MAUGIS D'AIGREMONT
Analyse de la suite du texte
[Fol. 158 r«a]. Oriande sait qu*elle va perdre son ami; elle en ressent une vive douleur. Arrive un messager de Touleite la grant. Les sages Goulias, Aufaré et Landri, demandent que Baudri se rende auprès d'eux dans les quinze jours. Ils ont trouvé dans un souterrain un livre que le sage Ypocras y avait caché. Baudri demande à sa sœur qu'elle lui prête Maugis. Elle y consent, mais sans espoir de revoir son ami.
Maugis s'arme et monte sur Bayard. Oriande charge Espiet de raccompagner.
Mez il li venist miex que il fu demeurez, Que Baiart l'estrangla, ch' est fine veritez*.
Les vieux maîtres les accueillent avec honneur ; ils instruisent Maugis, qui fait de rapides progrès et reçoit la qualification de Mestre MsiUgis.
Maugis est donc allé tout simplement prendre ses grades à l'Ecole de Tolède. Aux yeux du trouvère, les écoles arabes où l'on étudiait les sciences et la médecine sont purement des écoles de magie, etHippocrate se trouve être le patron de cet art. L'événement qui appelle Maugis à Tolède est la découverte d'un livre du célèbre médecin. Nous quittons le domaine
* A la fin du poème, Bayard lue Espiet d'une ruade ; il ne l'étrangle pas.
de la sorcellerie populaire et de la féerie du cycle d'Artus: la magie veut avoir les apparences de la science. La confusion d'ailleurs remontait loin; on sait les légendes sur Alexandre, Hippocrate, Virgile. D'après le Pseudo-Turpin, la magie ou nécromancie [mgromance, ingromance) est un art qu'il est permis d'étudier; mais qui ne doit pas être pratiqué, parce qu'il ne saurait se passer du concours des démons. Les préceptes en sont formulés dans un livre exécrable (libèr sacratus, immo execratus). Pour ces raisons, bien qu'il puisse être considéré comme le huitième des arts libéraux, il ne fut pas représenté sur les murs du palais de Charlemagne *.
Galafre régnait sur Tolède et sur l'Espagne ; il avait deux fils: Marsire ou Marsile, l'aîné, Baligan, li mainsnés^. Maugis s'éprend de la femme de Marsile, qui était belle, et lui témoigne en secret son amour. Au mois de mai, Galafre tient sa cour. Il rappelle à ses barons qu'il est vieux et frêle : il a cent ans passés. — [158 r° à] Il est très-inquiet àla suite d'un songe étrange :
1 Anuit songei .i. songe dont moult sui effreés, Quer il m'estoit avis, ains qu'il fust ajournés, Là dehors en chele isle tout contreval les prés,
1 V. mon édition de Turpin au ch. xxxi : « De septem artibus quas Karolus depingi fecit in palatio suo », p. 60; — à propos des magiciens de Tolède, Morgante, c. xxv, ott. 43:
sen do in Toiletta
Dove ogûi negromante si raccozza.
Dans le même chant (ott. 81), Marsile a recours aux sages de Tolède pour qu'ils interprètent les prodiges qui ont suivi son accord avec Ganelon.
* Le trouvère connaissait la légende du séjour de Charlemagne en Espapagne. Au fol. 167 vo 6, il est parlé d'un haubert que l'empereur avait jadis conquis sur Braimant. Maugis à la cour de Galafre, défenseur de Marsile, qui en fait son sénéchal, ressemble fort à Mainet; mais ses amours sont moins excusables. V. pour cette légende ancienne mentionnée par le Pseudo-Turpin, et dont on a la forme la plus agréable dans les Realiy M. G.Paris, Hist. poét. deCh,y ch. III, p. 227, s. L'auteur delà Chronique, si longtemps attribuée à Turpin, a eu sans doute le premier la pensée de faire de Balugant, l'émir de Babylone, un frère de Marsile.— De longs fragments du Mainet primitif, environ 800 vers, ont été retrouvés en 1874 par le regretté Boucherie et publiés par M. G. Paris dans la Romania, juillet-octobre 1875. Cf. Gautier, Ep. Nat., 2« éd., Iir, p. 37-40.
Tout iert mon cors d'argent, et mon chief sourorez Et mi dui pié de pion: ainsi iere formés.
5 Puis nous venoit d'oisiaus et de bestez plentés Que onques n'en vit tant homme de mère nés.
.1. lion y avoit qu'estoit descaennez, Le chief m'ostoit du bu par fine poostés.
Apres chele avison fu en une autre entrés
10 Que il m'estoit avis que Maugis le sénés
Les oisiaus et les bestez cachoit de ches régnés, Et de prendre Maugis sunt moult forment penés. Par lui estoit Marsile mes fix roi couronnés, Et Baligan en [Perse] iert sus .i. pin montés*.
15 Tuiti furent li arbre du pais aclinés.
Maugis explique le songe. L'empereur de Perse doit venir attaquer Galafre et le tuera. Maugis secourra les fils de Galafre. Marsile restera roi d'Espagne et Baligant sera élu roi de Perse. A peine Maugis a-t-il parlé que le songe se réalise. L'amiral de Perse campe déjà sous les murs de la ville. Galafre, au premier choc des armées, est tué par l'amiral. — [158 V" a] Le géant Escorfaut, armé d'une épée, de cinq épieux, de cinq dards, de trois couteaux, d'un croc, d'une besaiguë et d'une masse, promet à l'amiral de prendre Tolède. 11 commence par enfoncer à coups de masse la porte de la ville ; mais les assiégés ont le temps de laisser tomber la porte coulante de cuivre sarrazinour. Marsile et Baligant tentent une sortie ; le premier est fait prisonnier par Escorfaut. Sa femme se désole; Maugis la réconforte. — [158 v*» b] Il s'arme et va à la rencontre du géant. Après bien des coups donnés et reçus de part et d'autre, ils échangent quelques paroles. Maugis apprend à Escorfaut qu'il est fils du duc Beuves. Comme il se fait tard, le géant propose d'interrompre le combat ^. — [159 r^ a] Tous deux vont passer la nuit au cainp de l'ami-
* Ms. « en presse. »
2 Cf. le combat d'Ogier et de Braihier. Les deux géaats se portent le doigt aux dents comme garantie de leur fidélité à leur parole. Dans Ogier: Pour le miex crerre feri son doit au dent ; Ici:
Son doit fiert à sa dent pour Maugis miex fier.
ral. Celui-ci s'engage, si Maugis est vainqueur, à livrer son royaume et sa tête. Les barons de Perse, après avoir vainement essayer de détourner leur seigneur de cette pensée, consentent à le pleiger envers Maugis. Escorfaut héberge Maugis et renvoie Marsile à Tolède.
Le jaiant moult se paine de Maugis aeisier, Mes onques n'acointa plus félon losengier.
Le lendemain matin, le combat est repris. Si Maugis voulait adorer Mahomet, Escorfaut lui donnerait en mariage sa fille.
Escorfaude au vis cler
Qui est assez plus noire qu'errement destrempé *.
Maugis refuse et finit par le tuer. Les barons de Perse tiennent leur parole, livrent l'amiral, et Marsile lui tranche la tête. — [159 vo a] Aquilant de Maiogre, parent de l'amiral, part pour Valdormant son domaine ; mais les barons de Perse prennent Baligant pour amiral et seigneur. C'est lui qui secourra Marsile contre Charlemagne. Marsile est roi de Tolède; il prend Maugis pour sénéchal, puis commence la guerre contre Aquilant. On assiège la cité de Valdormant. La reine Ysane apprend que Maugis est chrétien et dès lors s'intéresse à lui; son fils Brandoine et Aquilant font une sortie. — [159 V* V] Maugis tue Aquilant ; deuil d'Ysane :
Mes vous l'avez souvent en .i. proverbe oï Que jenne famé a tost oublié viel mari.
Le siège se continue. Ysane envoie par Espietdes messages d'amour à Maugis. Celui-ci pénétre la nuit dans la ville par une
» Cf. Huon de Bordeaux, v. 6520, s. Le géant Agrapartfail la même offre à Huon :
« Si te donrai .i. moult rice présent:
» Ma suer germaine, noire est com arement;
» Craindre est de moi, si a .r. piet de dent.»
L'expression si fréquente dans les chansons: noir comme arrement, ou. errement destrempé, noir comme l'encre, s'est conservée dans le francoitalien: negro cum agrament stemprà. Bovo d'Antona, v. 1160, éd. de M. Rajna, à la fin des Reali dfFrancia,
fausse posteme et a un entretien avec elle dans un yerger pendant qu'Espiet fait le guet. — [160 r° a] Ysane reconnaîtMaugis à l'anneau qu'il porte à l'oreille; elle lui apprend qu'elle est sa tante. Il sort de la ville avec Espiet et rencontre le roi Brandoine : combat des deux cousins germains, — [160, r° b] Embarras de Maugis, qui sait avec qui il se bat. — [160, v* a] Maugis renverse Brandoine, lui révèle leur parenté, et le menace de le tuer s'il ne se convertit pas. Brandoine renie Mahomet, et tous deux rentrent dans la ville, où Ysane pleure à la vue de leurs blessures. — [160 v** b] Après le baptême de Brandoine la paix est conclue, et Maugis revient à Tolède avec Marsile, qui a pleine confiance en lui et lui remet son pouvoir et ses trésors. Maugis n'en continue pas moins ses amours avec la femme de Marsile ; et une nuit, un Sarrasin les aperçoit tous deux dans la chambre de la reine. — [161 r** à] Marsile est averti ; il accourt, frappe à la porte et la fait enfoncer.
Mais Maugis s'est transformé en un cerf dont les andouil- 1ers sont garnis de pierres étincelantes. Le roi n'en menace pas moins la reine. Celle-ci consent à être brûlée vive si elle a eu avec Maugis d'autres rapports qu'avec la bête que l'on voit*.— [161 r® b] Maugis raconte sa mésaventure à ses maî-
1 Paaiio Paris {Histoire littéraire, XXII, article sur Maugis cTAigremont) a présenté une analyse très-développée des amours de Maugis avec la femme de Marsile, dont le trouvère oublie de donner le nom (Bramimunde}, et avec Ysane. Il remarque que la surprise des amants et la proposition que fait la reine de subir l'épreuve du feu sont des emprunts au Lancelot du Lac, En comparant les citations contenues dans cet article et le texte de Montpellier, je constate dans ce dernier une lacune au fol. 161 r* 6. — On voit dans mon résumé que, lorsque Maugis et Espiet quittent l'Espagne, ils perdent les provisions que les vieux maîtres leur avaient données, puis se réfugient dans un bois. Mon texte continue ainsi :
Aicheste parole la nuit si les sousprent;
Or personne n'a parlé. L'analyse de l'Histoire littéraire permet de remplir cette lacune. Chemin faisant, Maugis et Espiet ont faim. Maugis demande conseil au nain, qui trouve un expédient:
« Sire, dist Espiet, vos parlés malement, » Désespérer est pire que venins de serpent.
» Meillor larron de vous n'a dus qu'en Orient, » Je méismes en sai quanque mestier appeot;
très Baudri, Bourias, Ferrant de Rise. Ils lui donnent un bouclier d*or et deux mulets chargés de provisions. En compagnie d'Espiet, il quitte Tolède. Cependant Escorfaut de Monglai a trouvé dans la chambre de la reine les gants de Maugis et les a remis au roi. On poursuit Maugis ; maisEspiet et lui se réfugient dans un bois, après avoir abandonné leurs deux sommiers. De là, iVa vont offrir leurs services à l'amustant de Mêlent.— [161 V® a] L'amustant est en guerre avec Vivien de Monbranc. Dans la mêlée, les deux frères sont aux prises un moment ; puis se séparent, et Maugis tue le roi ou amachour Sorgalan. — [161 v^b] Vivien emporte le corps de Sorgalan à Monbranc, lui fait de belles funérailles et devient Tépoux d'Esclarmonde. Il envahit les terres de Beuves d'Aigrement.
Maugis se décide à aller à la recherche de son père et de sa mère. — [162 r*» a] Maugis fait ses adieux à Tamustant de Mêlent, qui le comble de présents:
Donner li fist d'avoir carchié .i. arragon; AEspiez donna .i. bon destrier gascon, Et o sommier mener li donna .i. garchon Qui ot non Fousifie * et est de sa maison.
Un paumier qu'ils rencontrent leur apprend qu'Hernaut
» Si emblerons assés etdonrons largement.
» Tolons denier as riches, donons à povre gent.
» Jà n'en pèsera Dieu, lejpere omnipotent. »
Dist Maugis : « Tu paroles bel et courtoisement. » V Histoire littéraire ajoute : « Il faut convenir que les règles de l'honneur et de la courtoisie ont fait quelque progrès depuis Maugis et le trouvère qui l'avait choisi pour son héros. »
M. Rajoa, au sujet de la sympathie dont est entouré le larron Maugis, rappelle que l'auteur du Renaud, « un peu socialiste », a le soin de nous avertir que Maugis n'enleva jamais rien aux pauvres :
Mes onques à vilain n'embla un oef pelé.. .
Mes aine n'embla vilain vaillant un esperon.
(Ong. d. Ep. Fr., p. 435.)
' Dans Simon de Fouille, Falsifie est un messager que l'amiral Jonas envoie aux chrétiens avec le dessein de les faire tomber dans un piège. Fr. Michel, préface de Charlemagne, p. xcvr, Gautier, Ep. nation., 2^ éd., III, p. 349, note.
de Moncler et Othes d'Espolice sont assiégés dans Monder par Tempereur Charles depuis un an. Maugis envoie Espiet à Maiogre, pour demander des renforts à Ysane et à Brandoine.
La ruse que Maugis emploie pour entrer dans Moncler mérite d'être rapportée :
Maugis et Fousifie vont vers Tost de Paris.
Moult par est le bon lerre esmaiez et pensis Comme il entre en Moncler dont li mur sont voutis. Oes de quel boidie Maugis s'est entremis, 5 De Baiart descendi par dessous .11. olis, Vistement se desarme, n'i a plus terme quis; Sus Baiart est monté, le bon destrier de pris, Maugis vest maintenant .1. moult blanc souplis Et desus cape close d'un sanguin de Paris, 10 Et capel rouge aussi avoit en son chief mis ;
.11. gans ot en sez mains plus blanc que flor de lis.
Sus le cheval monta qui fu fort et braidis.
Bien semble cardinal, par foi le vous plevis.
Puis dist à Fousifie assez valent avis :
15 «Chest sommier me menez droit à Moncler la chis.
»SeFranchois t'aresonnent, ne soiez esbahis,
)) A qui est chel sommier? —di lor, biau dous amis:
»A .1. cardinal est de Rome beneïs. »
Atant s'en est torné, à la voie s'est mis.
20 Quant départi se fu Maugis de Fousifie, Al'ost Kallon s'en va toute la voie antie.
Es hébergez entra par une praerie, Outre s'en va par Tost, n'i a chil qui desdie. Le roi se sist devant seur .1. drap de Roussie,
25 Le sommier voit passer, à haute vois escrie : «A qui est chil sommier? ne me chelez tu mie. » Fousifie respont où moult ot de boidie : «Sire, à .1. cardinal de Romme la garnie, » Mes larrons orgueilleus, que le cors Dieu maudie,
30 » .XXX. clers nous ont mors par lor grant estoutie: » A paine ai amené chesti à garantie .
» Mi sire vient ichi tout seul sans compengnie. » cf Chen poise moi, dist Kalles, se Dex me beneïe. » Adonc monta le roi, il et sa baronie,
35 Encontre le légat vont moult grant compengnie. Devant le tref rencontrent de soie d'Aumarie. Maugis lieve la main qu'il ot bêle et fornie, Et les saigne et assoult de Dieu lefix Marie. «Sire légat, dist Kalles, mon cuer moult se gramie
40 »Des larrons orgueilleus, que Ihesus maleïe, » Qui vous ont assailli et votre gent leidie.» Et Maugis li respont, qui entent la boidie :
« Sire emperere Kalles, ne leiroi ne vous die, » Par vous i sunt li lerre qui font la roberie.
45 » Mi sire Tapostole en a bien l'œvre oïe.
»Sus païen défissiez mener cheste estoutie.
»0r avez cheste terre gastée et essilie. »
a Sire légat, dist Kalles, se Dex me beneïe, ))I1 commencha premier cheste estoutie. »
50 » Sire roi, dist Maugis, lessiez votre folie, » Je parleroi o conte et à sabaronnie, »Quer je i voudroi mes hui prendre hebergerie. »
Dist'r emperere Kalles: «Biau sire cardinal, » Vous en Tendrez o moi, moult par me sera bel. »
55 «Non ferai, dist Maugis, ains irai au castel,
» Quar parler vueil au conte et à cheus de Tostel, » Volentiers abattre la noise et le chembel.» « Aies, dist Temperere, au cors .S. Daniel. » Et Maugis esperonne, si s'en torna isnel.
60 Devant lui esgarda contreval .i. ruissel, Fousifie a veû ester sus le ponchel ; A l'issir des hébergez, u pendant d'unvauchel, Encontre de vitaille carchié .iiii. poutrel, De pain, de vin, de char, si i ot maint oisel:
65 Si les conduit'Dunaimez, Salemon et Hoel.
Maugis voit les sommiers venir et amener Que Naymes et Hoel et Salemon le ber Conduisoient à Fost pour Kallon présenter.
Moult est lie Maugis, le vaillant bacheler, 70 Petit prise son sens s'il nés en peut mener.
.1. encantement fet qui moult fet à loer.
Cheuz qui lez sommiers mainent, a fet si encanter
Qu'il lor fist du castel les tentez resembler ;
Les sommiers, qui vers Tost prenoient à aler, 75 A fet vers le castel ariere retorner ;
A .n. barons puissans lez fet avant mener.
Quant Francheis Pont veii, si prennent à crier:
«He! Naimez de Bavière, où devez vous aller?
» Voulez vous donques Kalle guerpir et adosser?» 80 Maugis tint .i. baston, grant coup lor va donner,
Et distli .1. à l'autre : a Or le lessiez aler,
» Chi a mal cardinal, Dex li puist mal donner.
» Ainz mez ne vi à prestre si vilain coup donner. »
Et Maugis lor commenche hautement à crier ; 85 «Aies, fix à putain, Kallemaine conter
» Que Maugis le bon lerre Test venu encanter.
» Fet me sui cardinal pour lui embriconner,
» Asses tost li feroi le siège comperer. »
Maugis entre au château avec Naymes, Hoel, Salomon et tout son convoi. Après que le comte Hernaut a rassuré les chevaliers français, Maugis se fait reconnaître de son grandpère, et lui apprend que sa fille Ysane est reine de Maiogre et qu'elle a deux fils qui viennent d'être baptisés : ils sont avertis du besoin où est le comte, et se préparent à le secourir. Cependant l'armée des Français attaque Monder. Maugis désarçonne Ogier. — [162 V* 6] Hernaut et ses chevaliers entourent Ogier, qui est fait prisonnier. Le combat redouble de violence et les Français sont en pleine déroute. Guillemer TEscot, avec quinze chevaliers, se réfugie dans un marais d'où ils ne peuvent plus sortir. Charlemagne fait prendre les armes à toutes ses forces. En passant près du marais, Hernaut raille Guillemer et ses Ecossais :
Le quens Hernaut les voit, o le fleuri grenon ;
A Guillemer l'Escot a dit un gap félon :
oSire Escot Guillemer, peschiez vous as poissons?
» Il i a moult plus rainez que perchez ne saumon?. » Trestous vos Escotois, pleûst Dieu et son non, » I fussent avee vous et Normans et Bretons* . »
Quand Charlemagne et son ost arrivent sur le champ de hataille, Maugis rappelle Hernaut et son oncle le roi Othon d*Espolice. — [1 63 r** a] Ils rentrent dans Monder. Charlemagne fait donner Tassant à la ville. En voyant Guillemer dans le marais, Griffes et Charles se moquent de lui au lieu de Taider. L'assaut échoue, et Guillemer qui a été ouhlié est obligé de se. rendre à Hernaut. — [163 v^ b] Un messager apporte la nouvelle que Beuves d'Aigremont, serré de près par Vivien l'amachour, demande d'être secouru. Maugis se déguise en paumier ou pèlerin :
Le bourdon prent u poing et Tescrepe au costé,
.1. capel ot u chief en trente lieus chité,
Son vis a taint d'une herbe qui est de grant bonté^.
1 Cet épisode m'a tout l'air d'avoir été suggéré par les lourdes plaisanteries que Renaud décoche à Ogier quand celui-ci a dû repasser la rivière :
« Ogier, ce dist Renaus, estes vos pescheor?
» Se tu as pris anguiles u troites u saumon,
» Fai m'ent tel compaignie, com doit faire frans hom.
» U tu passes celé ewe, si vien joster à nos. . .
(P. 207, cf. 210-211.)
Renaudf en le voyant sur l'autre bord de la rivière, lui dit en raillant de lui vendre les poissons quHl avait pris, ou bien s'il voulait jouter encore contre lui, qu'il allait le joindre de Vautre côté, Bibl. bleue.
2 Ce tour de Maugis n'est qu'uoe imitation, mais très-abrégée, du passage si connu du Renaud de Montauban (p. 250-257). La chape fait sans doute partie du costume àQ paumier, mais le vers du Maugis indique qu'elle avait une célébrité particulière. Ici, comme en d'autres endroits, l'auleur de la version publiée par M. Michelant me paraît altérer un texte moins prosaïque. Dans son récit, Maugis ne se sert guère de son chaperon que pour y mettre les trente livres que les seigneurs lui donnent; mais il semble que ce costume lui est ordinaire, car Richard dit à Ogier (p. 271) :
« Jou ai veû Maugis o le chaperon lé. »
J'accepterais volontiers, pour ma part, la supposition de M. Rajna: t In quel » tempo egli (Maugis) possedeva probabilmente una taryikappe, e poteva a » suo piacere rendersi invisibile. » Or. d. Ep, F,, p, 435. Dans Gaufrey (v. 8195, s.), xMalabron revêt sa cape quand il veut devenir invisible :
Il se rend au camp des Français ; mais un espion de Charles, Grafumez, a été témoin de son déguisement et le trahira. Quand l'empereur voit arriver le pèlerin, il dit à Othon et à Othoé :
(cVes ichi un paumier, moult a son cors lassé. » Il pert bien à sa char qu'il a moult loing esté. » Dist Sansez de Borgoigne : « Vous ditez vérité, )) Itiex menues gens aront la majesté.
)) Nous, haus hommez, povon moult estre espuanté ))Qui tuon les vilains qui gaaignent le blé.» Dist Temperere Kalles: «Vous dites vérité*.»
[163 V** a] Maugis les salue ; il vient des pèlerinages de St- Jacques et de Rochemadour; il demande à manger. L'empereur tient à le servir lui-même, et, après le repas, lui donne un hanap d'argent. Au sortir de la tente de Charles, Maugis rencontre l'espion Grafumez qui l'arrête, lui dit qui il est, appelle à l'aide. — [163 V* b] Après une lutte violente,. Maugis est amené à l'empereur ; on le charge de chaînes. Charles envoie Grafumez offrir à Hernaut de lui rendre son petit-fils, si de son côté il veut se soumettre. Mais Fousifie rencontre Grafumez, se dit espion lui aussi de Charles, se fait tout raconter, puis assomme à demi le malheureux, que le comte Hernaut ordonne de pendre à un pin. La colère des Français est grande. Cependant le messager de Beuves repart pour Aigremont avec une lettre pour le duc ; on lui fait savoir que
Le folet ot sa cape vestu et endossé ; Si n'est nul qui le vole, che est la vérité, Puis que il a sa cape vestu et endossé.
A la page suivante, Malabron couvre Robastre d'un pan de son manteau et le^déiie sans que les géants s'en aperçoivent. Dans Garin de Montglane, Perdigon l'enchanteur ayant emprisonné Robastre, Malabron apporte à son fils la cape invisible d'Auberon. Robastre recouvre sa liberté et s'amuse à jouer mille tours à ses ennemis et à ses amis. Gautier, Ep. françaises, 2® éd., IV, ^1 — Nous verrons plus loin qu'Espiet se sert d'un capel pour ses enchantements ; est-ce une réduction de la chape en question?
* Nous avons ici la première forme, timide encore, mais déjà éloquente, de cette protestation contre la dureté féodale que La Bruyère devait exprimer avec tant d'énergie en faveur des paysans, qui méritent a de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »
Maugis est son fils, et pourquoi on ne peut lui porter secours. Le messager tombe entre les mains des Sarrasins ; on trouve sur lui la lettre et on la fait lire
A un clerc renoié dont en Fost assez ont.
[164 r° b] Vivien, enchanté de ce qu'il apprend, laisse le messager rentrer dans Monder. Quand Beuves est renseigné, il fait écrire à ses frères Girard de Roussillon, Doon de Nantueil, Aymes de Dordonne, Renier de Vantamise. Pour protéger le départ du messager, Beuves sort de grand matin et surprend les gardes de Tennemi. Il tue Corfrain et blesse Danemont d'Abilant. — [164 v** à] Vivien s'arme et attaque Beuves. Leurs chevaux sont tués. Beuves est relevé par ses chevaliers et rentre dans Aigrement. L'amachour est furieux :
Forment li oïssiez le duc Buef menachier, Mes il fet moult que fol de tel chose afichier : Par temps li couvendra d'autre Martin pleidier*.
Espiet est arrivé à Valdormant ; sur son avis, Brandoine réunit son armée, et avec sa mère Ysane part pour secourir Hernaut de Monder. On campe à quelques lieues de Monder. Brandoine envoie Espiet saluer son aïeul de sa part. Espiet veut traverser l'ost de Charlemagne :
N'ot que .m. piez de lonc, si pot bien randonner; .1. enfant de .vu. ans semble le bacheler.
Si en a plus de .c. qui n'en veut mesconter, Et sot trestous langagez courtoisement parler.
Espiet entre sous la tente de Charlemagne, et, irrité de ce que Maugis est prisonnier, forme le projet d'eflfrayer Tempereur. Celui-ci le trouve très-beau et lui demande qui il est^.
1 Cf. Gui de Bourgogne, v. 1402-1404.
2 Espiet est beau en souvenir d'Auberon.
Si n'a de grant que .m. pies mesurés ; Mais tout à certes est moult grant sa biautés, Car plus est biaus que solaus en esté.
{Huon de Bordeaux, v. 3155, s.)
Quand Auberon raconte à Huon comment une fée, après l'avoir condamné
Espiez fu dolent, forment ot grant doulour Que Maugis en prison estoit à tel doulour ; Pour chen veut à Kallon fere .i. poi de paour. Maugis Ta conneii, n'ot mes joie gregnour; 5 Yolentiers i parlast, s'il en eust leisour. Espiez s'aresta devant Tempereour.
Kalles le regarda, si 11 dist par amour, Quer mes si bel enfant n'avoit veû nul jour, Il li a dit : « Enfes, ditez moi, par amour*,
10 » Où aies vous? dont estez? dont sunt vo conditour? » «Sire, dist Espiez, Ihesu le créateur;
» Mez de mon errement vous dirai la vraiour.
» Je sui nés de Touleite, Ûx d*un encanteour ; )) De son mestier m'aprist et de ses sens plusour.
15 » Tant en sai que vous onques ne veïstez meillour. » Je sai bien ostoier .i. faucon osteour » Et garder par mestrie .i. destrier misaudour. » De trestous estrumens ne fu tel deduitour : )>Bien sai chanter et lire et sui bon conteour;
20 » N'onquez ne fu à homme duc, prinche ne contour, i>Se je vueil, que sa famé ne m'emast par amour. x> Or est mon père mort, si vois querrant seigneur. » ))Par S. Denis, dist Kalles, tu es de grant valeur. » Ne fust une deschez, à moi fust le séjour.
25 » Monstrez nous de vos giex la mestrie et la fiour. » Je te donrai assez, se es tel joueour. » » Sire, dit Espiez, volontiers sans demour.
» Vous en ares assez, mez n'en aiez freour, » Quer de bons et de biaus en verrez ja plusour. »
Li tref fu large et grant d'un paile de Tudele, Et laplache fu grant, tous furent en rouele.
à ne pas grandir, lui accorda par compensation le don de beauté, il dit de lui-même :
« Autant sui biaus con solaus en esté. »
11 en dit autant à Charlemagne, v. 10400.
Le nain-chevalier de Lancelot du Lac est laid . 1 Mb. « mez enfes. »
Espiez •!. capel fist de gla[y et] de cenele*, Sel mist susjle jonchel qui fu fresche et nouvele, Puis a féru dessus durain d'une canele.
35 .1. encantement fist où ot mestrie bêle, Quar vis fu àKallon que dessus la rouele Du capel de bo[n]etqui fufet à Tudele*, Du capel de bo[n]et qui fu fet à Bordele, Sailli demaintenant .xxx* et une puchele ; 40 Vestuez sont d'orfrois, petitez les memmeles. Fol. 185 r a. L'une cante .i. sonnet, et l'autre une viele. Onques mes mélodie ne fu veiitant bêle.
L'encantement fu fier, de voir le vous plevis, Que à tous fu ensemble et à Kallon avis
45 Que tous les semble à estre en gloire en paradis . Moult s'en rist bonnement le bon lerre Maugis. Li encantement faut et finement a pris ; Kalles li emperere en a durement ris, Onques mes ménestrel n^ vit si bien apris.
50 ttSegnors, dist Espiez, ne soiez esbahis.
»Ja en verrez .i. autre qui encor vaut tex .x. » Il fiert sus le capel, tantost en sunt saillis .II. grans serpens félons et .mi. coquatris, Escorpions et tigrez plus de .lxx.
55 Qui s'entrecombatoient comme deables vis.
N'i vousist Temperere pas estre pour Paris.
Il reclame S. Jaque et le ber S. Denis Que de mort le deffende, que il n'i soit malmis.
Moult par fu orgueilleus ichel encantement, 60 Quer avis fu à Kalle et à toute sa gent
Quer laiens ot de bestez si grant c[r]ooullement
* Ms. « de gla de cenele. »
2 Ms. w bovet. » Le scribe n'a pas compris l'expression chapel de bonnet qu'il avait sous les yeux ; après avoir d'abord écrit bonnet, il a barré le mot d'un trait rouge et Va remplacé par « bovet. » 3 Ltcune évidente, probablement d'un vers.
Que il ne garde Teure que il muire à tonnent;
Et gietent feu et flambe issi espessement
Que tout le paveillon en alume et esprent, 65 Et que Kalles meïsme à sa barbe le sent.
A sa main Ta sachié que peus en sache .c.
Il se voue à S. Jaque et au ber S. Vinchent.
Espiez et Maugis en rient bonnement.
Et quant chen fu venu que il prist finement, 70 Kalles ne fu si lie pour Tor de Bonivent,
Et dist à Espiez : « Amis, à moi entent.
» Le matin te feroi paier à ton talent. »
Espiet, malgré sa suffisance, n'invente guère. Sa conversation avec Tempereur rappelle en bien des points le passage de Huon de Bordeaux où le chevalier, tombé dans une aflreuse misère pour n'avoir pas respecté les ordres d'Auberon, rencontre Instrument le Jongleur, et va offrir ses services à Yvorin. Parmi les talents dont Espiet se vante, plusieurs sont empruntés à Instrument et à Huon, à Tun ceux de ménestrel, à l'autre ceux d'élever Tépervier et de se faire aimer des belles dames*. Mrlin, de son côté, s'est vanté à Viviane de posséder de grands secrets. Le premier jeu d'Espiet est une reproduction de celui par lequel Merlin essaye d'abord de satisfaire la curiosité de la jeune fille : « Merlin se tire un peu à l'écart, ))fait un cercle, revient à Viviane et se rassied sur le bord de )) la fontaine. L'instant d'après, la demoiselle regarde et voit » sortir de la forêt de Briosque dames et chevaliers, écuyers » et pucelles se tenant main à main et faisant la plus belle fête ))du monde. Puis jongleurs et jongleresses se rangent autour » de la ligne que Merlin a tracée, et commencent à jouer du » tambour et d'autres instruments. Les danses s'ébranlent et ))les caroleSjplus belles et gracieuses qu'on ne saurait dire*.» — Le second jeu d'Espiet est d'un tout autre caractère : des serpents lancent des flammes et épouvantent les assistants. Plus loin, Maugis y aura recours dans sa lutte avec l'enchanteur Noiron. Dans Gaufrey, Malabron l'emploie pour mettre
» Huon de Bordeaux, v. 7214, s.; 7401, s.
* P. Paris, «. d. l. T. R., II, p. 177.
en déroute les dix géants qui ont enchaîné son fils Robastre *. Maugis, pour accomplir ses plus surprenants prodiges, se borne à prononcer un charme. Espiet a recours aux procédés de Part. 11 trace un cercle comme Merlin, pose un chapeau sur le sol et frappe dessus comme tout enchanteur bien appris.
L'empereur garde Espiet à dîner. Le soir venu, le «folet» enchante Charlemagne et ses barons; ils sont pris d'un lourd sommeil. Espiet veut alors délivrer Maugis ; mais les fers sont trop lourds et bien rivés. Maugis prononce un chamie ou formule magique, et ses chaînes volent en éclats. Le «folet séné» lui conseille de partir. — [165 r^ b] Sans Espiet, Maugis eût tué Charles; il se borne à placer dans la main de Fempereur un gros bâton, barbouille de noir le visage de Milon, coupe les grenons du comte Elimant et tond Garin. Ils brisent les coffres, enlèvent tout Tor et l'argent, et en chargent un fort sommier. Maugis monte sur le cheval de l'empereur. Puis ils chargent quinze sommiers de provisions. Maugis demande congé à Charles, et ils s'en vont. Maugis se dirige du côté de l'armée de Brandoine, tandis qu'Espiet conduit les sommiers à Monder. Mais Lambert le Berruyer se trouve sur le chemin de Maugis. — [165 v** a] Il le reconnaît et voudrait l'arrêter. Maugis le renverse de cheval, puis arrive au camp de Brandoine.
Cependant Charles et les quatre seigneurs se sont réveillés; ils apprennent que Lambert est grièvement blessé, et constatent que la vaisselle d'or et d'argent a été enlevée. — [165 vo b] De même on a fait main-basse sur tous les vivres du roi. Landri, un traître, frère d'Amauri (les auteurs de cette guerre entre Charles et Hernaut), conseille d'assaillir Monder. Les Français, conduits par Amauri, vont fourrager et mettent le feu à un des villages d'Hernaut. Ils rencontrent Maugis et l'avant-garde de Brandoine. Amauri tue Guinemer de Maiogre; mais, légèrement blessé par Maugis, il prend la fuite. Charlemagne fait prendre les armes à Landri de Vermandois, frère d'Amauri, et à quinze mille chevaliers. — [166 r** a] Maugis, dans le combat qui s'est engagé, tue Landri ; mais il
» Gaufrey, v. 8627, s.
est entouré, et son cheval est tué sous lui. Il sonne du cor, et Espiet lui amène Bayard. Brandoine arrive à son tour, suivi de ses barons et de son armée.
[166 r® b] Charles apprend à qui il a affaire. Il se met à la tête de toute son armée. Hernaut et Othon d'Espolice envahissent le camp, pillent et brûlent tout. Charles, du haut d'une montagne, contemple avec effroi l'armée de Brandoine. De son côté, Maugis a reconnu l'oriflamme et le dragon de l'empereur. — [166 V*» a] Le combat s'engage, Hernaut de Monder vient y prendre part. Brandoine et lui se combattent sans se connaître, et le comte n'est sauvé que par l'intervention d'Espiet et de Maugis. L'aïeul et le petit-fils s'embrassent et les Français sont repoussés. Charles apprend que son camp a été pillé. — [166 v** b] Charlemagne voit la victoire de l'ennemi et prie Dieu de garder la France «qu'elle ne soit honnie.» Le soleil, qui était haut encore, se couche aussitôt et le combat s'arrête. L'empereur, découragé, écoute l'avis du ducSanses; il charge Sanses et trois autres barons de demander àHernaut de lui rendre Dunaimez, dont les conseils lui sont nécessaires.
— [167 r* a] A ce moment, Hernaut recevait un secours d'hommes et de provisions que lui envoyait la fée Oriande. Il permet aux barons prisonniers d'aller au camp de l'empereur.
— [167r°^] Les Français auraient un pauvre repas si Espiet ne leur amenait de Monder un convoi de vivres. Dunaimez conseille à l'empereur de s'accorder avec Hernaut. — [167 V® a] Dunaimez expose à Hernaut les conditions de la paix : l'empereur lui rendra son fief agrandi ; mais, de son côté, il fera hommage à l'empereur et lui remettra les clefs de son château.
A lui ires à pié, en braies, trestout nu.
Maugis exige à son tour que l'empereur consente à venir combattre Vivien l'amachour, qui assiège Aigremont. Charles accepte. — [167 v** b] Charles reçoit l'hommage de Hernaut, lui donne le Val de St- Vincent et un riche garnement qu'il conquit jadis à Tolède, quand il occitBraimant:
Hons, quand il Fa vestu, mal ne douleur ne sent*.
* C*est évidemment le haubert merveilleux que TOrgucilloux avait ravi à Auberon, et qu'à son tour Huon de Bordeaux reprend au géant.
Il y a grande fête à Moncler; mais Maugis rappelle la situation de son père, et Charles donne Tordre du départ. Un espion de Vivien court en apporter la nouvelle à Tamachour. — [168, r^ a] Vivien ne s'effraye pas, car tous les Sarrasins dépendent d*Esclarmonde :
Lors fet ses bries escrire sans nule arestoison. Et mande sez amis à sa deffension, Sorbaré d'A.umarie et le viel Faussaron, Et le grant amu[r]afle de Tisle de Moisson, L'amiral de Palerne et de NaplezCorbon, Et de Mase Fabur, et le riche Amadon, Et Ronflart et Flambart et le roi Rubion.
Avant en Sarragonne manda Matefelon.
A Rise s'asembla la mesnie Noiron.
Les païens sont réunis sous les murs d'Aigremont. Beuves et la duchesse s'effrayent d'abord en voyant toutes ces tentes ennemies. Mais du côté du Put Broon, Beuves aperçoit une enseigne suivie de beaucoup d'autres: c'est celle de son frère Girard de Roussillon.Puis apparaissent les enseignes de Doon de Nanteuil, du vieux comte Aymes de Dordonne, qui est accompagné de ses filsRenaudin et Alard le blond. — [168 r°6] Du côté dnpui de Mayence brille l'oriflamme de France. L'armée de Brandoine vient se ranger à côté de celle de l'empereur. Au loin, Beuves distingue les enseignes de ses frères Hernautet Othon. L'empereur tient un conseil et décide d'envoyer un messager à l'amachour. Ogier s'offre ; mais Charles ne l'accepte pas. Maugis se charge d'aller proposer à Vivien de ((guerpir Mahom et ses grans foie tés. » — [168 v° a] Maugis rencontre sur son chemin Girard de Roussillon, son oncle, qu'il désarçonne sans le connaître ; mais les fils d' Aymes et Doon de Nanteuil accourent, et Maugis s'enfuit. — [168 v** b] Charlemagne envoie à son secours ; mais on se reconnaît, et Girard est fier d'avoir un tel neveu. Maugis, arrivé devant Vivien, le salue suivant la formule ordinaire :
((Chil[Dame]dieu de gloire qui en crois fu pené » Saut et gart le duc Buef d' Aigrement la chité, ))Et Hernaut de Moncler, le viel canu barbé.
))Et Kalle Temperere qui est lor avoué, ))Et chestui amachour et trestuit si privé.»
Vivien le reprend courtoisement :
((Amis, dist Tamachour, tu n'es mie séné.
» Du salut que m'as fet ne te soi je nul gré, ))Si laie[n]z comtu Tassouhaidié et oré. »
Quant Maugis Ta oï, si a en haut parlé:
5 (( Amachour, de Mahom soiez vous salué ; » Burgibuz et Pilate et Noiron le desvé ))Vous soient hui ensemble tout à votre costé, ))Et Lucifer lor fix, e trestuit li maufé. »
(( Amis, dist Viviens, or as tu bien parlé ;
10 ))Des or mes peus tu dire ton bon et ton pensé. » » Sire, chen dist Maugis, n'en iert mot trestorné. » Mesagier ne doit estre de noient encombré.
» Je sui mesagier Kalle, le fort roi couronné. »L'emperere vous mande, qui moult a poosté,
15 )) Que lessiez Mahommet, si ferez que séné,
))Que pourchiaus estranglerent quant il fu enivré.»
Vivien s'emporte. Il a reconnu dans Maugis celui qui a tué Tamachour Sorgalant. Les païens entourent le chevalier; il en tue cinq et s'élance sur Bayard, qu'il avait eu le soin de tenir par la bride. Dans ce danger, il reste fier et menaçant:
Il tint nue Froberge trestoute ensanglantée.
((Amachour, dist Maugis, ch' est vérité prouvée;
»Onques de bonne geste ne fustez engendrée,
» Quant m'as fet assaillir à ta gent mal senée.
» Par la foi que je doi à la vierge henourée,
» Ta mort si est escripte au trenchant de m'espée. »
Pendant que Maugis est ainsi entouré, son père est sorti d'Aigremont pour aller s'entendre avec ses frères; mais, assailli par les païens, il est obligé de se réfugier dans une grotte, (( le creus à la guivre », et de là, se couvrant de son bouclier qui ferme l'entrée, il appelle à son secours, Le bruit se répand parmi les païens que Beuves est mort. Maugis entend ce
cri, et, sans demander congé à Vivien, part pour secourir son père. Il disperse les Sarrasins qu'il rencontre. — [169 r** b] Il appelle le duc, le dégage, et celui-ci apprend que le chevalier qui vient de le sauver est sou fils. Après une scène touchante de reconnaissance tous deux se dirigent sans tarder vers Aigrement. Un enchantement de Maugis trouble la vue des païens, qui se jettent en furieux les uns sur les autres. Beuves et Maugis sont reçus par la duchesse, qui s'afflige à la vue des blessures de son époux. — [169, v* a] La duchesse apprend que Maugis est son fils; elle reconnaît Tanneau qu'il porte à l'oreille ; elle est dans la joie.
Cependant les païens ont recouvré le sens, et Vivien se décide à employer un sien enchanteur qui sera le rival de Maugis. C'est Noiron, un géant tout noir qui sait plus que Simon Mage. Il commence par lancerune flèche qu'un diable conduit et qui, sans qu'on la voie venir, va percer un chevalier à côté de Beuves. En même temps, les assiégés s'imaginent que la ville est en feu , et courent çà et là. Le désordre est au comble . — [169, v<» b] La lutte s'engage entre les deux enchanteurs. Noiron fait que la porte d'Aigrement saute hors de ses gonds, et les païens peuvent se répandre dans la ville ; mais Maugis fait apparaître une haute tour à la place de la porte; celle-ci est rétablie grâce à la surprise des païens. La lutte se continue donc dans l'intérieur de la place et les deux enchanteurs en viennent à se combattre corps à corps. Noiron est blessé. — [170, r° à] Il trouble l'esprit de Maugis et de ses alliés. Ils croient que Maugis se noie dans une eau courante, et les païens en profltent pour en tuer un grand nombre. Maugis, quand l'enchantement a pris fin, donne à son tour une preuve qu'il n'a pas oublié les leçons de son maître Baudri. Les païens se croient entourés de flammes, courent au hasard, se plaignent et se démènent. Maugis profite de leur désarroi pour trancher d'un coup d'épée le bras gauche de Noiron. Celui-ci appelle à son secours tous les diables d'enfer; ils ne peuvent rien contre Maugis qui est protégé par la vertu de l'anneau. Ils volent pareils à des corbeaux et font un grand bruit qui effraye les chrétiens. Tout autour de Maugis ils font jaillir la flamme des pierres et des cailloux. — [170, r> b] Les diables ne peuvent sauver Noiron des mains de Maugis qui
lésa conjurés. Ils redoublent leur épouvantable tempête, et après avoir mis le feu à trente maisons vont se poser hors de la ville sur une tour occupée par les païens. Elle s'écroule et trois cents païens sont écrasés. Puis ils prennent leur vol et passent avec un grand fracas au-dessus de Tannée de Charlemagne. Noiron essaye encore son art contre Maugis. Celuici se croit assailli par un serpent:
Noiron li encantierre fu forment abosmé,
Du bras qu'il a perdu a moult le cuer iré.
.1. encan tement ûst dont il estoit séné,
Qu'avis fu à Maugis, le vassal aduré, 5 C'un serpent li sailloit, merveilleus et cresté,
Qui tantli getoitfeu que tout Tavoit brullé.
Qui donc veïst Maugis du bon branc acheré
Escremir tout par li, com s'il fust forsené.
Et reclamer en haut Ihesu de majesté.
10 Qui le veut esgarder, bien semble forsené.
Le duc Buef qui le voit en est tout trespensé.
Guident que li deable l'aient du sens jeté.
Du-Buef ist de la tour, et o lui son barné,
Où il estoient tuit pour li deable entré ; 15 Venus sunt à Maugis qui estoit violé
De Tencantement fort qui si l'a estonné.
Dus Buef le cuide prendre, et o lui si privé,
Mes le primerain a Maugis si assené
Que mort l'a devant li à la terre versé.
20 Adonques fu dus Buef durement aïré ;
Maugis avoit son fix à .S. Jaque voué
Qu'il le meite en son sens se il li vient à gré.
De Tencanteor n'ont tant ne quant avisé,
Querd'un encantement fu pour eus avisé.
25 Quant de l'encantement fu Maugis descombré.
Et son père duc Buef li a dit et conté
Comme il ot son baron orendroit afolé :
«Père, chen dist Maugis, quer j*estoieencanté.
» Vees vous le glouton qui est à moi mellé?
30 » Onques mes ne vi homme d'encanter si séné.
» Se chiens ne m'eiist Damedieu amené,
wParforche vous eûsl à Famachour livré ; » Par lui fust abatue sainte crestienté. »
« Biau fix, chen dist dus Buef, vous ditez vérité. 35 » Beneïte soit Teure que tu fus engendré. »
[170, v° a] Maugis fait prendre Noiron et on le lance au moyen d'un mangonneau dans le camp de Vivien *. Le corps en tombant tue Rubion de Carthage et s'écrase aux pieds de Tamachourqui est couvert de sang. Cependant Maugis et Beuves se rendent au camp des chrétiens. En chemin, ils dispersent un corps de païens et font prisonnier le chef, Murgalant de Perse, qui promet de renier Mahom. Charlemagne tenait un conseil de ses barons. — [170, v** b] On était inquiet du sort de Maugis dont on n'avait plus de nouvelles depuis qu'il s'était rendu au camp de Vivien. Mais Desier de Pavie voit venir la troupe des chevaliers d'Aigremont. Maugis raconte brièvement comment il s'est acquitté de son message. On baptise Murgalant dont Beuves est le parrain. Charles lui donne un grand duché en Allemagne; il s' appellera désormais Beuves TAllemant. Le nouveau chrétien annonce que les païens attaqueront le lendemain, et on se prépare à leur résister. Mais un espion de Vivien court tout lui rapporter et le matin les païens prennent les armes.
[171, r'a] Les païens s'avancent dans la prairie. Les Français forment sej^i batailles, Vs,rmée deBrandoine trois. Charles repartit les batailles entre Brandoine, le roi Olhon d'Espolice et les quatre frères. Maugis est en tête avec mille chevaliers ; il porte l'oriâamme. De leur côté s'avancent Vivien et ses ba-
* La dame de Honguefort fait placer dans une perrière le sénéchal de Galides et un autre chevalier qui ont été vaincus parBohor; ils sont lancés ainsi dans le camp des assiégeants. P. Paris, R. d. l. T. R,, V, p. 130-131. — Dans Simon de Fouille^ qui paraît plus moderne que le Maugis (nous avons vu qu'il place Vivien d'Aigremont à la cour de Charlemagne) les chrétiens traitent de même Tristamant qui les a trahis:
Amont la tour l'enmenent à guise de garçon, En mangonel le si saichent de rendon, Si a droit l'ont balancé com se fust un boucton. Aux piez l'Amirant chiet devant son pavillon.
Fr. Michel, préface de Charlemagne, p. lxxxix.
rons, Maugis et son corps s'élancent les premiers. Beuves d'Allemagne, le nouveau chrétien, se distingue dansla mêlée. — [171, r** b] Vivien et son père se rencontrent deux fois. La seconde, Beuves, est fait prisonnier; et Vivien allait lui trancher la tête, quand le fort roi Ysoré lui fait remarquer que la mort de Beuves exaspérerait les chrétiens et qu'il vaut mieux garder un tel otage à Monbranc. — [171 v® a] Vivien suit ce conseil. Maugis, quand lisait que son père a été pris, rend au roi Toriflamme, qui est confiée à Fagon de Balesgues ; puis il se jette dans le combat, tue le vieux Flambart de Tile des Ténèbres, l'amiral Ysoré, Arpatris. Charles et les trois frères combattent aussi vaillamment. Brandoinetue Sorbrin, qui portait l'oriflamme de lagent Apolin, et le roi Alipantin. Vivien essaye vainement de continuer la lutte.
L'amachour Vivien voit ses païens mourir, Tel duel a et tel ire du sens cuida issir; .1111. cors d'arain fist et corner et tentir, Mez de son grant empire que hui ot à baillir, 5 Ne peut demi millier aller n'acueillir.
Par tout les voit à . c. et à millier gésir, Et cheus qui sont en vie, voit toutez pars fuir. Mahommet reclama à plours et à souspir.
«Hel duc Buef d'Aigrement, moult par te puis haïr. 10 ï>Par toi et par ta geste m'estuet le champ guerpir, » Quer je voi mez gens mors de toutez pars gésir. »
[171 v° 6] Vivien, en quittant le champ de bataille, rencontre et blesse légèrement son aïeul Hernaut. Maugis, monté sur Bayard, rejoint l'amachour. Un combat violent s'engage entre les deux frères.-— [172, r° a] Vivien porte à Maugis un coup qui le renverse, et il allait l'achever, quand un ange descend du ciel et une lumière éclatante éblouit Vivien. Maugis en profite pour se redresser et recommencer la lutte; mais son épée s'engage dans les armes de son frère, qui la lui arrache des mains. — [172 r° b] Maugis désespéré a recours à son art. Vivien s'imagine qu'il est à Monbranc devant l'autel de Mahom et de Tervagant. Il s'agenouille et adore Mahom. Maugis lui enlève Froberge et sa propre épée. Vivien revient
à lui, et après quelques discours se reconnaît son prisonnier. Il aura sa liberté quand le duc Beuves aura été rendu aux siens; il refuse de changer de religion et se promet bien de recommencer plus tard la guerre. Maugis le conduit à Aigremont.
[172 v^a^Quandramachour paraît devant la duchesse, elle reconnaît avec surprise Tanneaud'orqu^il porte à Toreilie. 11 est grand et beau et ressemble à Maugis. Après Tavoir menacé de mort, s'il ne rend le duc Beuves, la duchesse lui demande de qui il est fils. Il sait simplement que la belle Esclarmonde Ta acheté sur le rivage, et lui a dit qu'il est issu de haut parage et fils d'un amiral puissant. Maugis interrompt ces discours. Comment aura-t-on le duc Beuves? Vivien s'offre pour aller le chercher lui-même, et donne sa parole à l'empereur et à tous les assistants. — [172 v* b] La duchesse obtient la promesse qu'il forcera Esclarmonde à lui révéler le secret de sa naissance. Il revient à Monbranc, apprend à sa femme et à Beuves tout ce qui s'est passé, et charge Escorfaut de Monglai de ramener le duc sain et sauf à Aigremont. — [173 r* a] Vivien arrache à Esclarmonde la vérité .
L'amachour Vivien courouchié et marri Enmena Esclarmonde au gent cors segnonri En la chambre pavée, n'i ot noise ne cri.
Le branc avoit sachié, nel mistpas en oubli.
5 u Dame, dist Vivien, ja m'avez vous nourri
» Et moi pris à segnor, forment vous en merchi ; » Or vous pri pour Mahom, gardez n'i ait menti, » Ditez moi qui je sui et de quel lieu je sui, » Et, se vous ne le feitez, n'ere par votre ami. »
10 Quant Esclarmonde l'ot, tout le sanc li frémi, Paour a que Mahom ne soit pas li guerpi.
«Par Mahoramet, dist ele, d'un amiral [Persi] j) Estez né et extrait, dist chil qui vous vendi. b Il respont : « Par Mahom, vous i aves menti .
15 » Quant fu à Aigremont tout le voir en oï,
»Et, se vous nel me ditez, par foi le vous plevi,