‹ Recherches sur les superstitions en ChineChapitre 47 sur 47 · I. Notice sur ïchonfj-k'oei · texte numérisé non relu

I. Notice sur ïchonfj-k'oei

Voici maintenant la légende qui a fourni Tidée-mère de toutes ces productions.

L'empereur Tang-Ming-hoang M ^H ^ (T'cmg-hiuen-tsong )Ê '^ ^), pendant la période "K'ai-yuen ^ tc" de son règne, (712-742 ap. J. C), fit une expédition militaire au Chen-si ^ M, à la montagne Li || ]\\ ; (1) de retour dans son palais, il fut pris d'un accès de fièvre. Dans un cauchemar nocturne, il vit un petit diable affublé d'un pantalon rouge, un pied chaussé et l'autre déchaussé, un soulier pendait à sa ceinture. Après avoir forcé une porte de bambou, il s'empare d'un étui brodé et d"une flûte en jade, puis se met à faire le tour du palais en se jouant et en gambadant. L'empereur l'interpelle avec colère, et l'interroge. "Votre serviteur se nomme "Hiu-hao ^ ^", "vide et dévastation," répond le petit diable". — "Oncques je n'ai entendu parler de ce nom de ''Hiu-liao'\ reprend l'empereur" — Le petit diable reprend: ''Hiu M. veut dire désirer le vide, parce que dans le vide on peut voler comme en se jouant, Hao ^. la dévastation, qui change la joie des humains en tristesse". — L'empereur irrité voulait appeler sa garde, quand soudain il aperçut un grand diable, coiffé d'un chapeau déchiré et vêtu d'une robe bleue, une agrafe de corne ornait sa ceinture, et il chaussait] des bottes de cour. Il va droit vers le petit lutin, le saisit, lui arrache un <eil qu'il dépèce et mange. L'empereur demande au [grand diable qui il est? — "Votre serviteur est

^Ij Les annalt's générales des Ming ^ placent eette montagne à 2 Iv S. K. de la sous-préfecture de l.in-l'ang Kj j!,-;^ I|l|, dépendante de Si-ngan-fuu ® 3c ^ ''»u Chen-si [^ g

Tchong-k'oei @ )ll, docteur de la montagne Tchong-nan ^ 1^ llj. (1) Pendant la période "Ou-té ^ ^," (618-627 ap. J. C), du règne de T'ang-kao-tsoii ^ f^ fl, je fus injustement frustré du premier rang sur la liste des académiciens, et renvoyé ignominieusement; tout couvert de confusion, je me suicidai sur le perron du palais impérial. L'empereur fit donner Tordre de m'ensevelir avec une robe verte, et en reconnaissance de ce bienfait, je jurai de protéger mon souverain dans tout son empire, contre les maléfices du diable Hiu-hao ^ ^/' Sur ces derniers mots, l'empereur s'éveilla, la fièvre avait disparu. Sa Majesté appela le peintre Ou-tao-tse ^ M '^ (2) pour lui faire peindre le personnage qu'il avait vu en rêve. Ou-tao-tse ^ M -f" obéit aux ordres de l'empereur, et exécuta le portrait comme s'il eût été lui-même témoin de l'apparition, puis le présenta au souverain. Celui-ci, après l'avoir longuement considéré, appuyé sur une table à thé, dit: "C'est bien là l'illustre personnage de mon rêve". Il fit présent au peintre de cent taëls d'or. (3)

Voici la description du portrait de Tchong-k'oei @ M peint par Ou-tao-tse ^ M, -f- Vêtu d'un habit bleu, un pied chaussé, un œil à demi-fermé, une tablette à sa ceinture; un bonnet enveloppe ses cheveux en désordre et retombant sur ses tempes. De sa main gauche, il empoigne un diable, dont il déracine l'œil avec l'mdex de sa main droite. Le coup de pinceau, plein de noblesse et de force, a bien le caractère artistique de l'époque des T'ang Jt. (4)

,1) Dans la préfecture de Si-ngan-fou H ^ fl^ au Chen-si |^ |f.

(2) Cf. Notice sur Koan-in-p'ou-sah 13 ^ ^ jH. Note biographique sur Ou-tao-tse ^ îM ^.

(3) Les sources du précédent récit se trouvent : Hai-yii-ts'ong-k'ao ^M ^ M ^ liv- 35, p. 33. Che-ou-i/uen-hoeî ^ ^ ^ # Hv. 33, p. 6.

Tchong-tseng-cbeou-chen-ki (chang-kiuen) Jij|^ ît lEi (Jb '%) P- ^^• ^ an-sing-t^ong-p'ou ^ -j^ ^ |§ liv. 2. p. 6.

Ming-i-V ong-tche 0J3 — ^ ^ liv. 32, p. 8. 7 sHen Han-chou 'wi M'^ liv. 57 [;, p. 2. Hai-yu-ts'ong-k'ao H^ i^ IS # liv. 35, p. 23.

(4) Che-wen-lei-tsiu (Ts'ien-tsi) ^ ^ |g |g {f^i ^) liv. 6, p. 8.

Après avoir passé de main en main, il finit par être offert en présent à Mong-tch'ang ^ /](!3, souverain des Heou-chou f^ ^ (au Se-tch'oan ffl )\\). Ce prince l'admirait, et en faisait grand cas, il l'avait suspendu dans ses appartements.

Un jour, il manda Hoang-ts'iuen'^ ^ et le lui fit examiner. Le peintre, après examen, déclara que c'était une œuvre d'art. Mong-tch'ang ^ 7]'(j| reprit: "Si ce Tchong-k'oei @ jli se servait du pouce pour arracher l'œil du diable, il aurait plus de force encore; essayez donc de me faire le même tableau ainsi modifié." Hoang-tsUuen ^ ^ répliqua : "Dans ce portrait de Tchong-k'oei MM pat" Ou-tao-tse ^ M. -f , toute la vigueur, toute la physionomie et l'attitude convergent vers son index, et non vers son pouce, je n'ose donc pas modifier le dessin." Il reçut quand même l'ordre de l'exécuter avec ce changement. Bien que son œuvre soit inférieure à l'original, cependant toute la tension du corps et l'idée maîtresse se concentrent sur le pouce. Mong-tch'ang ^ tH^ lui donna en récompense une pièce de soie et une coupe en argent. (1)

Divers autres renseignements sur ce tableau célèbre nous sont encore fournis par l'ouvrage Tcheng-tse-t'ong JE ^ j^. (2)

D'après son témoignage, le tableau de Tchong-k'oei ^ Ji^ par Ou-tao-tse ^ M 'f' se trouvait encore dans le palais impérial sous les Song tJc. Un en-tête, écrit par un écrivain de la dynastie des T^ang ^ était ainsi conçu : ''Ming-hoang ^ ^, pendant la période K'ai-yuen §| tc, dirigea une expédition militaire à la montagne Li |^ (Jj ; après son retour au palais, il tomba malade, eut un accès de fièvre, pendant lequel il vit en songe un grand diable qui morigénait un diablotin. Ou-tao-tse ^ M, 'f' reçut Tordre de peindre ce portrait." L'auteur ajoute: "T-a cinquième année de l'époque fli-ning ^ ^, 1072, l'empereur (Songchen-tsong ^ W? ^) commanda de calquer une copie de ce

(1) Cl' récit du Yé-jen-hicn-hoa !gf A B41 ^fi ^'' trouve diins l'oiu mj^o : Che-ioen-lei-tsiu (Tn'ien-tsi) J-jj: ^ M ^ {m iii) ''\- '>. ?■ ^■

(2) 'J-clu-»cj-tse-t'ong iT. -/: M jii 1^ %' Sl^ M ^, au caractcrr K'oei Jlg. K^ ang-hi-tse-tien jt^ T^}, '-'f i}%, au caractère K'oei j^.

tableau, et de la faire graver sur bois ; il donna ensuite une de ces gravures aux deux ministres assistants de préfecture. La dernière nuit de cette même année, il envoya un de ses officiers Liang-k'iai ^ |^ porter une image de Tchong-k'oei ^ /l^ aux préfectures de l'Est et de l'Ouest."

Une autre légende, à peu près identique pour le fond, mais plus romantique pour la forme, nous est fournie par le célèbre roman Tchan-koei-tchoan ^ ^ %■, ou Histoire du pourfendeur de diables. Ce roman est encore intitulé Tchouo-koei-tchoan |£ ^ '^, ou Histoire du pourchasseur de diables ; il est classé le neuvième parmi les dix romans chinois, connus sous le nom de de Tsai-tse :^ ^. Nous aurons à reparler de cet ouvrage dans la troisième partie.

Une partie du premier chapitre (Ti-i-hoei ^ — 0) a été traduite par le P. Zottoli : Cursus litteraturœ sinicœ, Tom. I. p. 712-725. Le texte chinois est en regard.

En voici le résumé très succinct:

Un bachelier de la dynastie des T'ang j^, dont le nom de famille était Tchong @, le nom K'oei jll, et le prénom Tchennan H 1#, d'une laideur proverbiale, avait reçu du ciel une intelligence et des dons éminents. L'année même où T'ang-tétsong M ^> ^ fut élevé au trône, 780 ap. J. C, tombait le grand examen pour conférer le grade d'académicien. Tchongk'oei M Jli se rendit à Tchang-ngan -^ ^, la capitale, et prit part au concours.

Le premier président des examens était le célèbre Han-yu H: :^, le Pascal chinois, et son assesseur, l'illustre docteur Loutche |5^ ^. Ces deux littérateurs, tout en examinant les copies des candidats, déploraient la médiocrité des compositions, quand ils tombèrent sur la composition de Tchong-k'oei @ |lË ; un cri d'admiration s'échappa de leurs lèvres, de suite ils avaient reconnu la touche d'un homme supérieur. Depuis Li-t'ai-pé ^ -j:^ ^ et Tou-tse-mei i^ ~f ^, disaient-ils, aucun ne leur paraissait avoir mieux manié le style. Ils le proposèrent donc comme premier académicien à l'empereur Té-tsong ^0 ^.

Dès que Tempereur eut aperçu cette horreur de figure, un mouvement instinctif de répulsion se manifesta sur son visage, et il déclara que la dignité de l'empire s'opposait au choix d'un homme si monstrueusement laid, comme premier académicien. Vainement Han-ifu ^ ,^ supplia Sa Majesté de ne pas rejeter un si rare talent et un savant plein de probité, à cause de sa mine désavantageuse ; le grand ministre Lou-k'i ^ /j=E. un vil adulateur, ne rougit point de prendre parti pour l'empereur, et Tchong-k^oei ^ f(a, fut évincé contre tout droit. Indigné d'une telle injustice, il entre dans une violente colère, saisit l'épée d'un des officiers impériaux, et se coupe la gorge en présence même de l'empereur. Ce dernier. effra3'^é et repentant de l'injustice qu'il venait de commettre, donna ordre de lui faire des funérailles avec tous les honneurs dus aux premiers académiciens ; de plus, il le canonisa : Grand esprit pourchasseur des démons par tout l'empire. Quant à Loii-Jc'i M 'tE. il fut envoyé en exil. II. Oriyine du culte de Tchong-k'oei.

Le culte actuel de Tchong--k'oei ^ f^, tel qu'il est pratiqué en Chme de nos jours, repose sans aucun doute sur ces légendes: toutes les statues, toutes les gravures ou peintures, malgré leur grande diversité, y font allusion plus ou moms directement. C'est donc avec raison que le Hai-i/u-ts'ong-k'ao ^% f^ 1^'^. après les avoir rapportées, ajoute : Les gens commencèrent dès lors à mettre sur leurs portes l'image de Tchong-k'oei @ ^ pour chasser les démons, et chacun vantait les inepties écrites par Mao-ing ^ |^ et T'ao-hong f^ ]^l L, qui firent des notices sur Tchong-k'oei @ j^. On se mil même à dessiner des images féminines de Tchong-k'oei ^ j^, parce que la sreur cadette de Tsong-k'io ^ ^ (2) s'appelait Tchong-k'oei @ ^, qui a la même consonance que Tchong-k'oei ^ j[^. ^3)

(1) Deux écrivains de l'époque des T'ang ^.

(2) Une pierre tombale trouvée à Nan-king pîg ^ (Kin-ling) f^P^) sous l'empereur Song-jen-tsong ^ iz ^ témoigne que la sœur cadette de Tsong-l{''io ^ Jge s'appelait bien Tchong-k'oei ^ ^.

(3) Tous les racontars sur Tchong-k'oei ont été élaborés à l'époque des T'ang J^, et tout particulièrement par les deux écrivains Yang-iionçi-sienu :fg ^ i^ et Lang-jen-pao ÈP t K-

Donc c'est bien à cette époque que le culte de Tchong-k'oei H ^ est devenu populaire, mais les auteurs chinois se posent une question : la première origine de ce culte superstitieux ne remontet-elle pas à une époque antérieure au songe de l'empereur T'angming-hoang ^ 0^ M? 11 ne manque point d'auteurs qui l'affirment, sans cependant en donner des preuves sans réplique. Voici leurs trois principaux arguments :

1" Avant le règne de T'ang-ming-hoang M ^M ^ beaucoup d'hommes ont porté le nom de Tc}iong-k'oei H j^, par exemple : Li-tchong-k'oei ^ ^JM sous la dynastie des Han ^ ; les deux généraux Kiao-tchong-k'oei -^ H j^ et Ycoig-tchong-k^oei ^ @ id sous la dynastie des Soei jïj. etc .. Déjà même aux temps des six royaumes, (fin des Tcheou j^), on avait trouvé ces deux caractères écrits sur une pierre tombale. (1)

2° Dans les temps anciens il y avait une grande tablette, longue de trois pieds et surmontée d'une tête en forme de massue, (quelquefois même, cette tête était en jade, et avait la forme d'une hache) ; le grand exorciste s'en servait comme d'une arme pour chasser les démons. De là vint l'habitude d'attribuer à ce pilon, appelé Tchong-k^oei ^ ^, la puissance d'écraser les démons. Dans la suite on donna ce nom aux enfants, comme une protection, une sauvegarde contre les maléfices. Tchong-k'oei ^^^a la même consonance que Tchong-koei ^ ^ qui en langage vulgaire veut dire : écraser les démons; et on en vint à attribuer aux hommes eux-mêmes la même puissance qu'à l'instrument dont ils portaient le nom.

Nous trouvons ainsi dans l'histoire : Yang-tchong-k' oei i^ ^^, maréchal des Wei 4fc 1^. du Nord, né sous l'empereur T'aiou-ti ic ^ î1^. à Ho-tcheou -/pJ ^'H- au Chen-si I^ W ; le petit-fils de Tchang-koen ^ ^, dont l'empereur Hien-wen-ti ^ '^ "^ changea le nom TcJiong-k'oei @^ en celui de Pé-tché è W', Yu-king ^ ^ qui avait pour prénom Tchong-k'oei @ ^.

Sous le règne de Hiao-wen-ti ^ ^Jc '^^ il y eut le petit roitelet de Toen-kieou ^Ël 5f5, nommé Li-tchong-k'oei ^ H^- Kongtchong-k'oei '^ H ^ fut officier du troisième empereur des TsH

(1) Cf. Uai-yu-ts'ong-k'ao |^ f^ ^ # Hv. 85, p. 22.

du Nord 4fc ^, Ou-tch' eng-ti ^)^^. Sous le règne suivant, Heou-tchou ^ :i, il y eut Mou-i/ong-tchong-k'oei ^ ^ @^ qui se donna au Tcheoii Ml etc .. Longue serait la liste des hommes marquants qui portèrent ce nom. avant la dynastie des T'ang ^; nous nous bornons à ces quelques noms à titre d'exemples.

Plus tard, pour rendre plus sensible aux yeux du vulgaire la structure et la signification de cette expression comme démonifuge. on se mit à écrire le second caractère K'oei ^, avec Kieoii jl neuf, et Cheou ^ tète, on eut ainsi un diable à neuf têtes : K'oei jj^ et les deux caractères Tchong-U'oei @ jd désignèrent encore d'une manière plus parlante l'écrasement des malins esprits.

3° Une circonstance aurait fortement contribué à conférer à l'homme lui-même la puissance reconnue à l'instrument dont il portait le nom ; en effet, sous les Wei ^, au temps de Tai-ou-ti ic ;K ^, vivait un officier appelé Yao-liiiien ^ Hj|, natif de Tchang-tse-hien -^ ^ %. sous-préfecture du Chan-si \1} M: son propre nom était Tchong-k'oei H ^ et son prénom Pi-sic # ^ ; il reçut le titre de comte en récompense de ses services, et mourut sous le règne de l'empereur Hiao-ioen-ti ^ '^ '^ (452-466). Son prénom Pi-sié ^ ^ est l'expression la plus usuelle dont se servent les païens, pour formuler la vertu exorciste de leurs talismans ; du coup, c'était bien l'homme lui-même, nommé Tchong-k'oei M ^. qui avait la puissance d'écarter les démons. C'est de la sorte qu'on arriva pas à pas, à attribuer à un homme le pouvoir magique de la tablette chasse-démons, appelée Tchong-k'oei j|| ^. (1)

(1) Sources des documents pour étudier la question. Hai-yu-ts'nng-lrao ^ fj^ ^ ^ liv. M5, p. 22. Pé-che ^ ^ liv. 27, p. 19.

Tchenu-li-tchnii-chnu-k'an-kn)ig-lxi j51 ^ YÈ fifé # X lE 'i^'- •''*' P- 4. Li-ki-tdwu-chou li âE vi ift ''^'- 29, p. Kl.

Tou-che-fang-yu-ki-yao gf? ^ fi ^ Vt Se 'iv. tiO, p, 17 : liv. Kl, p. l'i. T'ang-chou ^ ^ liv. 215, p. 0

Ti-li-yun-pien m m m Wi Hv. 11, p. 23; liv. lA. p 1: liv 20. p. 8. Ming-i-Vong-tche 55 - M -^^ Hv. 3, p. 33. Pé-ts'i-chou 4b ^ ^ liv. 45, p. 12.

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