I.iiuvrf iiilitiiltr fHubii'iyut de 'Oiiinr Hawaiii
Celui (jui voit une |»;iill(' dans l'œil do son voisin, mais n'aperçoit pas la jioutre dans son pioi>re œil, est souvent en butte II la satire:
Tu te vantes en disant: tJe ne l)oi8 i)a8 «le vin». — Tu fais mille choses en roniparaison desquelles ce n'est qu'un jeu «l'enfant que de boire du vin. (W. 11.)
(Conip. W. 450.)
Et de même les }»liarisiens, les «gens de la certitude» (W. 377), ceux qui «s'enorgueillissent de leur dévotion»^ (W. 383.)
Sais-tu pourquoi je suis un adorateur du vin? c'est pour ne pas devenir, à ton exemple, un adorateur de moi-même. (W. 337.)
Contre les fanatiques:
6 mufti de la ville! nou.s .«iomme.s plus utiles que toi; malgré toute notre ivre^fse, nous sommes plus sobres que toi.
Tu bois le sang des bonnes jiens, et nous buvons celui de la vigne: dis justement, qui de nous est le plus avide de .sang"?
Les dévots en général sont attaqués de diverses façons:
Tu es un ascète sec et moi je suis un pécheur humide: je n'ai jamai.s entendu dire, que le feu^ prenne à ce qui est humide.
Si tu as le cœur gron, prends un grain de beng ou un men du vin couleur de rose.
Si tu es un hûù, il t'est défendu de boire ceci et cela; en ce cas la pierre est ce qui te convient: va t-en et mange de la pierre!*
Que la taverne soit toujours égayée par les liuveurs! que le feu prenne au pan de la robe d'ab.stinence des ascètew!
1 Nâ.sir TTusrau: «L'orgueil et l'égoisme se trouvent chez les gens de lobéissance». (Saâdatn, v. 146.)
2 Allusion au feu de l'enfer.
' Sa'di n'aime pas le beng. Il dit en employant le même jeu des mots beng et seng: «Si tu manges du beng, tu restes sur place comme une pierre; il vaut mieux que tu manges de la pierre en mangeant le beng».
Christensen, Recherches. 7
98 Troisième Partie.
(iue ce froc cent fois rapiéceté et cet hut)it bleu de laine «oient foulés sous les pieds des buveurs de lie!' (VV. 157.)
L'ennui m'a pris à la vue de l'hypocrisie: lève-toi et apportemoi le vin léger, ô échanson!
Mets le tapis de prie-Dieu et le froc en gage pour du vin, que ma fanfaronnade puisse durer éternellement!'^ (W. 447.)
Les quatrains misauthropiques ne sont pas rares. «Dans la société du monde on ne rencontre que la i)erfidie^»
Si tu es fameux dans la ville, tout le monde te blâme, et si tu es assis tranquillement dans un eoin, tout le monde [te considère comme] un possédé.
Ne serait-il pas mieux, — fus.ses-tn un Hidr ou un Elj'âs, — que personne ne te connût, et que tu ne connusses iiersonne?**
(W. 480.) (Comp. W. 77, Bd. 8.)
' Comp. p. ex. Hafiz 5,2: «Pose la coupe du vin dans ma main, afin que je puisse arracher ce froc bleuâtre». De telles boutades sont extrêmement communs. — L'expression «buveurs de lie» (durclil) l'esân) est souvent emplo)'ée par Hâfiz (p. ex. 44,5) et Garni (Wickerhauser no. 4, v. 6).
^ Hâfi? 403,1: «Si, par hasard, j'entre encore une fois dans la taverne des mages, je jouerai le froc et le tapis de iirie-Dieu»; et 686,42: «Je suis bien fatigué du chajielet et du froc: mets-les tous les deux en gage 2)our du vin et — adieu!»
* Abû-l-'Alâ: «Malheur sur la vie et malheur sur moi et sur un temps où règne la bassesse!» (ZDMG. XXXI p. 476.) 1.1 âfi? 536,3: «Le monde est vil, ne te fie pas à sa bienveillance. O toi qui possède de l'expérience! ne cherche pas de la constance chez les sots.» — IJâqanï (éd. Salemann quatr. 145):
On dit qu'à chaque millénaire un homme fidèle apparaîtra du monde.
Il est venu dans le passé, ijuand je n'étais pas né du néant; il viendra à l'avenir, quand le chagrin m'aura mis au tombeau.
■* Sahïd: «Je choisis la solitude dans ma maison, et je fermai la porte à tous». (Luyat-i furs, publ. p. P. Horn, texte persan p. 12.) — Ibu Yamîn (trad. de Schlechta-Wssehrd no. 29):
Des Menschen Ungluck ist sein Ruhm, Und glucklich ist, wer nicht bekannt ist, Weil nur, wer Niedrigem verwandt ist.
Ira Saal der Hohen gern genannt ist!
L'ti'uvre intitiiltV <Kul>;i'iyat de '<>iii;ir lluyyiiiii\ 91(
Do tels vers semblent pourtant exprimer plutôt des déceptions et des ennuis }trivés ([u'une misanthropie fondée sur des réflexions philosophiques. Au contraire, nous trouvons dans les Rubà'iyât, comme chez Nâsir Husrau, la glorification de l'homme comme la plus sublime de toutes les créatures:
Nous sommes le but de toute la création, nous sommes la pupille de Tceil de l'intelligence.
Ce cercle du monde est comme un anneau, et .sans nul doute nous en sommes les figures gravées dans le cachet. (W. 340.;
L'homme est «l'essence de l'existence (W. 362), l'homme est le microcosme ^
B. Jouissance de la vie.
Une simplicité saine et fraîche ajjparaît ça et là dans les quatrains qui célèbrent la frugalité et l'indépendance comme les seules bases d'un plaisir pur.
Je dé.sire une outre de vin couleur de ruljis et une collection de poésies. Il ne me faut que ce qui est nécessaire pour vivre, et puis encore la moitié d'un pain.
Et quand nous sommes assis, toi et moi, dans un lieu désert, ce lieu désert est plus beau que l'empire d'un sultan-. (W. 452, Bd. 149.)
1 Guîsan-i rûz (v. 139): «Le monde est un homme et l'homme est un monde». — Comp. les quatrains ambulants W. 355 et 497. — Afdal KâSï: Les cieux et les éléments, les plantes et les animaux, tout cela n'est qu'un reflet de notre existence brillante et parfaite:
>.ix^^-<* j^*^ cy^j '-i}~^*] , c**^'^ ol^^v^*; --^^^ ->owic» v^i^t
^ De telles idées reviennent constamment dans la poésie i)er8ane. Gamâl-ed-din Kâsi dit (Tarïh-i guzlila JRAS. 1900 p. 746):
Qu'est-ce que j'ai à faire aux occupations du monde? Je désire du vin, une amie et un lieu désert. Ibn Yamïn (Scblechta-Wssehrd no. 2):
Ein Buch, ein Winkel, Freunde zwei bis drei, Doch 80, daC vier die Zabi nicbt (iberecbreite, Ein Bach, ein Lied und Fleisch und Brot dabei, Die Scbenkin aucb als treuen Gast zur Seite: Dies, flticht'ges Gluck, dies magst du mir bescheiden; tJnd keinen neid' icb in den Welten beiden !
100 Troisième Partie.
(Comp. W. 479, Bd. 155 qui n'est qu'une parajOirase de ce quatrain.)
Quelquefois le mépris de la richesse est exprimé (j), ex. Bd. 119), mais ce n'est i)eut-ôtre que la théorie du renard qui trouve les raisins trop verts, car
Si l'argent n'est pas le capital des intelligents, le jardin du monde est une prison pour ceux qui manquent d'argent.
La tête de la violette i)enche sur ses genoux parce qu'elle a les mains vides, et la bouche de la rose sourit parce qu'elle a la hourse pleine d'or'. (W. 122.)
Il faut une certaine quantité de biens terrestres pour se procurer les jouissances qui adoucissent la vie.
Passer son temps dans le monde sans vin et sans échanson, ce n'est pas agréable; le passer sans le gazouillement de la flûte 'iraqienne, ce n'est pas agréable.
Aussi souvent que je regarde les affaires du monde, je vois que ce qui est vraiment profitable, ce sont toutes les jonissances, et le reste n'est pas agréable 2. (W. 86.)
Et si l'on demande ce que c'est que les jouissances, la ré- })onse est contenue dans ce vers plaisant malgré son cynisme:
Les hommes me qualifient toujours de libertin; je suis innocent, mais on a fixé l'attention sur moi:
Je ne pèche contre la loi, ô moraliseurs, que par l'ivrognerie, la pédérastie et l'adultère! (W. 90.)
Le vin est le premier de tous les plaisirs. Environ les deux tiers des Rubâ'ij'ât sont des quatrains bachiques. Le
Hafiz (éd. Brockhaus, rubâ'l 50):
Si j'ai une maîtresse gaie et jolie, un chanteur et une flûte, un coin où je puisse demeurer en repos,
et si le vin me chauffe les veines et les nerfs, je ne demande pas un seul grain d'orge à Hâtim Tâl.
* Farruhi (d'après le Bahâristûn de Gâmï):
Tandis que mes yeux regardent la félicité, il n'j' a pas un dirhem dans ma main : c'est comme une tête tranchée, placée sur un plat d'or.
2 Ibn Yamîn (Schlechta-Wssehrd no. 17):
Des Lebens Zweck erkenne un GenieCen.
L'ieuvre intituli'-e ■ Hubiriyat dv 'Ouiar Ilayyiiinv. 101
vin est i»uissant, il fait danser les montaj^nes (W. 18<)), et si Iblis en avait bu une seule gorgée, il se serait jtrosternô deux mille fois devant Adam (W. 313) ^
Depuis le temps que Vénus et la lune ont paru au ciel, i)er- Bonne n'a rien vu de préférable au vin couleur de rubis.
Je m'étonne des vendeurs de vin : (pioi de mieux que ce qu'ils vendent, peuvent-ils acheter?-' (W. 208, Bd. 62.)
Que de vaines alllictions ne viennent se loger dans ta tète! Bois toute l'année des coupes remplies jusqu'au bord.
Sois assidu auprès de la fille de la vigne et jouis de la vie: la fille qui est défendue est meilleur que la mère qui est permise'.
Il n'est pas même vrai, que le vin soit défendu: il est défendu aux «crus», mais permis aux «cuits» (v. p. 34). Il est seulement question de (^ui boit, en quelle mesure et avec qui (W. 195, Bd. 78)-^.
' V. le Coran s. II, 32. — Rndagî caractérise le vin ainsi (Gôtt. Nachr. 1873 p. 725;:
Le vrai vin e.st celui dont une larme, tombant dans le Nil, rend ivre pour toujours le crocodile par son odeur.
Si la gazelle dans le désert en boit une goutte, elle devient une lionne farouche et ne craint plus le tigre.
- Kisâî avait chanté la rose en ces termes (Sitz. d. konigl. bayr. Akad. 1874 II, no. 9):
La rose est un don divin qui nous est envoyé du paradis. La jouissance de la rose rend l'homme plus généreux.
O vendeur de roses! pourquoi vend.s tu des roses pour de l'argent? quoi de plus précieux que la rose peux tu acheter pour de l'argent ?
' Selon Whinfield, l'expression poétique «la lille do la vigne» (duhtar-i rez) est traduite de l'arabe. Elle est employée avec prédilection par Minucihri (v. p. ex. : Spécimen du Divan de M. par Kazimirski p. 35 et 54, p. 22 ilu texte persan). Comp. IJâqânï (quatr. 159 de l'éd. de Salemann): «Nous ne nous teignons pas les joues du sang de la fille de la vigne», et Hâfiz (éd. Brockhaus 124, 1): «Ô amis, la fille de la vigne nous a fait repentir de notre sobriété».
* Pindâr Kazi, le poète des Buyides, s'exprime ainsi dans une poésie en dialecte: «Les sots disent: ,ce vin est défendu par la loi'; je ne sais pas quelle âne l'a rendu illicite!» (Browne, JKAS. 1895
102 TiDisième Partio.
Les mauvaises gens voient surgir du vin de mauvaises actions, les personnes d'un bon caractère n'en voient surgir que les vertus et la raison.
En vérit»'' la coupe de vin est le miroir de la vie: chacun y voit sa propre image'.
Parfois une certaine modération est recommandée:
Aussi longtemps que je suis en possession de mes sens, le |)lai8ir est caché pour moi, et quand je suis ivre, mon esprit en souffre.
Il y a un état entre la sobriété et l'ivresse: je suis l'esclave de cet état, car il est la vie-. (W. 41.)
Bien plus souvent c'est l'intempérance qui est célébrée. «Je suis l'esclave de ce moment où l'échanson dit: , prends encore une coupe', et où je ne puis pas.» (W 300.)
Lève-toi et frappe du pied, nous battrons des mains. Nous boirons du vin à la vue des narcisses ivres 3.
C'est un plaisir médiocre que de boire vingt [coupes], mais si nous en prenons soixante, voilà un plaisir merveilleux! (W. 814.)
p. 809). Et 'Imâd-ed-dln dit: «Le vin, mais non pas celui qui est amer, est défendu». (Ouseley: Biograph. Notices on Persian Poets p. 200.)
1 Berl. I. 217:
LJÎj.U. jiLi- Jo v.i>~wi (jiy^ ^-^^î
2 Comp. le quatrain d'Avicenne cité p. 48.
' Nergus-i fsarjmast ou nergus-i mahmûr est une expression trèscommune. Probablement Temiiloi fréquent du mot nergus pour designer l'œil, a-t-il donné lieu à ce métaphore. Otniân Mâkï dit: «Le matin quand tu rejettes tes tresses de ta joue, ton œil et ta joue font rougir de honte le narcisse ivre et la tulipe», {Tdrîh-i guzida, JRAS. 1901 p. 6.) Adarl: «Si le narcisse ivre te voit dans le jardin, le narcisse ivre laisse tomber sa tête et s'endort».
Comp. Hafiz (éd. Brockliaus 145,5) et ITâqâni (éd. Salemann 39). — Parfois l'expression «ivre» est employée également pour d'autres fleurs, ainsi Sirag-ed-din Qumrï: «La rose ivre, la tulipe enivrée et le narcisse grisé, tu les as apportés, ô zephyre!» (Uaulatsâh éd. Browne p. 235.)
L'œuvre intitulée «Rubîl'iyat cle 'Omar Hayy;lin». 103
Il faut «jeter à l'esprit une poif^née de vin à la figure pour l'endormir»'. (Bd. 110.) '^Ce que l'on veut, c'est tomber dans l'état délicieux d'une inconscience absolue. Le quatrain suivant, un des -ambulants», donne exactement l'idéal d'un buveur persan:
Si jo ])oi.s du vin, ce n'est i>as i)Our ui'égayer; ce n'est pas non plus par corruption et pour abandonner la foi et les bonnes mœurs.
Je déîsire atteindre à l'inconscience de moi-mêuie-: c'est pourquoi je bois du vin et m'enivre^ (W, 66.)
Il faut «laver avec du vin la douleur universelle» ("\V. 110, Bd. 21), «jeter du vin sur le feu de la douleur pour l'éteindre-^ (B. 89), devenir «affrauclii de l'espoir de la grâce et de la crainte de la punition, allranchi de l'air, de la terre, du feu et de l'eau ^^ (W. 22, Bd. 7), bref, atteindre à l'abrutissement de l'ivresse et se moquer de l'honueur et de la bonne réputation. v< L'ivresse, le genre de vie des qalandurs et l'erreur, voilà le mieux, une goutte de vin est ce qu'il y a de mieux de la lune au poisson^.» (W. 404, Bd. 133.)
li've-toi et viens, nous voulons touclier la harpe de nos doigts;
nous voulons boire du vin encore une fois et briser le nom et la
bonne réputation l'un contre l'autre.
Quand nous voulons boire du vin, buvons le dans la taverne,
et brisons cette bouteille du nom et de la bonne réputation contre
la pierre^. (B. 557.)
' Hâ<lâni (quatr. 193): «Que le vin soit [notre] ami dans toute situation, et l'esprit [notre] ennemi, voilà ce qui est le mieux». - Je lis avec B. et L. be-bihudl au lieu du ze bihudî de \V. ^ Mas'ud-i 8a'd-i Salmân: «Celui qui est ivre-mort ne sent
guère la douleur» (V^j^ ^^^^.^.x J^ bO ! ^ ^j-^ j^)- — Hâfi^: (93,4): «Rends-moi ivre, afin que je puisse perdre connaissance et ne pas savoir de qui je me souviens et qui j'oublie».
* Selon une tradition cosmogoniijue, la terre repose sur le dos d'un poisson. Ce jeu des mots mah et mahl revient très souvent dans le Mantiq-ef-faïr.
^ B. 558 en est une variation, et tous les deux semblent être des variantes du quatrain ambulant W. 332 (Bd. 118. B. 564), dont la seconde ligne est absolument identiciue ù la quatrième ligne de B. 557:
104 Troisième Partie.
Le temps du vin, c'est «dimanche, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi, nuit et jour»^ (W. 260). Mais c'est surtout vendredi, jour du sabbat, qu'il faut boire Kn ce jour d'anjounnuii qu'on appelle vendredi, bois du vin de larges coupes: (|u'avons-nou8 à faire de godets?
Si tu as riiabitutle de prendre chaque jour une coupe, prendsen deux aujourd'hui, car c'est «le prince des jours». (W. 74.)
(Comp. W. 101.) — On se plaint du jeûne du mois de Ramadan, et la fête du Baïrâm est attendue avec impatience.
C'est le matin. Inhalons pour un moment le vin couleur de rose et brisons cette bouteille du nom et de la l)onne réputation contre la pierre.
Retirons la main de notre espoir éloigné et saisissons les longues tresses et le manche du luth.
La combinaison des mots nâm et neng est très en vogue à cause de l'allitération. Kamâl Isma'll dit: «J'ai de nouveau nettoyé, en
grattant, les tablettes du nom et de la bonne réputation». (j.j iCC:^' ^yt
•Li *0 yX-wj ti5^Àjj.) — La métaphore de la dernière ligne de B. 557 est employé pour l'hypocrisie dans le Mantiq-ef-tair (v. 1258): «J'ai brisé la bouteille <le l'hypocrisie contre la pierre». ' Minucihrî (éd. Kazimirski no. 92):
Sous d'heureux auspices et dans ce jour béni de Samedi, 'faistoi donner du vin et ne te gâte pas la vie.
Dans la religion de Moïse le vin a meilleur goût aujourd'hui; pour t'y conformer bois du vin nouveau le Samedi.
Si tu le peux, arrange-toi pour Dimanche un breuvage du matin, car un Dimanche il est bon de boire le coup de matin.
Observe les usages et la religion de Jésus par un bon vin pur et ne donne pas des coups de pieds à tu bonne fortune.
Le l.,undi bois gaiement du vin, en prenant du repos selon les usages des Mo>)eds et des Mobed-Mobedan.
Le Mercredi est un jour de malheur, donc bois du vin, bois-en à pleines verres afin que ce jour se passe heureusement.
Le Jeudi est le jour où l'on a mal aux cheveux, mais si tu bois du vin amer, il te procurera lui-même un soulagement.
Ensuite, comptons autrement, le Vendredi après la seconde prière bois du vin pour que Dieu te pardonne tes péchés.
(Traduction de Kazimirski.)
La>uvrt' intitulée «Ruba'iyilt île 'Omar Hayyâm». 105
Le mois de I\ama<Jan est parti et Savval est arrivé, le temps île la gaité et de la joui.ssance, le temps du diseur de contes est arrivé.
Le temi>s est arrivé on les porteurs de vin, les outres sur les épaules, disent: >i Voici les porteurs avec leurs fardeaux !> '
(\V. 218.) Du feste, on rompt le jeûne sans scrupule:
Ils «lisent : «Ne liois pas du vin au mois de Sa'ban, car cela n'est pas convenable, ni au uioi8 de Ka^'ab, car c'est le mois propre à Dieu .
Sa'ban et Kajiab sont les mois de Dieu et du propliète: eli bien, nous buvons au mois de Ramadan, car c'est le mois propre à nous-. (W. 68.)
Le vin est désigné souvent sous la métaphore du sang^, ce qui donne lieu à différents bon mots :
Je bois du vin, et mes adversaires disent de droite et de gauche: «Ne bois pas du vin, car le vin est l'ennemi de la foi».
Quand je sus, que le vin est l'ennemi de la foi, [je dis:] «Par Dieu ! je veux boire le sang de l'ennemi, car c'est juste». (W. 95, Bd. 38.)
Ne buvons plus la douleur de ce ciel qui tourne, ne buvons que le vin clair et pur, couleur de rose*.
* Minudihri (éd. Kazimirski no. 38 v. 1 et 3):
Voilà que le mois de Ramadan est parti et son départ me plaît ; c'est la fête de Fitr (rupture du jeiine, Ba'ïrâm) qui est venue, grâces en soient rendues à Dieu !
A l'arrivée de la fête de Fitr et au <lépart du jeûne donnenioi du vin dans le jardin, sur la verdure. (Traduction île Kazimirski.)
Le temps du jeûne s'en alla rapidement, et la fête arriva, et les cœurs se redressèrent. Le vin bouillonnait à la taverne: c'est le vin que nous devons demander. (Hâfiz 106,1.)
- <.Bien que nous soyons au mois de Ramadan, apporte une coupe tout de même.» (Hafiz 532,1.)
' Nous trouvons plusieurs fois dans le divân de Miuaôihrî une fable joyeuse de la grappe de raisin enceinte que Dieu a noirci pour la punir de son impudicité, et qui, pour expier ea faute, ordonne au vigneron de la tuer et d'en verser le sang (v. p. ex. Kazimirski no. 20.) — Comp. Hâfiz 106,7: «Qu'est-ce que cela fait, si toi ou moi nous buvons beaucoup de coupes de vin? le vin est le sang des raisins, non pas celui de vos corps»; et le vers de Hâqânl cité dans la note 3, p. 101.
■• Ce jeu de mots: «ne pas boire la douleur, mais boire le vin», est très commun, v, ji. ex. W. 371 et 414 et Ilafiz 292,5 (cité dans la note 3, p. 127—28;.
106 Troisième Partie.
Le vin est le sanp du monde, et le monde est notre assassin. Pourquoi ne boirions-nous pas le sang du cœur de notre assassin?
A quoi bon le repentir? «On me dit: ,Que Dieu te donne le repentir!' — Il ne nie le donne pas, et s'il le faisait, je ne me repentirais pas tout de même*.» (W. 329, Bd. 114.) Le paradis nous sera bien ouvert, si nous n'avons commis d'autres crimes que d'aimer et de boire:
Boire du vin et chercher la société des belles, voilà ce qui est mieux que de ^iratiquer l'hypocrisie et l'al^stinence-.
Si l'amant et l'ivrogne devenaient des habitants de l'enfer, alors personne ne verrait le paradis! (W. 381, Bd. 127.)
(Comp. W. 67 dont la troisième ligne est littéralement identique à la troisième ligne de celui-ci. — Et au contraire: «Si tu es de la race de l'enfer, tu ne seras pas un habitant du paradis» (W. 485). Ce n'est pas l'affaire de Dieu de s'occuper de notre obéissance ou désobéissance:
Prends ta part de ce qu'apporte la circulation des temps, assieds-toi sur le trône du plaisir et prends la coupe à la main.
Dieu approuve aussi bien notre désobéissance que notre obéissance: prends, enfin, de ce monde ce qui te plaît à toi-même 3.
1 Hâfi? 350,5: «Viens: se repentir de [la lèvre couleur de] rubis de la maîtresse et de la coupe souriante, c'est une pensée que l'intelligence n'approuve pas».
•^ Rlldagl (Gôtt. Naohr. 1873 p. 729):
A quoi bon tourner le visage vers la Mecque, tandis que le cœur est à Boukhara et chez les jolies filles de Tarâz?
Dieu accepte le chuchotement d'un amant, mais il n'accepte pas les prières.
3 Ou peut ici citer un quatrain d'Abu Sa'^ld qui exprime une pensée semblable. (Sitz. d. konigl. bayr. Akad. 1878, Ethé, no. 36.)
Mes péchés sont plus nombreux que les gouttes de la pluie. Je me jetais à terre, la tête penchée de honte de mes péchés.
Puis une voix se fit entendre: «Compte cela pour rien, derviche! Tu agis selon ta volonté, et moi, j'agis selon la mienne.» i'ourtant ce quatrain ci a plus de portée que celui de ""Omar: on peut y lire une menace.
L'a'uvre intitulée «Hiiba'iyst «le 'Oinar Hayyilm». 107
Encore est-il mieux jouir de la vie, pendant qu'on l'a, que d'espérer en uu paradis, dont l'existence n'est pas sûre: On mpi dit que le mariage avec une houri est agréable': moi, je ilis que le jus du raisin est agréable.
Prends cet argent comptant et retire la main de ce crédit-là, car il est agréable d'entendre le bruit du tambour, — mais de loin^.
(W. 108, Bd. 34.) Si dans la saison printanière je bois une cruche de vin au bord du champ, en compagnie d'une idole faite comme le.s houris, [je dis,] — quand même cela sonnerait mal aux oreilles de la canaille, — que je serais pire qu'au chien, si je me souciais du paradis! => (W. 84, Bd. 25.)
Ah oui! j'ai balayé de mes moustaches la porte de la taverne; j'ai pris congé du l)ien et du mal des deux mondes.
• Je lis avec B. sS tys J^jS ; W. a j^ !» J\Ju^\ - W. prétend que c'est une allusion à la musique des noces. M. Heron-Allen prétend que ,1e poète a pensé au tambour suspendu audehors des palais des princes orientaux, et dont on se sert pour rassembler les soldats etc. M. Payne donne une explication qui me semble plus satisfaisante: «Omne ignotum pro magnifico: Paradise which sounds 80 charming, as described by the pious, may, when actually gotten, turn out to be as little agreeable as the sound of the drum near the head». — L'idée que renferme ce quatrain a été exprimée déjà, sous une forme ironique, dans quelques vers de 'A bd-el-'azïz, petit-fils du calife 'Omar II, traduits ainsi par M. Goldziher (Muhamm. Studien I p. 31): Sage jenem, der dich darob (wegen des Weines) schniiiht, dem Faqih und angesehenen Manne:
«So mogest du ihn (den Wein) denn lassen, und hoffe auf einen andern, den edeln Wein von Selsebil.
Bleibe heute durstig, und morgen lasse dich siittigen mit Beschreibungen von Wohnungsspuren.»
Les mots «argent comptant» et «crédit» (naqdet nasie) sont souvent employés dans le sens figuré, v. p. ex. Haqânï «juatr. 60: «Le capital du crédit et de l'argent coni[)tant de la vie pour nous tous, c'est la jeunesse, mais la jeunesse aussi n'est rien». 3Ianfiq ef-fair (v. 3320): «Quiconque agit loyalement, joue argent comptant, pour l'union avec l'Ami il joue sa tête comme de l'argent comptant». — Hâfi? 588,2 «Le paradis de l'argent comptant est ici» etc.
^ Ibn Yamin (Schleclita-Wssehrd no. 25): Silbcrnacken einen oder zwei, Freunde drei, wohl vier, auch im Vereine,
108 Troisième Partie.
Si les deux mondes tombaient comme des balles dans un abîme, ils ne vaudraient à mes yeux ijaun grain d'orge, quand je cuvais mon vin». (W. 409, Bd. 132,.)
(W. 474 est une variante de ce dernier quatrain.)
Même après la mort, le vrai ivrogne ne peut pas renoncer au vin. A leurs syroposies, les amis survivants doivent retourner la coupe, quand c'est le tour du défunt de boire (W. 234, Bd. 83; variation: W. 205, Bd. 84). Les dernières paroles qu'on lui soufHcra à l'oreille, quand il sera sur le point de mourir, rouleront sur le vin et la coupe, et si l'on veut le trouver le jour de la résurrection, on doit chercher dans la poussière sous la porte de la taverne. (W. 6.)
Eh, mes camarades! donnez-moi de la force au moyen du vin, et donnez la couleur du rubis à ce visage qui ressemble à de l'ambre!
Quand je serai mort, lavez-moi dans le vin, et faites du bois de la vigne les planches de mon cercueil 2. {W. 139, Bd. 69.)
Brot, das ausreieht fur den Tag, dabei
MaCe fiinf, auch sechs, von altem Weine!
Also .selig sieben Tage lang
Siirach ich Hohn dem Paradies, dem achten etc.
1 Hafiz «balaie de ses cils la porte de la taverne» (7,3). — Pour les idées sûfiques des deux mondes, v, p. 70. Cette expression était commune dans la théologie des parses, elle se trouve déjà dans les plus anciennes parties de l'Avesta (le Yaçna 28,2). Le mépris des «deux mondes» est une des pensées qui reviennent le plus fréquemment dans la poésie mystique et dans celle qui est influencée du mysticisme. Nâ.sir Hui^rau dit {Saddatnâme v. 6): «Dieu t'a choisi pour t'élever au dessus des deux mondes». Dans le Manfiq-cffair 'Attâr nous parle d'un Arabe qui allait en Perse et y trouvait une maison de qalandars; là il vit «une poignée de buveurs (rindcin) sans tête et sans pied, qui avaient joué les deux mondes, et qui ne disaient mot» (v. 3408 sqq.). Hâfiz (492,5): «.Je suis un esclave du désir des buveurs sans tête et sans pied, pour qui les deux mondes ne valent pas une seule paille».
'- Nous trouvons de telles idées déjà chez les anciens poètes arabes. Abu Mihgan at-Taqafi, qui vécut au temps de 'Omar I, a écrit un vers que M. Goldziher rend ainsi en allemand:
Wenn icb sterbe, so begrabe mich an die Seite eines Wein-
stocks, damit iiiein Gebein noch nach meinem Tode von seinem Safte
sich sattigen kôune.
l-'ii'iivn' intitiili-o -I'iili.i'i\ :it «ii- Omar Ifayyum». 109
Ou bien on fera de sa poussiciv une brique pour couvrir l'ouverture de la cruche de vin (\V. 1 <>()), ou on s'en servira l>our bouclu-r les fentes de la muraille de la taverne (B. 349).
Les femmes sont nommées souvent en connection avec lo vin. Mais en oéuéral, il y a là si peu d'ardeur qu'on sera porté à croire, avec M. Whinfield, que Omar n'a pas été «un homme très suscejttible de la passion tendre». Dans les quatrains où le vin et les femmes figurent ensemble, le vin est généralement ce qui importe le plus; plus rarement l'intérêt est aussi également reparti entre les deux objets qu'ici:
Lève-toi et donne-noua le vin: quelle place y a-t-il maintenant pour la causerie? Cette nuit ta fine bouche sera mon jour.
Donne-nous le vin couleur de rubi.s comme ta joue, car ma repentance' est i)leine de sinuosités comme tes frisons.
(W. 113, Bd. 16.)
Dans les meilleurs de nos textes les poésies d'amour incontestablement mondaines manquent presque complètement.
La pédérastie est mentionnée quelquefois, mais assez rarement:
Dans le monde de la poussière ^ d'un bout à l'autre, partout où rol)8ervatcur porte ses regards,
le seul avantage qu'on peut tirer du monde perfide, c'est le vin couleur de rubis et les joues des jolis garçons. (W. 372.)
(Comp. W. 90 que nous avons cité p. 100.)
Et Abu 1- Hindi, qui vécut sous les Omayyades, est l'auteur de ceci :
Wenn ich einstmals sterbe, so machet aus Weinreben moin Todtengewand und eine Kelter lasset mein Grab sein.
(Muharam. Studien I, p. 27.)
La même iiensée est exprimée par MinaCihrï (éd. Kazimirski 32, 9—11; Chrestomatbie de Saleraann et Shukoveki p. 33).
' Je lis avec Bd. NJ jJ au lieu de ^^^ijS.
^ 'Àlami hâk, encore une expression stéréotype. Je me borne à citer ce vers d'un quatrain d'Anvari: «Le fondement de l'ordre du monde de la poussic-re disparut» (^i^^jJ •l-> *J£ *LiJ OL^).
110 Troisième Partie.
Comme des choses qui embellissent la vie, le chant et la musique figurent à côté du vin. «S'il était convenable de boire sans chant, le vin ne ferait pas glou-glou en sortant de la bouteille» (W. 301). Belles sont les mélodies du luth, les i)laintes de la harpe et le son de la flûte.
Si tu désires les éléments de l'antidote de la douleur, apporte le vin couleur de rubis et le luth aux cordes de soie. (Bd. 88.)
Les deux significations du mot \id, «bois d'aloès» et «luth», donnent lieu â un jeu de mots:
Remplis la coupe, car le jour commence à poindre, blanc comme la neige. Apprends de ce vin qui est rouge comme le rubis, ce que c'est que la couleur.
Prends deux 'ûd pour illuminer notre compagnie: tu joueras de l'un et allumeras l'autre ^ (Bd. 98.)
La nature est célébrée, et par la nature on comprend — ici
comme presque partout dans la littérature i)ersane, — le vent
balsamique du printemps, la fraîche verdure et la rose épanouie:
Partout où je regarde, de tous côtés, il y a un paradis fait de
verdure et de rivières semblables au Kevter.
On dirait que d'un enfer la plaine s'est transformée en un paradis: assieds-toi au paradis avec une fille paradisiaque!
(W. 459, Bd. 151.)
La rose dit: «Je suis le Jûsuf égyptien du jardin, ma bouche est un rubis précieux garni d'or».
Je dis: «Si tu es Jusuf, donne m'en un signe». Elle dit: «Voici ma chemise trempée de sang»^. (W. 352.)
Souvent le printemps, le jardin, le ruisseau et le bord du champ ne sont que des accessoires qui servent à mettre
1 Le même bon mot se trouve dans le Sâhnâme de Firdausl dans un passage que tous les éditeurs européens s'accordent à considérer comme une interpolation (éd. Vullers I, p. 294 note 7, v. 1): «... Un 'ûd à allumer, un 'ûd à toucher».
2 A la quatrième ligne il faut lire -Ki (B, L) au lieu de y^. — Dans un qasïda de Sa'dl (ZDMG. IX, p. 124), la rose est comparée à Jûsuf et le vent matinal à Zaliha (femme de Putiphar), qui en déchire la chemise.
I/tiMivre intitiilto «IJului'iyjit dt- '(>iii:ir llayyiini». 111
la coupe de vin en relief. Nous en avons donné, di-jii, bien des exemples.
Le temps le plus convenable iiour i)oiie, c'est le matin frais'.
A 1 heure où la fausse aube* bleuit, la coui»».' du vin jiur doit être dans tes mains.
On dit que la vériti!- est ara^re dans la bouche: d'après cette indication le vin doit être la vérité. (W. 200.)
(Comp. W. 233.)
La jeunesse est chantée comme l'âge de la jouissance:
Bois du vin, car voilà la vie éternelle, voilà justement l'avantage qu'on peut tirer de la période de la jeunesse.
C'est la saison de la rose et du vin, et les amis sont ivres: sois heureux pour un moment, car voilà la vie. (W. 106, Bd. 36.)
Et la perte de la jeunesse est pleurée.
Hélas! le livre de la jeunesse est fini: et ce frais printemps de la joie est fini.
Cet oiseau de la gaîté qu'on appelle la jeunesse, je ne sais pas, hélas, comment il est venu et comment il s'est envolée
Mes amis fidèles me sont tons échappés des mains; l'un après l'autre ils furent foulés sous les pieds de la mort.
> Abu Nu vas (éd. Alihvardt no. 69): «Ô Suleïraân! chante-moi une chanson et verse-moi du vin. Ne vois-tu pas, que l'aurore arrive, enveloppée dans son voile?» — Abu 'Abd-allâh Muhammad al- Gnneïdi: «Lève-toi à l'aube et entame la boisson matinal, quand le coq chante et quand les cordes du luth résonnent». (Ethé, Morgenliind. Forscliungen 187.5.) — Minuèihri (éd. Kazimirski no. 74): «Hé! c'est l'heure du breuvage matinal; il ne fait ni chaud ni froiil; il n'y a ni nuage, ni soleil, ni vent, ni poussière. Apporte-nous, ô idole de Cachemire, du vin vieux.» — Sa'di (ZDMG. XV, p. 562): «Échanson! apporte le vin, car l'oiseau de l'aube montre sa tête au-dehors de l'œuf couleur de rouille.»
* Une lueur qui apparaît une heure environ avant la vraie aube.
^ Abu Na.sr Gllâul; «Au souvenir de la jeunesse, je gémis maintenant: hélas jeunesse! hélas jeunesse!» (Ethé, Sitzungsber. d. kônigl. bayr. Akad. 1873 I, p. 659.) — Hâfi? 294,2: «Dans l'embuscade de la vie la ruse du monde de la vieillesse nous guette».
112 Troisième l'arlie.
Ils étaient assis [avec moi], buvant du même vin à l'asseinlilée de la vie; de temps en temps deux ou trois en tombèrent ivres — avant moi. (W. 219.)
Jouir de l'a présent et ne se soucier ni du i)assé, ni de l'avenir, voilà le résumé de toute cette poésie.
Après ces deux ou trois jours la période de notre vie est passée, tout comme l'eau du fleuve et le vent du désert.
De deux jours je ne me suis jamais inquiété: du jour qui n'est pas arrivé, et du jour qui est passé. (W. 26, Bd. 20.)
Ô mon ami, viens, n'éprouvons pas la douleur de demain; ce seul moment de la vie, comptons-le pour gain '.
Demain il nous faut quitter cette vieille taverne^ et aller en voyage avec ceux qui ont voyagé déjà pendant sept mille ans. . (VV. 312.)
1 'Omara se moque de l'espoir du len<lemain: «Bien des milliers de fois, les liommes suspendent l'espoir comme un collier au con du lendemain». (Ethé, Morgenliind. Forsch. 1875). — Aftlal Kâsl: «Prends aujourd'hui une coupe de ce vin, ô malheureux qui vis dans l'espoir du surlendemain!»
Sa'dl: «Sa'dl! hier est passé et demain n'est pas présent non plus. Compte pour un gain le jour d'aujourd'hui qui est entre les deux.»
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Hûfiz 26.5,4: «Celui à qui on donne des promesses pour demain, ne profite pas aujourd'hui des jouissances de la vie». — Comp. Ibn Yamïn (Schlechta-Wssehrd no. 17). — De même le poète philosophique Nesîmï de la secte des Hurûfis dit: «Hélas, tu ne veux pas regarder le réel (c.-à-d. le visage de Dieu) aujourd'hui, ô dupe des promesses de demain!» (v. Browne, JRAS. 1898 p. 81).
^ Le mot «taverne» (deir, rahdt) employé pour désigner le monde, est très commun. Ainsi dans le Andarg-% Husrô-i Kavatân (5): «Considère le monde comme une taverne», et dans le Pandnâmak-ï Vagôrg Mitra (Gangesâyagân 169): «11 (c.-à-d. l'homme) doit considérer ce monde comme une taverne». — Afdal Kâsï: «Le monde est comme une taverne, et nous en sommes les hôtes». (*-'wi'u*>ps^ O Loj J:jij. jJ> '^^•) — Deux fois chez H a fi? (23,4 et 52,5) le monde est appelé deir, et bien que le commentateur Sûdl et les traducteurs européens le prennent dans
L'œuvre intituU-e -Uiiliu'ivat do Omar Iluyyam». 113
Aussi ne devons-nous pas philosopher. «Quand je m'en suis allé, que nie regardet il (jue le monde ait une fin ou soit éternel?»' (W. 324, Bd. 112.)
Jusques à qiianil [faut-il entendre parler] des cinq [sens] et des quatre [éléments], <^ échanson? tiue nous regarde-t-il, qu'il y ait un ou cent mille problèmes difliciles, ô échanson?
Nous sommes tous de la jioussiére, touche la harpe, ù échanson! Nous sommes tous du vent, apporte le vin. o échanson 1^
Un poisson demanda dans une agitation fiévreuse au canard: «Se fera-t-il que l'eau qui s'est échappée du fleuve y retourne?»
Le canard répondit: «(^uand toi et moi nous sommes grillés, que nous regarde-t-il, s'il reste après notre mort un fleuve ou un mirage?»' (W. 23.)
la signification de «monastère», je crois, m'appuyant sur les parallèles cités là-dessus, qu'il faut le rendre par «taverne». — 'Omar IJayyâra dit dans un (juatrain inédit (Berl. I, no. 200): «Les buveurs de cette vieille taverne à deux portes sont des voyageurs arrivés de l'inconnu».
Jojft*- i-)'»)'^ ^-^y^ V^^j^ ' '^j-^ •'^ -^l") i"-^^ O^J^ ^ O^'^^J 1 Hâfiz 106,9: «HiXfiz! laisse [la question de] , comment' et de .pourquoi' et bois du vin pour un moment: que vaut le discours de , comment' et de , pourquoi' devant la volonté de Dieu?»
* Constamment dans les littératures arabe et jiersane le monde est comparé à la poussière et au vent. Déjà dans le Artn Vïrâf-nâmaJc nous trouvons ces mots-ci (chap. CI, 20): «P>t remanjue aussi, que le bétail est de la poussière, et le corps de l'homme est de la poussière». — Abu-l-'Alâ: «J'en vins à fuir les hommes, parce que je les connus, et parce que je eus que le monde est de la poussière». (ZDMG. XXIX, p. 307.) — Rudagi: «Ce monde est un souflle de vent et un nuage, hélas! apporte le viu et que ce qui doit arriver arrive». (Gôtt. Nachr. 1873 p. 720.) — Afdal Kasî: «Je suie une poignée de poussière, qu'est-
ce qu'une poignée de poussière peut produire?» (Jol *.:>- aS''i6- jrUi^/a
i^t> ,j^Jis/o jl.) — Comp. W. 353, Bd. 121: «Nous sommes sortis de la
poussière, et nous sommes emportés par le vent». Comp. aussi la note 2, p. 109.
3 ujij*« (B., L.) est mieux que le vL~^ ^^ W. — Comp. Ibn Yamïn (Schlechta-Wssehrd no. 60):
Was hilft's dem Fische, liegt er tôt ara Grund,
Dafi neu ins trockne Strombett schieCt die Flut!
Christeusen, Recherches. 8
114 Troisième Partie.
C'est cette brièveté de la vie qui nous exhorte toujours il la jouissauce: nous devons '<rem})lir de vin notre coupe, avant (jue notre mesure soit remplie».
(iuand l'âme monte sur les lèvres, qu'importe que ce soit à Nlsâpûr ou à Balh? quand la mesure est pleine, qu'importe que ce soit d'un [vin] doux ou d un [vin] amer?
Bois du vin, car après moi et toi beaucoup de lunes seront dans leur croissant après avoir été à leur déclin, et seront à leur déclin après avoir été dans leur croissant». (W. 134, Bd. 47.)
Cependant, une môme pensée nous oppresse comme un cauchemar. «Toujours nous sommes assis, regrettant que nous sommes arrivés aussi tard et qu'il nous faut nous en aller aussi vite.» (W. 45.)
Je vis un oiseau assis sur les remparts de Tus; devant lui était le crâne de Kaikâûs.
Il parlait au crâne et disait: «Hélas, hélaa ! où est le tintement des cloches? où est le son de la flûte ?»'^ (W. 277.)
Ceux qui venaient, s'agitèrent et se laissèrent troubler par les doureurs de la vie, la joie et la jouissance.
Ils burent une coupe et furent réduits au silence, la poussière de l'éternité les embrasse tous. (W. 237.)
Voilà le matérialisme absolu, le reniement de l'immortalité de l'âme, tout comme on le trouve chez Abu-l-'Alâ. Et ce n'est pas le seule exemple qu'on en puisse tirer des Rubâ'iyât :
Bois du vin, car tu dormiras assez sous le limon, sans camarade, sans compagnon, sans ami, sans intime.
1 Hâfi? 307,1: «Lève-toi, et verse le vin joyeux dans la coupe d'or, avant que la coupe de ta tête soit remplie de poussière». — L'expression «l'âme monte sur les lèvres» pour «la mort approche», est emploj'ée p. ex. dans le Mantiq-eftaïr v. 240.
^ Comp. le quatrain ambulant W. 392 qui est attribué à Hâfi?. — Sahid (Morgenland. Forscb. 1875):
Hier je passais par hasard à travers les déserts près de Tus. J'y vis un hibou assis sur la place du coq.
Je demandai: «Qu'a.s-tu à raconter de ce désert?» — Il répondit: «J'ai ce mot à raconter: hélas, hélas I»
r/a*irvïe iiititulte «Kul'.i'iyut de 'Omar ITayyàui». 115
Prends garde! ne dis à porsonno i-c secret profond: la tulii>o fanée ne peut lleurir de nouveau*. (W. 107, Bd. 35.)
(Comp. W. 217, Bd. 4U.)