ART. X. — LÉGENDE DE MAHA KASYAPA
deux jeunes gens se communiquèrent leur résolution et les cérémonies du mariage eurent lieu. Pendant douze années, ils vécurent ensemble comme frère et sœur, dans une parfaite pureté (1).
Après la mort de ses parents, Pippalayana, devenu maître de sa fortune, dut gérer ses biens. Son épouse partageait avec lui le souci de cette administration. Un jour, pendant que des servantes préparaient la nourriture des bœufs, elle remarqua qu'en broyant les aliments pour ces animaux, on écrasait un nombre considérable d'insectes et de vers. «Hélas! pensa-t-elle, que de douleurs en ce monde ! Les vers sont écrasés, les bœufs sont contraints à un dur labeur, la vie n'est qu'une suite d'épreuves!» Elle communiqua ses impressions à son mari, qui partageait les mêmes sentiments ; et tous deux, d'un commun accord, résolurent de quitter le monde pour embrasser un état de vie plus parfait. Pippalayana abandonna tous ses biens, se fit raser la tête, puis se mit à la recherche d'un maître expérimenté dans les voies de l'ascétisme. 11 promit à son épouse de lui indiquer la voie véritable qui conduit au bonheur final, dès qu'il l'aurait lui-même trouvée. Ce fut sur ces entrefaites qu'il rencontra Çakyamouni ; il fut si bien impressionné par ses manières gracieuses, son maintien digne et recueilli, qu'il ne douta plus que c'était là le maître qu'il cherchait. Il se jeta donc à ses pieds et lui dit: «Je suis votre disciple; soyez mon maître, je vous prie.» Bouddha, tout en continuant sa route, fit une exhortation à son nouveau disciple. Quand ils furent arrivés au pied d'un arbre, Pippalayana se dépouilla de son manteau précieux, le plia en quatre, le plaça à terre, et pria Çakyamouni de s'asseoir dessus. Bouddha lui dit: «Aurez-vous le courage d'échanger ce précieux samghati contre la robe pauvre et sordide des bonzes? — Je suis prêt, répondit Pippalayana; je veux porter la même livrée que le Très Honoré.» Bouddha accepta alors l'habit précieux. Son but était de faire comprendre aux yeux
(i) Fou-pen-hing-tsi-king ffî fc \j % M, Hv. XLV, pp. 4-16.
du monde combien il est méritoire de renoncer à une haute fortune, pour revêtir le modeste habit du pauvre.
Pippalayana devint arhat. Bouddha avait coutume de dire à ses bonzes: «Si parmi mes disciples vous voulez voir un homme modéré dans ses désirs et se contentant de peu, regardez Mahâ Kâsyapa.» C'est sous ce nom qu'il a passé dans l'histoire. Il appartenait en effet à ia famille célèbre des Kâsyapa, et comme il se fit remarquer entre tous par sa dignité et son pouvoir transcendant, on ne l'appela plus que Mahâ Kâsyapa «le Grand Kâsyapa» (Ta Kia-yé Jï M 1$.- Ma-ho Kia-yé |j| f nj" j$p |j|) (1). :
Avant de mourir, Çakyamouni lui remit le gouvernement général de son ordre.
Dans les pagodes chinoises, on trouve fréquemment Mahâ Kâsyapa à la gauche de Bouddha, c'est-à-dire à la place d'honneur en Chine. À sa droite figure le jeune Ananda, le confident de son cœur, son disciple chéri.
La conversion de son épouse Bhadrakâpriya. — Après, son admission parmi les disciples de Bouddha, Mahâ Kâsyapa n'oublia point la promesse qu'il avait faite à son épouse. Elle n'avait point eu, comme lui, l'avantage de trouver le vrai maître de la voie parfaite ; elle vivait dans la communauté des Paribrajikas, hérétiques, qui habitaient sur les bords du Gange. Quand plus tard Bouddha eut fondé une communauté de bonzesses, sous la direction de sa mère adoptive Pradjâpati, Mahâ Kâsyapa avisa une des bonzesses douée d'une vertu supranaturelle, et la pria d'amener son épouse, Bhadrakâpriya, dans leur couvent de Sravasti.
La bonzesse se transporta, rapide comme le vent, dans la communauté des hérétiques Paribrajikas, et exhorta Bhadrakâpriya à se confier à la direction du maître qu'avait suivi son mari. Elle y consentit. Toutes deux traversèrent l'espace et arrivèrent
(1) Fou-pen-hing-tsi-king f^ljl $*, Kv. XLVI, pp. 1-6.
ART. X. LÉGENDE DE MAHÂ KÂSYAPA. 193
devant Bouddha dans la Jetavana (parc de Jeta).
Bhadrakâpriya se prosterna devant Bouddha et lui demanda à être admise dans la communauté des bonzesses. Sa prière fut exaucée : Ananda reçut la mission de la conduire à Pradjâpati, la supérieure des religieuses, et celle-ci voulut bien l'admettre parmi les membres de la communauté. Elle devint si fervente que Bouddha ne craignit point de la proposer comme modèle à toutes ses compagnes. Ces dernières, un peu jalouses de cet avancement si rapide, vinrent trouver Çakyamouni et lui demandèrent quelles œuvres méritoires, pendant ses vies antérieures, lui avaient valu des prérogatives si spéciales. La djataka que nous allons lire fut la réponse à leur question.
«Dans les temps anciens, un riche seigneur de Bénarès avait une esclave au service de son épouse. Un jour se présente à la porte un pratyeka bouddha (1), tenant son bol à la main et implorant une aumône. La maîtresse de maison était alors occupée aux soins de sa toilette ; en apercevant ce vieil ermite à la mine assez peu engageante, elle refusa les quelques aliments que sa servante vint solliciter pour lui.
«La servante insista à plusieurs reprises, suppliant sa maîtresse d'avoir pitié de ce vieillard. «Laissez-moi, lui fut-il ré- «pondu ; je ne fais pas l'aumône à des gens de cette espèce.» La servante pria sa maîtresse de bien vouloir au moins lui donner la nourriture à laquelle elle-même avait droit pour une journée, afin de prélever sur sa propre subsistance une part qu'elle donnerait à l'ascète mendiant. «J'y consens, répondit la dame; vous avez «droit à votre alimentation et vous pouvez en disposer comme «bon vous semble.» La servante donna au pratyeka bouddha tout ce qu'elle venait de recevoir pour sa propre alimentation.
«Celui-ci accepta les aliments, puis s'éleva dans les airs à la
vue de tous les assistants émerveillés. La pauvre servante se jeta
là deux genoux devant lui et le supplia de lui accorder d'heureuses
II) Prr.tyeka bouddha, ou nidâna bouddha: ascète en voie de parvenir au nirvana.
réincarnations et la grâce finale d'entendre la vraie doctrine qui la conduirait au salut. La maîtresse regretta ' vivement sa dureté de cœur ; elle offrit le double, le quintuple à son esclave, si elle voulait bien partager avec elle le mérite de la bonne action qu'elle venait d'accomplir. L'esclave s'y refusa. Alors sa maîtresse voulut l'y contraindre par la violence ; elle la frappa brutalement, mais sans succès. La servante pleurant, gémissant, mais toujours ferme dans sa résolution, finit par attirer l'attention du maître; celui-ci, informé de ce qui venait d'arriver, chassa la méchante femme et donna ses joyaux et ses riches vêtements à la servante, qu'il constitua maîtresse de la maison et dispensatrice de tous les trésors.
«Cette servante charitable n'était qu'au début de sa récompense: elle reprit ensuite naissance dans les joies du ciel parmi les devis, et c'est elle qui a été réincarnée ces derniers temps dans la personne de Bhadrakâpriya, la bonzesse votre compagne (1).»
ARTICLE XL
SAIIIPUTK A ET MUGALANA (MALIHÏAIA AYANA).
Sariputra, de son vrai nom Upatissa, ainsi surnommé parce que sa mère se nommait Sari, avait pour père un brahme fort riche, nommé Danayana, qui habitait le village de Nalanda, assez proche de Radjagriha, la capitale du Magadha.
Tout près du village de Nalanda, vivait un autre riche brahme appelé Kolita Mugalana; son palais se trouvait au village de Kolita, ce seigneur ayant donné son nom au village qu'il habitait. Il n'avait qu'un fils, en qui reposaient toutes ses
(1) Fou-pen-hing-tsi-king $, & fâ H jfcf, liv. XLVII, pp. 3-6; pp. 8-10.- Che-kia-pou ffî M II6, liv. V, p. 65.
ART. XI. — SARIPUTRA ET MUGALANA. 19.3
espérances. Le jeune Mugalana et son voisin Sariputra (1) s'étaient liés d'une amitié sincère ; ils étaient devenus comme inséparables.
Un jour, une grande réunion de charité se tint sur le mont Giriguha, à une courte distance de la capitale ; les deux jeunes gens voulurent s'y rendre. L'un était monté sur son éléphant superbement harnaché, l'autre était assis sur un char traîné par quatre éléphants. Une foule innombrable avait envahi les alentours ; chevaux, éléphants, attelages de luxe circulaient sur toutes les routes. Une place d'honneur fut réservée aux deux nobles visiteurs. Sariputra, embrassant du regard cette multitude de gens tout occupés de leurs plaisirs, les chœurs de musiciens, les danseurs, les acrobates etc., fit cette réflexion: «Comment tant d'hommes peuvent-ils s'amuser de semblables bagatelles? Qui d'entre eux vivra encore après cent ans?» Se sentant mal à l'aise au milieu de tous ces enfantillages, il se leva de son siège, chercha un lieu solitaire et s'assit au pied d'un arbre. De sérieuses pensées roulaient dans son esprit.
Kolita, fatigué, lui aussi, par ce vacarme, se retira à son tour pour aller rejoindre son compagnon, qu'il trouva plutôt triste ; pour dissiper ses idées noires, il chanta ces vers :
Écoutez le son des tambours et des luths, Écoutez les chants des jeunes garçons et des jeunes filles, Entendez ces merveilleux concerts; Pourquoi ne pas vous livrer à la joie?
«Hélas! mon cher ami, répondit Upatissa, dans cette assemblée immense, on n'entend que clameurs, chants, cris de joie; pourtant, de toute cette multitude, il ne restera pas un seul vivant après cent années..
— Quel parti prendre? se dirent les deux amis. — Mon cher ami, reprit Sariputra, il nous faut dire adieu au monde et
(1) Ché-U-fou % 5flJ •$ est le nom chinois de Sariputra. Mugalana ou Maudgalyayana se nomme Mou-kien-lien @ $i ^ ou Mou-lien |3 i!|.
rechercher la rosée bienfaisante de l'immortalité. — Selon ton bon plaisir, répondit Mugalana, je te suivrai.» Tous deux s'exhortèrent à la persévérance dans leur dessein. Rentrés dans leurs familles, ils durent soutenir une longue et pénible lutte contre l'opposition paternelle. Les parents, en effet, ne se résignaient qu'avec peine à se séparer de leurs chers enfants, et ce ne fut qu'après avoir épuisé toute la série des arguments inspirés par leur affliction, qu'ils se laissèrent arracher leur consentement.
Les deux jeunes gens allèrent d'abord se joindre aux 500 disciples de Sanjaya, maître hérétique de la secte des Paribrajikas, qui enseignait dans la capitale Radjagriha. Nos deux novices rasèrent leur chevelure, puis s'abandonnèrent à la direction de ce maître hétérodoxe, qui leur enseigna ses recettes magiques, ses prescriptions médicales et sa méthode d'abstraction (1). Pendant sept jours et sept nuits, les novices mirent en pratique tous ces procédés, sans trouver la paix du cœur.
D'un commun accord, ils résolurent d'abandonner ce maître dont ils avaient reconnu l'incompétence; mais, avant de se séparer, ils firent le pacte suivant: «Le premier d'entre nous qui aura trouvé un bon maître dans la voie ascétique devra en avertir l'autre.»
A cette époque, Çakyamouni habitait le monastère de la Venouvana (2) avec ses 1.000 disciples nouveaux convertis. Un matin, dans le quartier de l'est de Radjagriha, un bonze nommé Asvajita (3) vint mendier son repas. Il s'avançait modestement, tenant son bol à la main; son vêtement bien ajusté, son air recueilli, ses manières dignes frappèrent vivement Sariputra, qui conçut une haute opinion de sa vertu. Quand le bonze sortit de la ville, Sariputra le suivit pour lui demander à quelle secte
(l) Diverses sectes avaient recours à des excitants pour provoquer une sorte d'extase. (2) Ci-dessus, pp. 180 seq.
(3) Le nom de ce bonze varie suivant les textes: il est nommé encore Upasana ou Asvayujatta.
ART. XI. — SARIPUTRA ET MUGALANA. 197
il appartenait et s'il recevait des disciples. Le bonze lui répondit qu'il était lui-même disciple du grand ascète Çakyamouni. Sariputra l'interrogea longuement sur la vie et la doctrine de cet habile maître, qui avait le taient de former des disciples d'une si haute vertu ; il alla même jusqu'à lui demander s'il le dépassait en perfection. Le bonze reprit humblement:
Une tige de moutarde en face du mont Suméru, La trace des pas d'un bœuf comparée a l'Océan, Un moustique comparé au garuda(l):
Telle est ma mesure comparée à la sienne.
Son interlocuteur, de plus en plus intrigué, insista pour connaître la doctrine qu'il prêchait. «Je ne suis encore que novice et peu versé dans ces matières ardues, repartit le bonze ; comment pourrais-je vous répondre pertinemment? Ce que je puis vous dire, c'est que notre maître nous répète souvent cette gatha :
Tout phénomène résultant d'une cause Est aussi détruit par une autre cause; La sagesse consiste à découvrir cette cause productrice (2). Telle est la doctrine prêchée par notre maître.
Cette réponse fut comme un trait de lumière qui traversa l'esprit de Sariputra ; il se prosterna devant le bonze, tourna trois fois autour de lui, puis se mit incontinent à la recherche de son ami Mugalana, pour lui faire part de sa découverte. Celui-ci, le voyant arriver d'un air tout radieux, lui demanda s'il avait trouvé le chemin de la délivrance.
Tous deux prirent le parti d'embrasser la nouvelle doctrine malgré les objurgations de leur maître Sanjaya; bien plus, les 500 disciples Paribrajikas se tournèrent aussi vers le grand prédicateur de la Venouvana ; et le malheureux maître, fou
(1) Garuda: puissant oiseau fabuleux, aux ailes d'or.
(2) Pour le bouddhiste, la sagesse consiste à recouvrir la vraie cause de nos maux, l'ignorance, qui nous donne l'illusion de l'existence. Cette cause détruite, on arrive au nirvana, c'est-à-dire à l'extinction de toute existence personnelle. La lampe est éteinte faute d'huile.
de douleur, abandonné de tous, rendit l'âme en vomissant des flots de sang. Sariputra et Mugalana, accompagnés des 500 hérétiques, prirent le chemin de la Venouvana. Bouddha les reçut avec son habituelle bonne grâce et dit à ses .bonzes: «Ces deux hommes seront les deux plus distingués de mes disciples; l'un se fera remarquer par la pénétration de son esprit, l'autre par son grand pouvoir. »
Au bout d'un demi-mois, Sariputra était déjà devenu arhat, et six jours après, ce fut le tour de Mugalana (1).
ARTICLE XII
La djataka contée par Çakyamouni au sujet des 500 disciples de Sanjaya, amenés par Sariputra, constitue un roman de haute imagination (2). Un livre entier du Fou-pen-hing-lsi-king $, ^f> -ff Ift W. y est consacré.
«Comment, dirent les bonzes, Sariputra a-t-il pu ramener dans la bonne voie ces 500 Paribrajikas?» Bouddha prit la parole et leur répondit: «Sariputra, il est vrai, ramène aujourd'hui sur la route du salut ces 500 hérétiques égarés dans le désert de l'erreur; mais, croyez-en mon témoignage, dans les siècles précédents, il a déjà exercé envers eux cet acte de charité en les tirant d'une impasse. Ce n'est pas la première fois non plus qu'ils me doivent leur salut. Écoutez plutôt :
«Il y eut jadis un cheval royal, nommé Ki-che $|ê p, d'une superbe allure. Ce coursier, à la tête violette, était rapide
(1) Fou-pen-hing-tsi-king # # ff A M, liv. XLVIII, pp 1-18. — Chehia-pou m M II, liv. V, p. 64-65.
(2) Sanjaya était un brahme chef d'école à Radjagriha. Sariputra et Maudgalyanyana, ses disciples, s'étaient partagé s^es élèves après sa mort.
comme le vent; son hennissement rappelait le roulement du tonnerre.
«Dans ce même temps, 500 marchands du Magadha entreprirent une longue traversée pour affaires commerciales. Arrivés au port, ils chargèrent leurs marchandises, offrireat un sacrifice à l'Esprit de la mer, demandèrent pardon de leurs fautes, puis s'occupèrent des soins de l'appareillage.
«Quand le capitaine et tous les hommes de l'équipage furent à leur poste, on mit à la voile. Dès qu'ils eurent gagné la pleine mer, un ouragan terrible se déchaîna; le bateau fut jeté sur la côte du royaume des rakchas (1).
«Avant d'avoir pu arriver au mouillage, le navire fut brisé par la tempête. Les passagers se jetèrent sur des épaves flottantes et luttèrent contre le vent et les vagues pour parvenir au rivage. Les rakchas accoururent au secours des naufragés, dans l'intention de mener joyeuse vie avec eux pendant un certain temps; après quoi elles les enfermeraient dans leurs remparts de fer, suivant leur habitude. Pour leur donner le change, elles se transformèrent en fées d'une beauté ravissante. «Soyez sans crainte, braves gens, criaient-elles en s'approchant «de la mer; donnez-nous vos mains, allongez vos bras, efforcez- «vous de monter sur la rive.»
«Ces malheureux marchands, affolés par l'imminence du danger, sur le point de périr et prenant ces ogresses pour de vraies femmes, leur donnèrent la main et sortirent du sein des flots où ils étaient déjà à moitié engloutis. «Approchez, «leur dirent-elles, de leur voix la plus douce. Sans doute vous «venez de loin? Soyez nos maris, nous serons vos femmes! Sur «vous reposeront toutes nos affections, car ici nous n'avons «personne à aimer; faites renaître la joie dans nos cœurs attristés,
(1) Rakcha : ci-dessus, p. 77. 11 sagit ici de rakchas féminins, sortes d'ogresses anthropophages, que certaines légendes ont quelquefois placées d»ns l'île de Ceylan.
«acceptez toute maîtrise sur nous. Hâtez-vous, braves gens, «entrez dans notre demeure et livrons-nous à la joie et au plaisir. «Plus de tristesse, plus de crainte. Nos maisons sont ornées pour «vous recevoir, vous y trouverez le confort. Le grand Esprit de «la mer nous a prises en pitié, il a submergé votre navire pour «nous procurer la joie de votre société.»
«D'abord les marchands se retirèrent à l'écart. «Hélas, «mon bon père ma bonne mère!» criait l'un. «Hélas! mes frères, «hélas! mes sœurs» criait un autre. «Hélas! mon épouse bien «aimée! toute ma parenté!» s'exclamait un troisième. «Adieu! «êtres chéris ! Adieu terre natale, cher Magadha. nous ne vous «reverrons plus.» Bientôt on n'entendit plus qu'un immense concert de lamentations.
«Après avoir épanché leur douleur, les marchands revinrent trouver les rakchas et s'acheminèrent vers la ville. A mi-route ils arrivèrent dans une large plaine où on ne voyait ni ronces, ni épines, ni décombres; pas de brous, ailles ou d'herbes sauvages sur cette terre privilégiée, mais une végétation luxuriante charmait les regards. Autour de grands étangs bordés de verdure, des prairies semées de fleurs s'étalaient comme de riants tapis aux brillantes couleurs.
«Plus loin, apparut la muraille quadrangulaire de la ville; elle était blanche comme neige. Sur tout le pourtour, se dessinait une ceinture de tours et de portes monumentales ornées de fenêtres ouvragées, de balustrades. Le centre était occupé par l'autel du Ciel ; des oriflammes de toutes couleurs flottaient au sommet de ces monuments décorés de riches tentures et de précieux parasols d'honneur; l'air était embaume de l'agréable senteur s'exhalant des brûle-parfums remplis d'aromates.
«Les nymphes, après avoir introduit les naufragés dans leur cité, les firent changer d'habits, puis les firent asseoir sur de moelleux canapés: dès lors commença la vie de plaisirs. Après quelques jours, ces femmes informèrent les marchands qu'il leur était interdit de s'approcher d'un certain lieu situé hors la porte
du sud, en dehors de la ville.
« Le chef de la corporation des marchands, homme intelligent et perspicace, se dit en lui-même: «Pourquoi nous fait-on cette «défense? Je profiterai du moment où toutes ces femmes seront «endormies et j'irai moi seul examiner cet endroit, afin de «prévoir les moyens à prendre à l'avenir, au cas où il y aurait «là un danger pour nous.» Une nuit donc, pendant que tout le monde était plongé dans un sommeil profond, il se leva doucement, s'arma d'un sabre bien affilé, puis s'avança avec mille précautions vers le lieu désigné. Au delà de la porte du sud, il entra dans un quartier désolé: pas un arbre, pas un brin d'herbe ; la seule vue de ce lieu sanvage lui donna le frisson Après qu'il eut marché pendant un certain temps, d'horribles cris de douleur parvinrent à ses oreilles. Ses cheveux se hérissent sur sa tête, il sent ses jambes plier sous le poids de son corps.
« Dès qu'il eut repris ses sens, il s'avance sans bruit, retenant son souffle, et bientôt il voit s'élever devant lui une forteresse aux murs de fer. Les cris de douleur et d'angoisse sortaient de cette enceinte. Il en fit le tour et ne trouva pas de porte d'entrée.
«Au nord de cette cité, s'élevait un grand arbre appelé ho-hoan & ffft, «réunion des joies» (Mimosa aroorea). Planté tout près de l'enceinte, il dominait les murs.
« Le marchand grimpa sur cet arbre, pour plonger son regard à l'intérieur de l'enclos. Quel horrible spectacle! Une centaine de cadavres gisaient sur le sol : quelques-uns à demi dévorés, d'autres paraissant respirer encore, mais une moitié de leurs membres était amputée.
«Des faméliques, mourant de faim et de soif, décharnés, les
yeux rentrés dans l'orbite, les cheveux en désordre, se tenaient
(tristement assis ou se roulaient dans la poussière, et dans une
lutte désespérée s'arrachaient mutuellement des lambeaux de
[chair pour les dévorer. De cette cité des pleurs, s'élevait une
douloureuse clameur, comme du fond des enfers de Yama.
« Cette vue remplit le cœur du marchand d'une terreur mortelle ; il sentait ses forces l'abandonner, à peine pouvait-il respirer. Dès qu'il eut un peu repris l'usage de ses facultés, il saisit convulsivement deux branches de l'arbre, les agita vigoureusement, les frappa l'une contre l'autre, pour attirer par ce bruissement l'attention des infortunés prisonniers de la forteresse de fer. Les suppliciés entendirent le frétillement du feuillage et aperçurent le marchand grimpé au sommet de l'arbre. «Qui «êtes-vous? crièrent-ils; êtes-vous un (leva, un naga, un yakcha, «un gaudharva, un asura, un kinnara, un garuda, un maho- « raga (1), êtes-vous Indra ou Brahma, et venez-vous nous délivrer «de ce terrible lieu de tortures?» Tous ces malheureux détenus joignirent les mains, se prosternèrent en frappant la terre du front et s'écrièrent: «Bienfaisant personnage, pitié! pitié! nous «vous en supplions, tirez-nous de ce lieu de tourments. Oh! «délivrez-nous, pour que nous puissions revoir nos familles!»
«Le marchand, ému par les supplications des victimes, leur répondit: «Mes amis, je ne suis ni deva, ni naga, ni Brahma; «je fais partie d'une corporation de marchands du Magadha» « échoués sur cette côte ; des femmes sont venues à notre secours, «et nous vivons présentement avec elles. Dites-moi, que pour- « rais-je faire pour alléger vos souffrances?
— Hélas! cher ami, nous sommes, nous aussi, des marchands «du Magadha; nous avions entrepris une longue navigation pour «chercher la richesse, et la tempête nous jeta sur cette côte. « Les rakchas vinrent nous secourir avec mille démonstrations «d'amitié; elles nous conduisirent dans leur cité. Là, en leur «compagnie, nous avons joui des douceurs de la vie; puis, dès «qu'elles apprirent votre naufrage en vue de la côte, elles nous
(l) Diverses catégories d'êtres formant les six échelons ou les six états de renaissance, soit dans les joies du ciel comme les devas, soit dans le genre animal comme les nagas et les garudas, soit dans le genre des prêtas, comme les yakchas, les rakchas, les kinnaras à tête de cheval ou d'autre animal. — Cf. VVieger, Textes philosophiques, pp. 347-367.
«enfermèrent dans cette enceinte de fer, où elles viennent nous «dévorer tout vivants. Il n'y a que quelques jours, nous étions «là 500 réunis, et déjà la moitié d'entre nous sont devenus la «proie de ces furies.
« Ces nymphes hypocrites ne sont que des harpies redouta- « blés, leur cœur est inaccessible à l'amour, elles ne se repaissent «que de la chair des vivants. — Quel moyen de s'échapper de «leurs mains? demanda le marchand.— Il vous reste une ressource « —Laquelle? — Le 15e jour de la IVe lune, le jour fixé pour la «joyeuse réunion du soleil et de la lune (1), le cheval royal «Ki-che |fÉ p, au poil argentin, à la tête violette, luttant de «vitesse avec le vent et poussant un hennissement semblable au «roulement du tonnerre, après avoir mangé son picotin aromatisé, «vient vers ces rivages, sort à demi du sein des eaux, puis, pre- «nant une voix humaine, il crie:
«Ceux qui veulent franchir la grande mer salée peuvent «venir, je m'engage à les transporter vers l'autre bord (2).» «Par trois fois il renouvelle son invitation. Si donc vous voulez «échapper à votre malheureux sort, profitez de la venue du cheval «Ki-che $§= p ; c'est votre seul espoir.»
«Le marchand reprit: «Vous n'avez point vu ce cheval; et, «si vous l'avez vu, pourquoi n'avez-vous pas profité vous-mêmes «de son passage pour vous évader? D'où viennent tous ces dires? «Ne sont-ce point de pures fables? - Ami, répliquèrent les pri- «sonniers, nous avons entendu une voix céleste qui nous disait: «Marchands du Magadha, pourquoi êtes-vous si peu intelligents? «Qu'attendez-vous ici? Le 15 de la IVe lune, c'est le jour de la «rencontre de la déesse lunaire avec le dieu solaire ; si vous désirez «prendre la mer et cingler vers le nord, profitez de l'apparition
(M Cf Recherches, t. XII, pp L 181-1190: le dieu solaire et la déesse lunaire La lune resplendit d'un plus vif éclat le 15e jour, parce qu'elle reçoit la visite du dieu solaire. C'est le jour de réunion du dieu et de la déesse.
2) Sous cette allégorie, on reconnaîtra facilement le signal du changement de mousson. Les vents S.-O. se lèvent et poussent les navires vers le nord.
«du cheval royal.» Plusieurs d'entre nous ajoutèrent foi à cet «avertissement d'en haut, ils allèrent même sur le rivage à l'en- « droit où aborda le cheval royal, mais ils refusèrent son offre et « revinrent dans la ville. Nous sommes maintenant les victimes «de notre amour pour ces nymphes fallacieuses. Maintenant, «ajoutèrent-ils en gémissant, nous devons renoncer à l'espérance, «ces murs élevés sont infranchissables, et les trous qu'on essaie «de creuser sous leur base se comblent d'eux-mêmes. Il ne nous « reste plus que la désolante perspective d'être dévorés vivants par «ces ogresses. Jamais plus nous ne reverrons ceux que nous «aimions! Croyez-nous, fuyez, rentrez dans vos foyers, et quand «vous serez de retour dans nos villes et nos villages, n'oubliez «pas d'informer nos parents, nos alliés, nos amis, du malheur qui «nous est arrivé. Recommandez-leur bien de ne pas exposer «témérairement leur vie, pour l'amour du lucre, en s'aventurant «sur ce traître océan, si fertile en naufrages. Que chacun d'eux «demeure auprès des siens, et se contente d'y vivre en paix dans «une modeste aisance.»
« Ces discours remplirent l'âme du marchand d'une profonde terreur. Il descendit tout tremblant du faite de son arbre. Pendant qu'il se laissait glisser en bas, il entendit tous ces infortunés pousser des cris lamentables : « Hélas ! Magadha, ô terre chérie, «nous ne te reverrons donc plus? Ah! si nous avions connu le «sort qui nous attendait, nous eussions mangé de la fiente de «bœuf plutôt que de tomber dans cet épouvantable cachot. L'ap- «pât trompeur des richesses nous a séduits!»
«Le marchand rentra sans bruit dans la demeure des rakchas. Toutes dormaient profondément; il se remit au lit et y resta jusqu'au jour. « Dois-je avertir mes compagnons de ce «que je viens de voir? pensa-t-il. Si je les mets au courant de «cette redoutable situation, presque sûrement l'un ou l'autre «laissera percer le secret, les rakchas concevront des doutes et «nous jetteront peut-être dans cette forteresse de fer. Mieux «vaut donc me taire et attendre l'époque indiquée, pour les
«avertir de se tenir prêts. La gatha ne dit-elle pas:
Tout dépositaire d'un secret A des intimes, des confidents, A qui il ne peut rien cacher.
Chacun des initiés parle à son tour,
De là naissent des ressentiments Et toute une chaîne de malheurs.
Le sage, pour ce motif, Garde son secret pour lui seul.
«Arriva enfin le grand jour des révélations. La veille du 15 de la IV'' lune, le chef de la corporation dit à ses camarades: «Arrachez de votre cœur ces faiblesses inavouables, cessez cette «vie molle et trop facile. Mon grand amour pour vous tous m'o- «blige à vous confier un important secret. Donc, cette nuit, «quand vous verrez toutes ces femmes endormies, levez-vous «sans bruit et venez tous me rejoindre à tel endroit.»
«Au milieu de la nuit, quand ils s'aperçurent que toutes les femmes étaient bien endormies, ils se levèrent doucement et partirent pour le rendez-vous.
«Alors le chef de la bande leur raconta ce dont il avait été témoin et le plan d'évasion que les infortunées victimes lui avaient indiqué. Tous furent d'avis d'attendre le cheval royal et de rentrer dans leur patrie pour retrouver leurs épouses.
«Ils n'eurent pas longtemps à attendre. Le cheval royal, ayant pris son repas aromatisé, aborda au rivage, sortit des flots la partie supérieure de son corps, renouvela par trois fois son invitation d'usage: «Quiconque veut franchir l'océan «salé peut venir, je le transporterai sur l'autre bord.» En entendant ces mots, tous les marchands, remplis de joie et d'espérance, joignirent leurs mains, se prosternèrent et dirent au cheval Ki-che f$[ P : «Cheval-roi, nous voulons tous faire la «traversée, nous vous en prions, veuillez nous transporter. — Sait chez bien, leur répondit le cheval, que les rakchas vont accourir «à l'instant, apportant leurs enfants dans leurs bras, pour vous «supplier, vous conjurer avec larmes d'avoir pitié d'elles et de
«ne pas les abandonner. Ne vous laissez pas attendrir par leurs «prières, car tous ceux qui se laisseront aller à une pensée de «regret et diront: Celle-ci est ma femme, voilà mon fils! voilà «ma fille! ceux-là, dis-je, glisseront de dessus mon dos et « deviendront la proie de ces ogresses. Si, au contraire, vous refu- « sez de les reconnaître pour vos femmes et pour vos enfants, vous «n'aurez qu'à vous accrocher à mes poils: je vous promets une «heureuse et prompte traversée. Maintenant montez tous sur «mon dos, accrochez-vous à mes jambes, à mes pieds.» En un clin d'œil tous les marchands montent en croupe, s'attachent à toutes les parties de son corps; le cheval pousse un joyeux hennissement, monte dans l'air et part rapide comme le vent.
«Cependant les rakchas, au premier hennissement du cheval royal, s'étaient levées brusquement. Elles constatent la disparition des marchands et les aperçoivent montés sur le dos du céleste coursier. Elles saisissent leurs enfants, garçons et filles, volent sur les bords de la mer, pleurent, gémissent, sanglotent: «Amis' «pourquoi nous abandonnez-vous? Vous êtes nos maris: que «deviendrons-nous sans vous? Quand vous étiez sur le point de «périr dans les vagues écumantes, nous sommes venues à votre «secours; est-ce ainsi que vous nous payez de nos bienfaits? Si «nous vous avons offensés en quelque chose, pardonnez-nous, «nous vous promettons qu'à l'avenir vous n'aurez plus à vous «plaindre de nous. Revenez! Puis, si vous ne voulez plus de «nous, emmenez du moins vos enfants!» Pendant que les rakchas s'épuisaient en lamentations, le blanc coursier, rapide comme l'ouragan, transporta les marchands au delà de la grande mer et ils purent rentrer au Magadha.
«Le coursier Ki-che H P, dit Bouddha en terminant son histoire, c'était moi-même ; ces 500 marchands étaient les 500 disciples de Sanjaya, et le chef intelligent et dévoué de cette corporation de marchands était Sariputra.
«De même qu'il m'amena jadis ses compagnons, pour que je les sauve des cruelles mains des rakchas et que je les transporte
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sur l'autre bord du grand océan salé, de même aujourd'hui il les retire des chaînes de l'hérésie et me les ramène de nouveau, pour leur faire franchir la mer des misères humaines et les conduire à la délivrance (1). »
ARTICLE XIII
ÇAKYAMOUNI RENTRE À KAP1LAVASTU.
Suddhodana, sachant que le prince Siddhartha jouissait depuis six ans du privilège de l'illumination, envoya de nouveau Udayi, le fils de son ministre, et Tchandaka, l'écuyer fidèle, prier Siddhartha de rentrer dans son royaume, parce qu'il désirait vivement le revoir. Le fils du ministre s'acquitta habilement de cette mission. Le lieu de rencontre fut Bénarès. 11 exposa à Çakyamouni les vifs désirs du roi, et la peine qu'avait causée à Yasôdharâ sa trop longue absence. La princesse, apprenant les macérations auxquelles il se livrait, s'était dépouillée de ses riches habits et de tous ses bijoux; elle ne prenait plus que des aliments grossiers: («Comment, disait-elle, pourrais-je me livrer à la joie et aux plaisirs dans mon palais, comment passerais-je ma vie dans les fêtes, tandis que mon seigneur porte tout le poids de la pénitence et des privations? N'est-il pas juste que je partage ses labeurs?
— Ce n'est point la première fois, repartit Bouddha, que Yasôdharâ tient pareille conduite à mon endroit. Je me rappelle que, dans nos existences antécédentes, il y a de longs siècles, un roi des cerfs et toute une troupe de ces animaux, erraient en liberté, broutant l'herbe dans un site solitaire. Un chasseur découvrit par hasard le lieu du rendez-vous, il tendit un piège et prit justement le chef de bande. Toute la troupe prit la fuite ; seule une biche, voyant son chef de bande pris au piège,
(I) Fou-pen-hing-tsi-lnng if, fc ft £ $f, liv. XL1X, pp. 1-14.
resta près de lui et l'encouragea en disant :
Roi des cerfs, réunissez toutes vos forces;
Des pieds, des cornes travaillez ferme,
Tandis que le chasseur qui a tendu ce piège
N'est pas encore de retour en ces parages.
« Le roi des cerfs lui répondit tristement :
Vainement je déploie toutes mes forces;
Je ne puis me tirer de ce lacet
Tressé avec de solides lanières de cuir.
Montagnes et forêts merveilleuses,
Puissiez-vous ne plus jamais être le théâtre
D'un malheur pareil au mien!
«Et, continue la gatha :
Pendant que le cerf et la biche
Tremblaient de frayeur en mêlant leurs larmes,
Voici qu'arrive le cruel chasseur,
Armé d'un bâton et d'un coutelas.
« Le cerf, à la vue du chasseur s'avançant le bâton en main,
dit à la biche :
Voici venir le chasseur Au visage sinistre, affublé d'une peau de cerf; Bien sûr il me dépouillera, Me coupera en morceaux et m'emportera.
«La biche s'avança doucement vers le chasseur et lui adressa ces paroles:
Maître chasseur, écoutez ma prière:
Étendez ici une couche d'herbe,
Puis commencez par enlever ma peau;
Ensuite vous tuerez le cerf.
«Le chasseur, stupéfait, lui demanda quels liens de parenté l'unissaient au cerf. « C'est mon époux, repondit la biche; si forts «sont les liens de l'amour qui nous unit, que je ne puis me «résoudre à lui survivre. Commencez d'abord par me tuer, après «viendra son tour! — Voilà une épouse vraiment affectionnée, «pensa le chasseur; rarement, bien rarement on trouve pareil «dévouement!» Et, plein d'admiration pour l'héroïsme de cette biche, il lui dit :
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De toute ma vie n'ai entendu pareil discours!
Les animaux font la leçon aux hommes;
Sur terre on vit rarement pareille merveille.
Comment pourrais-je encore oser vous nuire?
Non seulement je ne vous tuerai pas,
Mais encore je rendrai la liberté à votre époux.
Je vous fais à tous deux grâce de la vie;
Continuez à vivre en bons époux.
«Ce disant, le chasseur débarrassa le cerf des lacets qui le retenaient captif.»
Bouddha dit à Udayi : «Sachez-le bien, ce cerf, c'était moi, la biche était Yasôdharâ ; aujourd'hui comme par le passé, elle partage mes peines et mes travaux. Si grand fut l'excès de sa douleur, que pendant six années, Rahula, le fruit de notre union, ne put sortir de son sein.
«Lorsque les envoyés du roi, mon père, assurèrent Sa Majesté que son fils Siddhartha, après sa vie pénitente, s'était levé de son siège et jouissait des splendeurs de la sagesse, lorsque Suddhodana m'eut invité à monter sur le trône de mes pères, Yasôdharâ sentit renaître l'espérance dans son cœur: «Je serai «reine!» pensa-t-elle. Frémissante de joie, elle se parfuma, revêtit ses habits les plus somptueux, se para de ses bijoux les plus précieux, prit part à un somptueux banquet, puis elle alla se reposer sur un lit riche et moelleux: Rahula vint au monde. Six années s'étaient écoulées depuis sa conception.»
L'enfant fut revêtu d'habits magnifiques ; rien ne fut épargné pour les soins de sa première enfance. Le roi Suddhodana bondit de colère en apprenant la naissance de cet enfant. «Comment ! dit-il ; voilà six ans que le prince héritier a quitté le palais, et aujourd'hui Yasôdharâ met un enfant au jour!» 11 rassembla sans tarder les membres de la famille pour délibérer sur cette grave affaire. «Yasôdharâ, leur dit-il, a déshonoré le prince héritier, elle me déshonore, moi et toute ma famille; que devonsnous faire en cette occurrence?» Tous de répondre qu'un châtiment exemplaire devait lui être infligé; puis chacun émit
son opinion sur le genre de supplice qu'il convenait de choisir. « Qu'on lui coupe les cheveux et qu'on la fustige », dit l'un. « Qu'on lui coupe le nez et les oreilles», dit l'autre. «Qu'on lui arrache les yeux», dit un troisième. «Précipitons-la dans un puits ou dans le feu», criaient d'autres. «Elle mérite d'être attachée à une colonne de fer embrasé, ou d'être jetée pieds et poings liés, pour être écrasée sous les pieds des bœufs et des éléphants», hurlaient d'autres voix. « Qu'on la scie plutôt en deux ou qu'on la coupe en morceaux», criait-on ailleurs. Suddhodana prit la parole et dit: «Je condamne à mort Yasôdharâ et l'enfant qu'elle a mis au monde. »
Bouddha connut le danger imminent où se trouvait Yasôdharâ et son fils; touché de compassion, il eut la pensée de lui venir en aide. Vaisravana, un des quatre grands rois du ciel, qui se trouvait près de Bouddha, connut sa pensée ; il prit de l'encre, un pinceau et une feuille de tâla (palmier éventail), puis vint les présenter à Çakyamouni.
Le Très Honoré du siècle écrivit de sa propre main une attestation ainsi conçue : « L'enfant qui vient de naître est mon propre fils, n'en doutez pas.» Vaisravana prit le document autographe, se transporta au milieu de l'assemblée des Çakyas, et devant tous, jeta la pièce à conviction devant les yeux de Suddhodana.
« Ce document, s'écria le roi, est écrit de la main même du prince Siddhartha, j'en ai la certitude. » Toute l'assemblée fut convaincue et Yasôdharâ fut graciée.
Elle avait pourtant eu connaissance du mauvais parti qu'on lui préparait, aussi s'était-elle rendue auprès de la reine Pradjâpati. «L'enfant dont je viens d'accoucher, lui avait-elle dit, est bien le descendant légitime du prince, je vous le jure. Du reste, j'ai ouï dire qu'on l'a prié de revenir; en pareille matière, il est le meilleur juge: à son retour on l'interrogera, et s'il le récuse pour son fils, je consens à mourir.» Pradjâpati raconta au roi la conversation qu'elle avait eue avec la princesse. Son
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raisonnement lui parut conforme à la raison; malgré tout, il conservait encore quelques cloutes sur sa conduite privée et celleci souffrait grandement de cette suspicion ; elle retourna donc trouver la reine et lui proposa un moyen radical pour achever sa complète justification : c'était de faire surnager à la surface de l'eau une grosse pierre, sur laquelle Siddhartha s'était souvent assis. Le prodige eut lieu et Suddhodana lui rendit sa confiance.
Udayi et Tchandaka avaient eu déjà l'intention de se déclarer disciples de Bouddha. Ils lui exposèrent leur intention de le suivre et d'obéir aux prescriptions de sa loi ; leur demande fut accueillie.
Le Très Honoré les députa pour porter la nouvelle de sa prochaine visite à Kapilavastu. Au reçu de cet ordre, Udayi et Tchandaka se mirent en route et arrivèrent au jardin des nyagrodhas, près de la capitale. Justement, Suddhodana. monté majestueusement sur son char royal, faisait une excursion dans ce jardin. Il aperçut Udayi et l'écuyer, la tête rasée, revêtus de la chape des bonzes et un bol à la main. «Qui sont ces deux hommes que je vois ici dans cet étrange accoutrement?» dit le roi à ses officiers. «Ce sont, répondirent-ils, deux disciples du prince Siddhartha. » Le roi parut saisi d'une soudaine tristesse; il repartit d'un air mécontent: «Mon fils était si beau, si majestueux, mes regards se reposaient sur lui avec complaisance; mais ces gens-là me font mal à voir, dites-leur de se retirer, je refuse de les admettre en ma présence.» Ces paroles achevées, il s'enfonça dans le jardin. «Que faire? pensèrent les ministres; nous ne pouvons pas chasser ces deux envoyés, car l'un est le fils du grand ministre, l'autre est le délégué spécial du prince.» Ils prirent le parti de les cacher dans un lieu solitaire, afin que le roi, au sortir du jardin, ne les vît plus.
Pendant que ces péripéties se déroulaient à Kapilavastu, Çakyamouni déclarait à ses disciples le projet qu'il avait formé de visiter les contrées voisines et de rentrer dans son pays natal. Sariputra, se levant de son siège, le félicita d'entreprendre ce
voyage. Ce fut aussi à sa demande que Bouddha raconta les prodiges qui s'étaient multipliés pendant le voyage du bouddha Sikhin, la première fois qu'il rentra dans le pays de ses aïeux (1).
Alors Çakyamouni et ses disciples prirent le chemin de Kapilavastu. D'éclatants prodiges signalaient leur passage par les différentes localités; des troupes d'esprits célestes chantaient en notes joyeuses les prérogatives de Bouddha, des pluies de rieurs parfumées jonchaient les sentiers qu'il devait suivre. Dès qu'il fut arrivé dans le jardin des nyagrodhas, aux abords de la capitale, Udayi et Tchandaka se présentèrent devant lui, le saluèrent et lui dirent : « Suddhodana est très éloigné de la conversion, il est même indisposé contre les bonzes et refuse de les voir. - Qui d'entre vous, répliqua Bouddha, se sent capable d'aller trouver le roi et de le convertir? — Sariputra seul peut affronter cet obstacle, reprirent quelques-uns; d'autres proposaient Mugalana, ou Mahâ Kâsyapa etc — Moi, dit le Très Honoré du monde, je préfère confier cette mission à Udayi: mieux que tout autre il est apte à la mener à bonne fin.»
Udayi revêtit son manteau, prit son bol, puis alla directement au palais; il demanda à l'un des portiers où se trouvait présentement le roi. On lui répondit qu'il traitait les affaires de l'Etat avec ses ministres. Udayi se dirigea vers la salle du trône et se dissimula dans un des appartements de côté; mais les ministres l'aperçurent: aussitôt ils ordonnèrent aux gardiens des portes d'expulser ce bonze, «car si le roi l'aperçoit, ajoutèrent-ils, il se mettra en colère. » Les gardiens, au reçu de cet ordre, allaient chasser Udayi, quand ils reconnurent en lui le fils du grand ministre, le compagnon des jeux d'enfance du prince Siddhartha; ils n'osèrent plus le mettre dehors. Les ministres, voyant que leurs ordres n'étaient pas exécutés, demandèrent aux hommes de service pourquoi ils n'obéissaient pas à leurs injonctions. «Cet homme, répondirent-ils, est le
(I) Fou-pen-hing-tsi-king $, fc ff M M, l'v- Î.I. — C^e-kia-che-pou W M K ft, P- 79.
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propre fils du grand ministre, l'intime, le compagnon inséparable du prince héritier; comment oserions-nous l'obliger à sortir?»
Finalement, personne n'osa le repousser; et quand le roi quitta la salle du trône pour rentrer dans ses appartements, Udayi le suivit résolument, se tenant à distance respectueuse en sa présence. Suddhodana le vit, poussa un soupir pour exhaler la tristesse de son cœur et dit: «Voilà donc la vie misérable que mène mon fils? Chassez ce bonze de ma présence! Qui l'a introduit?» Personne ne répond, personne n'ose réconduire. Alors Udayi, s'adressant au roi, sut habilement faire naître clans son esprit des doutes sur son origine et quelques désirs de connaître la loi nouvelle, qui promettait l'assurance de ne plus renaître et le nirvana final.
«Où est le bonze, ton maître, demanda le roi? — Il vient d'arriver dans le jardin des nyagrodhas, aux portes de la capitale.» Le roi, par honneur pour son fils, commanda qu'on fît asseoir Udayi et qu'on lui servît un repas. On s'empressa aussitôt d'apporter de l'eau pour lui laver les mains, et des mets furent placés devant lui. Le bonze ne voulut pas les goûter; comme on lui en demanda la raison, il répondit qu'il voulait les porter à son maître. De nouveau, Suddhodana se troubla, des larmes abondantes coulèrent de ses yeux. «Hélas! dit-il, mon fils si délicat, nourri dans le palais au sein des délices, pourquoi faut-il le voir embrasser une vie si mortifiée? Comment est-il réduit à m'envoyer ce bonze pour mendier en son nom une maigre alimentation? Prenez ce repas, dit-il au bonze, je vais en faire préparer un spécialement pour lui.» Udayi fit remarquer au roi que le prince n'accepterait aucun mets peu conforme aux règles de l'abstinence. Alors le roi fit apporter d'autres aliments au bonze et lui commanda de porter ce repas à son maître. En prenant congé du roi, Udayi exprima le souhait que Sa Majesté daignerait prendre la peine de saluer son fils, maintenant qu'il était parvenu à la dignité sans égale de bouddha. «Allez lui annoncer, reprit le monarque, qu'aujourd'hui même, dans quelques
moments, j'irai le visiter.» Udayi remercia respectueusement, puis partit, emportant le repas destiné à Çakyamouni et le message du roi son père.
Suddhodana prit conseil de ses ministres pour fixer le mode de réception ; ensuite il commanda à un crieur public de proclamer par les rues de Kapilavastu que le roi, suivi de tout son cortège, se rendrait à la rencontre du prince Siddhartha ; de plus, il donna des ordres pour qu'on préparât un grand festin, avec des aliments maigres. Udayi, de retour auprès de Çakyamouni, eut la joie de lui annoncer le plein succès de sa mission, et lui présenta le repas que son père lui envoyait. Tous les bonzes avaient peine à comprendre comment Udayi avait pu convertir le roi et arriver à un si heureux résultat. « Déjà le même cas s'est présenté dans les siècles passés, dit Bouddha.
«J'ai souvenance qu'autrefois un roi des perroquets, nommé Suputra, vivait à Bénarès avec 80.000 autres de ces oiseaux (1). Son épouse s'appelait Suputri. Il prit fantaisie à cette dernière de manger des mets servis sur la table du rajah de Bénarès.
« Comme elle n'avait pas le moyen de se procurer cette alimentation de choix, elle tomba dans un état de tristesse telle, qu'on la voyait dépérir de jour en jour. Son mari lui demanda la cause de son chagrin et finit par en avoir l'explication. Il se trouva dans une grande perplexité: comment lui procurer les aliments qu'elle convoitait? «Si j'entre dans le palais, pensait-il, «je m'expose à perdre la vie. — Je mourrai, lui dit son épouse, si «je ne puis me procurer cette alimentation, et le fruit de mes «entrailles aura le même sort que moi.» Un des perroquets entendit la conversation et s'engagea à apporter les aliments royaux que la reine convoitait si vivement. « Si vous réussissez dans vo- «tre entreprise, reprit le roi des perroquets, je vous promets une «récompense». Le perroquet alla se percher sur un arbre près de la salle à manger du rajah et attendit. Une servante arrive,
(1) Ce récit ne manque pas de couleur locale: les vo3rageurs. en effet, mentionnent tous qu'une infinité de perroquets voltigent autour des édifices de Bénarès.
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portant entre ses mains un plat d'argent rempli de mets exquis qu'elle se dispose à présenter au roi. Le perroquet fond sur elle, se penche sur sa tête, lui mord le nez avec tant d'opiniâtreté, que l'infortunée lâche le plat, dont le contenu tombe à terre.
«Le perroquet saisit rapidement dans son bec un des meilleurs morceaux et l'emporte pour le donner au roi. Celui-ci s'empressa d'aller l'offrir à son épouse, qui put enfin satisfaire ses désirs. À diverses reprises, le perroquet renouvela ses prouesses, et toujours avec le même succès. À la fin, le roi s'étonna de cette audace et dit: «Quelle chose étrange! Com- «ment cet oiseau vient-il si fréquemment manger les mets de «ma table, et molester mes servantes?» Il fit venir son maître de chasse et lui enjoignit de prendre l'oiseau voleur.
«De fait, l'oiseau fut pris dans un filet habilement tendu, et on le donna au roi. « Pourquoi, lui dit le rajah, viens-tu ainsi «voler mes mets et déchirer la figure de mes servantes?» Le perroquet avoua la cause de son larcin et répondit qu'il obéissait à son roi.
« Brahmadatta, émerveillé de la conduite de ce bon serviteur, s'écria: « Qu'il est rare de trouver un tel dévouement au service «de son prince !
« Mes félicitations ! poursuivit le rajah en s'adressant au «perroquet. Continue à venir chercher des mets de ma table; «si quelqu'un s'y oppose, viens m'en avertir, et je me charge de «t'en donner moi-même une part.»
« Le roi des perroquets, ajouta Bouddha, c'était moi ; le perroquet qui s'était dévoué pour m'apporter ces aliments, c'était Udayi et. dans ces temps, Suddhodana était le rajah de Bénarès. Cette histoire vous apprendra que ce n'est point aujourd'hui la première fois que Udayi me procure de la nourriture (1).»
(I) Fou-pen-hing-tsi-hing f ^t|7| £f, liv. LU. Che-kia-pou fêf
If, liv. Y, pp. 66,67.
ARTICLE XIV