‹ Recherches sur les Rubiyt de 'Omar ayymChapitre 5 sur 21 · Que Nizâm-el-mulk était né au plus tard en · texte numérisé non relu

Que Nizâm-el-mulk était né au plus tard en

2. Qu'il est extrêmement improbable que Omar Hayyâm et Hasan Sabbâh qui moururent tous les deux d'une mort naturelle dans les années 517 — 18 (1123 — 24), eussent plus de cent ans au temps de leur mort.

3. Que même si l'on suppose que 'Omar et Hasan aient été centenaires, et si l'on place, conséquemment, leurs naissances en 1023 ap. J.-C, ils auraient eu pourtant six ans de moins que Nizâm-el-mulk, et tous les trois auraient difficilement pu être des «enfants» en même temps, comme le prétend le Gann-et-tavarih.

4. Que l'anecdote est extrêmement invraisemblable, sinon absolument impossible, et qu'elle mériterait à peine une considération sérieuse, si elle s'appuyait seulement sur des livres tels que les faux Vasayn, le Dabistan etc., mais que le témoignage du Garni -et-tavârih, tant à cause de son ancienne date, qu'à cause de la renommée d'historien de son auteur, ne peut pas être aussi facilement repoussé. On doit pourtant se remettre dans l'esprit qu'un grand laps de temps n'est pas nécessaire pour que des légendes d'un caractère bien plus surprenant se produisent. M. Browne rappelle ici que la notice sur la vie de Nâsir Husrau donnée par Qazvïnï dans son Àtar-el-hilad (éd. Wûstenfeld pp. 328 — 29) n'est pas moins remplie de traits légendaires, bien que seulement 200 ans se fussent écoulés après la mort de ce poète.

1 Kasîd-ed-din fut tué en 718 (1318). Ainsi, si l'on accepte Iii théorie de M. Houtsma, que l'anecdote en question soit fondée sur une confusion entre Nizâm-el-mulk et Anûsirvân, l'auteur des Vasâyâ, qui a vécu au 15* siècle ap. J.-C, ne peut pas l'avoir inventée, comme M. Houtsma l'a supi^osé.

Histoire et Critique. 13

En liKKJ parut une édition des liuhù'njàt de Fitzgerald

avec introduction de M. E. D. Ross et commentaire de

>f. H. M. Bats on. M. Koss y donne une biograi)hie de

Omar baséf sur les nouveaux matériaux, qu'il divise en trois

groupes :

1. Récits provenant de gens (|ui ont connu 'Omar en personne: a) les Cahar-maqala (source de première main); b) le Fndans-ef-tavanh (source de seconde main) citation d'après un certain Abii-1-Hasan al-Baihaqï qui a été présent, en 505 a. H. (1111 ap. J.-C), à une réunion dans la maison de Omar et l'a consulté sur un vers du Hamâsa).

2. Notices dans des ouvrages datant du 13^ et 14^ siècle ap. J.-C: a) le Xx^Jiat-cI-arvâJt ; b) le Mirsadel-ibad; c) le Tnnh-el-huhamâ; d) le Atar-el-hilad; e) le Garni' -ct-tavanh.

3. Notices dans des ouvrages d'une date postérieure au 14^ siècle. 'Omar est mentionné dans beaucoup d'ouvrages, entre autres dans le Mirat-i (jahân-numa, le Atasl-ada, la préface de l'édition de Téhéran des Rubâ'iyât ^ le Tadlirates-su'ara de Daulatsâh, le Gahan-nameh, les Haft iqlîni, le Mayma-tl-fusaha, le Dahistan-i maddhih. Mais des renseignements nouveaux et qui ont quelque intérêt ne se trouvent que dans a) le Tanh-i alfi; b) le Rhjad-es-su ara, anthologie

' De cette préface M. Browne a réimprimé et traduit dans le JRAS. 1898 p. 417) l'anecdote curieuse suivante: On raconte qu'une nuit 'Omar avait préparé une assemblée et invité plusieurs amis et filles belles comme la lune. Il avait placé là quantité de flambeaux et de lampes, et dans une insouciance complète il s'occupait de boire du vin. Mais comme le ciel se venge de tout, un coup de vent advint au milieu des plaisir.-^, les flambeaux furent éteints et la jarre de vin qu'il avait placée à son côté fut brisée. 'Omar Hayyâm fut très fâché, et il s'écria dans son ivresse:

Tu as brisé ma cruche de vin, Seigneur! ïu as fermé pour moi la porte du plaisir, Seigneur!

Dans la poussière tu as versé mon vin pur: Peste! tu es donc ivre. Seigneur! (ms. Bodl. 141, Nie. 388.)

On dit que quand il eut proféré ces paroles, son visage devint noir, et ses camarades et disciples qui étaient présents au festin, s'en-

14 Première Partie.

biographique écrite en 1748: Il ('Omar) était un des plus savants de tous les hommes, et pendant sa vie il était estimé à tel point que le sultan 8an*^ar avait l'habitude de le faire asseoir à son côté sur le trône. Dans sa jeunesse il fréquentait la même école que Nizâm-el-mulk et Hasan Sabbâh, Au commencement de sa vie, il était très sévère et pieux dans sa religion, mais plus tard il s'exposait au blâme; car il buvait le vin pourpré de la coupe de la science, et il était toujours ivre et sans conscience. On raconte qu'après sa mort sa mère suppliait continuellement avec des larmes et des lamentations Dieu de le pardonner. Une nuit 'Omar apparut à sa mère dans un rêve et récita le quatrain suivant:

Ô toi qui es con8umée [de chagrin] pour un hiomme qui brûle [dans le feu de l'enfer] et mérite d'y brûler; ô toi qui nourriras toimême les flammes de l'enfer:

Jusques à quand continueras-tu de prier: «aie miséricorde pour 'Omar!» Comment pourrais-tu apprendre lu miséricorde à Dieu?^

L'assertion que 'Omar ait été l'ami intime du sultan Sangar se trouve encore dans plusieurs ouvrages d'une date postérieure, comme le AtasJcada de Lutf 'Ali Bëg datant du 18*^ siècle. — c) Les chroniques arabes de Ibn-el-Atïr et d'Abû-1-Fedâ contiennent une même notice sur 'Omar, conçue presque dans les mêmes ternies. Ibn-el-Atîr, le plus vieux, dit 2; En l'an 467 (1074) Ni?âm-el-mulk et le sultan Maliksâh

fuirent aussitôt. L'ayant aperçu, 'Omar fit cherclier un miroir, et en y voyant que son visage avait changé de couleur, il dit en riant:

Quel est celui au monde qui n'a jamais commis un péché? dis ! Quand a-t-il vécu, celui qui n'a pas commis de péché? dis!

Si je fais le mal, moi, et que toi, tu rendes le mal pour le mal, quelle est alors la différence entre moi et toi? dis!

(Nie. 356, Whinf. 398.)

Au même moment son visage devint tout brillant comme la lune au quatorzième jour.

^ Nie. 459, Whinf. 488. Malgré ses 106 ans, 'Omar serait ainsi mort avant sa mère! L'anecdote est évidemment controuvée comme une explication du quatrain cité. Il n'est pas impossible que le quatrain soit inventé par les ennemis de 'Omar.

2 Kâmil éd. T)iornberg t. X, p. 67.

Histoire et Critinue. 1")

tinrent une réunion de tous les premiers astronomes du temf)s; et ils fixèrent le jour de l'an au point où le soleil entrait dans le Bélier; jusque-là il avait été fixé à, la saison où le soleil avait à moitié parcouru les Poissons. Et cette décision du sultan fut le point de départ du calendrier. Dans la même année des observations astronomiques furent faites pour le sultan Maliksâh, et un grand nombre des principaux astronomes, comme 'Omar il)n Ibrâbîm el-Hayyàmï, Abù-1- Muzatfar el-Isfizàri et Maïmun ibn en-Nagîb el-VâsitI et d'autres étaient présents à l'entreprise, et le sultan dépensait pour cela de grandes sommes. Ces observations du firmament furent continuées jusqu'à la mort du sultan en 485 (1092), mais après cet événement elles cessèrent.

M. Ross [)orte alors un dernier coup à l'anecdote des trois amis d'école. Voici son raisonnement: l'histoire tomberait d'elle même, si l'on pouvait prouver qu'un des trois hommes n'aurait pas pu être à l'école avec les deux autres; et c'est ce que nous pouvons soutenir avec beaucoup de probabilité pour Hasan Sabbàh. Les mémoires du vézir célèbre Anûsirvàn ibn Hâled ont été insérés dans l'histoire des 8algiiqides de 'Imàd-ed-dîn el-Isfahànï dont Al-Bondarl a fait un abrégée Anûsirvàn y raconte ce qui suit^: «Et dans le cours des événements des choses singulières arrivèrent; car un nombre d'individus c^ui avaient grandi comme nous et avaient mesuré avec notre mesure (c.-à-d. avaient été de la même condition sociale) et qui avaient été à l'école avec nous, et avaient pris plaisir à l'étude du droit et des humanités, se séparèrent de nous. Parmi eux était un homme originaire de Rai qui voyageait dans le monde et était scribe de profession; mais il cachait ses «affaires», jusqu'à ce qu'enfin il j)arut en public, souleva une vaste sédition et s'empara en peu de temps de forteresses et de châteaux imprenables; et il excita à des meurtres et à des actes de violence de la

1 Publ. p. Houtsma, Leide 1889.

16 Première Partie.

manière la plus atroce. Et leurs «affaires» étaient cachées au peuple et continuaient de l'être, vu qu'il y avait de la discipline dans leur cacherie.» Selon toute proVjabilité, M. Houtsma a raison en reconnaissant dans cet individu Hasan Sabbâli. En rapprochant différentes dates de la vie de Hasan et d'Anusirvân, M. Ross constate qu'ils doivent être nés environ en 1050, et qu'ils auront été à l'école ensemble à Nisâpur. Il incline à placer la naissance de 'Omar quelque dix ans avant celle de Hasan, parce qu'il trouve peu vraisemblable que 'Omar n'eût eu que 24 ans quand, en 1074, il fut compté parmi les princi})aux astronomes de son temps ^ Que Nizâm-el-mulk ait été le protecteur de 'Omar, est bien douteux, vu que celui-ci, dans son Algèbre, ne mentionne pas le ministre, tandis qu'il parle, en des expressions ardentes, d'un certain Abu Tâhir qui «le mit en état de renouer le fil des recherches qu'il avait été forcé de dénouer à cause des vicissitudes du sort.» L'objet de cet éloge est peut-être ce Saraf-ed-din Abu Tâhir el-Kumi qui devint plus tard ministre chez le sultan Sangar. — On ne peut pas se fier non plus au récit de l'amitié intime de 'Omar avec Sangar : on ne le trouve que chez des biographes plus modernes qui pourront aisément avoir confondu le sultan Sangar avec le Hâqân de Boukhara, Sams-el-mulk ^. Sangar monta au trône en 1117, mais il avait déjà été gouverneur du Khorassan pendant vingt ans, et en cette qualité il pourrait bien avoir eu des relations avec 'Omar; nous savons pourtant^ que dans sa jeunesse il avait eu de la rancune contre lui.

1 On pourrait rappeler, cependant, qu'Avicenne était un médecin célèbre à 16 ans. selon Ibn Halliqan.

- Celui-ci rendait honneur à 'Omar et le faisait asseoir à son côté sur le trône, dit Sahrazuri.

3 D'après Sahrazûrl, v. plus loin.

Iii»<toire et Critique. 17

Les études critiques des dernières aimées ont ainsi jeté plus de lumière sur la vie et la personnalité de 'Omar Hayyâm, et cojistaté que les textes des Ruba'iyât ont subi de nombreuses interpolations.

Rassemblons les faits et tirons en les conséquences.

Giyût-ed-din Abii-l-Fath 'Omar ibn Ibrahim el- Hayyrimî* naquit, selon toute probabilité, à Nïsâpûr entre 1025 et 1050 ap. J.C. Une éducation solide a développé ses talents divers. A une connaissance approfondie du coran, de la science de la tradition et de la poésie arabe et persane, il joignait un vaste savoir dans le domaine de la philosophie et des sciences exactes. Faute d'argent il fut forcé d'abandonner les occupations scientifiques auxquelles il s'était voué de tout son cœur; mais un mécène nommé Abu "Tâhir lui donna sa protection et le secourut de façon qu'il put reprendre ses études. Il composa plusieurs écrits sur les sciences physiques et acquit le renom d'un savant émineut. Le sultan Maliksâh et son grand ministre Nizâm-el-mulk qui travaillaient avec tant de zèle à la prospérité des sciences, se l'attachèrent en le chargeant d'élaborer un calendrier réformé (1074). Ce calendrier c|ui a excité beaucoup d'admiration, même en Europe, fut appelé el-Galâlï d'après le surnom du sultan Gahll-eddln-. 'Omar et ses collègues, Abû-l-Muzaffar el-Isfizârï, Maïmûn ibn en-Nagib el- Vâsitï et d'autres encore, furent chargés de faire des observations astronomiques, et que 'Omar ait présidé à ces examinations, semble résulter de ce fait, qu'il fut l'éditeur des tableaux qui en contenaient le résultat et qui

* Hayyâm signifie «fabricant de tentes». Cependant il n'est pas vraisemblable que 'Omar ait exercé cette profession, ni son père; car, comme M. Ross l'a fait remarquer dans son introduction de l'édition de Fitzgerald, lu forme arabe al-Hayijâml montre que le nom a été un nom de famille, non pas un surnom indi(juant une profession.

* V. Reinaud: Géographie d Aboulféda, trad. de l'arabe, I introd. p. CI.

Christeusen, Recherches. '^

18 Première Partie.

portaient le nom du sultan: Zifji MaWcénhT. Il devait se conformer à l'usage du temps et faire en différentes occasions des prédictions astrologiques. En 1114 — 15 le roi Muhammad ibn Maliksâh, fit demander à 'Omar de prédire un temps favorable pour faire une chasse, en quoi il réussit, grâce à ses connaissances météorologiques ^ Mais Ni?âmî-i 'Arûdî «ne remarquait jamais qu'il eût beaucoup de confiance en des prédictions astrologiques»^. Dans le domaine de l'algèbre, 'Omar s'est fait connaître par des découvertes nouvelles ^ et ses écrits mathématiques sont encore admirés de nos jours.

En d'autres matières encore, son autorité était reconnue. Il s'occupait beaucoup de philosophie. Ses idées philosophiques auront été ])Our le fond celles d'Avicenne; mais nous ne possédons pas de témoignages sur ce point'^. En tout cas, il fut décrié comme un esprit fort et un matérialiste, tandis que ses })artisans l'honoraient du nom de Huggatel-Haqq («Argument de la vérité»)^. On s'adressait à lui,

1 Les Cahàr maqala (trad. de Browne, JRAS. Oct. 1899;.

2 ibid.

3 Ibn Haldun: Prolégomènes trad. p. de Slane (Not. et Extr. XXI, p. 137): «Nous avons appris qu'un dés premiers mathématiciens de l'Orient

•avait étendu le nombre des équations au delà de ces six espèces, qu'il l'a porté à plus de vingt et qu'il a découvert pour toutes ces espèces des procédés (de résolution) sûrs, fondés sur des démonstrations géométriques.» Selon Wcepcke, ce mathématicien-là est 'Omar Hayyâm.

■* El-Gazzall mentionne comme une secte de sceptiques les «mathématiciens». On pourrait croire que 'Omar fût de leur nombre. Ils avançaient l'argument suivant: «L'objet de recherches le plus proche et le plus intéressant pour l'homme, c'est l'homme même, c'est-à-dire cette essence à laquelle il se réfère toujours en disant: Moi, Toi. Or, combien n'y a-t-il pas de disputes à propos de cette essence sur son existence, sur sa substance, sur ses qualités? Comment donc saurait-on croire que, incertains comme vous l'êtes sur l'objet le plus rapproché, vous soyez capables de juger les objets qui, à votre propre avis, sont les plus reculés et les plus sublimes?» (Schmolders: Essai sur les Écoles philosophiques chez les Arabes, p. IIG).

'" Les Cahâr maqûla 1. c.

Histoire et Critique. 19

quand il s'agissait (Véclaircir des points difficiles dans la poésie arabe*, et même dans le domaine de l'exégèse coranique il fut considéré comme 1' «autorité» par excellence*. Il exerçait aussi la médecine, et on avait une telle confiance en son aptitude dans cette science, qu'on le fit traiter le petit prince Sangar, qui était attaqué de la petite vérole^. De plus il était érudit en droit et en histoire^.

'Omar avait des relations amicales avec beaucoup de savants de son temps, entre autres 'Abd-er-Razzâq, plus tard ministre chez Sangar, Abii-1-Hasan el-Gazzâlï, le premier des lecteurs du coran, Abli Hamid el-Gazzâlï, le philosophe célèbre-^ et le poète Nizâmî-i 'Arudï. Celui-ci, le seul des contemporains qui nous a laissé des renseignements sur lui, parle toujours du Hvâga Imâm 'Omar avec une vénération touchante.

Après la mort de Maliksclh (1092) les observations astronomiques cessèrent. Une période de luttes intestines, de révolutions de palais et d'insurrections commença. Pendant ce temps 'Omar aura probablement gagné son pain comme professeur de philosophie à Nl.sapûr, bien qu'il n'eût pas beaucoup d'inclination k l'enseignement^', et que ses adversaires travaillassent de toutes les façons à le dénoncer à l'animadversion des habitants^. «Nous avons été témoins», dit-il luimême dans son algèbre, «du dépérissement des hommes de la science, réduits maintenant à une mince troupe, dont le nombre est aussi petit que ses afflictions sont grandes, et à laquelle les rigueurs de la fortune ont imposé roV)ligation commune de s'adonner, tant qu'elles dureront, au perfection-

1 Le Firdaus-et-tavârïh.

^ Sahrazurl.

3 Quand il sortit de chez le prince, le vézir lui demanda: «Comment avez^vous trouvé l'enfant, et qu'avez- vous ordonné pour lui?* 'Omar répondit: «L'enfant est dans un état extrêmement danjiereux.» Un esclave noir rapporta ces mots au prince, et quand celui-ci fut rétabli, il devint l'ennemi de 'Omar.» (."^aliraziiri).

' * Sahrazûri. — •* Sahrazuri. — ^ Sahrazurl.

' Le Àtâr-elbilâd de Qazvlni 1. c.

20 Première Partie.

nement et à l'exploration d'une seule science. Mais la plupart de ceux qui par le temps actuel ont l'air de savants, déguisent la vérité par le mensonge, ne dépassent pas les limites de l'imposture et de l'ostentation savante, et ne font servir la quantité de savoir qu'ils possèdent qu'à des buts matériels et vils. Et s'ils rencontrent un homme distingué par la recherche de la vérité et l'amour de la véracité, s'efforçant de rejeter la vanité et le mensonge et d'abandoinier l'ostentation et la tromperie, ils en font l'objet de leur mépris et de leurs railleries»^.

Nisâpûr était une des redoutes de l'orthodoxie, et le fanatisme religieux y était plus violent, peut-être, qu'en aucune autre ville du monde mahométan^. Nîsâpûr n'échappa pas aux effets du désordre général. Un émir du Khorassan attaqua la ville en 1095, mais sans succès, et peu de temps après une guerre religieuse y éclata: les Sâfi'ites et les Hanefites se réunirent et attaquèrent les Kerrâmites (une secte, fondée par Abd-allrih Muhammad el-Kerrâmî, qui attribuait à Dieu un corps humain); ceux-ci furent battus et leurs écoles ruinées^. C'est peut-être à cette occasion ciue, trouvant trop dangereux de rester dans sa ville natale, 'Omar est allé en pèlerinage à la Mecque pour démontrer son orthodoxie. Ou est-ce vraiment un accès de piété qui l'a animé? Nous ne savons pas: Tâme d'un Persan est si complexe. Il semble, cependant, que la crainte d'espions l'ait rendu «insociable» de sorte qu'cà son arrivée à Bagdad il ait fermé la porte aux hommes de science qui s'empressaient de lui rendre visite^.

1 Trad. de Woepcke, p. 3—4 (texte arabe f— f**;.

- Le fragment de la fausse autobiographie de ^âsir Husrau cité par M. Browne dans «A Year amongst the Persians», p. 479, où il est raconté comment, à Nlsâpur. un disciple de Nasir Husrau est mis en pièces par les ecclésiastiques pour avoir récité les vers hérétiques de son maître, montre assez, même s'il n'est pas authentique, la réputation d'intolérance qu'ont eu les habitants de cette ville.

3 Defrémery: Recherches sur le règne de Barkiarok. JA. 5 série t. II, p. 235 d'après Ibn-el-At/ir.

' Târth-el-hulcamâ (WoeiJcke, p. YI, texte arabe p. 52).

Histoire et Critique. 21

Il est h supposer que son exil plus ou moins involontaire a duré bien des années. ¥a\ 1112 — 13 nous le trouvons à Balkli dans la maison d'un certain émir Abu Sa'd, où il prédit, en présence de son ancien collèji;ue Isfizarï et du jeune Ni?âmî-i 'Ariidî, que sa tombe sera à un endroit que les arbres joncberont de leurs fleurs deux fois chaque année. Cela semblait impossible à Nizâmi, <bien qu'il sût qu'un homme tel que lui ne dirait pas de vaines paroles». Deux ans plus tard il demeure h Marv chez le premier ministre Sadr-ed-dïn Muhammad il)n el-Mu/afl'ar, où le roi le fait chercher pour le prier de lui prédire un temps propice à la chasse.

Sa mort, qui survint en 1123, est raconté de cette manière-ci: Un jour il se curait les dents avec un cure-dent d'or en étudiant le chapitre de métaphysique du «Livre de la Guérison» d'Avicenne. Quand il arriva à la section de «l'Un et le Multiple», il plaça le cure-dent entre les deux feuilles, se leva, fit sa prière et donna ses dernières injonctions. Il ne mangea ni ne but rien ce jour-là, et ayant fait sa dernière prière du soir, il s'inclina à terre en disant: «0 mon Dieu! vraiment je t'ai connu à la mesure de mon pouvoir: pardonne-moi donc. Vraiment ma connaissance de toi est ma recommandation à toi.» Et ayant proféré ces paroles il mourut. Que Dieu l'ait en sa miséricorde!^ Douze ans après sa mort, Nizâmî-i 'Arudl vint trouver son tombeau au cimetière de Hïra à Nïëâpûr; il était au pied d'une muraille de jardin sur laquelle penchaient des couronnes de poiriers et de pêchers, et sur sa tombe étaient tombées tant de pétales qu'ils cachaient sa poussière sous eux. «Alors je me souvins des paroles que j'avais entendues de lui dans la ville de Balkh, et je me rais à pleurer, parce qu'à la surface de la terre, et dans toutes les régions du globe habitable, je ne trouvais nulle part un homme comme lui.»^

Malgré l'universalité de ses intérêts, 'Omar n'était pas un auteur fertile comme Avicenne. Il était aussi peu disposé

1 i^ahrazûri.

"^ Les Cahâr maqnla 1. c.

22 Première Partie.

à écrire qu'à enseignera II composa cependant différents ouvrages, la plupart en arabe. Il nous en reste encore les suivants :

Démonstration des problèmes de l'algèbre^.

De quelques difficultés dans l'œuvre d'Euclide^

Les Ruhaiyat.

Les suivants ne nous sont connus que de nom:

Zïy-i 31aliksaJtJ^.

Démonstration de l'exactitude des méthodes des Indiens pour l'extraction des racines carrées et cubiques^.

Manuel des sciences naturelles®.

El-vugad

-r^, , 7 , 77 ^ r Piècçs métaphysiques'.

El-l-avn ve-l-taJdïf \ r j i

JSIuan-él-hnhn (sur la méthode d'éprouver la valeur d'objets garnis de pierres précieuses sans ôter celles-ci^.

Lava^i iii-el-anili lia (sur la définition des quatre saisons et les causes des variations des conditions climatériques dans les dififérentes villes et pays^.

Poésies arabes^''.

Ce sont, on le voit, des ouvrages purement scientifiques, sauf les poésies arabes, dont il n'existe à présent cj[ue quatre petits qasidas^^, et les Biihaiyât. 'Omar n'était pas poète de son métier' et n'a jamais été considéré comme tel par ses

' Sahrazûrî, Târlh-i alfi.

2 Publ. p. Woepcke.

^ Ms. dans la bibliothèque de Leide.

■* Hâgi Halîfa éd. Fluegel III, p. 570; v. ci-deesous p. 17 — 18.

° X)mar mentionne cet ouvrage dans son algèbre (Woepcke, p. 13, texte arabe p. 9).

^ Sahrazûrî. — ' Sahrazûrî. — * TârJh-i aïfî. — ^ Târlh-i alfl. — ^^ Sahrazûrî, Ibn-el-QiftI.

11 L'un est cité par Ibn-el-QiftI (Woepcke, p. VI, texte arabe p. 52), les trois autres se trouvent dans le manuscrit du Nuzhat-el ariàh de Sahrazûrî employé par M. Ross, tandis que la traduction persane de ce livre dont M. Shukovski s'est servi porte les deux quatrains persans Whinf. 193 et 280.

Histoire et Criti(|np. 28

compatriotes. Dans les biographies, il est toujours mentionné parmi les astronomes, et ce n'est que par hasard <[u'une remarque sur son habileté à écrire des vers s'est introduite parfois; et les biographies spéciales des poètes, comme celle de Daulatèâh, ne le mentionnent qu'en passant. La cause en est, eu premier lieu, que "^Omar n'a pas composé un divan, ce qui était, pour ainsi dire, obligatoire pour celui qui voulait passer pour un vrai poète: il a écrit on improvisé un quatrain de temps en temps quand une idée s'est présenté à son esprit, et nous ne savons pas s'il a réuni ses quatrains lui-même ou si ses amis les ont réunis après sa mort. Mais je vois une autre cause de la réserve avec laquelle les Persans parlent du poète Omar, dans ce trait caractéristique à eux, qu'eux-mêmes ils appellent le ketman, et qui est si spirituellement dépeint par Gobineau ^ C'est une espèce de simulation S3'stématique qui joue un grand rôle dans la spéculation philosophique et la vie religieuse des Persans: ...«On prononcera toutes les professions de foi qui peuvent plaire à l'adversaire, on exécutera tous les rites que l'on reconnaît pour les plus vains, on faussera ses propres livres, on épuisera tous les moyens de tromper. Ainsi seront acquis la satisfaction et le mérite multiples de s'être mis à couvert ainsi que les siens, de n'avoir pas exposé une foi vénérable au contact horrible de l'inlidèle, et enfin, d'avoir, en abusant ce dernier, et en le confirmant dans son erreur, imposé sur lui la honte et la misère spirituelles qu'il mérite. C'est là ce que la philosophie asiatique de tous les âges et de toutes les sectes connaît et pratique, et que l'on appelle le îcefmân.»

Il va sans dire que le Jœtnian est le refuge des libres penseurs aussi bien que des sectaires. Les Persans n'aiment pas à laisser voir leurs dispositions de scepticisme et d'incrédulité. Et encore qu'on ne puisse pas caractériser, sans réserve, 'Omar Hayyâm comme un incrédule et un matérialiste, il était péremptoirement réputé tel, et on n'osait pas

1 Les Religions et les Philosophies de l'Asie centrale (Paris 1865), p. 15.

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avouer qu'on se plaisait autant à la matière de ses vers qu'à leur forme classique^ C'est un fait significatif que, si l'on excepte les grands classiques 'Attâr, Rûmî, Sa'di, Hâfi'/, aucun poète lyrique persan n'est si souvent réédité en Orient que 'Omar Haj^yilm. Du reste, les sûfïs ont fait leur possible, déjà à partir du IS*-' siècle ap. J.-C.^, pour interpréter les Rubâ'iyât selon leurs propres théories; mais ils n'ont pas réussi à délivrer 'Omar de sa mauvaise réputation, ce qui donne lieu au soupçon que cette même canonisation n'est qu'un masque. Et l'anecdote souvent répétée du verre de vin renversé'^ ne nous montre pas, à vrai dire, 'Omar comme le pieux mystique.

Avant de traiter la question de l'authenticité des textes, nous énumérerons ici les manuscrits les plus importants et les éditions des Rubà'iyat.

Manuscrits :

1. 3Is. Bodléien (Bodleian Library, Oxford) contenant 158 quatr., daté 865 a. H. (1461 ap. J.-C).

2. SuppUnient Persan 745 (Bibl,Nat., Paris) contenant 6 quatr., insérés dans le dîvàn d'un autre poète, fin du 15^ ou commencement du 16® siècle ap. J.-C.

1 M. Héron -Allen cite (Some Sidelights upon Edw. Fitzgerald's Poem, appendice à The Ruba'iyat of Omar Khayyàm, p. 291) un passage du livre d'Elphinstone: An account of the kingdom of Caubul (Londres 1815), où il est fait mention d'une secte d'athéistes et de libertins qui porte le nom d'un certain «Moollah Zukkee»: «Leurs idées semblent être très anciennes, et sont exactement celles du vieux poète persan Kheioom, dont les œuvres contiennent tels spécimens d'impiété, qui, i^robablement, n'ont pas d'égaux en aucune autre langue . . . Leurs opinions sont pourtant goûtées en secret, et on dit qu'elles sont généralement acceptées parmi les nobles libertins de la cour du Chah Mahmoud.»

- Le sûfi Nagm-ed-din Râzi (m. en 1256 ap. J.-C.) ne connaît pas d'interprétation mystique de 'Omar, tandis qu'lbn-elQiftî (m. en 1248) dit que les sufis de son temps ont commencé à adopter quelques-uns de ses vers.

^ V. ci-dessus p. 13.

Histoire ot Critiiiue. 25

3. Aiirien Foiuh S40 (Bibl. Nat), 213 quatr.. U20a. II. (ir>14 jip. J.-C).

4. Suppl. Vers. 8.^1' (Bibl. Niit.), 341» quatr., 934 a. H. (1528 ap. J.-C).

5. Sujipl Pers. .s'.V6" (Bibl. Nat.), 75 quatr., 937 a. H. (1530 ap. J.-C).

0. JIs. de Ban/,- /pour (Public Liln'ary, Bankijxmr), 604 quatr., 901 a. H. (1534 ap. J.-C).

7. Uu nis., récemment acquis, du Britisb Muséum, environ 260 quatr., 16'^ siècle ap. J.-C.

D'autres mss. d'une date plus récente se trouvent au British Muséum, à l'India Office Librar}', à la Cambridge University Librarv. à la Bodleïan Librar3% à la Bengal Asiatic Library, à la Bibliotbèque Nationale de Paris et à la Bibliothèque Royale de Berline Le nombre des quatrains varie beaucoup; le ms. le plus riche en contient 801 (Cambridge University Library Add. 1055, 18® siècle).

Le ms. Bodleïen est publié en facsimile photographique par M. Heron-Allen. J'ai examiné Suppl. Pers. 823, le plus intéressant des manuscrits de Paris, parce qu'il contient le plus de quatrains à raison de son âge. Pour cette môme raison il serait très intéressant d'étudier le ms. de Bankipour. M. Heron-Allcn, qui l'a eu en mains, dit que 81 de ses 604 quatrains ne se trouvent dans aucun des textes mentionnés dans sa bibliographie, que plus de 40 quatrains du ms. Bodl. ne se trouvent pas dans le ms. de Bankipour, mais que ces deux mss. ont, en général, les mêmes leçons pour les quatrains communs, même si tous les autres textes ont des variantes. De plus, j'ai examiné les mss. persans no. 35 et no. 674 de la Bibliothèque Royale de Berlin, que la direction a mis gracieusement à ma disposition ici à Copenhague. Ces deux mss. ne sont pas sans intérêt malgré leurs dates relativement récentes. Le premier, datant du 17^' siècle, est malheureusement défectueux: il contient 238 quatrains arrangés d'après

1 Une liste plus ample se trouve dans l'édition de M. Heron-Allen (Bibliography, p. 281 sqq.).

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