LA VISITE DU ROI SUDDHODANA
Suddhodana, entouré de toutes les femmes de son harem et de celle du harem de Suddhartha, escorté des membres de la famille royale, des quatre grands maréchaux de ses armées, de toute sa cour militaire et de tous ses officiers civils, dans toute la pompe de sa majesté, traversa la capitale à la tête d'un brillant cortège de 99.000 personnes : ce fut dans cet appareil imposant qu'il s'avança vers le jardin où s'était arrêté Bouddha. En voyant arriver ce fastueux défilé, le prince pensa en lui-même : « Si je ne me lève pas pour saluer mon père à son arrivée, on ne manquera pas de faire des réflexions malveillantes: «Comment! «lui qui se pique d'enseigner aux autres leurs devoirs, il ne «daigne pas même se lever devant son père?» Si je me lève pour lui présenter mes devoirs, mes disciples devront faire de même, c'est donc les obliger à une grosse irrégularité (1). Par ailleurs, s'ils restent assis pendant que je me lève, ils me manquent gravement de respect. » Pour obvier à tous ces inconvénients, Bouddha, par un effet de sa miraculeuse puissance, s'éleva dans les airs au-dessus de son siège, et, tantôt marchant, tantôt debout, tantôt assis ou couché, son corps parut environné de fumée ou de flammes ; les Esprits protecteurs de la cité, les Esprits gardiens des portes devancèrent le cortège en traversant les airs, puis vinrent se prosterner aux pieds du Vénérable des mondes, en chantant :
Jou-lai, au jour de votre sortie de la capitale,
Vous fîtes le solennel serment
De ne pas rentrer dans cette cité
Avant d'avoir terrassé tous les démons.
Aujourd'hui, c'est un fait accompli:
Le Très Honoré a remporté une pleine victoire,
(l) Les arhats ne doivent pas se lever même devant un roi.
AkT. XIV. — VISITE DU ROI SUDDHODANA. 217
Il est arrivé au point culminant de la sagesse,
Tous ses vœux se sont réalisés;
Arbitre du bonheur des humains,
Il est parvenu à la dignité de bouddha,
Et, par condescendance pour sa famille,
Il rentre aujourd'hui dans cette ville.
Le roi, témoin de ce pouvoir prodigieux, comprit que le prince, depuis son adieu au monde, était devenu un grand saint et un glorieux ascète; il descendit de son char et se dirigea lentement vers Bouddha. Ce dernier descendait graduellement en même temps que le roi approchait; il se trouva à sa place première quand Suddhodana y parvint. En contemplant le prince héritier la tête rasée, dépouillé de tout ornement, les épaules couvertes de la chape des bonzes, le monarque sentit son cœur brisé de tristesse; il s'affaissa jusqu'à terre, et quand il revint à lui-même, il demeura incliné, inondant le sol de ses larmes. Tous les officiers de son escorte se lamentaient et pleuraient.
«Cette famille des Çakyas, infatuée d'un immense orgueil, me regarde du haut de sa grandeur, pensa Çakyamouni ; si je reste à terre, ces princes superbes regarderont comme une humiliation de se prosterner à mes pieds: je vais donc m'élever d'une dizaine de pieds en l'air; me voyant ainsi au-dessus de terre, ils devront bien se courber devant moi.» Suddhodana se releva, puis se prosterna devant Bouddha en disant:
Aujourd'hui, pour la troisième fois, de m'incline devant vous.
Je le fis au jour de votre naissance,
Puis une seconde fois le jour du labourage,
Quand je vous trouvai à l'ombre de l'arbre (1).
Aujourd'hui se renouvellent les prodiges;
Vos yeux sont purs comme la fleur nouvellement éclose,
Je sens mon cœur se remplir d'allégresse
Et je vous fais une troisième révérence.
(1) Le jour où le deva de la pagode se leva de son siège (ci-dssus, p. 35) et le jour où l'ombre du jambu resta immobile (p. 51), Suddhodana, pressentant la prodigieuse destinée du prince, s'était prosterné à ses pieds.
L'exemple de Suddhodana fut imité par les 500 princes, qui, tous, se prosternèrent devant Bouddha quand il fut redescendu sur son siège. Aussitôt, pour manifester sa puissance et forcer leur admiration, il remonta dans les airs, changea plusieurs fois de forme, prit les apparences les plus bizarres, divisa son corps, parut environné de feu et de fumée, puis descendit encore sur son siège pour expliquer la loi de la délivrance qu'il venait prêcher au monde.
Malgré tout, Suddhodana ne pouvait complètement chasser de son cœur l'intime chagrin qui revenait toujours l'assiéger.
Jetant un regard hautain sur tous les disciples de Çakyamouni rangés à ses côtés, il lui dit : « D'où viennent tous ces hommes que je vois ici? Quelle est leur origine?» Le Très Honoré désigna de la main chacun d'eux et le lui nomma: «Voici Sariputra, Muhâ Kâsyapa, Urivalva Kâsyapa etc.. ; ceux-ci sont de nobles brahmes du Magadha: Mugalana etc.» Après cette énumé»ation, le roi parut mécontent. «Mon fils, pensait-il, est de race royale, d'une grande distinction, d'une rare majesté; le voici maintenant dans la société des brahmes: c'est un déshonneur!» Il se leva de son siège sans insister et rentra au palais.
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