien entendu, du Renaus de Montauban publié par M. Michelant, car Je texte du ms. de Montpellier en diffère ici comme en bien d'autres endroits. Je reviendrai sur ce sujet à la fin de l'analyse du Maugis.
tour à tour par ses amis : lerre, faé, séné, le bon larron prouvé, le ber, le courtois, Taduré, le nobile baron; et par ses ennemis : traître, larron desfaé, tirant. On fait ressortir volontiers les deux principaux traits de son caractère :
Mult par fu preus Maugis et de mult grant renon ; N*avoit tel chevalier jusqu'en Carfanaon, Fors Renaut, son cousin, ki tant fu de hait non, Ne plus maistre laron desi el pré Noiron*.
Mais on n'associe pas le nom de son père au sien. Si, dès Forigine, Maugis eût été accepté comme fils de Beuves, le ressentiment de la mort de son père aurait été la principale des raisons de son alliance avec ses cousins, et son entrée dans Faction eût été mieux motivée. Les quelques passages où la parenté de Maugis est définie avec une certaine précision arrivent tard et ne satisfont pas.
Il dit aux fils d' Avmes :
Vos iestes mi cousin, près nos apar tenon ^
Alard donne un détail de plus :
cosins Maugis, ne nos contraliez,
Vos estes de ma jeste, fils mon oncle le fier ^,
Mais on ne sait encore de quel oncle il s'agit. Charles reste dans le même vague quand il dit à Renaud :
Vos me rendres Maugis, vo cousin naturel *.
Maugis dit à l'empereur, en l'attaquant:
La mort Buef d'Aigremont vos voirai demander s.
On ne comprend pas qu'un fils se borne ainsi à une simple allusion. Ici, comme dans tout le roman, Maugis soutient contre Charles la querelle de ses cousins plutôt que la sienne .
Lorsque Renaud refuse à Charlemagne de s'engager à lui livrer Maugis, songe-t-il à parler d'une parenté quelconque?
1 Ed. Michelant, p. 138. — 2 p. 201. — s p. 212. — * P. 288. • P. 293. Le ms. de Montpellier donne « vous feroi comperer », mais celte version tient compte du Maugis d'Âigremont,
Maugîs est mes secors, m'esperance et ma vie, Mes escus et ma lance et m'espée forbie, Mes pains, mes vins, ma charz et ma herbergerîe, Mes serganz et mes sire, mes maistres et ma vie, Et s^est mes deffensiers vers tote vilonie ^ .
Il plaide la cause d'un ami dont Taide lui a été inâniment utile.
Je concevrais volontiers l'histoire de la légende des Fils Aymon de la façon suivante. Il y aurait eu d*abord deux chansons de geste distinctes. Tune différant peu de la Mort de Beuves d'Atgremont, telle qu'elle est conservée dans les plus anciens manuscrits; Tautre ayant pour sujet la lutte des fils d'Aymes de Dordonne contre Charlemagne. Celle-ci n'allait pas plus loin que la prise de Montessor et la fuite des ûls Ajonon, qui trouvaient peut-être déjà un asile à la cour des ducs de Gascogne. Un trouvère voulut compléter cette chanson en imaginant une seconde guerre des Fils Aymon contre Tempereur. Le lieu de Faction est en Gascogne ; le siège de Montauban succède à celui de Montessor. Je crois qu'il faut attribuer à Tauteur de cette continuation Tintroduction de Maugis dans la légende des Fils Aymon. 11 craignait que la seconde partie du récit ne ressemblât trop à la première, et il y a donné un des principaux rôles à un personnage très-capable d'intéresser par ses talents surnaturels et son activité ingénieuse; mais sfirementil s'est inspiré d'une tradition déjà existante. La haine implacable de Charlemagne pour Maugis^ l'acharnement avec lequel il le réclame au point d'oublier ses griefs les plus légitimes, les causes vraies de la guerre, c'està-dire les meurtres de son ûls Lohier et de Bertolais, me semblent absolument inexplicables si l'on ne suppose qu'entre Charles et Maugis il y avait guerre ouverte depuis longtemps. Maugis et Bayard obsèdent la pensée de l'empereur, et il refusera jusqu'au bout de se réconcilier avec eux. Ne pouvant mettre la main sur Maugis, il voudra satisfaire sa rancune sur Bayard ; mais celui-là, comme Maugis, lui échappera encore : leur nature les protège contre ses vengeances. C'est unad-
versaire de Tempereur qui vient donner son aide aux fils Aymon au moment où ils sont forcés de s'exiler, et son attitude ordinaire sera plutôt celle d'un allié fidèle que d*un parent. Il j a dans la geste du Roi un voleur et enchanteur, Basin, qui sert les intérêts de Charlemagne. Maugis a dû avoir le rôle contraire ; mais il n'en restait qu'un souvenir confus, ce qui explique l'absence d'allusions précises à un récit antérieur. On entrevoit seulement un lutin rusé, taquinant et tourmentant le chef des Francs et lui faisant la vie dure, se présentant à lui sous les déguisements les plus divers, le volant, le raillant, puis disparaissant sans laisser de traces, mais bornant là ses entreprises, plus impatientant que réellement dangereux*.
C'est en revenant de son pèlerinage à St-Jacques de Galice que Charlemagne passe devant Montauban, et songe à reprendre la guerre contre Renaud et ses frères. Ce détail ne me paraît pas une addition postérieure ; il fait corps avec le reste de la narration; j'en induirais que cette seconde forme de la légende ne remonte pas au delà de la date de la composition de la Chronique de Turpin, qui est de la fin du XI* ou du commencement du XIP siècle.
Le Renaud de Montauban qui nous est parvenu me semble représenter une troisième époque. La Chanson de geste s'allonge du récit du pèlerinage de Renaud à Jérusalem, de son retour et de sa fin. Maugis, qui avait quitté ses cousins après leur avoir livré Charlemagne, revient leur dire adieu avant
^ M. Rajna emploie les mots « neckisch, schelmisch »t pour définir le caractère des tours que Maugis joue à Tempereur, et cette appréciation est trèsexacte ; mais je n'entends pas comme lui le vers :
Il ne volt pas que Karles soit à lui aïrés.
(Ed. Michelant, p.330.)
Maugis comprend que cette fois, en livrant Charles endormi à ses ennemis, il a dépassé les bornes de la plaisanterie permise. Son droit n'allait pas jusque-là. Dès lors, il n'intervient plus dans la lutte. V. Orig. d. Ep, Fr,, p. 435 et note, p. 438, note.
M. Rs^Da n'accepte pas Topinion de Simrock (Deutsche Mythologie, § 125, p. 430, 4e édition), qui voit dans Maugis une transformation d'Ëlegast. Cependant, si Ton remarque qu'Elegast ou Basin était Tennemi de Charles avant de lui rendre les services rapportés dans divers romans, on sera moins éloigné d'accueillir l'idée d'une parenté entre Basin et Maugis. V. Rajna, op. /., p. 433-434. Cf. Ge Paris, Hist, poétique de Charlemagne, p. 315-322.
de partir pour la Terre Sainte. Les deux cousins se retrouveront ensemble à Constantinople. Cette version a été publiée par M. Michelant. C'est elle que j'ai déjà comparée souvent et que j'aurai encore à comparer avec les textes du manuscrit de Montpellier. Un roi chrétien règne à Jérusalem et résiste péniblement aux attaques des mahométans. Maugis n'y apparaît encore qu'après la prise de Montessor, et, fait digne de remarque, le « larron faé » a beau se faire accepter dans le monde des nobles chevaliers, il n'en reste pas moins sans terre et sans cri de guerre particulier. Dans la bataille, son cri n'est pas Aigrement, mais Montauban. C'est un aventurier.
Le texte de Montpellier donne une quatrième époque. La Chanson de geste y tourne au roman d'aventures. On a vu quel développement y prend le récit du pèlerinage. Le nom du frère de Saladin, Seyfeddin, indique à quelle date peut remonter cette version. Les antécédents du sujet sont complétés par la composition du Maugis d'Aigremont et du Vivien de Monbranc; le personnage de Maugis est indiqué dès le commencement de l'histoire des Fils Aymon. Le trouvère ne se borne pas à des additions ; il abrège en plusieurs endroits Tancien texte, dont il diminue l'importance et modifie le caractère au profit de ses propres inventions. Comme date de composition, on peut accepter le commencement du XIIP siècle. Je ne serais pas éloigné d'admettre que le copiste du texte imprimé par M. Michelant ait connu ce remaniement*. J'aurai à revenir sur les rapports étroits du Maugis d'Aigremont, du Vivien de Monbranc et de cette quatrième forme de la légende des Fils Aymon : ces trois compositions me paraissent l'œuvre d'un même auteur.
Le trouvère a donc le droit de prétendre que les autres jongleurs ont négligé ce qu'il va raconter: l'enfance de Maugis. Mais, en le plaçant dans la même geste que les fils d'Aymes, il ne s'écartait pas de la forme précédente : Maugis était accepté déjà comme le cousin de Renaud, et il était tout naturel de lui attribuer pour père Beuves d'Aigrement, qui était mort sans enfants, et dont la sombre figure domine en quelque sorte
* C'est une supposition fondée sur les mots relevés déjà: « vous êtes de ma geste, mon cousin naturel, fils de mon oncle le fier. » Le nomdeViviea lui-même, on le verra plus loin, a été de bonne heure introduit dans ce texte.
rhistoire des Fils Ajmon. Ainsi la logique des choses, par. une évolution insensible, donnait successivement un corps, une famille, un titre de noblesse, à un personnage qui, pour s'être mêlé trop souvent des affaires de Thumanité, était condamné à devenir de plus en plus homme. Comme conclusion dernière, Maugis, une fois vieux, regrettera son passé et finira ses jours dans un ermitage. L'on est loin de la mythologie germanique. Restait à expliquer le côté merveilleux de la légende des Quatre Fils Aymon, Ce merveilleux résulte du rôle de Maugis et des dons surprenants de Bayard. Supprimez ces deux per-. sonnages et vous aurez la plus classique des chansons de geste. Le trouvère n'avait qu'à écouter ses contemporains: les récits bretons étaient dans toutes les bouches; il n'était bruit que des aventures d'Artus, de Tristan, de Gauvain,de Lancelot, des amours de Genièvre et d'Iseult. Pourquoi eût-il hésité à puiser à ces sources si accessibles et si fécondes? Un autre trouvère n'a-t-il pas dit:
Li conte de Bretaigne sont si vain et plaisant * ?
L'auteur du Maugis connaissait l'histoire de Lancelot; il savait comment le fils du roi Ban et ses cousins Lionel et Bohor avaient été recueillis et élevés par Viviane, la Dame du Lac, l'amante perfide de Merlin. D'après lui, la duchesse d' Aigremont a deux fils qui sont destinés à lui être ravis dés leur venue au monde. Elle met à Toreille droite de chacun un anneau d'or, «( car, nous dit l'auteur, c'est la coutume de ce pays. » Puis il ajoute qu'un de ces anneaux est garni d'une pierre qui est une protection s are contre les démons. Ce détail est emprunté du soin que prend la Dame du Lac de donner à Lancelot, quand elle se sépare de lui, un anneau qui conjure. tous les sortilèges et qui ne sera pas inutile au chevalier dans l'aventure du Val sans retour ^. Pendant le combat qui a lieu
* Au commencement de la chanson des Sesnes.
2 Dans Gaufrey^ Églantine donne à Robastre un anneau possédant des vertus pareilles :
La pierre a tel vertu que qui la portera,
Anemi ne maufé ja ne li meffera,
Ne en feu ne en eve son cors ne périra.
(V. 7801, s.; cf. 7865, s.)
entre les chrétiens et les Sarrasins, un espion (Tapinéas, ou Lapinéas, ou Lapiniaus) s'empare de Taîné des enfants et le porteàMonbranc, oùTépouse de l'amiral Sorgalé, Esclarmonde, rachète, se charge de lui et lui donne le nom de Vivien :
« Par Mahommet, dist ele, qui ma vie a sauvée, » Or ait nom Vivien par bonne destinée . ^»
Le "nom de Vivien existe déjà dans les chansons de geste, c'est celui du neveu de Guillaume d'Orange, du jeune héros d'Aliscans; pourquoi notre trouvère Ta-t-il donné au frère qu'il attribue à Maugis? Sans doute parce que c'était un des plus illustres, des plus retentissants, peut-être parce qu'il emj^rnni^iisiux Enfances Vivien l'idée de faire élever l'un des deux frères chez les Sarrasins, ou bien encore par une sorte de réminiscence du nom de Viviane. Toujours est-il que Vivien d'Aigrement prend dès lors son rang parmi les paladins. Des textes anciens du Renaud de Montauban l'acceptent. Lorsque Ogier, dans sa querelle avec Roland, se vante du lignage dont il est issu, il nomme son oncle Beuves d'Aigrement et un cousin, qui, d'après la comparaison des manuscrits, ne peut guère être que Vivien :
« Vivien d'Ajgremontfu mes prociens cousins'.»
C'est évidemment une addition au texte primitif; mais cette interpolation est très-ancienne.
Dans un passage de Gaufrey où il est longuement parlé des destinées des descendants de Doon de Majence, après les
> V. 229. Dans Huon de Bordeaux, Esclarmoade est la fille de Gaudisse, Tamiral de Babylone, et Moûbraoc est la cité d'Yvorio, frère de Gaudisse. EUe est située en Orient, non loin de Babylone et d'Aufalerne, d* où Huon s'embarque pour Brindes quand il a reconquis Esclarmonde. Dans Bovo d'Antona, la ville d*où s'enfuient Bovo et Drusiana est Moobrand ; mais ce nom, dans les Reali, est remplacé par celui de Polonia,
2 L'édition de M. Michelant (p. 215) donne « Unnaus d'Aigrement »; mais U est dit en note que le ms. B. (Bibl. nationale, 775) a « Vivions. » Le ms. de Montpellier H 247 a tout naturellement une leçon plus décisive encore: « Vivien de Monbranc iert mon cousin germain. » Fol. 196, vo a. On sait qu'entre unnaus et viviens la confusion est très-facile, car il n'y a de différence réelle qu'entre Va et Ve,
noms des âls d'Ajmes, de Maugis le larron, de Beandouin de Flandres et de Raimbaut le Frison, arrive
Vivien ramachour qui moult ot de bontés *.
Dans Simon de Pouille, Vivien d'Aigrement figure au nombre des barons qui forment la cour de Charlemagne. Dans un tournoi, il joute avec Olivier*. Mais il apparaît trop tard dans notre littérature épique, et, bien qu'il ait une chanson de geste particulière, la place qui lui est faite est petite. Il y avait
* Y. 2553. Il y figure aussi daos la généalogie ; mais le vers où son nom est cité n*est pas, nous Tavons remarqué plus haut, à la place qu'il doit occuper. — Dans la généalogie des Reali, outre le Vivien delV Argiento, fils de Guérin d^Ansidonie (Garin d'Anséune) et petit-fils d'Aimeri de Narbonne, nous trouvons un Vivien délia faccia grifagna, fils d'Arnaud de Gironde, et enfin Vivien fils de Beuves d'Aigrement, dit Vivianodal Babon, Ces qualifications singulières, destinées sans doute à distinguer les homonymes qui se multipliaient, sont dues à l'auteur des Reali»
> V. l'analyse de ce roman dans la préface de Fr. Michel à son édition de Charlemagne, et dans les Ep, nationales de M. Gautier, 2« éd., t. lll, p. 347. C'est dans Simon de Pouille que Bernard de Clermont figure au nombre des douze pairs. Les romans qui ont le lieu de leur action en Italie ou quelque autre lien avec ce pays (ici le nom du fief de Simon) ont eu une influence particulière sur la constitution des légendes et des cycles de l'épopée chevtUeresque italienne. Nous en avons ici un exemple. Les auteurs italiens, on l'a remarqué souvent, n'ont pas accepté Doon pour ancêtre de la geste de Mayence. La raison en est, sans doute, dans la popularité du Beuves d'Hanstone, où le traître est précisément un Doon de Mayence. Il y avait lieu à équivoque. L'auteur du Doon de Maience le reconnaît lui-même. Après avoir dit qu'il y a eu plusieurs Charles à Paris, plusieurs Aymeri à Narbonne, maint Guillaume à Orange, il sgoute:
Chil Do dont je vous chant, qui chest fet a empris Contre le roi Kallon et qui s'est aatis, Chen ne fu pas chil Do, le traître faillis, Qui Beuvon de Hantonne cacha de son païs.
Le mari Josïane, la bien feile au clervis.
On comprend qu'on ait préféré, pour la geste des loyaux chevaliers, un autre héros éponyme.Le nom de Bernard de Clermont, se rencontrant dans Simon de Pouille j rappelant la ville où avait été résolue la première croisade, n'étant revendiqué d'ailleurs par aucune tradition importante, il était tout simple de le prendre. Telle me semble être l'origine du nom de la geste de Clermont. Pour les généalogies données par le Fioravante et les Reali, v. P. Rs^na, i Reali diFrancia, p. 265 s., et les tableaux à la fin du volume «
trop de grands noms anciens pour qu'il pût sortir du demijour où, dès sa naissance, il nous apparaît à côté de son frère. Notre trouvère a eu beau lui donner une vigueur et une vaillance qui ne sont surpassées par aucun : pour qu'il reste en évidence, il lui manque dès le premier jour une physionomie vraiment originale. Ce n'est qu'un nom de plus.
Nous avons déjà dit qu'Ysane, sœur de la duchesse, est enlevée par Aquilant de Maiogre, qui l'épouse. 11 en aura un fils, Brandoine, plus tard roi de Valfondu.
Le second enfant a été enlevé par une esclave qui veut revenir « à Palerne, d'où elle fu robée. » Elle passe la mer «sans nef et sans dromon* » ; mais, s'étant arrêtée sous V épine à la fée pour se reposer, elle est déchirée par un lion et un léopard. Cette proie ne suffit pas aux deux animaux farouches, et ils dévoreraient aussi le petit enfant, s'ils ne commençaient par se le disputer. Tous deux succombent après une lutte acharnée. Ce récit peut être rapproché de la lutte du lion et du tigre devant l'enfant Doon*; mais il est beaucoup plus court, et a de plus le mérite qu'il est étroitement lié à l'action. C'est, en effet, grâce à l'abandon de l'enfant sur le sol qu'il est rencontré par la fée Oriande. Elle le prend sur ses genoux et le caresse.
Le lieu où l'esclave s'est arrêtée est dit l'espine à la fée, en souvenir de l'endroit où Viviane obtient de Merlin qu'il lui communique ses derniers secrets : « Tant qu'il lor avint un jor » qu'il s'aloient main à main déduisant par la forest de Brios- ))que; si trouvèrent un buisson d'aubes épines, ha.\it et bel, tout ))charchié de flors. Ils s'assistrent dessouz, etc. '.» Ces fleurs d'aubépine sont bien aussi pour quelque chose dans le nom de Rocheflour donné au château de la fée.
1 V. 979. L'auteur est surpris lui-même de la facilité avec laquelle l'esclave se rend d' Aigrement à Palerme. V.v. 234.
* Doon de Maience, v. 1474-1650. La lutte des deux animaux sauvages était devenue un pur lieu commun. Ici, pour que la forme antique fût observée, l'enfant devrait être enlevé par un lion ou un griffon bienfaisant, qui l'aurait sauvé des atteintes de quelque bête cruelle ; mais le trouvère a mieux aimé faire intervenir la fée Oriande. Cf. P. Rajna, Or, d, Ep. Fr,, p. 448-
3 P. Paris, R, d.L T. R., Il, p. 184.
Survient un neveu de là fée qui lui révèle que cet enfant est fils du duc d' Aigrement. Espiet, ainsi nommé parce qu'il fait souvent le métier d'espion, est un nain, haut de trois pieds, âgé de cent ans. 11 court
plus de randon
Que cheval espanois ne mulet arragon.
Ce personnage, tout en étant un afolet séné», un magicien à ses heures, prend part aux batailles avec autant de courage et de vigueur que le meilleur chevalier *.
La fée remonte sur son mulet Misajidour et revient à Rocheflour. Là,elle fait baptiser Tenfant et rappelle Maugis (mal gisant)
Pour chen qu'il Font trouvé u bois à la verdeur.
Donc Maugis est élevé par les fées, comme Lancelot auprès de Viviane. Baudri, frère d'Oriande, qui avait appris à Tolède l'art des enchantements, est chargé de Finstruction de Tenfant. Quand Maugis atteint Tâge d'homme, la fée l'adoube chevalier et en fait son ami.
Ainsi le trouvère a rempli deux de ses promesses : nous savons de qui est né Maugis et de qui il tient sa science d'enchanteur. Restait à faire connaître les origines de Bayard et de Froberge,
Rocheflour, le château de la fée, est situé, parait-il, en Sicile, non loin du Mont Gibel ou de l'Etna. En se promenant sur le bord de la mer avec son amie, Maugis aperçoit une île d'oii s'élève une grande fumée. « C'est Bocan, lui dit la fée, d'où nous vient le soufre. » Elle lui apprend alors l'existence du cheval faé, qui est né de l'accouplement d'un dragon et d'un serpent. 11 est gardé par un diable horrible, Raanas.
L'éloge qu'Oriande fait des qualités du cheval faé donne à Maugis ridée d'en devenir le maître. Malgré les objections de son amie, il tentera l'entreprise. 11 revêt un déguisement trèscompliqué, formé d'une peau d'ours et d'un cuir de bœuf, sur-
* Il réunit donc les talents de Galopin, de Picolet,de Maubrun d'Aigremolee. V. P. Rajna, Or, d. Ep,Fr,, p. 432-433 (ce Maubrun ne dériverait-il pas luimême de Maugis d'Aigremont?); — mais, de plus, il est beau comme Auberon. Nous le verrons à l'endroit où il se présente à Charlemagne.
monté de deux cornes et se terminant par une queue de renard. Il emporte son épée et un croc de fer. Ainsi équipé, il se rend en bateau à Bocan.
Ses cris font sortir le diable Raanas de son four. Le déguisement de Maugis lui semble très-beau, ses vanteries lui plaisent, et il laisse celui qu'il croit un confrère s'approcher et Tenchanter. Mais les choses se passent moins bien avec le grand serpent Dispeus. Maugis est descendu dans la caverne du monstre ; il en triomphe après une lutte longue et acharnée ; mais la nuit est venue, et il est forcé d'attendre le jour au milieu de toutes sortes d'animaux étranges, pendant que le feu du volcan et les hennissements de Bajard ébranlent l'île entière*.
Le jour venu, Maugis conjure le dragon et s'approche de Bayard ; mais celui-ci, effrayé par le singulier costume qu'il porte, se démène avec fureur. Maugis dépose son déguisement et apparaît avec son bliaut brodé d'or: Bayard se rassure et s'agenouille humblement devant le chevalier, dont il sera désormais le serviteur fidèle. Maugis prend le coursier par le frein d'or et le mène au grand jour*.
Bocan est Vulcano, une des principales îles Lipari, l'ancienne Hîera. L'on y exploite encore le soufre. Toutes ces îles sont volcaniques. Dans celle de Stromboli est le volcan du même nom, qui jette de la fumée et des flammes continuelles. Les indications géographiques du trouvère sont donc d'une exactitude suffisante ; mais d'où lui est venue la pensée de placer Rochefiour dans les vallées de l'Etna, et pourquoi la fée Oriande et le cheval Bayard se trouvent-ils dans un pays si éloigné des forêts de Brocéliande et d'Ardenne?
1 Maugis, au milieu de ces reptiles, rappelle Qauvain dans la Tour douloureuse de Karadoc. V. P.Paris, fl. d, L T. R., IV, p. 263, s,
* «La versione divulgatasi io Italia, che su pergiù, dev* essere quella del > Maugis francese, porta che Bajardo sia il cavallo d'Achille, incantato dalla » madré in una cavernaalla morte dell' eroe, Di là lo trarrebbe Malagigi par » farne dono al cugino. Quest* incauto nella caverna mi pare aver parentela » colle note tradizioni intorno ad Uggeri, Carlo, FredericoBarbarossa. Anche » Scheming, il cavallo di Wittich, proviene von dem berge, giusta un allu- » sione di un Rosengarten (Grimm, Heldens, p. 196); ma si tratta di tutr » altro. » P. Rigna, Or, d. Ep. Fr., p. 447, n. 1. M. Rajna renvoie à son étude sur Rinaldo da Montalbano, sur laquelle je reviendrai quand je traiterai de ce roman italien.
On sait que de bonne heure Artos, frère de la savante Morgain, fut regardé comme régnant sur le pajs de féerie, dont les limites se déplaçaient et reculaient au gré de Timagination des romanciers et du peuple :
Il a des lieux f aés es marches de Champagne, Et aussi en a il en la Roche grifaigne, Et si croi qu'il en a aussi en Alemaigne, Et ou bois Bersillant par desous la montaigne, Et non pour quant ausi en a il en Espaigne, Et tout cil leu faé sont Artu de Bretaigne*.
Donc, si une légende ancienne a transporté Artus en Sicile et lui a donné le mont Etna pour séjour, il n'y a rien d'étonnant à ce que les fées Yj aient suivi et que tout le merveilleux de la Bretagne s'étale sous le ciel de Messine et de Pa« lerme. Or une telle légende a existé, nous en avons plusieurs témoignages.
Au commencement du XIII» siècle, nous trouvons le récit suivant de Gervais de Tilbury. Un certain jour, le palefroi de Tévêque de Catane s'étant échappé, le garçon d'écurie le poursuivit dans les vallées du mont Etna, que les habitants nomment mont Gibel. Il arriva ainsi u aune vaste plaine remplie » de délices de toute espèce ; et là, dans un palais construit wavec un art merveilleux, il vit Arthur étendu sur un lit d'une «magnificence royale. Arthur, apercevant l'étranger et lui » ayant demandé le motif de sa venue, n*en fut pas plutôt in- » formé qu'il fit amener le palefroi perdu, et le fit rendre au » garçon pour que celui-ci le ramenât à l'évêque. Arthur rat conta alors qu'il se trouvait là depuis longtemps, malade de » blessures qui se rouvraient tous les ans, et qu'il avait reçues » dans une bataille contre son neveu Modred et contre Chil- ))déric, chef des Saxons*. » Gervais de Tilbury avait voyagé
* Hist, littéraire, XXII, p. 349, dans l'analyse de Brun de la Montagne,
* Cité d'après Fauriel, Dante et les Origines de la langue et de la littérature italiennes, I, p. 289-290. Fauriel est, que je sache, le premier qui ait remarqué cette légende ainsi que d'autres relatives aux traditions d'origine chevaleresque qui ont été conservées en Italie. Elle est tirée des Otia imperialia, sec. decisio, Leibniz, Scriptores rerum brunsvicensium, 1,921. M. G. Paris Ta rappelée dans son article la Sicile dans la littét^ature française.
en Italie et connaissait particulièrement la Sicile, où vers 1190 il avait été au service du roi Guillaume*.
Cent ans plus tard, Césaire de Heisterbach donne une variante de ce conte. Lors de la conquête de la Sicile par Tempereur Henri (1294), le palefroi d'un doyen de Téglise de Palerme (in ecclesia Palernensi, Pû/erne, d'après Tusage français du moyen âge) se perdit dans le mont Etna. Le serviteur qui est allé à sa recherche rencontre un vieillard qui lui apprend que le cheval est dans le mont Gyber, où Artus (Arcturus) le retient. Il lui enjoint de faire savoir à son maître qu'il ait à se rendre dans quatorze jours àla cour solennelle du roi (curiam soUennem, court plenière). Le doyen, ayant dédaigné d'obéir à cette invitation, tomba malade au jour fixé et mourut*.
Quand les auteurs latins du moyen âge faisaient des emprunts aux légendes poétiques de leur temps, ils les gâtaient le plus souvent par la lourdeur de leur style, le caractère monacal de leur imagination, enfin par pur pédantisme. C'est le cas, entre autres, du Pseudo-Turpin et de l'auteur latin du voyage de Charlemagne en Orient. Il est donc probable que nous n'avons ici que la reproduction infidèle et décolorée d'une narration d'un trouvère normand. On l'a dit avec raison, les Normands, quand ils arrivèrent en Sicile, furent tellement surpris de la beauté du pays, qu'ils s'imaginèrent y retrouver l'île délicieuse d'Avalon, où, suivant Geofroy de Monmouth, Morgain avait transporté Artus blessé ^. Mais c'est précisément l'absence de Morgain et de ses compagnes dans ces deux contes qui avertit qu'il y a eu une suppression voulue. La présence d' Artus dans TEtna n'a de sens que si les fées ont transporté sur les sommets de la haute montagne le
Romania, V, p. 110. Cf. Pitre, le Tradizioni cavalleresche popolari in Sicilia, Bomania, XII, p. 391.— M. Graf, dans le Giornale storico délia leU teratura italiana, V, p . 80-130, a publié récemment, sous le titre d'Appunti per la storia del ciclo brettone in Italia, un remarquable article où, entre autres choses, la légende d' Artus en Sicile est traitée d'une façon complète. Ce travail m'a été très-utile.
1 M. Graf, /. /., p. 87.
2 Caesarius von Heisterbach, Dialogus miraculorum, éd. Strange, 1851, Distinctio XII, c. 12.
3 M. Graf, /. l.,p.%.
séjour où elles recueillirent le roi vaincu et mourant. Ce que la tradition latine avait omis, la tradition populaire Ta conservé, et le nom de la fée Morgane désigne encore une sorte particulière de mirage qui se produit souvent dans le détroit de Messine.
Ce n'est donc point l'auteur du Maugis â^Aigremont qui a eu le premier la pensée de transporter en Sicile le royaume de féerie. Il suit une légende antérieure. Il accepte sans hésitation aucune et comme chose déjà connue qu'Oriande et ses compagnes ont leur demeure habituelle dans ce pays, au mont GibeL Les fées qui avaient élevé Lancelot étaient mieux désignées encore pour instruire un futur magicien ; et où pouvaiton plus naturellement trouver le cheval faé, l'étrange Bajard, qu'aux portes de l'enfer, dans un volcan gardé par un démon et des monstres affreux? S'il a préféré Bocan au mont Gibel, c'est sans doute pour dissimuler son emprunt et faire parade de ses connaissances géographiques. En réalité, Maugis fait la conquête d'un des destriers d'Artus. Au fond des récits latins que nous avons cités, on reconnaît la croyance à l'existence dans la montagne de palefrois appartenant au roi et à sa cour*.
Nous avons jusqu'ici constaté deux données empruntées par notre trouvère au cycle d'Artus : les Enfances de son héros, le lieu où celui-ci est élevé par les fées. Mais l'auteur du Maugis d'Aigremont n'est pas le seul qui ait ainsi associé les Enfances de Lancelot et la légende sur le mont Gibel. Il y a dans notre littérature épique un poëme qui commence de la
* Celte idée paraîtra toute naturelle, si Ton rapproche des légendes rapportées par Gervais et Césaire un autre passage de Gervais cité par M. Graf et qui fait suite immédiatement à celui que Fauriel avait remarqué, c Sed et in » sylvis Britannise majoris aut minoris consirailia contigisse referuntur, nar- » rantibus nemorum custodibus, quos forestarios, quasi indaginum ac viva- » riorum ferinorum aut regiorum nemorum, vulgus nominal, se allemis die- » bus circa horam meridianam et in primo noctîura conticinio sub plenilunio » luna lucente, sœpissime videre militum copiam venantium et canum et cor- » nuum 8trepitum« qui sciscitantibus, se de societate et familia Arturi esse » dicunt. » — M. Graf (/. /.) rappelle que l'on nourrissait des chevaux sur les pentes de l'Etna. Ne pourrait-on pas supposer qu'à des imaginations remplies des légendes bretonnes, il a suffi d'un cheval égaré et hennissant la nuit dans les vallées pour que l'on ait cru entendre passer sur la montagne le cortège d'Artus?
même manière et se rattache aux mêmes origines : c'est Floriant et /Yorè^e. Ce poëme, composé peut-être au XIIP siècle, plus probablement au XlVe siècle, n'est pas une œuvre originale, car tout ou presque tout j semble emprunté aux précédents romanciers et aux dernières chansons de geste ; mais il est bien écrit, d'une lecture agréable, et, comme on l'a remarqué*, il donne les antécédents des légendes qui placent Artus en Sicile. Le mont Gibel j devient une sorte de royaume enchanté, séjour ordinaire de Morgain et de ses compagnes.
Le récit commence avant la naissance du héros. Eljadus, roi de Sicile, est tué par le traître Maragot. Celui-ci veut épouser la reine ; mais elle parvient à s'enfuir avec un vassal fidèle qui la conduit chez lui à Monréal. Pendant le voyage, la reine est prise des douleurs de Tenfantement et se délivre, dans un bois, d'un fils que ses quatre chambrières recueillent. Mais trois fées de la mer viennent à passer, en retournant «du déduit» à leur retraite habituelle. La première était Morgain. Elles enlèvent l'enfant et le portent au château de Mongibel, où il est baptisé sous le nom de Floriant, nom que Ton trouve déjà dans la geste de Gui de Bourgogne, dans Gui de Nanteuil, dans Ogier le Danois.
Morgain mit Floriant sous la direction d'un maître qui lui enseigna aies set ars », les jeux de tables et d'échecs, la chasse aux chiens et aux oiseaux :
Toute rien qu'apent à franc homme Li a apris ; ce est la somme.
Quand il eut quinze ans, Floriant voulut, à l'exemple de Lancelot, savoir qui lui avait donné naissance. La fée se contente de lui apprendre qu'il est fils de roi et de reine, puis elle l'adoube chevalier. Floriant part sur une nef d'ébène, qui le conduira suivant son gré. Alors commence pour le jeune prince une longue série d'aventures. Il est accueilli par le roi Artus, et avec l'aide des Bretons défait le traître Maragot et son allié
* Floriant et Florète a été publié en 1873 par Fr. Michel, à Edimbourg, pour le Roxburgh Club. L'édition n'a pas été mise dans le commerce, et, comme M. Graf, je ne puis parler de ce roman que d'après l'analyse, d'ailleurs suffisamment complète, qui en est donnée dans Y Histoire littéraire, XXVlII,p. 139-179.
Philemenis, empereur de Constantinople. Il obtient Tamourde Florète, fille de Tempereur, dans des conditions qui rappellenttel passage de ilfow^îs; un verger, un ami qui veille, etc..., c'est un lieu commun de ce genre de poésie. Florète se laisse enlever et Tempereur consent au mariage. Floriant, devenu empereur de Constantinople, touchait à la fin de ses jours ; mais la bienfaisante Morgain l'attire de nouveau dans le séjour enchanté et y fait aussi venir Florète, sa femme. Artus y viendra à son tour, à ce que dit Morgain elle-même :
Li rois Artus au defenir, Mes frères, i ert amenez Quant il sera à mort menez.
L'auteur du Maugis d'Aigremont a-t-il connu Floriant et Florète? Au point de vue de l'histoire de l'épopée, la question a peu d'importance. Ce qui fait l'intérêt du Maugis, c'est l'introduction, dans la légende des Fils Aymon, d'éléments empruntés au cycle d'Artus, quels que soient les romans dont le trouvère s'est inspiré. Malgré ces emprunts, le Maugis reste une chanson de geste, tandis que Floriant et Florète est d'un bout à l'autre un roman d'aventures. Il est vrai que celui des deux auteurs qui a eu le premier l'idée de combiner les données que lui offraient l'enfance de Lancelot et la légende d'Artus au mont Gibel, a le mérite de l'originalité et a pu servir de modèle à l'autre; mais il n'est pas aisé de reconnaître auquel appartient la priorité de l'invention. L'auteur du Maugis, du Vivien de Monbranc, probablement aussi du Renaud de Montauban remanié, qui a été conservé dans le manuscrit de Montpellier, a donné d'autres preuves d'initiative et de conception personnelle, et on le verra dans la suite de ces études. Il le montre ici même par le soin qu'il prend de ne rien dire qui rappelle le souvenir de la Table Ronde. Le nom d'Artus n'est pas prononcé; Morgain change de nom et devient Oriande. Morgain était la sœur d'Artus; Oriande a un neveu, Espiet, nain et espion à la fois. Rocheflour est situé sur le mont Gibel ; mais il n'est pas parlé autrement de la célèbre montagne, et c'est àBocan que Maugis trouvera Bayard. Oriande est àpeine une fée. C'est le vieux maître Baudri qui apprend la magie à Maugis. Elle est reine et vit dans un château-fort. Elle a des
ennemis qui lui font la guerre et sa science magique ne lui est d'aucun secours. Quand Maugis la quitte, elle pleure parce qu'elle craint de ne plus revoir son ami; mais elle ne sait rien des aventures qu'il doit rencontrer et ne lui donne aucun conseil.
L'auteur suit un chemin à lui et transforme les données qu'il emprunte de façon à ce qu'elles deviennent siennes. Il s'applique évidemment à en dissimuler l'origine ; mais il veut surtout éviter l'invraisemblance qu'aurait présentée la persistance d'éléments hétérogènes restés reconnaissables dans l'ensemble qu'il a créé en complétant et remaniant Thistoire des Fils Aymon. Quelques traits indiquent une imitation directe du Lancelot du Lac: la naissance des deux enfants, l'anneau magique, peut-être 1' «épine à la fée» et le nom deRocheflour. On est frappé de certaines différences: dsinsFlorianteiFlorète, Morgain est une protectrice ; d3.ns Maugis, Oriande s'éprend du fils deBeuves et devient son amante, trait assez conforme aux traditions anciennes sur la sœur d'Artus. Floriant reçoit d'elle ses armes et son cheval, et n'a pas aies conquérir; elle ne lui révèle que fort tard le nom de ses parents. Il est donc très-possible que nous ayons ici un exemple de deux imitations parallèles et indépendantes. D'ailleurs ces deux romans sont d'importance très-inégale : l'un ne fut qu'un récit d'aventures do plus ; l'autre, rattaché avec un plein succès à la légende si populaire des Fils Aymon, devait avoir une part dans l'influence que cette légende a exercée sur les transformations ultérieures de la poésie narrative.
Maugis revient à Rocheflour fort à propos pour repousser une attaque d'Atenor, amiral ou roi d'Esclavonie ; en compagnie d'Espiet et de Baudri, il fait des prodiges de valeur. Atenor est armé de Froberge, l'épée célèbre qui paissera aux mains de Renaud. Maugis et le païen engagent un duel, où tous deux déploient autant de vaillance que de vigueur. D'un coup heureux, Maugis tranche le bras qui portait Froberge, et, malgré les prières d'Atenor qui le supplie de lui rendre la précieuse épée, il l'achèverait, si le blessé, en voulant monter sur Bayard et s'enfuir, n'était renversé et étranglé par le terrible coursier. D'ailleurs le même Bayard, pendant que son maître était aux prises avec Atenor, a déjà poursuivi, attaqué.
étranglé le cheval du païen. Il se comporte déjà en créature intelligente et prélude aux combats qu'il soutiendra pour le compte de Renaud.
Dans les Fils Aymon, pendant le duel de Begesde Toulouse et de Renaud, Bayard engage de son côté la lutte avec le cheval du Sarrasin, si bien que, lors de la rentrée triomphale des vainqueurs, les Bordelais se disaient l'un à l'autre :
« Aine mais n'avint tel cose à fil d'emperéor ; » Baiars prist le cheval et Renaus le segnor *. »
Pendant le combat d'Ogier et de Renaud, quand les deux chevaliers ont perdu les arçons et continuent la lutte à pied, les deux chevaux Broiefort et Bayard imitent leurs maîtres et se jettent Tun sur l'autre avec fureur. Ogier, craignant pour Broiefort, tire Courtaine et veut frapper Bayard, mais Renaud ne lui en laisse pas le temps*. De même dans le duel de Roland et de Renaud, lorsque Roland a été porté à terre par la faute de son destrier, Bayard d'une forte ruade blesse Veillantin à la tête, le force à briser ses rênes et à s'enfuir. Roland veut trancher la tête à Bayard :
Quant Renaus l'a veû, no le tint mie à befe
Et a dit à Roland: « Que est ce que vous festes?
» Ja est çou vilonie à home de vo geste.
» Que demandes Baiart? Ja est çou une beste,
» Se vos voles bataille, vers moi le venes querre.
» Vous en aures asses, par les iols de ma teste.
» Laisies moi mon destrier, il n'a meillor en terre ;
» Et si est mes chevaux, bien est droit qu'il me serve ^. »
L'origine donnée ici à Froberge n'a rien de fort intéressant, rien qui explique sa puissance merveilleuse. L'érudition et l'imagination du trouvère ont été à court également. L'auteur de Fierabras était mieux renseigné; il savait que Froberge, comme Hauteclaire et Joyeuse, était l'œuvre de Ga-
* Éd. Michelant, p. 105.
land, le célèbre forgeron*. Dans Garin le Lûkerain, son frère Bègue de Belin possède une épée de ce nom. Mais ce n'est point à ces romans que pensait notre trouvère. Il songeait à imiter Tendroit de Mainet où Charles enlève Durendal à Braimant, et celui des Enfances Ogier où le bon chevalier reçoit Courtaine des mains du loyal Karaheu et conquiert Broiefort sur Brunamont :
Làconquist il Broiefort l'aduré,
Coiirtain s'espée qui tant fist à loer.
N'a homme en France qui Pen ost encontrer,
Pour que d'Ogier le couvenist garer.
Par Broiefort fu Ogier alosé
Et par les cous de Courtain redouté * .
Les épées et les destriers des héros de nos chansons de
1 Fierabras, v . 654-655 :
Et Galans fist Froberge à Tacier atempré, Hauteclere et Joiouse où moult ot digneté.
M. Rajna fait, à propos du noms de FJoberge, Froberge, Flamberge, Jes remarques suivantes: « la Floberge la seconda parte del composto sarà forse » bercht, lurainoso; nella prima vedrei dubitativamente ii solito nostro hlodo, » Da confrontare Hauteclere^ che potrebb' essere traduzione e forse preci- » samente del nostro vocabolo. Froôer^e dev' essere un' alterazione fonetica; » in Flamberge suppongo un ravvicinamento intenzionale a flamme. Tutt* » altre ipotesi nel Diez. Et. TF.» — Origini dell* Ep. Fr.,p, 444, n. 2. A la page suivante, note 1, M. Rajna énumère les épées qui auraient été forgées par Galand, le Wéland ou Wieland des légendes germaniques.
Dans Doon de Maience, quand Charles et Doon s'arment pour se combattre, nous apprenons que, sans doute, Durendal que porte Charlemagne est l'œuvre de Galan, et qu'elle fut conquise sur Tamiral Braimant; mais que Merveilleuse, Tépée de Doon, a été aussi forgée dans l'atelier de Galan « le fîx à la fée »» par un de ses apprentis. Quand elle fut achevée et trempée, la mère de Galan, après l'avoir rendue faée par ses oraisons et ses conjurations, la laissa sur un andier de fer, le tranchant tourné en dessous. Le lendemain, l'épée avait coupé en deux le landier sur lequel elle reposait. De là elle tint le nom de Merveilleuse. Doon de Maience, vv. 6902-6927. Cf. P. Michel et Depping, Véland le forgeron; Ed. du Méril, Histoire de la poésie Scandinave, p. 361, s.
2 Chevalerie Ogier de Danemarcke, v. 3089, suiv. Je cite ce passage-ci d'après le ms. H. 247 de Montpellier. Le quatrième vers manque dans la version imprimée.
geste attendent encore leur historien*. On me pardonnera, quand je rencontre les noms deCourtaine, de Bayard, de Froberge,de m'arrêterun instant. Nous ne sortons pas de lageste de Doon de Mayence et nous ne nous écartons guère du Maugis, qui, en tant que chanson de geste, dérive à'Ogier de Danemarche et de Renaud de Montauban.
D'après Tauteur de Fieraàras^, Courtaine serait l'œuvre de Munificans, frère de Galand :
Et Munificans fist Durendal au pui[n]g cler, Musaguine et Courtain, ki sont de grant bonté, Dont Ogiers li Danois en a maint caup donné.
Dans Renaud de Montauban ', Ogier explique ainsi le nom de son épée:
« Ens el perron à Ais tefis jo essaier.
» Rolans i feri primes et li cuens Oliviers,
» Et je feri après, s'en trençai demi-pié.
» Iluec vos brisai jo, le cuer en ai irié.
» Par votre grant bonté vos fis je apointer,
» Por çou aves non corte, nel vos quier à nier. »
Mais, dans les Enfances Ogier, la légende de Courtaine est fort différente. C'est l'épée que ceint Karaheu avant de rejoindre Ogier dans l'île du Tibre :
Puis çaintl'espée Brumadant* le sauvage, Cil qui le fist ot à non Escurable, Il n'en fit plus que celi e un autre, Plus de vingt fois le fondi e ramasse ; Et en argent Tesmera trente quatre.
Quand il ot fait, si fu mult avenable, Puis Tempira par mervillous outrage ; 11 Tensaia sur un pérom de marbre, Qu'il le fendi de l'un cief dusqu'en Pautre.
Au resachierem brisa plaine palme;
1 V. P. Rajoa, Or. d. E, F., p. 443-449. Cf. Gautier, Roland, il* éd., p. 384-386, 395-396,
* Le ms. de Montpellier, d'ailleurs très-iacoraplet en cet endroit, donne Brunadon, et plus bas doulable, que j'ai imprimé au lieu de boutable.
Lors ot tel duel, por un poi que n'esrage.
Lors le regrete corne frère fet l'autre :
« Tant mar i fustes, bone épée [doutable]!
» Qui vos ara, ben doit avoir barnage » Et en son cuer proueche e vasselage. »
Lors le rameure, gentement la rafaite ; Corte avoit non et tôt por cel afaire*.
Plus loin, Karaheu revêt Ogier d^ ses propres armes et lui donne Courtaine, qu'Ogier conservera désormais:
« Ogier, dist-il, je vos donrai m'espée, » Cortain la bone, qui tant est redotée 2. »
Dans la version du Renaud de Moniauban, publiée par M. Michelant, il n'est rien dit de l'origine de Bayard. Quand les fils d'Aymes sont adoubés chevaliers, on amène à Renaud un cheval
qui tos estoit faés ;
Baiars avoit à non, issi fu apelés.
La sele li fu mise et li poitraus fermés.
Onques ne fu tel beste à bors ne à cités .
Évidemment l'auteur de ce roman n'en savait pas plus long sur Torigine de Bayard que sur celle de Maugis. Quant à Fro • berge, nous voyons que, dans la cérémonie de l'adoubement, Ogier ceint une épée à Renaud; mais le nom deFroberge n'arrive que bien tard, lorsque les quatre frères se rendent à Vaucouleurs, à la p. 173 de la version imprimée, qui remplit 457 pages. On a vu plus haut que, d'après le texte de Montpellier, Renaud a emporté Froberge dans son pèlerinage. Dans le long récit que nous avons cité au commencement de cette étude, il est dit qu'il la tenait de Charlemagne ''. C'était une solution simple; on peut .supposer que l'auteur se rappelait ces paroles d'Ogier à Renaud :
« Karles nostre emperere est mult preus et cortois. » Ja vos dona il armes voiant tos les François *. »
Mais il n'y a dans ces vers qu'une allusion à l'adoubement des fils Aymon par Tempereur.
» Chevalerie Ogier, v. 1647, s. — « V. 2700, s. 3 y. 406. — * P. 117.
L'auteur de Gui de Nanteuil a cru rehausser rintérêt du duel de Gui et d'Hervieu de Lion en j mêlant quelques noms empruntés aux légendes anciennes. L'épée qu'Ayglentine ceint à Gui est «une dez .m. que Galanfistseur mer*. «Celle d'Heryieu n'est pas moins remarquable:
Ele fu Vivien, si l'ot merveillez chiere ;
Une nuit saint Jehan liembla .i. lechierre^.
Malgré cette illustre origine, elle se brise dans le bouclier de Gui. — Si Tépée de Vivien était destinée à si mal finir, que dire du destrier de Renaud? C'est encore à Hervieu, c'est-àdire à l'un des traîtres de la gent Ganelon, que le trouvère a eu l'étrange idée de le donner:
Baiart li amenèrent, onques n*i ot croupière ; 11 ot sele d'y voire à merveillez legiere*.
Et dans le combat, quand l'épée d'Hervieu vient de se briser entre ses mains, Gui de Nanteuil, sans plus hésiter,
Au bon cheval Baiart a la teste tolue.
Le trouvère voyait peut-être une leçon de morale dans le fait que l'épée et le coursier perdaient toutes leurs vertus une fois remis à des mains déloyales ; mais c'est là un point de vue très-moderne. Mieux valait laisser courir Bayard dans la forêt d'Ardenne et ne pas toucher à l'épée de Vivien.
Pour en revenir à Maugis, je dirai que son duel avec Atenor reproduit souvent les péripéties du combat de Brunamont et d'Ogier. Le second récit a été inspiré parle premier.
Maugis possède Bayard et Froberge ; il sait l'art des enchantements ; il n'a plus qu'à revenir auprès des siens. Il oblige Oriande à lui avouer de qui il est fils, quelle est sa famille. Dès lors, il est destiné à quitter Rocheflour.
Ici commençait pour le trouvère un second sujet: Maugis à la recherche, en quête de sa famille, employant toutes les ressources de sa science et de son courage pour vaincre les ob-
stades qu'il rencontrera sur son chemin. L'auteur n'était lié par aucun récit antérieur. Il créait lui-même la matière de son roman ; il avait libre carrière et pouvait faire preuve d'originalité. Dans le long extrait que nous avons donné, on a pu reconnaître une certaine science de là composition, l'art de conter sans trop de longueurs ; çà et là, de la vivacité, de l'esprit, une naïveté agréable. Ces qualités suffisaient-elles dans une œuvre destinée, non pas à rivaliser avec l'épopée grave et grandiose de l'âge précédent, mais à combiner d'une façon heureuse des éléments disparates, provenant les uns des chansons de geste, les autres des romans d'aventure et de galanterie ?
Je crains que la narration que je vais analyser ne satisfasse qu'à demi notre attente. Ce n'est pas en France que la fusion des deux genres s'achèvera en une épopée tour à tour noble, spirituelle et gracieuse. Nous sommes loin encore d'Arioste, Cependant c'est dans ces obscures origines qu'il faut chercher les racines du grand arbre qui, à la Renaissance, porta de si belles fleurs.