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Document n* XLV

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les ustensiles, on admire les meubles, on ouvre les tiroirs, les bahuts et les coffres, on feuillette les livres, on examine les tableaux, on touche le linge, les habits de ville et de théâtre, on pèse Targenterie, on estime les bijoux; enfin on lit les papiers qui malheureusement ne concernent que des affaires d'intérêt. Il est pourtant une circonstance à laquelle il faut prendre garde tout d'abord, c'est que cet inventaire est celui de la communauté qui a existé entre Molière et Armande Béjard, et il faut tâcher de distinguer ce qui appartient à l'un et à l'autre. Si tout était resté en place comme au moment de la mort, la distinction serait plus facile ; mais beaucoup d'objets de même nature ont été transportés d'une pièce ou même d'un étage à un autre, pour être réunis en un seul article, et il n'est pas toujours facile de se rendre compte de Tappart^nent dans lequel on se trouve. Il faut donc suivre avec précaution l'huissier-priseur dans l'itinéraire capricieux qu'il a adopté..

Au rez-de-chaussée, c en la cuisine » sont les nombreux ustensiles qui indiquent une maison large et souvent ouverte aux amis. Les grandes fontaines de cuivre rouge, conwne Chardin les peignait encore un siècle plus tard, les marmites, cuvettes, tourtières, chaudrons, poêlon», alambics, tous: en cuivre rouge et jaune, la vaisselle d'étain sonnant et commun, reluisent le long des murailles et sur la longue table de chêne; puis viennent d'autre objets de ménage, les- platines pour faire sécher le linge, les bassinoires, et, dans son étui, l'instrument de M. Fleurant,, qui a peutrêtre servi à poursuivre M. de Pourceaugnac.

On monte ensuite au grenier où sont déposés lese meubles hors d'usage, puis on redescend dans les entresols: où couchent sans doute les deux servante» et la petite fille. Bans l'un de ces entresols est le berceau de: L'enfant né à la fin de l'année précédente et qui n'a. vécu que quelques jours; troia .estampes vemieshdécorent cette chambre,, deux repnéaeBtent l'une des protectrices de Molière, la reine-mère Anne d'Autriche, à qui il avait dédié la Critique de CÈcole i».femma;

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l& tcoiaièmAeatampe est le portrait du marécbd <te Turenne. Dao» ua aulrû entceaol est une boite à. perruque^ en peau dfi senteuc, et la. «^ chaire à porter, ganûe de damas rouge par dedaiia, avec les bâtonsy» qui est peutrétre la chaise du marquis de Mascarille» et très-certainement celle dans laquelle Molière fut rapporté du théâtre le jour de sa mort^

Des entresols on descend « sous un hangard dans la cour;> c'est la remise de carrosse louée à Baudellet, mais il n'y a ni csH^rosse dans la^ remise, ni cbevauj dans l'écurie. Molière se contentait, pour le moment, de la chaise à portieur&.

On. remonte ensuite « dans Tune des chambres de l'appartement de ladite damoiaelle veuve; » Ici nous sommes, à n'en pas douter, au second étage, chez Molière, dans lés pièces qu'il habitait avec sa femme^ et où probablement il a reodu le dernier soupir^. Le lit bas, en bois de noyer, avee ses rideaux de serge d'Âumale, est celui où il a dû s'étendre pour toujours; la « grande chaire de repos, à. crémaillère par les bras, » comme celle d'Argan, le coffre*fort,.la petite table basse, le paravent, d'autres objets encore, indiquent bien la chambre, du poëte laborieux, soufitant, et dont la caisse est ouverte aux amis. La pièce est tendue d'une «tapisserie de toile peinte et à. bandes debrocatelle à fond bleu. » Les deux clavecins qui sont là marquent la présence d'Ârmande, qui, au dire de ses contemporains, avait la voix extrémenoent jolie et chantait avec un grand goût le français et l'italien K

1. Baron , dît Grimaarast, enroya ohercher les porteurs de Molière- «-pour le «.porter promptameat cliee lui^ et.U ne quitta poiat sa chaiseide peur, qu'il « ne lui arrivât quelque accident du Palais-Royal dans la rue de Richelieu « où il logeoit. » (La vit de Jf. de Molière, 1705, in-lî, page 289.)

2*. Suivant le râGÎt 4e Grimarest^ quand Molidre fût dtns aa cluanbre et couché , il « envoya, demander k sa femme un oreiller rempli d'une drogue oc qu'elle lui avoit promis pour dormir. » Un instant après il commença à cracher le sang et dit à Baron : «Allez dire à' ma fomme qu'elle monte; » et, quand c sa femme, el Bason remontèrent, ils le. trouvèrent xoQit* » (ibid, pages 290 à 292.)

3. « Voyez Tartide du Parisien sous l'année 1682 » disent a ce sujet lès fraies Pac&ûfit dans leus Bistoire du TMàin Frwiçois, iDffiftXi, page dXà,

Les deux chambres décrites à la suite font aussi partie de l'appartement de Molière et de sa femme au second étage. Dans la première pièce à côté de la chambre à coucher, on remarque « un cabinet de racine de noyer, sur son pied , à six colonnes, garni de tiroirs, » deux pendules des bons horlogers de l'époque, Claude Raillart et Gavelle, un thermomètre qui devait être un présent du physicien Rohault à son ami Molière, et un grand miroir avec sa bordure c entièrement garnie de cuivre doré. » Sept tableaux décorent cette pièce, dont les murs sont tendus d'une < tapisserie de camelot, façon de la Chine, à bandes de damas vert rayé. » On verra plus loin que le vert et le jaune étaient les couleurs favorites de Molière. Dans une autre chambre «du présent appartement » est une armoire ou bibliothèque < en bois d'Allemagne, garnie de fer, de cuivre et de tablettes ; » ce meuble ne contient que la moitié des livres de Molière ; d'autres livres se retrouveront dans la suite de l'inventaire, et lorsqu'ils seront tous réunis on jugera mieux dans son ensemble cette bibliothèque si précieuse à connaître. Nous ferons de même pour les tableaux, dont un surtout mérite une attention particulière.

En commençant sa seconde vacation , le mardi 14 mars, l'huissier-priseur néglige de nous dire dans quelle pièce et à quel étage il procède à la continuation de son inventaire ; mais il est permis de penser qu'il a estimé, la veille, les meubles et ustensiles de moindre valeur, placés au rez-dechaussée et dans les étages supérieurs, et qu'il en est maintenant au premier étage, où se trouvent rassemblés et entassés confusément des objets de toute sorte et du plus grand prix. Avant de lire ce qui va suivre, il faut se rappeler que Molière occupait, depuis quelques mois seulement, la maison de la rue Richelieu ; il avait dû s'installer d'abord, avec ses anciens meubles, dans le logement du second étage, pendant qu'on terminait au-dessous la décoration de l'appartement de réceptioô ou de parade, comme on disait alors. Ces travaux avaient été interrompus par la mort de Molière, et les

riches étoffes, les meubles magnifiques destinés à cet appartement allaient être inventoriés avant qu'on eût achevé de les compléter et de les mettre en place.

On s'étonnera peut-être de rencontrer un si grand luxe chez Molière, mais en cela il se conformait au goût régnant; peut-être aussi suivait-il une inclination naturelle qu'il tenait de sa mère ; enfin, si Ton s'en rapporte à Grimarest, Armande Béjard, en épousant Molière , avait cru « être au rang d'une duchesse. » Le Boulanger de Chalussay n'était pas mal renseigné sur l'intérieur de Molière, lorsqu'en plaçant la première scène de sa comédie « dans la chambre d'Élomire, qui doit être fort parée, » il faisait dire à Molière :

....Nous verrions-nous une chambre si belle : Ces meubles précieux sous de si beaux lambris , Ces lustres éclatants , ces cabinets de prix, Ces miroirs, ces tableaux, cette tapisserie.

Qui seule épuisa Part de la Savonnerie; Enfin tous ces bijoux qui te charment les yeux , Sans ce divin talent seroient-ils en ces lieux ? *.

Ces vers de l'envieux auteur d'Elomire hypocondre sont en partie justifiés par la suite de notre inventaire où l'on retrouve les meubles précieux, les cabinets, les miroirs , les tableaux, les tapisseries reprochés à Molière.

En cherchant à se rendre compte de l'ameublement projeté pour le premier étage de l'appartement de la rue Richelieu, on est conduit à penser que cet appartement devait se composer de deux chambres à coucher, l'une pour Molière, l'autre pour sa femme, et de plusieurs autres pièces servant de salons et de salle à manger. On doit rassembler, comme devant faire partie de la chambre de Molière, les meubles en bois doré « à pieds d'aiglon feints de bronze » et recouverts d'étoffes où les couleurs dominantes sont le vert et l'aurore. Ces meubles sont d'abord, le lit « à pieds d'aiglon feints de bronze » avec dossier peint et doré, surmonté d'un dôme

1. Élomire hypocondre ou les Médecins vengés, 1670, in-12, acte !•', scène V, page 8.

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todidiant au plafond, orné à refxtérieur de sculptures représentant quatre aigles et quatre vases en relief, le tout peint et doré. L'intérieur du dôme est peint de couleur d'azuré garni de taffetas aurore et vert. De ce dôme pendent des rideaux formant le tour du lit, également en taffetas aurore et rert avec des franges de même couleur. Dans cette chambre doivent encore se placer les deux petits lits de repos ou canapés « à pieds d'aiglon, feints de bronze « avec dossiers de sculpture dorée et recouverts de « satin à fleurs et à fond vert, -» puis c deux guéridons de sculpture à trois pieds d'aiglon feints de bronze, de bois doré, et le haut exagone, « et encore deux fauteuils de bois entièrement doré, garnis de coussins et dossiers « de pareil satin à fond vert > et quatre carreaux de brocatelle de Venise à fond vert. A la même chambre doivent également appartenir la c tenture de tapisserie de pareil satin à fond vert que celui ci-dessus, à bordures aussi de satin à fond blanc et fleurs aurore, » les devants de porte et de cheminée « avec leurs pentes de taf&taa vert et blanc céladon » et probablement les rideaux de fenêtre de taffetas blanc.

Le lit d'Armande Béjard, inventorié avec celui de Molière, est surmonté d'un dôme plus petit, également sculpté et doré et dont les ornements sont en forme de campanes ou de clochettes. Les rideaux figurant une tente ou pavillon, sont en « taffetas gris de lin, brodé d'un petit cordonnet d'or, avec frange et mollet d'or et soie, et doublé d'un petit taffetas d'Avignon; ledit dôme garni dedans de pareil taffetas et frange. Une courte pointe de pareil taffetas, frange et mollet, et brodée avec chiffres » recouvre ce lit.

Il est inutile de chercher plus longtemps à grouper tous les autres meubles entassés dans cet appartement du premier étage ; il serait d'ailleurs impossible de se reconnaître dans ces ameublements, l'un de brocart à fleurs et fond violet, l'autre de satin incarnat, l'autre de taffetas cramoisi, Tautre de .taffetas d'Angleterjœ.à fond blexu Signalons seulement les objets les plus caractéristiques : les chaises en bois

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yemi et doré, les tapû de tab)e et de pied venaût de Tur* quie, les tapisseries de flandre et d'Auvergne dont une trèsancienne, les tables et les guéridons en bois de rapport figurant des fleurs, les fauteuils ornés de sphinx entièrement dorés, les porte-miroirs avec leurs plaques de fonte dorée et les tableaux avec leurs bordures. Il est à remarquer que parmi tous ces objets on ne trouve pas < les lustres éclatants > signalés par l'auteur d*Eloniire hypocondre et œtte circons* tance prouve bien que Tameublement n*était pas encore complet. Les prix d'estimation attribués aux objets qui remplissent cette partie de l'inventaire dépassent au total quatre mille six cents livres , et l'article dans lequel sont compris les lits de Molière et de sa femme entre dans cette somme pour deux mille livres. C'est donc plus de vingt mille francs de notre monnaie actuelle que représente la prisée de l'huissier et il faut au moins doubler cette somme pour se figurer la dépense déjà faite dans ce sompteux appartement.

Nous passerons rapidement sur le chapitre consacré au linge, comprenant le linge de corps en toile de Hollande et en toile blanche fine, le linge de table en toile damassée, les rabats, cravates et manchettes en points de France, de Paris et d'Aurillac, pour arriver aux « habits de théâtre. » Cette partie de l'inventaire sera désormais un guide sûrpour les comédiens du Théâtre-Français qui cherchent aujourd'hui, avec le zèle le plus louable, à faire revivre les traditions de costumes trop longtemps délaissées. La description des habits de théâtre servira d'annotation aux listes de personnages qui se trouvent en tête de chaque comédie de Molière, et complétera l'indication des rôles remplis par luL Nous avons dit que les couleurs^doptées par Molière étaient le vert et le jaune; on connaissait déjà l'habit jauae et vert du Médecin malgré lui, les rubans verts du Misanthrope et la (»misole de velours vert du bourgeois gmHihomme; maïs M. Jourdam a encore une robe de chambre doublée aurore et vert et un chapeau de plumes aux mêmes couleurs. Que Molière représente im personnage antique ou^modeme. Sosie ou

Pourceaugnac, Sganarelle ou Glitidas, le vert et le jaune se retrouvent dans ses costumes, lorsque le rôle le comporte. Dans les Fâcheux, on croyait que Molière faisait Éraste, l'amant â*Orphise qui est toujours en scène, attendant Theure du rendez-vous, et qui est constamment dérangé par les importuns; l'inventaire rectifie cette erreur et prouve que Molière représentait plusieurs des interlocuteurs d'Ëraste : un marquis, c'est- à-dire Lisandre le danseur, Alcandre le duelliste ou Alcippe le joueur, et peut-être tous trois avec quelques modifications dans le costume ; puis Caritidès le correcteur d'enseignes et Dorante le chasseur, personnage ajouté à la comédie par ordre de Louis XIV, et que Molière devait tenir à jouer lui-même. Toutes les œuvres de Molière ne sont pas mentionnées dans l'énumération de ses costumes, mais il y a dans l'inventaire plusieurs habits de théâtre sans désignation de rôles et dont il n'est pas impossible de reconnaître la destination. L'habit d'espagnol est évidemment celui du malheureux Don Garcie dont le nom même était oublié depuis 1661 ; les costumes antiques décrits plus loin doivent être ceux de Moron dans la Princesse d'Élide et de Zéphyre dans Psyché. L'habit du dernier rôle de Molière, du Malade imaginaire, ne s'y trouve pas. Suivant une ancienne édition de cette comédie, Argan doit être vêtu en malade avec « de gros bas, des mules, un haut de chausses étroit, une camisole rouge avec quelque galon rouge ou dentelle, un mouchoir de cou à vieux passements, négligemment attaché, et un bonnet de nuit avec la coifTe à dentelle. » C'est en effet sous ce costume qu'Argan est figuré dans la planche gravée en 1676 par Lepautre, et qui reproduit une représentation du Malade imaginaire donnée à Versailles le 19 juillet 1674, plus d'un an après la mort de Molière. Dans la gravure de P. Brisart qui accompagne l'édition de 1682, Argan a également la camisole et non la robe de chambre. Aussi doit-on tenir pour très-suspecte l'anecdote racontée par le président Hénault dans ses Mémoires^:

1 . Publiés par son arrière-neveu M. le baron de Vigan , 1855 , in-8', page 5.

« Mon père, dit-il, donna à Molière pour son Malade imaginaire la robe de chambre et le bonnet de nuit de M. Foucault, son parent, l'homme le plus chagrin et le plus redouté de sa famille et qui travailloit toute la journée en robe de chambre. » L'emprunt de la robe de chambre de Foucault n'est pas plus vraisemblable que Tintenlion attribuée par Grimarest à Molière de se procurer un vieux chapeau de son ami Jacques Rohault pour le donner à du Croisy, qui devait représenter le professeur de philosophie dans le Bourgeois gentilhomme^.

On ne peut lire sans en être touché le passage de l'inventaire où sont mentionnés « les habits de ville à usage dudit défunt. » On croit voir Molière dans la rue, vêtu de drap noir ou de droguet brun, ou bien chez le Roi en rhingrave de drap de Hollande musc, avec la veste de satin de la Chine, les bas de soie et les jarretières garnies de satin, ou chez lui en robe de chambre de brocard rayé.

Les habits de théâtre d'Armande Béjard sont bien moins nombreux que ceux de Molière, et l'inventaire n'indique leur destination que pour cinq rôles seulement.. Ce sont d'abord les quatre costumes « pour la représentation de Fsychéy> , l'un en toile d'or, l'autre en moire verte, l'autre en taffetas d'Angleterre bleu, tous garnis de dentelles et de broderies d'or et d'argent, puis la mante de crêpe avec laquelle Psyché descend aux enfers, et plus loin « trois bouquets de plumes, l'un noir et les deux autres de différentes couleurs servant aux habits de Pysché. » Le tout est estimé deux cent soixante-dix livres.

La fille de Molière devait, dès l'âge de cinq ou six ans, figurer parmi les petits amours du prologue de Psyché; car immédiatement après, on trouve dans l'inventaire : « Un petit habit d'enfant pour la même pièce, consistant en une jupe couleur de rose et un corps de taffetas vert , garni de dentelle fausse. »

Les autres costumes de la femme de Molière sont ceux de

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