‹ Recherches sur les superstitions en Chine (volume 2)Chapitre 14 sur 180 · FAMILLE ET PATRIE DU BOUDDHA · texte numérisé non relu

FAMILLE ET PATRIE DU BOUDDHA

Ce fut à cette époque que la famille porta le nom de KHutan H f| (Gautama), puis le nom de Kan-tché ■$ jfë (Kama) ; voici en quelles circonstances.

Le roi Ta-mao-ts'ao ^ ^ ^ eut un fils nommé l-mo-wang |$ Jfl 3E- Ce dernier céda le pouvoir à son frère cadet, puis vécut dans la solitude et se donna tout entier à l'étude de la perfection sous la conduite d'un brahme fameux, appelé K'iu-tan J|g ;&, Gautama.

" Dépouillez-vous de votre livrée royale, lui dit le brahme, prenez mon nom et un habit semblable au mien." Le roi se dépouilla de ses habits royaux, prit le nom de KHu-tan || *, Gautama. puis se retira dans une gorge de montagne, ne vivant que de fruits sauvages ; l'eau était sa seule boisson. Là il s'appliquait a la contemplation. Son maître fut alors appelé Ta KHutan -fr |§ |§. le Grand Gautama, et le roi son disciple Gautama le Jeune, Siao KHu-tan ,J> Jjfjj V-.

C'est sous ce nom qu'il était universellement connu, quand

(I) Fou-pen-hing-tsi-king tf, £ |f £ jgg, iiv. V, pp. 3 et 4.

Fig. 1.

Des archers achèvent Gautama le Jeune, (p. 17)

il rentra dans son royaume en mendiant. Les officiers et le peuple ne le reconnurent pas sous son habit d'ascète. Il se bâtit une petite cabane dans une plantation de cannes à sucre, hors les murs de la capitale ; c'est là qu'il vivait seul. Une nuit, des brigands dévalisèrent le palais royal. En se sauvant, ils traversèrent la plantation de cannes à sucre, et passèrent à côté de la hutte de Gautama le Jeune. Le lendemain, dès l'aube, on se mit à la poursuite des brigands ; en suivant leur piste les soldats arrivèrent à la cabane du solitaire, il fut soupçonné d'être complice du brigandage et fut empalé. Le Grand Gautama, son maître, apprend par illumination tout ce qui venait de se passer ; rapide comme un trait de lumière, il vole au-dessus du supplicié et s'écrie : "Quel crime a donc commis mon disciple, pour être ainsi torturé sans même laisser de postérité? — Il ne s'agit pas de postérité, lui répondit-on ; son heure est arrivée !"

Le roi son frère commanda aux archers de l'achever à coups de flèches. Le Grand Gautama le pleura et lui donna la sépulture ; puis, prenant de la terre imbibée du sang écoulé de son côté gauche et de son côté droit, il en fit deux boules qu'il emporta dans son ermitage. La terre teinte du sang du côté gauche fut déposée dans une urne à gauche, celle teinte du sang du côté droit fut placée dans une urne à droite. Le Grand Gautama prononça alors cette incantation : "Si cet ermite a toujours loyalement vécu, que l'esprit du ciel, témoin de son innocence, engendre un homme de son sang!"

Après dix mois révolus, un garçon sortit de l'urne gauche et une fille de l'urne droite. Le nouveau-né reçut le nom d'adoption de son père, c'est-à-dire : Kliu-tan H m* ou Gautama. Puis, comme il était sorti d'une boule de terre prise dans la plantation de cannes à sucre, il fut surnommé Kan-tché ^ ~$ê ou Kama, "Canne à sucre".

Une autre légende explique différemment l'origine de ce dernier nom :

Le roi Ta-mao-ts'ao -J<z ^ ^$- abdiqua et, après avoir remis le

gouvernement de ses États entre les mains de ses ministres, sortit de la capitale, escorté de toute sa cour. Il se retira dans la solitude, rasa ses cheveux et sa barbe, prit l'habit des ermites, et s'appliqua de toutes les énergies de son âme à sa profession nouvelle. Il arriva à une haute perfection et vécut jusqu'à un âge très avancé. Accablé sous le poids des ans, décharné, tout courbé, il se traînait péniblement en s'appuyant sur un bâton.

Ses disciples, craignant que les serpents ou les bêtes féroces ne vinssent le dévorer pendant qu'ils allaient de droite et de gauche mendier leur nourriture, s'avisèrent de lui tresser une sorte de cage avec des tiges flexibles et, avant leur départ, suspendirent le vieillard aux branches d'un arbre.

Un jour que tous ses disciples étaient partis pour quêter leur subsistance, un chass „ur s'aventura dans ces montagnes sauvages; il prit le roi pour un oiseau blanc perché sur une branche, lui décocha deux flèches et le tua. De ses blessures, deux gouttes de sang coulèrent jusqu'à terre et il rendit l'esprit.

Au retour, ses disciples le trouvèrent inanimé, transpercé de flèches, et virent les deux gouttes de sang sorties de ses blessures et tombées sur le sol. Us descendirent la cage, élevèrent un bûcher crématoire sur lequel ils brûlèrent son corps, puis sur ses cendres construisirent un mausolée (stupa).

Après avoir brûlé des aromates et lui avoir fait de solennelles obsèques, ils remarquèrent que deux tiges de canne à sucre sortaient de terre, juste aux endroits imprégnés de son sang. Elles prirent un rapide accroissement, et quand elles s'ouvrirent sous le grand soleil, de l'une sortit un garçon et de l'autre une fille, beaux et aimables comme on n'en vit jamais.

Les disciples, sachant que le vieux roi n'avait point laissé d'héritier au trône, élevèrent avec le plus grand soin ces deux enfants issus de son sang et eu informèrent les ministres du royaume. Ceux-ci consultèrent les brahmes, habiles devins, les prièrent de tirer l'horoscope de ces deux enfants et de leur donner un nom. Les brahmes répondirent: "Puisque le garçon est né

Fig. 2.

Un garçon et une fille naissent au grand Gautama. (p. 18)

d'une tige de canne à sucre, il faut lui donner pour nom de famille Kan-tché -^ jfë ou Kama, "Canne à sucre", puis pour prénom Chancheng H ^. "le Bienvenu". La petite fille portera aussi le même nom de famille et son nom personnel sera Chan-hien â| Jf Subhâdra, "la Vertueuse". Plus tard, les ministres procédèrent à la cérémonie de l'élection de ce prince héritier, puis, dès que la jeune Chan-hien H |J, Subhâdra. fut d'âge nubile, on la maria au roi Kama, et elle devint reine du royaume.

De cette union de Kama avec la reine Subhâdra naquit un fils nommé Tch'ang-cheou J^ H, Janta. Le roi eut quatre autres fils d'une seconde reine, sa concubine. Ces enfants s'appelaient : Kiu-mien jtg Hî, Kin-ché & jâ, Siang-tchong || ^, Pié-tch'eng J}|J i$. Ce furent ces quatre princes qui fondèrent la ville de Kapilavastu (1), capitale du royaume où régna la famille Çakya.

Ecoutons l'histoire de cette fondation.

La reine Subhâdra, voyant que le roi Kama avait quatre fils nés d'une concubine, craignit, non sans raison, que son fils unique, Janta, ne fût privé de son droit d'héritier au trône. Quels moyens prendre, pensait-elle, pour arriver à assurer la couronne sur la tête de mon propre fils (2) ? Alors, venant à réfléchir que le roi était plein d'affection pour elle, elle tira tous ses plans en vue de capter de plus en plus ses bonnes grâces, et de saisir une occasion opportune pour lui adresser sa demande. Un jour donc, elle se revêtit de ses plus riches habits et se présenta au roi, qui parut heureux de la voir ; la reine lui dit alors : " Grand roi, si je vous adressais une demande, me l'accorderiez-vous? — Tout ce que votre cœur désire; je ne saurais rien vous refuser. — Et vous me promettez aussi de ne point revenir sur votre parole, n'est-cepas? — Que ma tête se fende en sept morceaux, si jamais je retire ma parole. — Eh bien! grand roi, je vous prie de passer la succession du trône à mon fils Janta, et de chasser hors de votre

(1) Ci-dessous, p. 21.

(2) Plusieurs auteurs prétendent que le roi déclara héritier présomptif le fils d'une concubine, au préjudice de son fils aîné.

royaume les quatre fils de la seconde reine. — Mais quels crimes ont-ils commis pour mériter le bannissement? Quel inconvénient trouvez-vous à ce qu'ils restent? -- Votre Majesté a fait le serment de ne pas se dédire, sous peine de voir sa tête éclater en sept morceaux. — Bien, je ferai droit à votre demande."

Le lendemain, au lever du jour, Kama fit mander les quatre fils de la seconde reine, et leur signifia qu'ils devraient sortir du royaume et s'établir ailleurs. Les quatre princes tombèrent à genoux, joignirent les mains et dirent au roi leur père:

" Grand roi, vous devez bien savoir que nous n'avons commis aucun crime; pourquoi nous envoyez-vous en exil? — Je sais pertinemment que vous n'avez aucune faute à vous reprocher, aussi c'est bien contre mon gré que je vous signifie cet arrêt; mais la reine le désire: je ne veux pas aller contre sa volonté."

Les quatre frères partirent donc pour l'exil avec la reine leur mère, qui désira les suivre sur la terre étrangère. Le roi laissa liberté complète à tous les officiers du palais de les accompagner; les princes, leurs sœurs, un grand nombre d'officiers civils et militaires, des soldats, des artisans de toutes professions, accompagnés de leurs familles, formèrent bientôt une caravane imposante, et les exilés, emportant toutes leurs richesses, se dirigèrent vers les pays du Nord, franchirent le Bhâghirathî, et arrivèrent aux contreforts des Monts Neigeux, où ils vécurent quelque temps du produit de leur chasse. Ils découvrirent au sud des montagnes une vallée fertile, arrosée par de larges cours d'eau; entre les forêts de salas, de nyagrôdhas. s'étendaient de riches plaines couvertes d'herbes et de fleurs aux plus brillantes couleurs. La faune leur parut superbe : des cerfs, des buffles, des éléphants etc. Une multitude d'oiseaux, de toute grandeur et de tout plumage, voltigeaient de branche en branche, et charmaient l'oreille de leurs joyeuses chansons. " Voilà, se dirent les princes, une délicieuse position pour fonder la capitale de notre futur royaume. " Ils apprirent (pie dans cette vallée vivait un vieux richi, nommé Kapila; pour ce motif ils donnèrent à leur ville le nom

de Kia-p'i-lo-kouo ^P j| jp. gç], Kapilavastu, c'est-à-dire : territoire du richi Kapila. Le bonze Hiuen-tsang ~p zj£ place cette ancienne cité à 485 lis N.-( ). de Kusinagara (1).

Le roi Kaina avait enjoint à ses quatre fils de ne s'allier à aucune autre famille, afin de conserver dans toute son intégrité la race royale d'où ils descendaient. Pour observer cette recommandation, ils se marièrent à leurs propres sœurs.

Plus tard, le roi apprit avec plaisir que ses quatre fils avaient fondé un nouveau royaume; il s'écria tout joyeux: "Mes enfants sont de vrais Çakyas (Sages)." Ce compliment du roi Kama devint le nouveau nom de famille de cette branche royale: Gautama-Kama-Çakya.

Plusieurs auteurs modernes ont essayé de reconstituer approximativement les limites de la petite principauté aristocratique des Çakyas. Voici le résumé de leurs recherches. Le royaume de Kapilavastu était une petite principauté indienne, qui réussit à maintenir son indépendance contre les tentatives des souverains voisins. C'était une plaine grasse et fertile, d'une largeur d'environ 50 kilomètres, et plus grande qu'un département français, s'étendant entre les contreforts de l'Himalaya et le cours de la Rapti (2). Entre les hautes futaies de salas, se déploient de belles rizières, sillonnées de cours d'eau. Çà et là des villages se cachent dans la verdure des manguiers et des tamarins, sur le bord des étangs. Ces vallées fertiles sont dominées dans

(1) La position géographique de Kapilavastu semble avoir été définitivement fixée par la découverte, en 1895, d'une inscription gravée sur pierre par ordre de Asoka, quand il alla en personne vénérer le lieu de la naissance de Çakyamouni.

Cette stèle, élevée au village de Lummini, prés de la petite ville de Nigliva, mentionne que le souverain exempte d'impôts le village, en considération de Çakyamouni, qui y naquit. La position exacte est: 27° 37 de latitude N, et 839 8 de longitude E.

Cf. A. S. Geden, Studies in the Religions of the East, pp. 438-440.

(2) La Rapti rejoint la Gogra, appelée souvent la "Rivière des Crocodiles", qui se réunit au Gange à Chapra, en amont de la grande ville de Patna.

le lointain par les sombres montagnes du Népal, servant ellesmêmes comme de contreforts aux grandes montagnes neigeuses de l'Himalaya.

Ce domaine seigneurial devait avoir pour limites: au sud et à l'ouest, le royaume de Kosala (Aoudh) ; à l'est, la Rohini, affluent de la Rapti ; au nord, les premières assises des montagnes du Népal. Tel fut à peu près, comme nous pouvons le reconstituer, le pays natal du bouddha Çakyamouni. Les principaux théâtres de ses travaux furent Bénarès, Vaisali, l'Aoudh et le Bahar, dans le bassin du Gange.

Après la fondation du royaume du Kapilavastu et la mort de ses quatre fondateurs, Keou-lou f£j J§[, Kuru, fils de Kiu-mien j^L 1M. devint chef de la principauté. Il eut pour successeurs: K'iu-keou-lou |f Jéj jj, Gokuru, et Che-tse-kia ftfl ^ $§, Sinhahanu. Ce dernier roi eut quatre fils, dont l'aîné, Suddhodana, monta sur le trône de Kapilavastu et devint le père de Çakyamouni.

Suddhodana, père de Bouddha, est nommé en chinois Tsingfan & fg.

Le roi Suddhodana apprit qu'un riche rajah de sa famille nommé Chan-kio |f J|, Suprabouddha, habitant la ville de T'ienpi Ji ff, Devadaho (1). avait huit filles, remarquables par leur beauté et leur esprit. Les brahmes, en tirant l'horoscope de la plus jeune, avaient prédit qu'elle serait la mère d'un fils noble entre tous, roi universel qui gouvernerait le monde sans fouet ni bâton: cette jeune fille se nommait Mahâ Pradjâpati, en chinois Ma-ho Pouo-tou-pouo-ti J§< fof •//£ ffî $£ fj|.

Suddhodana envoya un message à Suprabouddha pour lui demander Pradjâpati en mariage. Le rajah objecta qu'il ne convenait pas de marier la plus jeune de ses filles avant ses aînées.

" Qu'à cela ne tienne, lui fit répondre le roi ; je prends les huit : deux pour chacun de mes frères, et les deux autres pour moi."

Suprabouddha, fils de Çuddhà, sœur de Suddhodana, régnait sur le pays d,. Devadaha (ou Devadaho).-Cf. Généalogie (C)., ci-dessous p. 25.

Il garda l'aînée, Maya (Mo-yé J§| Jfft), et la plus jeune, Pradjâpati (Ta-hoei * jg).

L'aînée, Maya, appelée aussi en chinois Wei-i ^ ^jt, fut la mère de Çakyamouni.

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