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C. Réflexions sur la vie et la destinée

A côté des poésies bachit|ues ce sont les réflexions }>essimistes sur la vie qui reviennent le plus fréquemment dans les Rubâ'iyât.

La vie est trompeuse, et le monde qui est pour peu de temps notre stjour, ne nous offre que malheur et douleur. (W. 3.)

Les cieux qui ne nous fourniesent autre chose que la douleur, ne plantent rien, qu'ils ne l'arrachent de nouveau.

Si ceux qui ne sont pas arrivés savaient ce que nous avons à souffrir du sort, il8 ne viendraient pas-. (W. 240.)

Comme le seul avantage (jue l'humanité puisse tirer de ce désert, e.st de souffrir de la douleur et de rendre l'âme,

heureux celui qui s'en est allé vite de ce monde, et bienheureux dans son repos celui qui n'est pas venu au monde ^. (W. 387, Bd. 124.)

> Abu-1 -^\lâ (ZDMG. XXIX, p. 307):

Et qu'est-ce qu'il en est de la résurrection de ce qui est passé, une fois que le jonc est consumé par le feu ardent?

Quand le destin .s'abat sur nous, le qaiâ ne peut pas s'envoler, et les voilées [c.-à-d. les femmes) ne peuvent pas se débattre. ^ Pour les réflexions de cette sorte, il serait superflu de citer des parallèles. On peut à peine lire une page de poésie persane sans en trouver.

^ Abu-l-'AIâ: «Comme le jeune homme doit retourner au tombeau, pourquoi sa mère veille-t-elle sur lui et le nourrit-elle?» (ZDMG. XXX, p. 51.) — Ilâqâni (quatr. 185):

Ilâqani! éloigne-toi de cette rue de l'inju-stice, dis adieu à cette maison de la douleur et va-t-en content.

La vie t'est donnée par le ciel, elle est ta pri.son. Rends ta vie au ciel et va-t-en comme un homme libre. Déjà dans le roman pehlevi Yâth'irî Zârlrâfiy le ministre Gilmâsp dit: «11 est heureux, celui qui ne naquit jamais d'une mère, ou, s'il naquit, fût déjà mort, ou bien ne fût pas venu ici des contrées lointaines». (Sitz. d. kônigl. bayr. Akad. 1890 11, p. 55.)

116 TroiBième Partie.

Ironie cruelle de la vie:

Bien (jii'iin joli teint et une odeur agr('^able me soient donnés, que ma joue soit tomme une tulipe et ma taille comme celle du cyprès,

il n'est pas connu, pourquoi l'artiste qui m'a formel, m'a tellement orné dans ce séjour malheureux de la poussière. (W. 12.)

Nous ne sommes que des jouets dans la main du destin inexorable. «Quand la plume [de la destinée] s'est avancée [sur le, pa^àer], elle ne retourne pas à cause de toi-.» (W. 257.)

Sois content, car, on a préparé ta portion — hier — , indépendamment de tous tes désirs — hier.

Vis joyeux, car sans égards pour tes demandes — hier ~, on a fixé tes affaires pour demain — hier 3. (W. 489, Bd. 152.)

Et si l'idée de l'inévitable inspire quelquefois une confiance sereine, elle peut éveiller aussi des sentiments d'amertume ou de profonde tristesse.

Personne n'a deviné l'énigme des secrets de l'éternité, personne n'a fait un seul pas au dehors de sa nature.

Je regarde le disciple et le maître: l'impuissance est aux mains de tous ceux qui sont mis au monde par une femme. (W. 190, Bd. 72.)

^ Kamal l8ma''il parle de «l'artiste (^liij) qui a peint cette belle forme».

* Afdal Kâsî: «Quand la plume s'est avancée [sur le papier], ce qui est écrit ne peut pas changer de couleur». (yTo „i>^ JLï ^xs. jt

' Nâsir Husrau: «Aucune chose ne va selon notre désir, car jamais il ne nous est accordé de choisir» {Eûsanâlnâme v. 493). — Sa'dl {Gulistân éd. Gladwin p. 316):

Le sort ne se change pas pour les mille lamentations et soupirs, ni pour les flatteries ou les plaintes qui sortent de nos bouches.

L'ange qui est le gardien du magasin des vents, que se soucietil de ce que la lampe d'une veuve soit éteinte'? Comp. ce vers de Pindâr-i Râzi (Daulatsàh éd. Browne p. 43):

Il y a deux jours où on ne doit pas se prémunir contre la mort: c'est le jour où c'est notre destin [de mourir], et le jour où ce n'est pas notre destin.

Le jour où c'est notre destin [de mourir], il est inutile de nous débattre, et le jour où ce n'est pas notre destin, nous ne mourrons pas.

I/ii'Uvrt' iiitituli»' v'.Kiili.i'iy;\t «le 'Omar l[ayy.liu>. 117

Noue eomnies les pièces, et le riel est \v joueur «IV-checB, — cest littéralement vrai, et ce n'est pas une métapliore.

Nous jouons sur réihi<iuier <le l'existence, et puis nous retournons un à un dans la boite «lu nt'-ant'. (W. 270, Bd. î>4.)

Le grief contre la '^rouc du ciel» (rarli, rarhi /a/a/.), (jui est un des lieux communs de la po('>sie persane^, revient bien des fois, varie de diverses façons.

' Cette allégorie provient de l'Inde. Conip. le vers de Bhartrihari que M. Macdonell a ciu- dans le JRA8. ls98 (p. 121 — 122) et M. F. W. Thomas dans le ZDMG. 1899 (p, 364), et que ce dernier traduit ainsi:

Where in some house was maiiy an one, there afterwards stands

one. Where aj^ain one, there subsequently are many, and then toc

at last not even one.

Even so, swinging day and night like two dice, Kâla with

Kâlï plays, a skilful gamester, with the living for pièces.

L'allusion au sort (Kîila et Kâlî sont le dieu et la déesse du sort) en connexion avec le jeu d'échec ou d'autres jeux semblables est, selon MM. Macdonell et Thomas, «un ancien lieu commun». — Avicenne dit: «Le sort est un joueur de nard, et nous sommes les pions; le ciel représente les deux dés, et le monde est le tablier». (Gott. Nachr. 1875) no. 15.) — Un parallèle intéressant est cette réplique de Sancho Panza dans le fameux roman de Don Quichotte (II partie, ehap. XII): «Brava coniparacion ! dixo Sancho, aumiue no tan nueva, que j'O no la haya oido muchas y di versas veces, como aquella del juego del axedrez que, mientras dura el juego, cada pieza tiene su particular oficio, y en acabandose el juego, todas se mezclan, juntan y barajan, y dan con ellas en una boisa, que es como dar de la vida en la sepultura».

- Baba Tahir: «C'est grâce à la tyrannie exercée par la roue du ciel que la lèvre de mes blessures me semble toujours imprégnée de sel», (éd. Huart, JA. 1885 no. 49.) — Na.sir IJusrau: «Il ne faut pas s'attrister de tout ce que nous destine la rotation de la roue céleste qui porte malheur». (Eûsan/tlnâme, v. 491.) — Dans un des ses quatrains Anvari parle du «mauvais caractère» (had-huî) de la roue. — IJâqani l'appelle (quatr. 67j «une roue qui a l'haViitude de faire le mal» etc. — HSfiz s'exclame fièrement (353,6): «J'écraserai la roue, si elle ne tourne pas d'après ma volonté 1 ce ne sera pas moi qui me laisserai humilier par la roue du ciel». — C'est, en somme, un des lieux communs les plus fréquents, et c'était le cas déjà avant 'Omar Ilayyam. Nous en avons la meilleure preuve dans ce vers de Minuéihri: «Lorsque nous aurons pria la coupe en main, nous écouterons (juel(|ues distiques sur la rotation

118 Troisième Partie.

A roue du ciel! tu ne connais ni pain ni sel, tu me rends toujours nu comme un poisson.

J.a roue [du rouet] d'une femme donne des habits à doux personnes- ainsi la roue d'une fennne est meilleure que toi, û roue du del! (W. 292.)

Et pourtant la roue du ciel est impuissante elle-même. Si le ciel avait été le maître de sa rotation; il se serait délivré de ce tournement éternel. (Bd. 154.)

Pour ce qu'il y a de bon et de mauvais dans la nature humaine, la joie et la douleur qui dépendent de la destinée et de la providence, n'en rends pas responsable la roue, car dans la voie de l'intelligence, la roue est mille fois plus impuissante que toi. (W. 96, Bd. 41.)

Il faut donc s'adresser au créateur lui-même^

C'est toi qui as arrangé les affaires des morts et des vivants, c'est toi qui tiens en main cette roue bouleversée.

Si je suis méchant, tu es le maître, et moi je suis l'esclave: à qui la faute? n'es-tu pas le créateur? (W. 471.)

Sur mon passage tu dresses des pièges à mille endroits, et tu dis: «Je te tue, si tu y mets le pied».

Pas un seul atome du monde n'est soustrait à ta volonté: tu agis selon ta volonté, et tu m'appelles un rebelle^.

(W. 432, Bd. 148.) (Comp. W. 221 et la variante W. 421.)

Le poète trouve souvent des expressions touchantes et délicates de la nullité de lliomme:

de la sphère (litt. roue) céleste, et, lorsque au milieu des jasmins le vin aura été bu, nous raserons jusqu'aux traces des soucis» (traduct. de Kazimirski, Divan no. 69,3).

' Nâsir Husrau: «Comment le ciel te prêtera t-il de la fermeté, quand cette fermeté lui fait défaut à lui-même?»

Mantiqct taïr (v. 147—148): «Qu'est-ce que la roue céleste, sinon [un être] confus dont le pied s'égare? Comment saurait-il ce qu'il y a derrière le voile, lui qui pendant tant d'années, sans tète ni fond, tourne im- ))uissamment autour de cette porte ?> — Comp. dans le Sâhnâme (éd. Mohl V, p. 2Ô2) la réponse de la roue à la plainte du poète.

2 Nâ.^ir Husrau: «A la gazelle tu cries: «ohé, ohé, fuis!» et au chien tu cries: «taïaut!» afin qu'il la poursuive» (cité dans le livre de M. E. G. Browne: A Year amongst the Persians p. 480).

L'œuvre intituler 'iJuhâ'iyat de 'Oniar llayySm». 119

llayyani! Ton corps ressemble i)arfaiteiuent a une tente: le sultan [qui y demeure] est l'flme, et son séjour est la nouison du néant.

Le farrûS de la mort plie la tente pour [aller à] un nouveau séjour, — (juand le sultan s'est levé'. (W. 82.)

Cette roue du ciel sous laquelle nous sommes en confusion, nous savons qu'elle ressemble à une lanterne de papier.

Le soleil est la chandelle, et le monde est la lanterne, et nous tournons comme les figures (pii y sont peintes. (W. 310, Bd. 108.)

La même môtai>liore est employée W. 491.

Partout où il y a une rose ou un parterre de tulipes, ces fleurs sont produites par le sang rouge d'un prince''.

Chaque pétale de violette qui pousse de la terre, est un grain de beauté qui a été sur la joue d'une belle femme ^.

(W. 104, Bd. 43.)

Avant toi et moi la nuit et le jour existaient*, et le ciel tournait parce que c'était là son aftaire.

1 Selon von Kremor (Kulturgeschichte des Orients II, p. 411) 'Amr ibn 'Ol)eïd, qui vécut sous Valld II et Yazid III, aurait comparé la vie à un voyage à travers le désert, pendant lequel on dresse, à la station, un camp de tentes, que Ion quitte après un Ijref séjour. — AbU-l-'Atâhiyâ dit (Divan éd. de Beyrouth, p. 105) que les hommes sont «une caravane qui trouvait un lieu de repos, et ils se reposaient pendant un court temps, et puis s'en allèrent». — Abii-I-'AIa (Rieu: De Abul-Alae vita et carminibus, p. 125): «L'homme est un voyageur à qui l'ombre de l'arbre euHit, de sorte qu'il n'a pas besoin de cordes et de mâts de tentes». — Comp. Hafi/ 644.

2 Selon la légende, une fleur rouge, qui porte encore le nom de «sang de Siyâves» (hûni Siyâves) est sorti des gouttes de sang tombées du corps de Siyâves assassiné (V. le Sdhnâme, ed Vullers II, p. 664).

3 Ibn Yamin (Schlechta Wssehrd no. 101):

Denn manches Veilchen, das im Tal

Dem SchoÛ der Flur entblûhte, Herz,

War einst ein Mal, das einst einmal

Auf holden Wangen gltihte, Herz. H'âêa 'Alï Sihàb Tarsïzl: «Il n'est pas étonnant si des roses poussent de la poussière: tant de corps de roses dorment dans la poussière». (Daulatsâh, ed. Browne p. 396.)

■• vi>^C>jJ (Cji^ij» J-o jj, Q-, :( ^J^'-^. *^1>> étaient les mots que la femme du poète Magd-ed-din Hamgarï disait à son mari qui lui avait souhaité la mort (v. le Tdrlh-i (juzida, JKAS. 1901, p. 19).

120 ïroisivuio rarlie.

rrentlB ^jarde! marche avec prcraution sur la poussière, car la pouBsière a été la pupille «le l'œil d'une belle femme. (W. 33.)

(Comp. le quatrain cité dans le Firdans-et-tavanh et dans le Târihi yuuda [Browne, JRAS. 1900 p. 748] .)

La transformation du limon humain en [)oterie est une image favorite^

Hier je vis un potier au bazar; il pétrissait à grands coups la terre fraîche.

Et la terre lui dit dans sa propre langue: «J'ai été [homme] comme toi, traite-moi bien». (W. 252, Bd. 89.)

Apporte une cruche de vin, afin que nous puissions la boire, avant qu'on fasse des cruches de notre limon. (W. 5.)

«C'est le doigt -de Feridûn et la main de Kaïhusrau que tu as mis sur la roue!» dit le poète au potier^ (W. 437). — (Comp. W. 320, Bd. 111; W. 396; W. 407, Bd. 138; W. 468.)

Par une extension naturelle de cette image, les hommes mêmes sont qualifiés de poterie:

Ce potier qui a fait les jattes de nos têtes, a mis ses propres qualités» dans sa poterie.

1 Abn-l-Alâ (ZDMG. XXX, p. 48).

Et il n'arrive pas à la célébrité, celui qui retourne à l'état de matière du potier pour être transformé en objets utiles.

Peut-être serat-il fait de lui une fois un vase, et quiconque voudra pourra y manger et boire,

et il sera porté de pays en pays et ne le saura pas. Malheur à lui! il lui faut errer même après l'anéantissement.

Dans le jeu de mots employé ici (fahhâr dans ses deux significations: «célébrité» et «potier»), nous avons peut-être l'origine de cette allégorie tant goûtée par les orientaux.

' Hafi'/î 199,4: «Prends la coupe avec vénération, car elle est composée des crânes de Gamsed, de Bahman et de Qobâd». — Ibn Y a min (Schlechta-Wssehrd no. 101):

Und manch ein schlichter, irdner Topf, Den Topi'orhânde malten, Herz, War einst eiiimal ein edler Kopf, Auf welchem Kronen strahlten, Herz!

Lœiivro ijititiilir «IliilM'iyat do Ouiar llayjMin». 121

Sur la tahie lio loxistence il a place* une jatte reiiveret'e', et cette jatte reiiverBie, il l'a remplie dv tristesHe-'. (W. 229.)

lyhomine est un ui'ant au iiiiliru du ncMiit.

<> ij^noraiit! tu ne sif^nilies rien dans les aflaires du monde; la base [de ta vie] est le vent, c'est pounpioi tu n'es rien.

l/existence est limitée par deux néants (pii sont les cotés, et toi, tu es un néant entre eux'. (W. 424.)

Toute la vie n'est qu'une illusion, qu'un «mirage [qui durera] jusqu'au jour du jugement dernier»'*. (W. 242.)

De notre feu, comment y aurait-il de la fumée ici? et de notre capital, comment y aurait-il des intérêts '.■'

A celui qui m'appelle un visiteur de taverne je dis: «au fond, comment y aurait-il une taverne ici?» (W. 13.)

Le savoir est chose vaine.

Ceux qui ont parcouru le monde, ceux (jui, dans leurs tlésirs des choses mondaines, ont mesuré les deux mondes,

je n'ai pas api)ris qu'ils aient su jamais, quelle est notre situation. (W. 151.)

Ceux qui embrassaient le savoir et les humanités, et qui, par l'ensemble de leurs perfections, brillaient comme des flambeaux aux yeux de leurs camarades,

ne trouvèrent pas le chemin qui mène de cette nuit sombre: ils racontèrent un conte bleu et puis s'endormirent^. (W. 209.)

> C'est-à-dire: la sphère céleste.

^ Dans le GuUan-i râz v. 240 sq., les cieux sont comparés à la roue du potier, et Dieu au potier même qui fait de terre et d'eau des vase.s de formes toutes différentes.

' Mavfiqetfair v. 236: «Je euis un atome, perdu dans une ombre». — GuUstân (éd. Gladwin p. 301): «La vie est sous la sauvegarde d'un seul moment, et le monde est une existence entre deux néants». — Hâfiz 350,2: «Le monde et les affaires du monde, tout cela est un rien dans un rien». ■* Gâmï: «La forme extérieure (^v/<re(^ du monde est un rêve confus». — (Wicherhauser 8,6.) — Selon Ibn Yamïn (Schlechta-Wssehrd no. 20) la vie est:

Lin Wassertrugbild, das auf Wûsten fiillt, Ein wiister Traum, der Schlafende betôrte. * Abu Sa^id (p:thé no. 7):

Bien que mon cœur courût longtemps dans ce désert, il ne s'est avancé de l'épaisseur d'un cheveu en savoir, et ne s'est occupé que de fendre des cheveux en «luatre.

122 Troieième Partie.

Nous ne réussirons jamais à résoudre le grand problème de la vie.

Derrière le voile des secrets jJerBonne ne trouvera accès; de cette institution itersonne n'aura connaiBsance.

Notre eeule demeure est dans le cœur de la terre pombre. llclas, cette histoire n'est pas brève [à raconter]'. (W. 47, Bd. 29.)

Ils s'en allèrent, et de ceux qui s'en allèrent, pas un seul n'est revenu te donner des nouvelles de ce qui est derrière le voile des secrets^. (W. 266.)

(Comp. W. 129; AV. 152; W. 267, Bd. 97 etc.).

Même a})rès la mort, nous ne devons })as espérer de voir plus clair.

Si le cœur savait à fond le secret de la vie [ici-bas], il saurait aussi après la mort les secrets de Dieu.

Mais comme à présent, étant en possession de toi-même, tu ne sais rien, que sauras-tu demain, quand tu auras quitté toi-même?^

Nous ne pourrons parvenir qu'à cette vérité désolante que le monde va son train, éternellement, sans que nous y soyons pour rien. «Sache qu'aujourd'hui est comme hier, et

Quand mille soleils brilleraient dans mon cœur, enfin, il n'a pas su égaler en perfection un atome de la poussière du chemin.

(Dans la Chrestomathie persane de Schefer (II p. 253) ce quatrain est cité comme provenant d'Avicenne.) — Afdal Kâsl: «Nous nous sommes creusés l'esprit, pendant toute la vie, nuit et jour: nous sommes arrivés la tète troublée, et nous nous en irons confus».

' La métaphore du voile (pardej qui cache le mystère divin, se trouve par exemple dans le Manfiq-et-tair v. 147 — 48 (cité p. 118 note 1) et V. 178-79: «Toi qui te tiens caché derrière le voile, éloigne le voile à la fin, et ne laisse pas mon âme dans la torture». — Hâfiz 115,6: «Personne ne sait ce que fait derrière le voile des secrets celui qui a dessiné ce cercle céleste».

* Nasir Husrau: «Pas un seul n'est revenu de ceux qui s'en allèrent; pas un seul ne s'est réveillé de ceux qui s'endormirent». {Bùsanâînâme v. 486.)

3 Cfr. p. 18 note 4.

L'ccuvre intitulée ^iRului'ivat ^\e 'Omar IJayyum». 123

(jne demain sera comme le prciu'KT joll^^» (W. 115.) Aussi nous faut-il nous résigner à l'inévitable et prendre la vie et la mort eu vrais stoïciens :

Kcoute-moi, ù le plus excellent des vieux ami.-^! ne pense pas à ce ciel sans tête et sans fond-.

Assieds toi dans un coin de la plaine de l'abstinence et re^rarde le jeu de la roue 3. (W. 867.)

Tantôt le vin de la vie est pur, tantôt il n'est ()ue de la lie. Tantôt nous sommes revêtus d'habits de mendiants, tantôt de vêtements précieux.

Tout cela est sans imi)ortan(e aux yeux du sage, et ce fait est également sans importance, qu'il doit mourir^. (W. 189.)

Je vis un rind assis sur la terre sèche, [il ne se souciait] ni de l'inâdélité ni de l'islam, ni du monde, ni de la religion,

ni de Dieu, ni de la vérité, ni de la loi, ni de la certitude: qui dans les deux mondes serait aussi hardi que lui? (W. 375.)

* Adib Sabir: «Le jour d aujourd'hui est passé comme hier n'ayant pas tardé à venir; le jour de demain, qui viendra, passera comme avant-hier».

- IJâqânï donne (quatr. 163) la même épithète (r)j^*, j*" 3^) au ciel, et de même Lutf-allah Nisâpuri (Daulatsah éd. lirowne p. 318). Hufiz caractérise (508,5) les actions du ciel comme «sans tête ni pied»

^ Garni: «Dans tout ce que j'ai saisi de ma main, je n'ai trouvé que des douleurs qui m'ont rongé le cœur: alors j'ai retiré ma main de tout, et j'ai trouvé le repos».

* Anvarl:

Depuis le temps où je me suis lavé la main du désir charnel du monde de la poussière, le pan de ma robe est décrassé de la poussière du monde temporel.

L'espoir de l'éternité et la peur de l'anéantissement où sont ils devenus"? Comme je suis mort au monde, pourquoi craindrais-je la mort'/

124 Troisième Partie.

Ici comme ailleurs les idées frisent le sufisme'. L'idée de la métempsycose semble ressortir du (juatrain suivant, si l'on suit la lecture de P.:

Ceux (jui ornent le ciel pour un fragment de temps, viennent et s'en vont et viennent de nouveau avec le temps.

Dans le pan [de la rol)e] du ciel et dans la poche de la terre, il y a des créatures qui renaîtront, jusqu'à ce quelles meurent^

(P. 79, W. 215, Bd. 56.)

(Comj). W. 423.) — La même idée apparaît dans W. 442 qui semble en- même temps exprimer le désir du nirvana :

Plût à Dieu qu'il y eut un reposoir, ou qu'enfin nous arrivions au bout de cette marche.

Plût à Dieu qu'après cent mille ans un nouvel espoir pousse comme de la verdure du cœur de la poussière!

D. Piété, résipiscence et morale.

Si toute autre chose est illusion, il reste pourtant une réalité: le principe régnant, la force qui met le monde en mouvement, que ce soit le destin méchant et tyrannique, ou l'intelligence universelle et divine. Le poète raille quelquefois, il est vrai, les choses saintes:

Bien que je vinsse avec humilité à la mosquée, Dieu sait que je n'y venais pas pour prier:

Un jour j'en dérobai le tapis de prie-Dieu, et quand il fut usé, j'y revins, et ainsi de suite. (W. 325, Bd. 115.)

1 Manfiq-et-faïr v. 3317—18:

Pas un instant il (celui qui erre dans la vallée de l'amour mystique) ne connaît la foi ni l'incrédulité, il ne connaît pas du tout le doute ni la certitude.

Le bien et le mal sont la même chose sur son chemin: quand l'amour arrive, ni l'un ni l'autre n'existent.

2 M. Heron-Allen voit ici une comparaison entre les planètes et les hommes, ce qui me paraît aussi le plus probable. En ce cas la lecture de P. est plus compréhensible que celle des autres textes: «il y a des créatures qui vivront, tant que Dieu ne mourra pas». Malheureusement ce manuscrit-là est écrit avec trop peu de soin pour qu'on puisse s'y fier, — Comme nous avons déjà dit, les idées de la métempsycose se trouvent chez Nasir Husrau. Plus tard Galâl-eddïn Rami les a adoptées (v. Horn: Gesch. d. pers. Litteratur p. 163).

L'œuvro iiititiik-e «Rnl>ai'y:lt (\v 'Omar Tlayyiiiu». 125

Mais une telle raillerie, qui touche au blasphônie, est assez rare. Plus souvent Dieu est mentionné avec une révérence profonde, comme celui qui est omnipotent par suite de son omniscience:

Outre Dieu il n'y a pas de dominateur qui pnisBO commander, il n'y a pas d'être qui puisse .se dérober à na domination.

Toute chose qui est doit être, et une chose qui ne doit pas être n'est pas. (W. 124.)

«Un seul veille, les autres dorment». (W. 222, Bd. 48.)

Le tnuhid est présenté en des termes sûfiques dans ce quatrain-ci :

Mon cœur me dit: «Je désire la science inspirée, apprends-lamoi, .si tu en es capable».

Je dis: «Alif suffit, ne dis plus rien; s'il y a quelqu'un dans la maison, cette seule lettre suffit'.» (W. 109, Bd. 28.)

Une conception panthéiste se manifeste dans plusieurs quatrains :

Tantôt, te tenant caché, tu ne montres ta figure à personne, tantôt tu te manifestes dans les formes de l'existence et de l'espace.

Tu fais luire cet éclat pour toi-même: tu es l'œil qui voit et celui qui te voit toi-même^. (W. 475.)

La goutte dit en pleurant: «Nous sommes séparées de la mer.» La mer répondit en riant à la goutte: «Noue sommes le tout 3:

vraiment il n'y a pas autre chose, nous sommes tous Dieu, et nous ne sommes séparées de lui que par un seul point.» (W. 410.)

(Comp. W. 359.)

Le poète vient à résipiscence:

' La lettre i, qui a la valeur numérique d' 1 est naturellement devenu le symbole du Dieu unique. Ainsi dit Hâfiz (416,8): «A la table de mon cœur il n'est écrit que Yalif de la forme de l'Ami».' — Dans le Manfiq-ef-taïr, le tauhîd est exprimé par exemple de cette façon (v. 116): «Marche dans l'unité et n'approche pas de la dualité, n'aie qu'un seul cœur, une seule qibla et un seul visage».

2 Comp. Abu Sa'id (Ethé no. 17, cité p. 67) et le Gulsan-i râz v. 138; «Toi (homme), tu n'es que l'œil du reflet, il (Dieu) est la lumière de lœil; de l'œil son œil voit son propre œil».

* Comp. le Mantiq-ef taïr v. 137: «Dans cette mer qui est l'immense océan, le monde est un atome et l'atome un mon<lc».

126 Troisième Parti^.

Hélas! nous avons passé la vie dans la vanité; nos jouissances

ont été illicites, ot nous avons été souillés par des désirs sensuels.

La désobéissance envers les comniendements a noirci ma figure,

et combien de choses non-commandées n'avons nous pas faites, hélas U

(W. 418.) Et, humblement, il fait toba:

Quanil la pensée de mes péchés se présente à mon esprit, l'eau coule de ma figuic à cause du feu de mon soin'-.

Mais c'est une loi que, quand l'esclave se repent, le maître lui pardonne avec indulgence*. (W. 146.)

(Comp. W. 384.)

Cependant, il est difficile de tenir ce qu'on a promis dans son repentir, et parfois le poète désespère tout à fait de son amendement moral.

Quand ma nature s'inclinait vers la prière et le jeûne, je me dis à moi-même que tous mes désirs seraient accom])li8.

Hélas, cette ablution fut rompue par un coup de vent, et ce jeûne fut rendu nul par une demi-gorgée de vin*. (W. 180.)

1 Comp. Suzani; «J'apporte, ô Seigneur, quatre choses qui ne se trouvent pas dans ton trésor: j'apporte le rien, la }>auvreté, la faute et le péché». {Târïh-i giizïda, JRAS. 1900, p. 755.)

* Pour l'antithèse poétique du feu du sein et de l'eau des yeux, comp. les citations d'après Fi rd au si et Mu'izzï p. 52. — De même Rûdagl dit (Ethé no. 38): «Nous sommes ceux qui avons fait notre lit dans l'auberge de la douleur, et nous sommes ceux qui avons le creur plein de feu à cause de l'eau [qui coule] de nos deux yeux». — Et Baba Tâhir (Huart no. 47): «Toujours mon cœur est plein de feu et mes yeux sont humides».

^ Mantiq-et-taïr v. 211: «Ô toi qui pardonnes mes péchés et acceptes mes excuses! j'ai été torturé de cent façons, pourquoi veux-tu donc me torturer encore plus?»

'' Comp. Salmân Sâvagï: «Hier j'ai rompu la coupe par repentance, et aujourd'hui j'ai rompu la repentance par la coupe». (Schefer: Chrest. persane II, p. 256.) Dans un quatrain inédit des Rubâ'iyât de 'Omar IJayyâm (Berl. I, no. 135) la même idée est traitée avec la même gaieté :

Hier ma repentance a sorti sa main de la manche et a rompu une coupe en pensant qu'il en était fini.

Aujourd'hui la coupe a serré la ceinture de la vengeance et a pris sa revanche en rompant ma repentance.

L'œuvre intitiiUe «lJub;i'iyat «le Omar llayyam». 127

Donno-nnus le vin, car iiiaintt'iiant lo voile de notre pudeur est tellement déchirt- «pi on ne pourrait le rac('ommo<Ier.

(W. 165, Rd. G5.)

Chaciue jour je dis: «Cette nuit je me repentirai, je nie repentirai de la roupe remplie juequ au bord.

Maintenant <)ue la saison de la rfise est arrivée, donne-moi la dispense: au temps de la rose je me repens de mon repentir'.»

(W. 425.) Quel(iuefois l'auteur se fie à la grâce de Dieu:

Mon obéissance n ajoute rien à ton pouvoir, et ma désobéissance passée ne lui porte pas préjudice:

Pardonne et ne punis pas, car je sais que tu es lent à punir et prompt à pardonner*. (W. 1G9.)

La taverne existe afin que nous puissions boire du vin. Le sang de deux mille repentances repose sur ma nuque.

Si je ne commettais pas de péchés, à quoi bon la grâce? La grâce dépend entièrement de nos péchés 3. (W. 130.)

Sa'dl: «Ceux qui, au mois de Ramadan rompaient la harpe et la flûte, ont rompu la repentance en flairant lodeur des roses».

Hûfiz 294,6: «Dans l'intention de me repentir, j'ai cent fois repoussé la coupe mais le silql n'a pas cessé de me lancer des regards amoureux». 1 Hâfiz 357,1; «Dans la saison de la rose, j'ai eu honte de ma repentance du vin».

''■ 'Abd-allâh Ansâri: «De nouveau, je suis plongé dans la douleur par suite de la peur de mes péchés: en me fiant à la grâce de Dieu, je retrouve la joie dans mon âme».

^ S^ C>y> j^'^ ^i ci^rj jî j^J ^yh^^ ^^ ^y> «^"^ u'^y j' * Abu Nu vas (Divan, traduct. allemande de Krcmer p. 135): O Herr, sind meine Sûnden grol»; Die Gnade dein, o Gott, ist grôCer. Begnadigst du die Frommen nur, Wen sollt' anrufen denn ein Boser?

Ibn Yamin (Schleclita-Wssehrd no. 70):

... Ei: nur \vo Schuhlen ist, kann Erbarmen sein, Un<l kein Erbarmen braucht's, \vo keine Siindenl

128 Troieièrae Partie.

Comp. W. 40 [cité p. 3;î], W. 398 [cité p. 13-14 n. 1 tin], W. 53 et W. 102.) — Et il s'abandonne avec piété dans les mains de Dieu. Dieu nous a donné l'âme comme un prêt, nous la restituerons, quand l'heure de la restitution sera arrivée \ (W. 213, Bd. 59.)

Ô Dieu! sur la voie de ton service les grands et les petits sont égaux; dans les deux mondes le service à ta cour est pn-fc-rable à tout 2.

Tu prends le malheur, et tu donnes le bonheur: ô Seigneur, prends et donne selon ta grâce! (W. 422.)

(Comp. W. 364 et W. 449.) — Un optimisme sincère ressort du quatrain suivant:

On dit qu'au jour de la résurrection il y aura des pourparlers, et que ce cher Anii sera sévère.

De ce qui est bon sans mélange il ne peut résulter que du bon; sois content, car à la fin tout ira bien. (W. 193.)

Par contre la foi en la grâce de Dieu est traitée avec une ironie amère ici:

Ne désespère pas, à cause de tes énormes péchés, [d'obtenir la grâce] du créateur, du Seigneur miséricordieux:

Hâfi? 292,5: Bois du vin au son de la har})e et ne bois pas la douleur; et si quelqu'un te dit: «Ne bois pas du vin!» réponds lui: «11 (Dieu) est celui qui pardonne!» — L'expression «le sang de la repentance» se trouve p. ex. chez Garni CWicherhauser 13,7).

' La vie est souvent appelée un prêt ('ârii/at). Abû-l-'Atâhij'a dit (éd. de Beyrouth p. 106):

A'raiment, le monde est pour les hommes une somme qui est mise dans leurs mains comme un prêt.

Mais sache et sois assuré qu'il faudra une fois restituer l'emprunt. Abû-l-'^ Alâ: «Vraiment, tous les dons ne sont que des prêts, et c'estune sottise de se montrer mécontent de la façon dont ils sont distribués». (ZDMG. XXX, p. 44.'i — Nâsir Husrau: «Cette demeure qui nous est donnée comme un emprunt ne reste chez personne; chacun doit la secouer de sa robe». [Sa' âdatnûme \ . 249.) — Hâqânl (quatr. 227): «Estce que tu as un nom dans cette existence que tu as empruntée ? Quand tu auras restitué le prêt, qui seras-tu alors?»

2 Afdal Kâsl: «Pardonne à ton esclave qui vient à toi pendant toute sa vie: il n'a de place qu'à ta cour».

L'œuvre intituli'-e «Rubà'iyut do 'Omar Ihiyyain». 129

Si tu meurs aujourd liai comme un misérable ivrogne, domain I)ieu pardonnera à tes os pourris. (W. 305.)

Nous trouvons aussi des (quatrains qui prêchent la responsabilité, le contre coup des consé(peuces de nos actions sur nous après la mort. Nous devons nous procurer des capitaux dans ce monde-ci, car dans l'autre nous n'aurons pas d'intérêts, si nous arrivons les mains vides. (W. 470.)

Le jour où tes qualités seront récompensées, tu seras qualifié selon la valeur de ton savoir'.

Etîorce-toi d'acquérir de bonnes (jualités, car au jour de la récompense, ta résurrection aura lieu dans la forme de l'attribut 2.

De telles réflexions renferment le germe des nobles pensées morales que nous rencontrons çà et là.

Au dessus de la sphère, j'ai cherché, le premier jour, les tablettes et la plume [de la destinée], le paradis et l'enfer.

Ensuite le maître infaillible m'a dit: «Les tablettes et la plume, le paradis et lenfer, tout cela est en toi-même», (W. 114, Bd. 15.)

Autant que tu peux, n'afflige personne; ne mets personne sur le feu de ton courroux.

Si tu es désireux du repos éternel, sois toujours affligé, mais nafllige personne*. (W. 15, Bd. 4.)

Cent ka'^bas d'eau et de terre ne valent pas un cœur. Pourquoi vas-tu visiter le ka'ba'.'' va trouver un cœur. (W. 18.)

' Par opposition au suprême paradis, le paradis de l'essence

(o!A-! a.>L>) où les âmes sont absorbées par la divinité, les paradis inférieurs sont souvent embrassés sous le nom de «monde des similitudes» {ô'^ ^^), parce que chacun de ses habitants y prend une forme correspondante à ses attributs, c.-à-d. aux qualités qu'il possédait de son vivant (V. Browne: A Year amongst the Persians p. 141.)

' Nâ.sir Husrau: «Ne démolis pas par haine la maison de personne, car celui qui fait le mal souffrira le mal». (Sa'âdatnâme v. 31.) — Ibn Yatnin (Schlechta-Wssehrd no. 95):

Willst du, mit dem Gliuk zur Seite,

Schreiten auf 'Verstandespfaden :

Ninimer tue und bereite

Was dem Niichsten konnte schaden.

Christeiisen, Recherches. 9

130 Troisième Partie.

(Comp. W. 440.) — Et les considérations morales aboutissent là où aboutissaient les considérations sceptiques et pessimistes : dans l'ab.stinence, dans l'ascétisme. Les lèvres couleur de rubis, la cou]»e de vin, les sons de la cymbale, de la hari)e et de la Hûte, tout cela n'est que de la « bourre >. (W. 45G.) Ta convoitise ressemble parfaitement au chien domestique, au- (luel on ne demande que d'aboyer dans le vide.

Elle a les qualités <lu renard et donne le sommeil du lièvre; elle a la férocité du tigre, et elle est comme un loup perfide.

Nous avons vu que beaucoup des quatrains des Rubâ'iyât ont une teinte plus ou moins accusée de sufisme. Il ne faut })as, il est vrai, se fier à l'extérieur: déjà au temps de 'Omar, la terminologie sufique avait commencé à tyranniser la poésie. Cependant il y a des quatrains dont les idées mêmes s'accordent à celles du sufisme, ce qui n'est pas étonnant, vu que bien des idées sûfiques i)résentent une affinité assez marquée avec celles de toutes les grandes écoles philosophiques du temps. Quantité de quatrains sont incontestablement mystiques, mais l'authenticité de ceux-ci est spécialement douteuse, parce qu'on a voulu à tout prix considérer 'Omar comme un sûfï. Néanmoins, si nous voyons dans les Rubâiyât l'expression de l'esprit persan, les poésies sûfiques constituent un complément nécessaire aux autres.

Le détachement du monde et de la morale bourgeoise: «Diminue ton appétit du monde, afin que tu puisses être content; romps les chaînes du bien et du mal au monde» i. (W. 191, Bd. 73.)

Si tu cherches Lui, arrache-toi de ta femme et de tes enfante^, arrache-toi bravement de tes désirs et de tes chaînes.

* Mantiq-et-taïr v. 686: «Chacun qui a joué sa vie, est délivré de son être; sur le chemin qui mène vers l'objet de son amour, il est affranchi du bien et du mal».

2 'Abd-allâh Ansârl: «Celui (jui te connaît, que fera-t-il de la vie? que fera-t-il d'enfants, d'une famille et d'un chez lui?»

L œuvre intitulée «Rubi'iy.U de 'Omar llayy.lin». 131

Tout ce ijiii existe n'est qu'une entrave Bur ta route. Comment pourras-tu niarclier les pieds lit-s? romps tes liens!

(W. 256, Bd. 86.) Celui qui n est pas connu et <iui ne shaliille ni de vêtements précieux ni d'un froc de laine,

vole, tl un cœur joyeux, vers rKmi>yrée comme un Simur^ et ne demeure pas eomme un iiibou dans un loin de la ruine du monde'.

(W. 163.) (Comi». W. 98.)

L'insignifiance des formes extérieures:

Le temple d'idole et le ka'ba sont des lieux d'adoration, le battement «lu nâqûs'^ est la .«symphonie de l'adoration.

La ceinture^ et l'église, le chapelet et le cr\icifix, tout cela est en vérité le symbole de l'adoration^. (W. 34.)

Le savoir ésotérique:

Dans le monastère et dans le coUèjre, dans l'église et dans la synagogue, on a peur de l'enfer et on cherche le paradis.

Celui qui connaît les secrets de Dieu, ne sème pas cette semence dans son cœur. (W. 49, Bd. 24.)

La «folie», l'extase, l'ivresse du savoir divin:

Plus je m'abandonne moi-même et deviens non-existant, plus j'existe. Plus je m'élève, plus je suis abaissé.

Le plus sin^'ulier de tout cela, c'est qu'au moment où je m'abstiens le plus du vin de l'existence, je suis le plus ivre.

* Le froc de laine est le symbole des .safîs qui se perdent dans un formalisme creux (comp. le quatrain d'Abu Sa'id cité p. 71). — Dans son Mantiq-eftair, 'Attâr a donné au Sîmurg, oiseau fabuleux souvent mentionné dans les légendes de l'ancienne Perse, le rôle du roi que cherchent les oiseaux dans leur voyage pénible, c'est-à-dire de la divinité mystérieuse. Là aussi (v. 979 sqq.) le hil)OU est celui parmi les oiseaux qui ne veut pas quitter ses mines, où il espère trouver des trésors cachés, pour accompagner ses camarades. — L'Empyrée, le neuvième ciel, est la demeure de la divinité.

^ Espèce de crécelle ou de sonnettes en bois, dont se servaient les chrétiens au lieu de cloches.

' Par l'usage de la ceinture, les juifs, les chrétiens et les zarathustriens se distinguaient des musulmans.

* Hâfi? 51,4: «La maison de l'amour est partout. Qu'est-ce que la mosquée? qu'est-ce que le temple des adorateurs du feu?»

132 Troisième Partie.

Va et choisis la déraison, si tu es raisonnable, afin que tu puisscH prendre le vin des mains de ceux (pii se 8ont enivrés du vin de l'éternité.

iSi tu es irraisonnable, la déraison n'est i)a8 ton affaire: tous les irraisonnables ne parviennent pas à la déraison'. (W. 467.)

Nous sommes amoureux, troublés d'esprit et ivres, aujourd'hui. Nous sommes des adorateurs du vin dans la rue des mages, aujourd hui.

Complètement délivrés de notre propre existence, nous sommes constamment dans le mihrâb de YAlast, aujourd'hui-. (W. 272.)

Si tu ne t'arraches pas la vie et ne bois pas du sang pendant cinquante uns, on ne te montre pas le chemin qui mène des mots à l'«état» (c-à-d. à l'extase) ». (W. 302.)

L'anéantissement (fana):

C) cœur! quand tu fus assis au banquet de la bien-aimée, tu t'étais arraclié de toi-même, et [par là] tu t'étais uni à toi-même.

Quand tu bus une gorgée de la coupe de l'anéantissement, tu fus entièrement délivré de l'existence et de la non-existence. (W. 429.)

' SaMî: «SaMi, selon l'opinion des amants, les gens raisonnables sont insensés (inagnun) et Magnûn raisonnable».

Sâhi: «Rends-nous ivres et inconscients des affaires du monde, afin que nous puissions te révéler le secret du monde». (Schefer: Chrest. pers. II. p. 265.)

2 Le Coran s. 'VII, 171; /■^^.j ^.:>.AwJt, «Ne suis-je pas votre seigneur?» demande Dieu aux descendants d'Adam qui ne sont pas nés. — Comp. le Bustàn de Sa'dl (éd. Graf p. 201): «Les débauchés de l'hermitage de YAlast resteront enivrés par une seule gorgée de vin, jusqu'à ce que la trompette sonne». — Hâfi? mentionne le «vin de y Alasty> (151,5) et la «coupe de \' Alastf (225,8). — Le «jour de YAlasti> est mentionné dans le quatr. 92 du ms. Berl. I des Rubâ'ij'ât: «11 n'est pas convenable vivre sobrement dans ce monde-ci, car notre ivresse date du jour de Y AlasU.

L'expression «la rue des mages» C-j^J^ ç^J'O ^st employée par Abu Sa'ld (Ethé no. 91). Cfr. p. 47. ^

3 Comp. le ManHqet-taïr v. 3217: «11 te faut entrer au milieu du sang et quitter tout.

T.oMivro inlitult'e «Iînh;Viy.U de 'Om«r IfayxMm». 133

L ainour eu Dieu:

Cliaoun dont le cœur est pi-iu-tri- de la lumière do lamour, [n'importe] s'il est un habitant de la mosquée, ou a il est du peuple de l'éplise.

Chacun dont le nom est inscrit dans k- carnet de I amour', t'st dflivr»' de 1 enfer et afl'ranclii du paradis. (W. 63.)

Le cœur est une lampe qui emprunte sa lumic-re à la joue de celui qui emporte les oreurs. C'est en mourant du chaprin [de l'absence] qu'on commence à vivre.

Il faut parler des qualités du Harabeau avec un homme au cœur de pajHllon, car c'est une histoire qu'on se met à discuter avec ceux qui sont brûlés'-. (W, 231.)

L amour mondain n a jias d éclat, il est sans ardeur comme un feu à demi éteint.

Pour être un vrai amant, il faut qu'on soit pendant des mois et des annés, jour et nuit, sans repos et sécurité, sans nourriture et sans sommeils (W. 182, Bd. 71.)

(Comp. W. 27, 36, 40, 171, 247, 400, 482.) — Il y a d'autres quatrains d'amour, où l'on pourrait se demander, s'il s'agit de l'amour mondain ou de l'amour mystique (v. par exemple W. 117, Bd. 10; W. 230; W. 212, Bd. 61). L'interprétation sûfique est, cependant, partout la plus probable.

* L'expression / j-yù,^ jXiJ se trouve p. ex. chez Abu Sa'îd (Ethé no. 37).

^ La comparaison entre le cœur du mj-stique qui cherche Dieu, et le papillon qui est attiré par la lumière et brûlé, est ti'ès goûtée des sufis. V. p. ex. l'allégorie dans le Mantiq-et-to/ir v. 3958 sqq. et l'anecdote du Busiân (éd. Graf p. 224), — Bâbâ Tahir: «Dans l'univers il n'y a pas un papillon comme moi, dans le monde il n'y a pas un insensé comme moi!» (Huart no. 28.) — Afdal Kâsï: «Afdal! ne sois pas orgueilleux de chaque pensée que tu as; ne tourne pas comme un papillon autour de chaque lumière».

Cilâmî: «Le flambeau étend sa langue de feu pour attirer 1 amant, mais le papillon seul connaît cette langue brillante». (Wickerhauser 1,8.)

3 Manfiq-ef-faïr v. 3508: «Si un amant peut dormir ailleurs que dans le linceul, je l'appellerai bien un amant, mais un amant de lui-même».

134 Troisième Partie,

Voilà les éléments de cette œuvre remarquable qu'on appelle les Rubfi'iyât de 'Omar Hayyâm, mélange curieux de pensées les plus hétérogènes, les plus contraires, renfermant le matérialisme le i)his brutal et le spiritualisme le plus sublime, poésie tantôt légère, tantôt i>rofonde, traitée quelquefois avec enjouement, mais le i)lus souvent avec une ironie amère ou un désespoir plus ou moins accentué. Ce qui coutribue à rendre ce mélange plus confus, c'est que les quatrains ont été arrangés selon le hasard de la rime. Pourtant il ne faut i)as aller jusqu'à }»rétendrc, que toutes ces idées incongrues n'aient pu exister ensemble dans un même cerveau persan. N'avons-nous pas eu, nous autres nations européennes, qui nous vantons de penser logiquement, des poètes qui ont traité des idées presque aussi hétérogènes? Comment un tel phénomène ne serait-il pas possible chez ces Persans, doués de plus d'imagination que de logique? Dans la poésie de Nâsir Husrau nous trouvons également une bonne part de ce déchirement, de ce débordement de sentiments momentanés, bien que, chez lui, ces sentiments soient contenus par une forte tendance. Au point de vue de la psychologie, je ne trouve pas impossible, que 'Omar Hayyâm ait pu composer les Rubâ'iyât essentiellement telles qu'elles nous sont représentées dans les meilleurs textes. Mais, encore une fois, même les meilleurs textes sont fortement altérés; à quel point c'est ce que nous ne savons pas. Nous n'avons pas de moyens pour décider, si tel ou tel quatrain est composé par lui-même ou non.

Mais la valeur de l'œuvre reste, indépendamment de l'auteur. Dans les Rubâ'iyât, les courants d'esprit qui ont traversé, durant les siècles, le monde persan, se rencontrent et se réfractent. Les Rubâ'iyât sont une encyclopédie poétitiue de la vie intellectuelle des Persans, et à ce point de vue, elles sont incontestablement une des œuvres les plus remarquables qu'a produites la littérature persane.

Appendice I.

Concordance des principales éditions

et de quelques manuscrits

des Rubà'iyàt de Omar Hayyâm.

Cette coDCordance consiste en trois tables comparatives, dont la première a pour base le ms. Bodleïen (éd. de Heron- Allen), la deuxième les éditions de Wliinfield et de Nicolas, qui ont, essentiellement, le même ordre des quatrains, et la troisième celles de Lucknow, de Bombay et de Stamboul.

Valeur des abbrévia tiens:

Bd. = ms. Bodleïen.

P. = ms. de Paris (Suppl. Pers. 823).

Berl. I. = ms. de Berlin (ms. Persan 35).

Berl. II. = ms. de Berlin (m.s. Persan 674).

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