LA VIE PUBLIQUE DE MONTAIGNE, PAR M. GRUN
L'ouvrage que M. Grûn a publié, il y a bientôt un an, sous le titre de : Vie publique de Montaigne, a été analysé dans le plus grand nombre des feuilles périodiques de Paris, et dans quelques-unes des départements; en général, les auteurs de ces comptes-rendus se sont plus attachés à faire ressortir les mérites incontestables du livre qu'à l'apprécier d'une manière complète, et je suis sûr que l'excellent esprit de M. Grûn l'empêche d'accepter toutes les louanges qu'il a reçues; j'ai attendu patiemment, et j'espérois qu'un écrivain impartial s'imposeroit la tâche d'étudier à fond cette œuvre importante, de lui assigner sa véritable place et de signaler les erreurs de fait ou d'appréciation qui la déparent. Seuls MM. Villemain, à Paris, et Delpit, à Bordeaux, ont véritablement abordé la critique; le premier avec l'autorité de son nom et l'élégance courtoise de sa plume, le second avec la verve caustique et gasconne qui le distingue; mais le cadre adopté par ces écrivains ne comportoit pas un examen détaillé; et malgré ma répugnance pour sortir de la réserve que je m'étois imposée, je me suis cru forcé d'intervenir
et de signaler des erreurs d'une portée d'autant plus grande qu'elles sont protégées par un nom, une position et un remarquable talent.
Je n'entreprends pas la critique du livre de M. Grûn, je ne suis point un critique; mais les rares loisirs que j'ai pu consacrer à Montaigne m'ont mis à même de recueillir quelques renseignements qui se sont parfois trouvés en désaccord avec l'ouvrage que j'analyse; lorsqu'il y aura doute, je discuterai; lorsque l'erreur me paraîtra manifeste, je la signalerai; M. Grûn sans doute n'y perdra rien et la vérité y gagnera; je n'ai pas d'autre but, car j'ai mis au service de Montaigne autant de désintéressement que d'amour.
Mon article se composera d'abord de quelques observations générales ; je tâcherai ensuite de combler plusieurs lacunes ; enfin, je signalerai les erreurs que j'ai cru rencontrer.
Au risque d'une répétition, je reproduirai ici le jugement si justement motivé de M. Villemain sur le titre de l'ouvrage. Quelle qu'ait été la vie de Montaigne, elle s'est trouvée circonscrite dans un cercle trop restreint pour exercer une influence sur les affaires générales du pays, et le titre de Vie publique est impropre et trop ambitieux, comme celui d'Étude est peut-être trop modeste.
Je proteste, autant qu'il est en moi, contre la manière dont M. Grûn a cru devoir diviser la biographie de Montaigne, en exagérant et dénaturant l'exemple donné par M. Leroux de Lincy, dans la Vie de Marguerite de Navarre. En étudiant isolément Montaigne, maire, magistrat, gentilhomme de la chambre, chevalier de l'ordre, etc., il est impossible de le connaître; à ce système de divisions, il n'est pas de limites, et déjà les douze Montaigne de M. Grûn ne lui suffisent plus; il en est aux subdivisions, et depuis la publication de son livre il nous a donné Montaigne économiste. La méthode peut être bonne pour enregistrer des faits fixes comme ceux de la géographie ou de la statistique, mais elle est assurément infidèle pour apprécier cet être ondoyant et divers, cette unité complexe qu'on appelle l'homme.
Pour Montaigne, on peut dire qu'il est assez décousu pour qu'il ne soit pas bon de le découdre encore. Ce qui intéresse dans un article biographique, c'est la contradiction qui existe souvent entre le milieu dans lequel un homme naît et ses aspirations, entre ses facultés et ses désirs; ce sont les réactions du caractère sur les fonctions et réciproquement, et c'est le résultat de cette lutte qui constitue Vindividtfalité.
Chez Montaigne, montrer le maire actif aux prises avec l'épicurien nonchalant, le philosophe avec l'homme de cour, l'élève de Rome et d'Athènes avec le gentilhomme du xvi* siècle, le chrétien avec le sceptique, là est le véritable intérêt et, on peut le dire, l'enseignement; et il faut que M. Grûn me permette d'écrire, très sérieusement, que les différents Montaigne qu'il nous présente ne sont pas plus le Montaigne de l'histoire que le jaune ou le rouge n'est la couleur de l'habit d'Arlequin.
Il y a plus, et l'intérêt s'accroît lorsqu'un écrivain de talent et de goût rapproche les biographies de plusieurs personnages dont l'existence, l'influence, les opinions ou les ouvrages offrent quelque analogie ; ce qui est précisément le contraire du procédé contre lequel je réclame (1).
Nonobstant les recherches auxquelles M. Grûn s'est livré et malgré le luxe d'érudition auquel il s'est peut-être un peu trop abandonné, il accepte souvent des renseignements de seconde main. Ainsi, sur la foi de Meunier de Querlon, il a reproduit une grosse erreur que la moindre vérification lui auroit fait reconnoître, sur la prétendue ambassade d'un d'Ëlbene à Rome.
(1] Voltaire, qai s'y connoissoit, n'auroit pas aimé à être ainsi découpé en mosaïque biographique :
« De Saint-Ange, le traducteur d'Ovide, ayant été, comme les autres gens de lettres, présenter ses hommages à Voltaire pendant son dernier voyage à Paris , voulut finir sa visite par un coup de génie, et lui dit :
— Aujourd'hui, Monsieur, Je ne suis venu voir qu'Homère, je viendrai voir un autre jour Euripide et Sophocle, et puis Tacite , et puis Lucien , etc.
— Monsieur, je suis bien vieux! Si vous pouviez faûre toutes ces visites en une fois? » [Mosaïque littéraire.)
En transcrivant des passages empruntés à la Guyenne kistaH" que, il fait honnettr à M. Ducournean de ce qui appartient à MM. Delpit. {Notice d*un manuscrit de la bibliothèque de WoLFENBUTTEL, intitnlé : Recognitianes feodorum, oà se trouvent des renseignements sur Fétat des villes, des personnes et des propriétés ^en Guyenne et en Gascogne au xiii« siècle, par MM. Martial et Jules Delpit, in-A, 18/il.) Il mentionne le volume intéressant publié en 1851, dans lequel M. Ph. Ghasles a étudié l'influence que Montaigne a exercée sur Shakspeare; mais il ignore apparemment que ce travail, déjà publié en 1846, dans plusieurs numéros du Journal des Débats, avoit été précédé par des Observations sur un autographe de Shakspeare, par sir Frédéric Madden, et d'un important article de The London and Westminster Review, April — August—iS^^, dans lesquels cette thèse est soutenue et établie en partie par les mêmes arguments qu'emploie l'ingénieux professeur du Collège de France. La remarque étoit bonne à faire, car cette opinion acquiert d'autant plus d'autorité qu'elle est soutenue par les compatriotes du grand tragique. (Il est juste de remarquer que M. Ghasles cite des sources, mais il n'indique pas celles-là.)
M. Grûn a usé d'un procédé de rédaction dont sa loyauté a dû, depuis la publication, lui faire reconnottre les inconvénients; bien des fois il isole l'énoncé d'un renseignement de la source qui le lui a fourni. Ses apologistes même s'y sont trouvés pris et lui ont fait honneur de découvertes qui ne lui appartiennent pas; ainsi fera la majorité des lecteurs. Page 10, M. Grûn écrit : « J'ai fixé l'époque de la naissance » (de Montaigne), et, page 2, il cite les Essais où Montaigne dit : « Je na- « quis le dernier jour de février 1533. >
Page 11, M. Grûn écrit : <( Je précise l'époque à laquelle Montaigne devint chevalier de l'ordre de Saint-Michel; » et page 169 : « La dcue précise de la promotion de Montaigne a été mise en lumière par M. le D' Payen. » Ici M. Grûn a induit en erreur des critiques qui ne lui sont pas suspects; M. Avenel, dans YAthenmum, dit : « Écoutons M. Grûn, il expliquera
(( mieux que nous comment U a compris,.... etc., » et il cite la phrase de la page 11, sans l'autre mention; et H. Barrière {Journal des Débats) a été plus loin, il endosse la responsabilité de la phrase : « Les biographes, par différentes raisons, ont « erré sur la date (de la nomination à l'ordre de Saint-Michel); a M. Grun la détermine invariablement. > Ces exemples, que je pourrois multiplier, suffisent à témoigner de l'inconvénient que j'ai signalé.
Un autre rq)roche, qui se rattache à celui qui précède, m'est suggéré par la mise en scène à laquelle M. Grûn a recours pour paroître établir, par la seule force de son raisonnement, par ses inductions, ses présomptions, par une discussion savante, des faits qu'il sait être décidés à l'avance par des pièces authentiques dont le simple exposé devoit suffire.
Par son style toujours élégant et pur, parfois énergique, par des détails si spirituellement racontés, M. Griîn possède assez l'art de captiver son lecteur sans qu'il lui soit nécessaire de recourir au pittoresque. Quand, après avoir lu vingt pages d'une discussion habilement conduite, on trouve la mention d'une pièce qui à elle seule décide le fait, on se prend à regretter l'attention qu'on a inutilement dépensée , et on se demande pourquoi Fauteur n'a pas commencé par cette vingtième page. A la première lecture cet artifice séduit, mais l'ouvrage de M. -Grûn n'est pas de ceux qu'on ne lit qu'une fois, et en le relisant on ne voit plus dans ce procédé que la preuve d'une érudition que personne ne met en doute.
Ce reproche, si je ne me trompe, a une certaine gravité, et comme je crains que M. Grûn n'en tienne pas compte, je veux lui citer au moins deux exemples; j'en pourrois trouver davantage.
La question que soulève le secrétariat de Catherine de Médicis méritoit assurément d'être discutée; mais après avoir articulé ce fait que quelques biographes ont cru à tort que Montaigne avoit rempli ces fonctions, après avoir nommé, si M. Grûn y tenoît, MM. Jay, Victorin Fabre, Amaury Duval, Payen, comme
ayant commis cette erreur^ une seule chose restoit à faire^ c'étoit de reconnoitre qu'une pièce, que M. Grun sait exister entre mes mains, décide irrévocablement la question, et rend sur ce point toute discussion superflue. Mais M. Grûn a trouvé cette marche trop simple; il énonce Terreur, puis il tient pendant vingt pages son lecteur en suspens; il discute le style des Avis, écrits au nom de la reine par un Montaigne quelconque^ pour montrer qu'ils ne sont point sortis de la plume de Michel; il fait ressortir Tobscurité du nom et de la personne de notre auteur, son inexpérience des choses de la cour à l'époque à laquelle on dit que ces Avis ont pris naissance; il contredit l'opinion reçue qu'ils ont été écrits pour Charles IX; puis, lorsqu'il a clairement établi qu'ils ne peuvent pas être l'œuvre de Montaigne, il les donne à peu près tout entiers, et ils sont longs ! Enfin il conclut, mais, remarquez-le ! avant de faire comparoitrela pièce qui est la seule autorité I De telle sorte que pour tout lecteur c'est uniquement par la puissance du raisonnement que M. Grûn est parvenu à établir sa conviction, et la pièce originale, officielle, ne paroit que plus tard, escortée d'une suppomtion, tout à fait incidemment, et il est complètement impossible d'apprécier l'importance qui lui appartient dans ce débat. M. Villemain lui-même a été trompé par cette longue discussion, il dit : (( M. Grûn a coulé à fond cette erreur..... dans une discussion
« de vingt pages, d'une netteté parfaite; il prouve, etc. »
L'intelligent critique n'a pas pu soupçonner que cette pièce, émanée de Catherine de Médicis^ à laquelle deux lignes seulement sont consacrées tout à la fin du chapitre, tranche la question bien plus sûrement que toutes les argumentations. Qui donc comprendra?
Tout cela est sans doute fort habile, fort dramatique : tel l'artiste, qui veut introduire le spectateur dans une salle de panorama, le plonge d'abord dans une obscurité complète, puis par des détours savamment combinés l'accoutume insensiblement à la lumière ; mais la sévérité de l'histoire s'accommode mal de ces habiletés que caractérise très bien une locution familière : « JSn/i?n-
« eer une porte ouverte (1). » Et puis, voyez le malbeor I M. Grûn, qui marche si sûrement à la vérité quand au départ il la connott, du moment où il ne sait plus à l'avance le mot de rénigme,il S6 perd, il fadt fausse route! Par la force de ses inductions^ par la rigueur de ses déductions, il arrive à être d'accord......* s^vec
un acte authentique qu'il connoissoit; mais cet acte, le hasard! et c'est bien un hasard ! fait que je ne le lui ai pas montré ; il n'y a donc pas vu quel est le Montaigne secrétaire de la reine, et pourtant il veut le connottre, et à l'aide de ces mêmes ressources, dont il usoit tout à l'heure avec tant de bonheur, il arrive à conclure que ce doit être Jacques Montaigne, avocat général à Montpellier; puis il ajoute, sans autre preuve, que ce Jacques se fit sans doute remarquer dans une mission en 1562, ou lorsque la cour traversa le Midi en 1565; et continuant, il dit : « Charles IX le plaça auprès de sa mère, puis le nomma maître (( des requêtes» (remarquez l'ordre des nominations!) ; et enfin M. Griin conclut que c'est lui qui doit avoir signé la pièce que possède M. Payen^ et il complète la série des suppositions en disant que Jacq. Montaigne restdi probablement près de la reine, que c'est lui qui a dû l'accompagner dans le voyage de 1578, que peut-être Montaigne a rencontré Jacques à la cour de Nérac I !!... Singulière biographie! et Bouhier n'avoit pas accumulé tant d'erreurs lorsque M. Grûn lui lance à la face cette apostrophe : « Bouhier conjecture donc à faux, a
Si je ne tenois à rester avec M. Grûn dans les limites d'une stricte politesse, je lui renverrois la phrase qu'il adresse aux malavisés qui ont pu croire, pendant un temps, que Montaigne a écrit les Avis : « Je m'inscris en faux contre toutes ces tmaaginations, »
M. Grûn a signalé une erreur reconnue avant lui par l'un au moins de ceux qui l'avoient propagée, il a profité d'une pièce qui apprend que le secrétaire de Catherine n'étoit pas Michel, mais il veut que ce soit Jacques! il le prouve^ et pourtant
1) Montaigue dit de ce procédé que c'est dmner à l'envers
.. ,.ce n^est fos Jacques, c'est François I De sorte que cette
immense dissertation aboutit à substituer Jacques à Michel, une ,
erreur à une autre. Parturient montes ! Beaucoup de peine pour \
rien, comme dit Shakspeare (1). |
La vérité simple est que Jacques Montaigne a été avocat général, puis président à la cour des aides de Montpellier (j'ai de lui un reçu d'avril 1572); mais il n'a pas été secrétaire de Catherine de Médicis (2). Le Montaigne qui remplissoitces fonctions étoit François Montaigne, qualifié, sur les diverses pièces que je possède de lui (1572), secrétaire ordinaire de la chambre du roi, ou secrétaire de la chambre du roi et de la reine-mèré dudit Seigneur. Enfin une pièce signée de Catherine dit dans le texte : « François Montaigne, notre secrétaire, » et une annotation autographe de cette princesse recommande que Montegne (3) contresigne l'acte en question (28 décembre 1578). M. Lucas Montigny possédoit, en 1851, deux pièces de ce François de Montaigne : une lettre de 1574, où sa signature est au-dessous de celle de la reine-mère, et un acte notarié postérieur de six ans.
On remarquera que la date de ces pièces ne contredit ni n'appuie l'opinion de M. Grûn, qui veut que les Avis s'adressent à Henri III et non à Charles IX. Les historiens de ces rois discuteront ce point , et ils pourront trouver encore quelques objections, par exemple, l'opinion de Le Laboureur, qui se prononce pour le dernier Roi, celle des mémoires de Condé et celle de MM. Cimber et Danjou, qui pensent de même et dé-
(1) On peut juger par là de la rigueur des conclusions de M. Grûn , il n'a pas vu une pièce ! et néanmoins il dit : Cest tel , on n'en sadroit DOOTER , qui a contresigné la pièce que possède M !
(2) Duverdier consacre au protégé de M. Grttn un article long et médiocrement flatteur. (Voy. P. Paschal, page 1035.)
(3) Je remarque la manière dont le nom est figuré par la reine, et je demande si cela ne sembleroit pas indiquer qu'à Paris, au moins, la piësence de l'i dans la seconde syllabe, la faisoit prononcer tai , tandis qu'il est à peu près certain que dans le pays on prononçoit : ta: Montegne et Montagne. (Voy. les fEu^simile).
cident la question indécise pour M. Grûn, de la présence de la cour à Gaillon, eu 1563; enfin je lisois, il y a peu de jours,* une lettre autographe de Catherine de Médicis, incontestablement adressée k Charles IX, où se trouvent des avis de même nature que dans la pièce en discussion : la reine recommande au roi, lorsqu'il lui écrite de ne plus mettre le mot de serviteur (1569); mais tout cela est indifférent pour la biographie de Montaigne.
Ce même artifice de rédaction se retrouve dans ce qui a trait à l'époque où Montaigne est devenu chevalier de Saint-Michel. On a pu errer sur ce point jusqu'à ce qu'une pièce authentique vînt le fixer; cette pièce, je l'ai fournie en publiant la lettre par laquelle le roi annonce à Montaigne sa nomination; postérieurement j'ai confirmé cette date en publiant, dans les Éphémé- BiD£S de MoNTAiGNB, la note autographe qui a trait à cet événement; du moment que M. Grûn possédoit la première de ces preuves, où étoit la nécessité d'employer quatre grandes pages à inventorier des erreurs? de faire comparoir dom de Vienne, BoumER, MoRÉRi, Talbert, m. de Peyronnet, M. Vatout, même M. Yillemain, qui ont pu se tromper sur le roi ou sur l'époque? M. Louandre, qui semble croire que l'ordre étoit encore en crédit quand Montaigne le reçut?
Les erreurs des biographes, du moment qu'elles sont reconiHies, ne font plus partie de la biographie; ce long martyrologe étoit au moins inutile, et, ouvrier de la dernière heure, M. Grûn est peu généreux d'attacher ainsi au pilori de son livre des hommes qui, avant lui, ont cherché la vérité, et qui la lui ont plus d'une fois fournie.
Trop souvent M. Grûn affirme, à l'occasion de points encore contestables, et que, dans l'intérêt de la vérité, il faudroit laisser en suspens. Je donnerai quelques exemples.
M. Grûn dit résolument que le uom d'Ëyquem est essentiellemefit d'origine gasconne, La chose peut être fondée, et je connois quinze personnes et trois localités qui, dansleBordelois (1),
(1) Dix penonne» de «e nom figurent sur ralmaBach de Boideftux.
-^ Ift -
ont porté le nom d^EyquemovL d'Yquem: mais pourtant eHe est contestée par des écrivains que peut-être M. Grun n'a pas consultés. Le Journal encyclopédique en 1773, le Magasin encyclopédique de MUlin en 1797, le médecin F. Grigny {État des villes de la Gaule-Belgique avant le xii* siècle , auec des recherchées étymologiques sur l'origine de leurs noms), établissent que Eyquem est purement flamand ; à quoi Mercier Saint-Léger ajoute (notes manuscrites et inédites) : c Eyquem ou plutôt Eyc- « kem, d'où Ton a inféré que notre auteur étoit originaire d' Ance gleterre ou de Flandres ; de Flandres, à la bonne heure, le mot (( Eckem étant purement flamand; l'Anglais auroit dit Oakham. »
Ecke en flamand , eiche en allemand , oak en anglais , signifient chêne; de même hem, heim et ham signifient hameau (villa des Latins) ; eckhem et oakham signifîeroient donc le Hameau du Chêne. Des mémoires manuscrits sur le Parlement de Bordeaux, écrits dans le xviv siècle, prétendent qu'Eyquem est un mot écossois qui signifie montagne. La source réelle du nom est donc encore à chercher.
M. Grûn prétend établir par des inductions que Montaigne a étudié le droit à Toulouse. — Je n'ai nulle objection à faire à cette opinion qui, il faut bien le reconnottre, ne repose sur aucune preuve. — Mais le passage des Essais que cite M. Grûn ne prouve absolument rien. Montaigne dit : ce Je vis en mon ence fance un procès cpie Gorras, conseiller de Toulouse, fitimpric< mer,... etc. > Il s'agit évidemment A' Arnaud du Thil, qui se fit passer pour Martin Guerre, et dont le procès, commencé en 1559, se termina d'une manière tragique pour l'accusé le 16 septembre 1560. Or Montaigne avoit alors vingt-sept ans et demi; il étoit déjà conseiller : donc ce renseignement n'a dans l'espèce aucune application, et M. Grûn n'est guère rigoureux dans sa supputation quand, pour appuyer son argumentation, il dit que cette époque correspond à l'âge d'étudiant. Il est vrai que Montaigne dit : dans mon enfance; mais ce mot, sous sa plume, signiûe jeunesse; il l'emploie pour l'époque à laquelle son père étoit maire: or, en 155/i, Michel avoit vingt-et-un ans; pour l'é-
poque oik lui-même étoit conseiller ; pour le. temps où il paya son tribut à l'amour, etc. Le passage allégué ne prouve pas même que Montaigne fût à Toulouse à l'époque du procès , et peut-être n'a-t-il voulu parler que de l'ouvrage de Corras sur cette affaire, et il a pu dire j^ vis y comme il auroit dit je lus, car à peu près dans ce temps il se trouvoit à la cour (livre I, ch. XLiii), et pour sûr, vers octobre 1559, il étoit à Bar-le-Duc avec le roi François II. L'ouvrage de Corras a paru en 1565, Tannée du mariage de Montaigne.
Cette opinion est entièrement celle de M. Lapeyre, et l'érudit bibliothécaire de Périgueux n'a jusqu'ici rien découvert qui éclaire ce point de la vie de Montaigne ; seulement M. Leymarie, qui s'occupe d'une histoire du Périgord, croit se rappeler avoir lu quelque part que Montaigne avoit étudié le droit à Toulouse.
On ignore la date précise à laquelle Montaigne est entré en mairie. Nommé en 1581, ses fonctions ont-elles commencé la même année, ou seulement l'année suivante? Je me suis antérieurement prononcé pour l'année 1582 ; mais depuis j'ai eu des doutes, et je pense que c'est jusqu'ici une question* réservée. M. Grûn adopte positivement l'entrée en 1581, et la sortie en
1585 ; il fournit des preuves dont quelques-unes sont spécieuses; c'est d'ailleurs l'opinion de Bernadau, de M. d'Etcheverry et d'autres.
Toutefois, il reste quelques objections qui ne sont pas levées. Ainsi Damai, après avoir parlé du siège de Sainte-Bazeille, en avril 1586, dit : c Le «roi écrit à MM. les jurats.... Il trouve a bon que le maréchal de Matignon soit élu maire. x> Cette note concorde avec le récit de Caillière, qui place à l'année 1586 la démarche faite par les habitants de Bordeaux près de M. de Matignon, pour le supplier d'avoir agréable l'élection qu'ils avoient faite de sa personne pour la charge de maire de leur ville. Ces démonstrations n'auroient eu, ce semble, aucun sens, si Matignon eût été en exercice depuis plusieurs mois. Damai fournit encore une autre note qui semble prouver en faveur de
1586 : « En l'année 1586 jusques en juillet 1586, étant lieute-
« nant du roi H. le maréchal de Matignon, maire de ladite ville •M. de Montaigne.. .»EnfinJeremàrqnequ'à)adeuxièmeédition des Essais, publiée en 1582, Montaigne s'intitule maire et g(mvemeur de Bordeaux, tandis qu'à l'édition de 1581 de la Théologie naturelle (impression, terminée en septembre), il ne prend pas ce titre : est-ce parce qu'alors il n'exerçoit pas encordes fonctions?
Je pense donc qu'il est préférable de regarder la question comme susceptible encore de controverse, et d'attendre de nouveaux renseignements.
Je crois que le système de morcellement que M. Grûn a fait subir à la biographie de Montaigne a réagi sur lui-même et lui a fait en plus d'un endroit apprécier inexactement le caractère de son auteur.
Ainsi il semble douter de la véracité de Montaigne, lorsque celui-ci affirme qu'il manque de mémoire ; il dit que ce philosophe se flatte par coquetterie. Mais pourtant les preuves surabondent. Montaigne, rendant compte à son père de la mort de La Boetie> déplore l'infidélité de sa mémoire qui lui a fait perdre des souvenirs qu'il auroit aimé à conserver. Suspectera-t-on cette déclaration? En dédiant à sa femme un opuscule de La Boétie, il parle de l'enfant qu'elle vient de perdre dans le deuxième an de sa vt>, quand il est certain qu'il devoit dire le deuxième mois. Dans les Éphémérides, il se trompe. sur Tannée de son départ pour l'Italie : il dit 1579 au lieu de 1580. D'après les Éphéméridesy il est certain que le père de Montaigne est mort à soixante- douze ans; et pourtant, aux Essais, il dit soixante-quatorze ans. Au chapitre des Cannibales il se reproche d'avoir oublié l'une des trois choses que lui avoit dites un des sauvages présentés k Charles IX. Au chapitre xix du livre II, il affirme que « quand il a à tenir un propos de longue haleine, il faut qu'il l'apprenne mot à mot, par cœur. Il a plusieurs fois oublié le mot (le mot d'ordre) , etc., etc. » Quel intérêt Montaigne trouvoit-il à 5e vanter ainsi?
M. Grûn connolt mieux les Essais qu'il ne connolt leur au-