ART. IV. ATTENTATS CONTRE LA VIE DE BOUDDHA
Les bonzes étaient indignés de voir Devadatta nourrir des sentiments de vengeance contre Bouddha, malgré ia miséricordieuse condescendance de ceiui-ci à l'endroit de son ennemi. «Ce que vous voyez maintenant, leur dit Çakyamouni, a eu lieu mainte et mainte fois dans nos existences précédentes. Ecoutez plutôt :
«Un homme, appelé Ingrat, chef d'une compagnie de marchands qui étaient allés au delà des mers pour se procurer des marchandises précieuses, revenait avec ses compagnons, quand le navire tomba dans un remous. Deux asuras le retinrent et l'empêchèrent d'avancer. Le navire était perdu corps et biens, si une tortue gigantesque ne fût venue soulever le bâtiment sur son dos et le conduire à la côte. Cette tortue charitable avait fait tant et de si vigoureux efforts, qu'elle se trouva épuisée de fatigue ; elle alla se reposer sur la rive et s'endormit. Ingrat arrive, un coutelas à la main, et veut la tuer; les marchands, ses compagnons, s'y opposent unanimement, en reconnaissance du sauvetage qu'elle venait d'opérer. Ingrat répond: «Moi. j'ai «faim ; bienfaitrice ou non, je la tue et je la mange!» Ce disant, avec son poignard il lui enlève la vie. Ingrat, c'était Devadatta; et la tortue, c'était moi.»
À 100 pas est du vihâra de la Jetavana, à Sravasti, le bonze Hiuen-tsang ~£ &*î vit une excavation large et profonde ; c'est la fosse de Devadatta, qui s'enfonça vivant dans les enfers, au moment où il s'apprêtait à empoisonner Bouddha. Dominé par l'ambition, jaloux des succès de Çakyamouni, il voulut se poser lui-même en bouddha Sauveur; comme il était intelligent et entreprenant, il sema la division parmi les disciples de Bouddha, et essaya d'opérer une scission entre eux (1). Sariputra et Mugalana, par leurs instructions et leur zèle, parvinrent à
(1) Par ses conseils pervers, il poussa encore le roi du Magadha, nommé Adjâtaçatrou, à emprisonner son père Bimbasara, qui mourut de faim et de misère dans son cachot, au Vie siècle av. J.-C, cinq ans avant la mort de Bouddha, ou huit ans, suivant le Dipawansa, liv III, p. 60.
conjurer le mal et ramenèrent les dissidents. Devadatta introduisit sous ses ongles un poison subtil, puis vint comme pour présenter ses hommages à Çakyamouni ; en réalité, il voulait exécuter un plan homicide. Ce fut en ce lieu-là même que la terre s'entr'ouvrit et engloutit le perfide. Pendant un kalpa entier il doit subir les tourments de l'enfer; ensuite, il renaîtra parmi les devas, dans les jouissances célestes, pendant soixante kalpas. Si, dans sa naissance subséquente, il se conduit correctement, il deviendra pratyeka bouddha sous le nom de Nan-ou ^ 4ffi, parce qu'en mourant il invoqua Bouddha sous ce titre.
Ananda et Mugalana exprimèrent le désir de le visiter dans l'enfer; ils purent le contempler dans son cachot, où il était brûlé vivant. Ils lui prédirent, pour le consoler, qu'il deviendrait dans la suite un pratyeka bouddha; cette nouvelle le remplit d'une immense joie.
«Quels supplices endurez-vous? lui demandèrent les visiteurs. — Je suis écrasé sous une roue de fer incandescent, broyé avec des pilons de fer, piétiné par un éléphant noir, et un volcan en éruption vient sans cesse m'obstruer la bouche. Ma chape de moine s'est changée en une feuille de tôle ardente, qui me brûle le corps affreusement: maintenant je me prosterne aux pieds de Bouddha» (1).
ARTICLE V