ART. IX.— BOUDDH\ ET SA MÈRE
au pied de ces arbres, on n'entend qu'un bruit confus de gémissements et de sanglots. Les rois-dragons des deux et tous les génies se pressent ici, les yeux baignés de larmes, le cœur brisé de douleur. O vous, jadis rempli d'une si tendre affection pour votre mère, voici que le vent de la mort nous a séparés à jamais ! Alors que tous les êtres ont soif de la rosée si douce de votre doctrine, pourquoi nous abandonnez-vous si vite? Du fond de votre tombeau, me voyez-vous auprès de vous?»
Cette mère éperdue aperçut alors la chape, le bol et le bâton de voyage de Bouddha; elle prit ces objets dans sa main droite, puis de ia main gauche elle se frappa le front et tomba sur le sol, suffoquée par la douleur. «Voici, continua-t-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots, voici les instruments de salut dont mon fils s'est servi pour le bonheur des génies et des humains. Leur maître a disparu : à quoi peuvent-ils servir maintenant? Hélas! mon affliction est indicible!»
Toutes les devis présentes à cette scène furent remplies de compassion pour Maya et mêlèrent leurs larmes aux siennes.
Bouddha apparaît à sa mère. — Bouddha, par un acte de sa puissance, ouvrit son cercueil, joignit les mains et sortit de sa tombe plein de vigueur, comme le lion royal sort de son antre. De tout son corps et de tous les poils de sa peau s'échappèrent des rayons lumineux, où apparurent des Bouddhas es mains jointes.
D'un air doux et affectueux, il dit à sa mère: «Vous avez daigné venir me visiter, vous êtes descendue du ciel vers cette terre de Yen-feou-t'i |g jf fè. Essuyez vos larmes, je vous prie. Bouddha est le plus fortuné de tous les êtres et ma mère est la plus noble de toutes les femmes, parce qu'elle a eu l'honneur insigne de donner au monde les Trois Précieux: Bouddha, sa loi, son ordre enseignant. Voilà pourquoi je me lève de mon cercueil et je joins les mains, pour vous rendre la joie, vous dire toute mon affection et vous remercier du bienfait de la vie. Bouddha quitte ce monde, c'est vrai, mais sa loi et son ordre
restent. Bannissez toute pensée de tristesse et de découragement ; rien de permanent dans ce monde!»
Ces paroles consolèrent un peu Maya; son visage s'ouvrit à la joie, comme une fleur de lotus s'ouvre à la lumière.
Bouddha adressa ensuite à sa mère ces paroles d'adieu : « Ma tâche est accomplie, le bouddhisme est établi, le labeur a pris fin; jamais plus je ne renaîtrai. Vous, manière, réjouissezvous ; que la tristesse n'effleure plus votre cœur. Quand la vie et la mort, sources de toutes les afflictions, sont elle-mêmes anéanties, c'est la joie suprême de l'extinction: croyez que vous y arriverez à votre tour. »
En achevant ces mots, Bouddha rentra dans son cercueil et la terre trembla. Maya fit trois fois le tour de la tombe avec ses compagnes, puis remonta aux cieux.
Un stupa marquait le lieu où Maya vint pleurer sur le cercueil de son fils (1).
ARTICLE X
Le oercueil de Çahyamouni, — Les habitants de la ville de Kusinagara se cotisèrent pour donner un cercueil d'or à Çakyamouni (1) et subvenir aux frais des funérailles. Ils portèrent le cercueil dans la forêt, ensevelirent son corps et voulurent le transporter dans leur ville, comme un gage de bonheur pour la contrée. Quatre hommes robustes essayèrent de soulever le cercueil ; mais ils ne purent pas même le remuer. On doubla
(1) Che-kia-fang-tche W M Jî M, P- 94.
(1) D'après le Chen-sicn-t'ong-kien jpiji j[Ij M $g, liv. V, art. 2, p. 2, ce fut Na-kié M $&, frère de Bouddha, qui lui procura ce cercueil d'or.
le nombre des porteurs sans plus de succès. Enfin vingt hommes réunis échouèrent dans leur entreprise, et il fallut renoncer au projet. Leou-teou fè Jâ, Rodha, leur en donna la raison:
«Quand bien même tous les habitants de Kusinagara entreprendraient de transporter le cercueil de Bouddha dans leur ville, ils n'y arriveraient point, parce que le Très Honoré veut partager entre tous, et d'une façon équitable, le bonheur de posséder ses reliques. »
En présence de toute l'assemblée, le cercueil monta lentement dans les airs, jusqu'à environ sept fois la hauteur des grands arbres voisins, puis il se dirigea vers la ville. 11 entra par la porte de l'ouest, sortit par la porte de l'est, gagna ensuite la porte du sud et sortit par celle du nord. Sept fois il fit le tour de la ville; puis il vint se replacer lui-même sur un catafalque superbe élevé à l'endroit même où devait avoir lieu la cérémonie crématoire.
Les génies des cieux et les quatre grands rois escortaient le cercueil de Bouddha pendant son voyage aérien. Durant sept jours, une immense concours de dévots ne cessa d'affluer dans le bois de salas; tous s'empressaient de rendre au grand défunt les hommages de leur douleur et de leurs regrets.
Impossibilité d'enflammer le bûcher.— Lorsque le cercueil d'or eut été descendu du catafalque, et quand on eut entassé le bois odorant pour l'incinération, il fut impossible d'y mettre le feu. Une respectueuse terreur s'empara de tous les témoins de ce nouveau prodige.
Anuruddha prit la parole et leur fit comprendre qu'ils perdaient leur peine. « En voici le motif, dit-il : le grand Kâsyapa, le disciple choisi par Bouddha pour gouverner son ordre, n'est pas encore venu, il n'est guère qu'à mi-route. Tous les devas connaissent son ardent désir de revoir le corps de son maître bien-aimé: voilà pourquoi ils veulent retarder le temps de la crémation. »
Kâsyapa prêchait dans le royaume de Magadha, quand lui
parvint la nouvelle du trépas de Bouddha. Il partit de suite avec ses 500 disciples.
Sur la route, il rencontra un voyageur qui portait dans sa main une fleur de manguier (1): «D'où venez-vous»? lui demanda Kâsyapa «Je viens de Kusinagara. — Avez-vous des nouvelles de mon maître, Bouddha? — Votre maître est mort il y a déjà sept jours. »
Kâsyapa parut fort triste, et ses disciples étaient désolés. Dès son arrivée au bois de salas, Kâsyapa alla trouver Ananda et lui demanda la faveur de contempler une fois encore le corps de Bouddha. «Impossible, reprit Ananda; ses restes ont été déposés dans un cercueil d'or, le corps est embaumé et entouré de bandelettes, le cercueil d'or a lui-même été renfermé dans un sarcophage, qui est maintenant cloué; nous ne pouvons plus le tirer du tombeau.» Mais voici qu'au moment où ils arrivèrent devant le cercueil, le Très Honoré sortit ses deux pieds hors de sa tombe et les montra à Kâsyapa, qui les toucha de la main en sanglotant et en disant: «Tous les êtres passent avec rapidité; tout être vivant doit payer son tribut à la mort. La vraie joie consiste dans la délivrance de la naissance et de la mort. Bouddha a terminé sa carrière. Je ne le verrai plus, hélas ! Ce siècle souillé n'est pas digne de le posséder plus longtemps. » Kâsyapa et ses disciples tournèrent sept fois autour du défunt et se rangèrent sur les côtés.
Ananda prit le coin du cercueil au nord-ouest, Nanda prit celui du nord-est, les génies célestes soulevèrent l'arrière du cercueil et le portèrent quarante-neuf pas plus loin (2), puis tous préparèrent le bûcher et entassèrent des bois odorants pour brûler le corps. Quatre citoyens de la ville de Kusinagara
(1) Rockhill, Life of Buddha, p. 144, dit que ce voyageur était un ajivaka («cho-ba-can»). D'après Hackin, p. 107, c'était un marchand («choupa»). 11 portait une des fleurs tombées du ciel, au moment de la translation au Mukutabandhana Caitya, le septième jour après les cérémonies funèbres.
(2) Jusqu'au Mukutabandhana Caitya.
Fig. 43.
Bouddha sort ses deux pieds du cercueil, (p. 380)
s'approchèrent avec des torches ardentes pour mettre le feu au bûcher; mais les torches s'éteignirent sans communiqué le feu au bois.
Kâsyapa leur dit: «Vos efforts seront vains; toutes les torches du monde ne brûleraient pas le tombeau du grand Saint. » Malgré ses représentations, on continua,, on doubla, tripla, sextupla même le nombre de ces hommes, mais sans résultat. A la fin il y eut jusqu'à trente-six hommes qui s'efforçaient d'enflammer l'amas de combustible, et toujours le feu s'éteignait.
Kâsyapa les interpella de rechef: «Ne vous ai-je pas dit que vos efforts demeureraient infructueux? Les devas eux-mêmes n'arriveraient pas à brûler le corps de Jou-lai ffl ?J5 ! »
Les habitants de la ville, hommes et femmes, ravis d'admiration à la vue de ce prodige, vinrent en foule offrir de l'encens et des rieurs, et firent sept fois le tour du tombeau en pleurant et en gémissant (1).
Un feu miraculeux consume le corps de Bouddha. — Depuis sept jours, le cercueil restait exposé sur le bûcher crématoire. Soudain, un feu miraculeux sortit de la poitrine et du cœur de Bouddha, enflamma les bois du bûcher et consuma lentement le cercueil. Les os du défunt furent réduits en granicules gros comme des grains de riz (2).
Les quatre grands rois du ciel vinrent avec des aiguières remplies d'eau parfumée, qu'ils répandirent sur le foyer, pour éteindre le feu et recueillir les reliques, mais le feu resta aus.^i vif que précédemment. Les Esprits des mers, les rois-dragons. les Esprits des fleuves et des cours d'eau, jetèrent à leur tour des eaux de senteur sur le brasier et n'arrivèrent point à en diminuer l'ardeur; ils furent aussi déçus dans leur espérance de
(1) Tch'ang-ngo-han-king -& M # $f, liv. IV. pp L6, 17.
(2) La "Crémation de Bouddha», provenant des ruines de Sikri., esl mie des curiosités du musée de I.ahore. n°'2166. Cf. photographie: Foucher, fig-. 287.
s'emparer des reliques. Rodha leur dit: «Si vous emportiez les restes précieux du Très Honoré pour les vénérer dans les cieux, ou dans vos palais au ïond des eaux, que resterait-il aux hommes dans ce monde?»
Les quatre Maharajas et les rois-dragons reconnurent leur erreur et se retirèrent.
Partage des reliques. — Huit rois des royaumes voisins convoitaient les reliques de Bouddha ; chacun prétendait avoir un droit spécial à les posséder.
Les habitants de Kusinagara estimaient que les restes de Çakyamouni devaient leur appartenir, puisqu'il avait choisi leur ville de préférence à toute autre, pour son entrée au nirvana.
La discussion s'envenima. Tous parlaient déjà de recourir à la force, quand le grand ministre Upakuta proposa une base d'accomodement : «Ne vous disputez pas; gardez-vous bien d'employer la force des armes : ces restes précieux doivent être l'objet d'un culte universel. Il faut les diviser en huit parts égales, afin que chacun de vous puisse les honorer.»
Indra réclama sa part pour les devas des cieux; les roisdragons voulurent aussi recevoir la leur.
Upakuta, pour contenter tout le monde, fit trois parts : la première fut donnée à Indra, la seconde aux nagas, la troisième aux rois. Pour ne rien perdre de ces précieuses reliques, le ministre les déposa dans une urne et les y mêla avec du miel. Chacun ayant emporté la part qui lui revenait, Upakuta garda l'urne avec les reliques adhérentes aux parois et la déposa dans un stupa qui fut élevé sur le lieu même de la crémation.
Indra, les rois-dragons et les huit rois construisirent aussi des stupas pour recevoir les reliques qui leur étaient échues en partage. Les monastères bouddhiques, au nombre de quaranteneuf, reçurent chacun une part des cendres et de la terre recueillies au lieu de la crémation. Une céleste harmonie se fait entendre jour et nuit autour de ces reliques, qui, souvent,
Fig. 44.
Un feu mystérieux consume le corps de Bouddha, (p. 381)
apparaissent resplendissantes de lumière (1).
Une légende bouddhique raconte que le roi Açoka. alla trouver le supérieur du couvent du Mont des Vautours et lui fit part d'un projet qu'il voulait exécuter. Il s'agissait de bâtir dans l'Inde 84.000 (un très grand nombre) stupas. Le supérieur, nommé Yasada, approuva le projet et dit au roi: « Je me charge de donner moi-même le signal. Le jour où je couvrirai le soleil avec ma main (quand paraîtra l'éclipsé de soleil), on devra commencer partout les travaux. Donnez des ordres en conséquence. »
Le roi fit déposer les reliques dans un très grand nombre de reliquaires, enfermés eux-mêmes dans des êcrins précieux, richement décorés.
Des yakchas reçurent la mission de les porter aux destinataires. Pour avoir le droit d'en posséder un, le centre devait posséder au moins 100.000 habitants.
Açoka fut le propagateur zélé du bouddhisme. 11 couvrit le Magadha de stupas, de vihâras et de monuments magnifiques élevés à la gloire de cette doctrine.
En souvenir de cette légende, on représente souvent Yasada étendant un bras démesurément long et cachant le soleil avec sa main.
Les cinq perles. — Le roi de Ceylan envoya cinq perles précieuses à Açoka. Ce souverain en destina quatre aux quatre stupas célèbres, élevés : à Kapilavastu, au lieu de la naissance de Bouddha ; à Gaya, auprès de l'arbre de l'illumination; à Bénarès, au Parc des Cerfs; et à Kusinagara, dans la forêt de salas (2).
La cinquième perle fut promise à celle de ses femmes que le roi jugerait la plus artistement vêtue.
Dans le harem, ce fut un assaut de recherche et d'élégance. Les reines revêtirent leurs plus somptueux habits. Sugata, sa concubine, se rappelant que Bouddha défend ces atours et ces bijoux, se vêtit d'un simple habit de couleur blanche. Le roi, étonné d'abord, lui en demanda la raison. Elle répondit : «Boud-
(1) TcVang-ngo-han-king & M * M, Uv. IV, pp. 22-24.- Mémoires de Hiuen-tsang ■£ #Ç, Kv. VI : Kusinagara.
Les reliques avaient été mélangées à delà terre pour faciliter le rite do l<«asthiksepa», ou jet des ossements dans le dernier réceptacle ; ou peutêtre, tout simplement, pour augmenter leur volume.
(2) Cf. ci-dessus, p. 344.
dha a enseigné que la pudeur est le plus riche vêtement, que les préceptes bouddhiques sont les plus précieux bijoux. J'observe les prescriptions bouddhiques: voilà pourquoi je suis simplement et modestement vêtue.» Cette réponse plut beaucoup au souverain. «Tu es la mieux vêtue de toutes, lui dit-il j je te donne la perle.»
Les autres reines, stimulées par le désir de récompenses analogues, voulurent pratiquer les prescriptions bouddhiques (1).
ARTICLE XL