INÉDIT
ScR Michel MONTAIGNE.
Habitation et Tombeau de Michel Montaigne, à Bordeaux. — Addition à la remontrance. — Deux Let* très nouvelles de ce philosophe. — Un nouvel auto* graphe.
Dans l'article que j'ai consacré à la maison d'habitation de Montaigne à Bordeaux {Bulletin du Bibliophile^ juin 1855) j'ai relaté diverses contradictions que j'ai rencontrées relativement à remplacement que j'assignois à cette demeure. M. Lamotte, secrétaire de la commission des monuments historiques du dépar^ tement de la Gironde^ se trouvoit au nombre des opposants ; il rejetoit la rue des Minimes, et, sur la foi d'une pièce qu'il croyoit avoir vae> il pensoit que Montaigne avoît habité la rue Bouhaut,
C'est donc avec un vif étonoement que dans un compte-rendu de cette commission pour 1855, qui vient d'être publié en ce moment, je trouve un article de H. Lamotte sur l'habitation de Montaigne à Bordeaux, article dans lequel la rue des Minimes est présentée comme ne pouvant être mise en doute j et dans lequel il n'est pas dit un mot ni de mon article précité du Bulletin^ ni du tirage à part, auquel j'ai ajouté une vue de l'hAtel de Montaigne d'après un dessin fait en 1813 par M. De Vèze et deux plans partiels de Bordeaux en 1755 et en 1855 pour témoigner en faveur de la rue des Minimes qu'on me contestoit.
Cependant, M. Lamotte a reçu depuis plusieurs mois un exem-
plaire de mon o[rascule, et il étoit aa oourant* pendant qae je Fécrivois, de ce petit travail , qui, depuis sa publication , a été analysé dans le Chroniqueur du Périgord, et dans le Courrier de la Gironde, août 1855.
Je pourrois me féliciter de cette conversion, mais ce qui me préoccupe beaucoup plus que ce petit triomphe, c'est la crainte que la spécialité des travaut de M. Lamotte et la presque simultanéité de nos publications fassent dans Favenir supposer que j'ai pillé ce compte-rendu. Je tiens donc dès aujourd'hui à faire des réserves expresses afin d'établir pour mon opuscule une antériorité de plusieurs mois ; car je ne veux point être soupçonné de plagiat; j'en ai été victime plus d'une fois, coupable
Si n'eût été cette réclamation, rendue nécessaire, je ne me serois point occupé de H. Lamotte et de ses articles ; maift^ puisqu'il m'a lui-môme mis sur la voie de la critique^ je crois de mon devoir de signaler parmi les erreurs que j'ai rencontrées dans son travail quelques-unes de celles qui sont relatives à Montaigne (1).
Et d'abord, une observation sur la forme I Est-il parfaite-
(1) Si M. Lamotte n*ayoit pas eu le parti pris de ne pas faire mention de mot micl6, et si côfnt&èil me paraisi^oit jaftte de ie fàife il avôit ntilisé le témoignage impoHant da dèsdin de M. I>e Vèse, il auroit pu, lui halMtant Bordeaux, faire valoir en faveur de la rue des Minimes une preuve que j'ai négligée par ignorance, 6'est que mon dessifi représente à gauche de l'bdtel de MôAt&ignè ttâè fontaine (\}Û existe etioôfô au]oitfd*hQi aùb db9 Minimes. C'est à M. J. Delpit qtie je dois cette remarque décisive.
Il seroit fort intéressant, et pour Tappréciation de certains faits il seroit très utile do conooitre le lien d'iialntation des xxtembres de la famille de Montaigne. Je dii'ai ailleurs en quoi il impoHè de sàvofi* que Miehel demêuroit rue des Minimei».
Ramon Eyquem demeuroit sous la paroisse Saint-Michel. Son fils, Grimon Eyquem (grand-père de Michel) étoit pafoîssien de Saint-Ëloi.
Jeatine Eyquem, tante- paternelle de Michel, demeUfOit ti^probablement paroisse Saint-Seurin.
Madame de Lestonnac, à la fin de sa vie, habitoit la rue du Ha.
Joseph de Montaigne, cousin issu de germain de Michel, habitoit la pareille Sàiht-Projct. (Pièce mfttiôtofitè communiquée pur le doetetir LàftïrrièreàPérigueux.)
ment conveDable, respectueux, hiérarchique, qu'uu rapport fait à un préfet au nom d'une commission officielle reproduise à peu près intégralement une partie d'un travail publié dix ans auparavant et tombé dans le domaine public 7 N'est-ce pas là un aveu tacite d'indigence ? Or, tout ce que M. Lamotte dit du tombeau de Montaigne est textuellement extrait des articles qu'il a donnés en 1846 à VAmi des Champs^ articles qui, réunis ensuite et légèrement modifiés, ont formé une brochure de quarantesix pages, intitulée : Notice sur le monastère de Saint-Antoine^ des-Feuillans à Bordeaux ; cette portion du compte-rendu est donc ce qu'on appelle familièrement un plat réchauffé^ et les commissions officielles ne sont pas instiftiées pour servir MM. \^ préfets de cette manière-là.
Cette réimpression d'une œuvre ancienne a fourni à M. L. l'occasion de reproduire une grosse erreur que jusqu'ici je lui avois passée, espérant qu'il s'amenderoit ; mais je ne saurois être plus longtemps tolérant, aujourd'hui que l'erreur reparoît sous le couvert de la préfecture.
M. L. transcrivant très incorrectement les inscriptions latine et grecque du tombeau de Montaigne, (et il semble avoir plutôt copié Millin que les inscriptions elles-mêmes), commence ainsi la première: MICHAELI MONT ANC PETRI F. CRIMUND DIN REMUNDI PRON., Ct
il traduit par : ph de Pierre, petit- fils de GrimundRemon^ faisant ainsi une seule personne du grand-père et de l'arrière grand- ' père de Michel Montaigne! L'inscription elle-même, et les copies de Dom de Vienne, de H. Leclerc, etc., disent avec raison : Pétri f. (filio) Grimundi. n. {nepoti) Remundîpron. (pronepoti) fils de Pierre, petit-fils deGrimon, arrière-petit-fils de Raimon, donnant ainsi la filiation de la famille pendant deux cents ans. Le reste de Finscriptîon est extrêmement incorrect; ainsi à la neuvième ligne, le mot sine, qui deVroit se lire deux fois ne s'y trouve qu'une seule, ce qui donne lieu à un contresens : à la ligne suivante, le mot advorsus pour adversus est écrit advirsus ; ibid. pour idib. (idibus), Ktuginun pour Biturigum, Incompabile pour Incomparabile, etc. .
Cette inscription latine, que Bernadau a critiquée et que H. Leclerc, juge plus compétent, trouve d'une latinité élégante et pure, prètoit à des observations intéressantes (1). Ainsi Millin a dit qu'elle avoit été publiée pour la première fois à l'édition de 1725 ; il s'est trompé, car elle paroit déjà à celle de 1617.
Bien que M. L. ne soit guère en droit de relever les erreurs de généalogie qu'a fait naître cette épitaphe, il auroit dû, pour égayer son sujet, rappeler la fabuleuse traduction de Bernadau : pas DE PIERRE ET DE GRiMONDE ! faisant aiusi du grand-père de Montaigne la femme de son père!!! {Antiquités bordelaises),
A la rigueur même, pour bien fixer l'emplacement du tombeau, H. L. auroit pu e& même temps copier cette phrase du même auteur : « Avant la construction de l'église ce monument en occupait le milieu. »
Vers la fin de l'inscription on trouve un mot qui comportoit au moins une remarque : a cum morbo pertinaciter inimico diutim validissimè conluctatus^ » Diutim ! Ce mot est-il latin ? On ne le trouve dans aucun glossaire (Etienne, Facciolati, Ducange, etc., etc.) Je ne sache en sa faveur qu'une seule considération , c'est que le savant M. J. V. I>eclerc l'a admis sans observation dans la copie qu'il a donnée N'y auroit-il pas DivTiNE? Ce qui confirmeroit cette supposition, c'est que toutes les traductions françoises emploient le moi longtemps.
M. L. ne paroit pas avoir remarqué la contradiction qui se trouve entre la date de la mort de Montaigne qu'il donne par l'inscription et un acte qu'il a rapporté précédemment (page 20). L'épitaphe dit que Montaigne est mort le jour des ides de septembre ; or, c'est bien effectivement le 13 de ce mois ; mais dans l'acte passé avec les Feuillants pour la sépulture de Montaigne, sa veuve stipule qu'on dira chaque année deux messes hautes j l'une le troisième jour de septembre, l'autre le jour de l'inhumation (apparemment dans la chapelle des Feuillants).
(1) Je remarque que Dulaure, qu'on ne cite pas au siiget de cette inscription, Ta donnée dans sa Description des principaux lieux de France. il discute m6ine le sens précis d*une phrase un peu obscure.
La première date se rapporte néeessairement au jour mortuaire de Montaigne. Où est donc l'erreur ? Est-elle à l'acte ou au tombeau? Cda Yaloit la peine d'être discuté.
H. L. dit, en parlant de l'inscription grecque, que La Honnoye l'a traduite assez inexactement en yers latins.
H» L. est bien difficile ! La Monnoye a donné une imitation plutôt qu'une traduction, et il y a des passages très heureusement et très littéralement traduits.
La transcription de cette inscription grecque est aussi peu irréprochable. Plusieurs lettres changées rendent le sens inintelligible. L'accentuation que l'auteur a introduite, quoiqu'il employât des lettres majuscules, est fort inexacte ; elle altère la physionomie des mots, de manière à les rendre méconnaissables ; l'imprimeur lui-même s'y est trompé , divisant les mots arbitrairement, de telle sorte que deux n'en forment qu'un ou qu'un seul semble en former deux ; ainsi, l'espèce de jeu de mots fondé sur la consonnance, la seule partie peut-être de cette épitaphe qui ne soit pas d'un goût très pur, Muv $àvs Movravoc disparoit dans le Biovra ve , de M. Lamotte.
La septième ligne prêtoit à une observation intéressante et qui n'a pas encore été faite; cette phrase aXX' eTç tovtwv àvraÇio; àXXuv est une citation textuelle d'Homère qui fait dire à Idoménée(//tW. X), apprenant que Machaon vient d'être blessé t avY^p TOÀXwv avraÇioç aXXa>v^ et Charles IX a mis la pensée en pratique, et il semble s'êtce souvenu d'Homère lorsqu'à la St-Barthélemy il fit mettre en sûreté dans sa garderobe son chirurgien, le huguenot Ambr. Paré, en disant : qu'il n'étoit pas raisonnable qu'un qui pouvait servir à tout un petit monde fut ainsi massacré.
Le texte de l'inscription est d*uae inexactitude incroyable, — ainsi :
A la quatrième ligne, eNHXA pour BNHTA.
A l'avant-demière ligne, 4>eONPH'N pour 4>eONEPHN.
Même ligne, Eni2KÛ'N pour Eni2XûN.
Dans la traduction françoise de cette inscription grecque, la
phnse OA *<iof&ç ElXifvwv ^Sooç, e^., n'est pas traduite ; il es dit : non pas tpêe je sais le huitième des Grecs ni le troisième des AusonienSf ce qui n'a pas de sens; il fallait le huitième sage des Grecs.
Cette phrase comportoit d'ailleurs une réflexion. Il est con- Tenu que la Grèce a eu sept sages , mais il me semble que le nombre de ceux de l'Italie n'a pas été fixé. Quels sont donc ces deux sages Ausaniens? Gaton sans doute ? L'autre est-il Sénèque ? ou Numa? Veut-on dire les deux Gaton?
A la huitième ligne, M&rl T'eun7(7)ç= est traduit par : les talents de Vélocution ; il eût été plus exact de dire : les fleurs de V éloquence^ etc., etc.
Je ne yeux pas pousser plus loin ces observations de détail ; il me suffit d'avoir prouvé incontestablement^ j'espère^ que ceux qui voudront conndtre d'une manière exacte les inscriptions du tombeau de Montaigne devront éviter les leçons du secrétaire de la commission des monuments historiques du département de la Gironde,
J'arrive avec bonheur à la deuxième section du rapport; elle est l'oeuvre de M. Dosquet, président de la commission, et elle va nous fournir des pièces très intéressantes.
A la page ftl, M. D. reproduit une pièce de Doléances ou remontrance^ adressée è» Henri de Navarre par la mairie de Bordeaux, pour réclamer la liberté du commerce. J'ai inséré dans les Documents inédits sur Montaigne cette pièce qu'mtérieurement H. GhampoUion-^Figeac avoit donnée dans les Documents sur l'histoire de France j et qui depuis a été fréquemmait reproduite {Journal des économistes. Mémorial bordelais, etc.). H. D. fait à cette occasion la remarque que M. Grûn n'a pas reproduit les deux derniers paragraphes; mais M. Grûn n'est pas le seul à qui on puisse reprocher cette lacune, et pour mon compte, je ne sache personne encore auti'e que M. Dosquet, d'après M. Detcheverry, qui ait donné cette pièce avec cette addition. La copie que j'en ai publiée a été faite sur un calque pris sur la pièce originale et avec les signatures autographes;
elle ne contient pas les passages en question. M. Detcheverry a-t41 eu dans les mains une copie modifiée T ou bien la pièce originale signée aura-t-elle été remplacée par une autre plus étendue? ou enfin, la pièce publiée par H. Dosquet seroit-«lle un projet qui auroit ensuite été modifié et mis en l'état dans lequel je Tai donnée (1) ? Il seroit très important de le savoir.
Comme cette remontrance a un grand intérêt et que ces deux alinéas complètent notre publication, nous les donnons ici :
a Pareillement d'aultant que le pauvre peuple se ressent telce lement des misères du passé qu'il est comme reduict au dera nier desespoir et que d'ailleurs la trêve de six ans destinée (( pour l'entretenement desdictes villes de seureté est expirée « sera ledit sieur Roi de Navarre suplié d'intervenir devers le « Roy nostre souverain seigneur, pour que désormais le pauvre « peuple soit déchargé du paiement des garnisons desdictes « villes de seureté, en quoi priocipallement les habitants du <i tiers estât de la sénéchaussée de Guienne ont esté foullés.
Finallement et en conséquence de ce que dessus, sera ledit « sieur roi de Navarre, supplié intervenir devers le roi nostre « seigneur, à ce que les gaiges des sieurs de la chambre de « justice haute, à présent à Périgueux, ne soient désormais lea vés sur le pauvre peuple, lequel seul a porté ceste fouUe de « surcharges pendant deux ans qui estoient le temps destiné « pour la formation de ladite chambre, et n'est possible que les « pauvres habitants de ladite ville puissent à l'advenir contitt nuer le paiement desdits gaiges comme ils l'ont fait grandeu m^t pour ne vouUoir interrompre le cours de l'édict de pa- « dfication. »
Suit cette phrase : Signé à l'original, puis les noms des signataires sans le protocole : Fait enjurade, etc., la date^ etc.
(1) Ce qui semble prouver que la pièce donnée par M. Dosquet est une copie ou un projet, c'est qu'on dit : Signé à Voriçinal Ce n'étoit donc pas l'original.; or, la pièce que j'ai copiée porte ces signatures autographes c'est donc celle-là qui est l'originale. Ce qui ne diminue en rien l'intérôt que présentent les nouveaux paragraphes mOme alors qu'ils auroicnt été retranchés.
M. Dosquet donne ensuite la réponse très intéressante du roi de Navarre. Elle complète cet épisode et trouvera sa place ailleurs.
Nous ferons remarquer qu'un des jurats signataires est La- PETRE et non Lapeyrère (Voy. Damai, aux omissions).
Nous trouvons encore dans cette même portion du compterendu deux lettres inédites de Montaigne, découvertes par M. Detcheverry, lettres que ce laborieux archiviste a bien voulu nous communiquer il y a déjà plusieurs années, mais dont il ne nous a pas permis de profiter pour les documents inédits sur Montaigne que nous avons récemment publiés (1855, n. 3), se réservant de faire figurer ces missives dans V Histoire des protestants à Bordeaux qu'U prépare. Il va sans dire que nous avons respecté ce summum jus^ mais aujourd'hui l'interdit est levé, et puisque les lettres sont publiées par H. Dosquet, nous pouvons sans indiscrétion les reproduire (1). Voici ces deux lettres :
« Messieurs, j'ay receu vostre lettre et verray de vous aller « trouuer le plus tost que ie pourray. Toute ceste cour de S^^'- « Foy est sur mes bras et se sont assignés à me venir voir (2). « Gela faict jeserayenplus de liberté. le vous envoie les lettres « de Monsieur de Vallée (ma copie dit Vallier) sur quoy vous « vous pourrez résoudre, ma présence n'y apporteroit rien que « l'ambarras et incertitude de mon choix et oppinion en ceste « chose.
(( Sur ce je me recommande humblement à votre (souvenir, « je crois que ce mot n'existe pas, la place est enlevée) et sup- « plie Dieu vous donner, Messieurs, longue et heureuse vie. de
(1) Je fais quelques corrections d*aprës la copie qui m*a été donnée personnellement.
(2) Pendant toat ce mois, Henri de Navarre étoit dans le voisinage de Montaigne. Du 9 au 11, du 14 au 16, du 22 au 25, il était à Sainte-Foy. On voit par cette lettre que Montaigne se préparoit dès lors à recevoir la visite que le prince lui rendit le 19 de décembre, visite dont j*ai publié les détails rédigés par Montaigne lui-même. {Documents inéiits^ n. 3, 1855).
Montaigne. ( Ha copie ne donne pas cette résidence) , ce « 10 décembre 1584.
« Vostre hûble frère et serviteur, « Môtaigne. »
« Messieurs, j'ay communiqué à M. le mareschal la lettre que « vous m'avez envoyé et ce que le porteur m'a dict avoir charge a de vous de me faire entendre et m'a donné charge vous prier « de luy envoyer le tambour qui a esté a Bourg de vostre part. « Il ma dict au3sy qu'il vous prie faire incontinent passera luy « les cappitains Saint-Aulaye et Mathelin et faire amas du plus « grand nombre de maliniers (ma copie dit mariniers) et matecr lots qu'il se pourra trouver. Quand au mauvais exemple et a injustice de prendre des femmes et des enffants prisonniers je (( ne suis auculnement davis que nous l'imitons à l'exemple (( d'aultruy, ce que j'ay aussi dict amondict sieur le mareschal « quy ma chargé vous escripre sur ce faict ne rien bouger que « nayes plus amples nouvelles. Sur quoy je me recommande c( bien humblement a vos bonnes grâces et supplie Dieu vous (( donner,
(( Messieurs, longue et heureuse vie, de Feuillus, ce 31 juillet c( 1585.
« Vostre hûble frère et serviteur, « Môtaigne. »
Cette dernière lettre, du 31 juillet, fait suite à celle du 30 de ce mois, datée de Libourne, que j'ai publiée antérieurement. Montaigne, dans cette première, annonçoit qu'il se rendroit te lendemain à Feuillas. Il a tenu parole.
Ce Feuillas ou Feuillasse est-il le village que j'ai indiqué (1 ) à moitié chemin entre Libourne et Bordeaux ou est-ce comme le pense M. de Detcheverry, le château de ce nom situé près de Gypressac, côte de Genon, en face de Bordeaux, sur la rive droite de la Garonne ? Dom de Vienne, les registres du parlement mentionnent plus d'une fois ce château (je remarque, sans en
(1) Nouveaux Documents,
rien coAclure» qu'une sœur de Ramon Eyquem, Tarrière-grandpère de Michel, a épousé un sieur de Feuillas. Ce ch&teau avoit-
il été, étoit-il encore dans la famille? ) Dans tous les cas, si
Montaigne étoit m château de Feuillas^ on peut dire qu'il étoit à Bordeaux, et ses fonctions ne souffroient pas de ce qu'il n'habitoit pas l'intérieur de la ville. Gela répond en partie au reproche de lâcheté que M. Grûn adresse à Montaigne pour ne s'être pas rendu complètement à l'invitation de la jurade en entrant à Bordeaux, alors frappé par une effroyable épidémie ; il faut surtout remarquera date, 30 et 31 juillet ! Or, si l'opinion que soutient M. G. est fondée, si Montaigne, entré en mairie en 1581, devoit en sortir en 1585, c'est le 1*' août qu'il devoit être remplacé. Il faut convenir qu'il étoit bien peu maire le 31 juillet s'il devoit cesser de l'être le 1^ août, et la vertueuse indignation de M. G., sur laquelle nous aurons occasion de re- .
venir, nous semble trop rigoureuse et aussi déplacée dans son ^
érudition accusatrice que dans son irrévérencieuse indulgence. Nous terminerons en ajoutant que la première lettre étoit adressée à messieurs les jurats de Bordeaux^ et la seconde à messieurs les jurats de la ville et dite deBordeaux^ ce que le compte-rendu ne dit pas, non plus que cette circonstance que ces deux lettres ne sont pas de la main de Montaigne, il n'y a de lui que la souscription et la signature.
Octobre, 1855.
Puisque cet article se compose de Variétés , je proflterai de l'occasion qu'il me fournit pour annoncer une précieuse et toute récente découverte.
M. Tross, le libraire instruit et intelligent que nous connaissons tous , vient de rapporter d'Allemagne un volume portant des lignes autographes de Montaigne.
Il s'agit d'un exemplaire des Essais^ d'une conservation et d'une intégrité parfaites, édition de 1588, in-/^^ que Montaigne adresse à Loisel, le célèbre jurisconsulte qui avoit fait partie de
la commission judiciaire extraite da Parlement de Paris pour remplacer les chambres tri-parties de Guyenne. Loisel, avocat général , avoit prononcé les discours d'ouverture et de clôture des sessions dans les quatre villes , où la commission a siégé ; il avoit dédié à Montaigne la deuxième de ces remontrances (V. la Guyenne de M. Antoine Loisel), et Montaigne plus tard voulut prendre sa revanche^ en lui dédiant un exemplaire de ses Essais : c'est celui dont nous nous occupons.
Les notes manuscrites qu'on Uiàgrand'peine sur les marges des premiers feuillets de ce volume sont tout simplement une tentative faite pour compléter cet exemplaire, dont l'édition ^ comme on sait, ne contient qne deux tiers environ des Essais, qui ne parurent en entier que dans l'édition de 1595. Ce sont ces passages complémentaires qu'un possesseur du volume en question a eu l'idée d'ajouter à son exemplaire. Par bonheur, le coursée lui a manqué ! Il s'est arrêté au &8* feuillet. Peut-être est il mort à la peine : dans ce cas, que la terre lui soit légère ; mais c'a été tin malheur heureux,
J'avois trouvé l'indication de ce volume (1) dans le catalogue de L*** (Lamy) , dont la bibliothèque fut vendue en 1807 par Renouard. Les enchères prouvent que son importance avoit été appréciée, car l'édition originale de 1580 ayant été vendue 2 fr. l'exemplaire, celui de 1588 monta à 59 fr. 25 c.
Depuis, ce volume a appartenu à un ambassadeur étranger, puis il étoit etitré dans la bibliothèque particulière d'un libraire de Berlin, feu Reimer, dans laquelle il est resté pendant vingtcinq ans.
Quant à l'opinion de Renouard , qui attribuoit ces notes à Loisel, elle n'est pas fondée : en voici la preuve. L'annotateur a ajouté la traduction des citations en langues étrangères, et il a copié les éditions de 1617 et 1625 in-4% mais ces traductions présentant quelques variantes de l'une à l'autre édition et celles du volume en question, suivant les leçons de 1625., il est évident que l'annotateur ne peut être Loisel, mort en 1617.
(1) Documents inédits sur Montaigne ^ 1855.
Voici la dédicace de Montaigne (en neuf lignes) :
« G*est mal se reuancher des beaus presants que vous m'aues « faicts de vos labeurs, mais tant y a que c'est me reuancher le a mieus que le puis. Monsieur, prenez, pour Dieu, la peine d'en c( feuilleter quelque chose, quelque heure de votre loisir, pour « m'en dire uostre auis, car ie creins d'aller en empirant »
« Pour mons' Loysel. «
C'est M. DE LiGNEROLLES qui est l'heureux possesseur de ce précieux volume , et qui nous a très obligeamment fourni l'occasion de l'étudier.
Novembre 1655.
D' J.-F. Payen,
Paais, Imprimerie Mauldi et Rbnou, roe de RiToli, it4.
Mi/M.-r
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RECUEILUS ET PUBUÉS Par le D' J.-F. PAYEM^
Examen de la vie publique de Montaigne, par M. Giùu.
— Lettres et Remontrances nouvelles. — Boui'gcoisie romaine. — Maison d'habitation et tombeau à Bordeaux.
— Vues, plans, cachets, fac-similé. — Raimond Sebon.