MARA LE TENTATEUR ET SES LÉGIONS
Mara mobilise ses armées et leur commande de se trouver prêtes à entrer en campagne. Quel spectacle terrifiant pour un œil mortel ! Des millions et des milliards de génies et de démons à l'aspect redoutable, aux multiples visages, répandaient l'épouvante et la terreur. Ces guerriers hideux étaient armés, les uns d'arcs, de hallebardes, de haches; les autres de lances, de javelots aux pointes de diamant ; leur tête, leurs mains, leurs pieds, toute leur personne inspiraient une invincible frayeur. Des tourbillons de flammes s'échappaient de leur tête, de leur ventre; ils poussaient des rugissements redoutables.
(1) Fou-pen-hing-tsi-king f^^lJ^, liv, XXVI, pp. 1-15. — Che-kiapou ff M ft,Hv. III, p. 50.
Plusieurs apparaissaient avec des têtes flamboyantes, un buste enflammé, poussant des cris terrifiants, vomissant des outrages et d'obscènes malédictions, en brandissant de lourds pilons et d'énormes masses d'armes.
Que dire de leur regard? de leurs yeux torves, fixés tantôt en haut, tantôt en bas, brillants comme ceux d'un noir et venimeux serpent? Un infernal rictus découvrait leurs dents longues et acérées; leurs langues pendantes, ou écailleuses, ou roulées en spirales, affectaient les formes les plus diverses.
D'aucuns portaient des serpents enroulés autour de leur cou, ou dévoraient des tronçons de reptiles sanglants, de même que les "garudas" becquètent les "nagas" à la surface des mers.
On en voyait absorber les membres livides de victimes humaines, boire des coupes de leur sang encore fumant, se repaître ed leurs entrailles. D'autres démons, comme des lions furieux, avaient les yeux verts et brillants, tantôt sortant de leur orbite, tantôt rentrés dans la tête et jetant des flammes quand s'ouvraient leurs paupières. Dans les airs, ils voyageaient sur des volcans et paraissaient tout embrasés; sur terre, ils arrachaient des arbres entiers qu'ils portaient dans leurs mains. Leurs oreilles prenaient des formes d'huîtres, de vases, dressées ou retombantes comme celles des boucs, des éléphants ou des porcs. Aux squelettes ambulants se mêlaient des monstres ventripotents ressemblant à des hydropiques. Chose horrible ! parmi ces monstres, plusieurs portaient leurs pieds et leurs mains coupés et suspendus en bandoulière, ou même tenaient leur tête entre leurs mains. Il y en avait qui paraissaient écorchés vifs ou couverts de larges taches de sang; une écume blanche s'échappait de leur bouche, ils mangeaient les métaux les plus durs, comme le cuivre, le fer. Des spectres n'avaient que les os, dégarnis de chair et de peau. Ces êtres répugnants avaient des figures de porcs, d'ânes, de sangliers, de chevaux, de bœufs, de boucs, de rhinocéros, de buffles, de renards, de lièvres, de lions, de tigres, de loups, d'ours, de singes, de léopards, de chats sauvages, de chiens.
ART. VIII. — MARA LE TENTATEUR ET SES LÉGIONS. iîi)
Telles étaient les hordes que Mara Pisuna allait lancer à l'assaut (1).
«Vois-tu, dit Mara avec fierté en s'adressant à l'Œil Rouge, vois-tu les redoutables phalanges qui sont à mes ordres? Qui aurait l'audace d'usurper l'autorité que je possède sur le monde? — Siddhartha l'ose, répondit le yakcha ; depuis qu'il a pris les aliments préparés par Sujata, il marche à pas rapides vers la suprême intelligence.»
Mara pensa tout d'abord à l'empêcher de fixer son siège sous l'arbre de la science et l'obliger à choisir un autre arbre. Dans ce but, il s'adressa à ses yakchas et leur dit: «Allez, réunissezvous autour de l'arbre de la science; ne permettez pas à ce blanc-bec de Çakya de s'en approcher.» Ils allèrent s'embusquer près de l'arbre ; mais à peine eurent-ils aperçu la majesté de Bouddha, brillant comme un bloc d'or, qu'un chant d'admiration s'échappa de leurs lèvres :
Bien sûr, c'est l'éclat du soleil levant
Rayonnant de majesté comme une montagne d'or.
Plein de compassion pour les devas et les hommes,
Le voici, comme un lion, qui s'avance vers l'arbre.
L'esprit de la forêt reprit :
Vénéré, les mérites de votre karma sont au comble,
Vous avancez lentement vers cet arbre
Pour atteindre les hauteurs sublimes de l'illumination;
Les devas et les hommes sont dans l'attente.
Ces chants divins mirent tous les yakchas en fuite; la terre trembla six fois et Çakyamouni resta seul au pied de l'arbre.
Mara, le Méchant, parut alors devant lui et dit: «Vous, fils de Çakya, je ne saurais souffrir de vous voir au pied de cet arbre où les yakchas, les pisatchas et les putanas se réunissent au milieu de la nuit pour dévorer la chair des humains et s'abreuver de leur sang. Ici, au nord, il y a un bois où les ascètes ont souvent fixé leur résidence; c'est un site agréable; il
(1) Fou^pen-hing-tsi-king # ^C ^T H fé?> nv- XXVI, pp. 15-17.
convient mieux à votre dignité. — Ne sais-tu pas, Mara, que depuis des années j'habite seul dans les forêts, dans les gorges sauvages des montagnes? J'y vis sans crainte, même au milieu de la nuit. D'ailleurs, si j'ai choisi ce lieu, ce n'est pas sans raison, car je sais que les bouddhas précédents ont obtenu l'illumination au pied de cet arbre: j'y viens dans le même but. Je suis persuadé que je n'obtiendrais point la science au pied d'un autre arbre, c'est pourquoi je suis ici et j'y resterai.»
Mara imagina un autre stratagème pour le tromper : il disparut, puis revint le trouver sous la figure d'un messager essoufflé, échevelé, les habits en désordre, apportant des lettres officielles émanant du roi Suddhodana, d'Ananda et des princes de sa famille.
Ces fausses pièces avaient pour but d'informer Çakyamouni, que son cousin Devadatta avait fomenté une rébellion, s'était emparé de Kapilavastu, du palais et de toutes les concubines. Le roi Suddhodana était en prison, tous ses biens avaient été volés et les princes de sa famille chassés de la ville. Les soussignés suppliaient Çakyamouni de rentrer au plus vite pour restaurer l'ordre dans le royaume.
«Hélas! pensa Siddhartha, c'est la luxure qui a poussé Devadatta à s'emparer des femmes du palais ; la méchanceté et l'ambition l'ont porté à usurper le trône de mon père, et les membres de ma famille, cédant à un lâche égoïsme, n'ont pas eu le courage de défendre leur roi. Dans ce monde, tout passe, tout n'est qu'injustice et folie.» Ces considérations le confirmèrent de plus en plus dans sa résolution de quitter à tout jamais ce siècle pervers et d'aspirer à une plus stable destinée. Les devas vinrent le féliciter de cette héroïque résolution.
Mara, se voyant battu sur ce nouveau terrain, rassembla tous ses fils et tint conseil avec eux pour délibérer sur les moyens à prendre pour vaincre l'obstination de Çakyamouni. Ses fils furent d'opinions diverses: les uns se placèrent à droite et partagèrent les idées de Shreshti, les autres à gauche