‹ Recherches sur Montaigne: documents inéditsChapitre 3 sur 11 · IK · texte numérisé non relu

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teur. li conteste que ce puisse être Montaigne qui ait fait écrire dans son cabinet de travail l'inscription latine que j'ai rapportée dans les Documents, et dans laquelle il prend avec bû-méme l'engagement de se consacrer à là retraite et aux loisirs studieux. Mais M. Grun a transcrit lui-même un passage des Essais, qui donne la traduction de cette inscription : « Dernièrement <K que je me retirai chez moi, délibéré autant que je le pourrois c ne me mêler d'autre chose que de passer en repos et à part « le peu qui me reste de vie {libertati suœ tranquillitatique et € otio consecravit), ))H. Grûn trouve qu'il y a quelque chose de puérilement sentimentaly qui n'est pas dans les habitudes de Montaigne, dans le rapprochement de cette espèce de déclaration avec l'âge et le jour de la naissance ; nous venons de voir que l'engagement , Montaigne le répète dans les Essais ; quant à l'âge, Montaigne le consignoit partout avec une sorte de complaisance ; il le fait en vingt endroits des Essais ; il l'inscrivoit au commencé et à V achevé de lire qu'il ajoutoit à ses livres; et, contrairement k l'avis de M. Grûn, je crois que ces subtilités de sentiment étoient tout à fait dans sa nature ; il aimoit à se servir du manteau de son père, non pour la commodité qu'il en retiroit, mais parce qu'il lui semhloit s'envelopper de lui : la Théologie naturelle est datée du jour même de la mort de son père, à qui il la dédie; tout cela est donc puérilement sentimental?

Au sujet de l'élection à la mairie de Bordeaux et 4es difficultés que fit Montaigne pour accepter, M. Grûn cite cette phrase des Essais : a Alexandre dédaigna les ambassadeurs corinthiens a qui lui offroient la bourgeoisie de leur ville; mais quand ils « vinrent à lui déduire comme Bacchus et Hercule étoient aussi a en ce registre, il les en remercia gracieusement. » M. Grûn veut voir Ik une preuve de plus, il n'en manque pas, de la vanité de Montaigne; tandis qu'en bonne justice on y trouveroit plutôt la preuve que Montaigne apprécioit plus que personne la distance qui le séparoit de MM. de Biron et de Matignon ; et M. Grûn, à cette occasion, écrit cette phrase qui a eu un grand retentissement et qu'on a reproduite à plaisir : « MM. de Biron

«et de Matignon comparés à des demi-dieux, c'est quelque « chose ; Montaigne comparé par lui-même à Alexandre , c'est « beaucoup; on peut mérne^ si on n'est pas Gascon, trouver <x que c'est trop. » Gomme si, remarque très judicieusement M. Delpit, tous ceux qui répètent qu'ils aimeroient mieux être premiers dans un village que seconds dans Rome se croient des César I A mon sens, l'Académie de Bordeaux a donné à M. Grfln, aiguisant ses épigrammes contre les Gascons dans un moment où il aspiroit à le devenir, une leçon de tact en lui accordant le titre de correspondant qu'il a depuis sollicité.

Il en est de même pour les lettres de bourgeoisie romaine I Et H. Grûn croit avoir fait une découverte (1) parce qu'il oppose la phrase des Essais où il fait dire à Montaigne que la bulle lut fut offerte « et celle du voyage, où ce dernier dit que, pour l'obtenir, il employa ses cinq sens de nature. Remarquons d'abord que c'est Montaigne qui fournit les deux renseignements, et que cela atténueroit la gravité de ce que M. Grûn juge à propos d'appeler un mensonge historique; mais je nie que Montaigne ait dit que la bourgeoisie romaine lui ait été offerte. Il écrit dans les Essais que la fortune lui a fait quelques faveurs venteuses, honoraires et titulaires^ sans substance, et les lui a non pas accordées, mais offertes. £h bien ! il pensoit probablement à la charge de gentilhomme du roi de France, au même titre qui lui fut conféré c sans son sçu et lui absent » par le roi de Navarre, à la décoration de Saint- Michel qu'il parott avoir reçue de la même manière et sans la désirer alors> à la nomination de maire de Bordeaux qu'il a d'abord refusée ; puis, a^ès quelques phrases, il reprend : « Parmi ses faveurs vaines (de la fortune), je n'en ai point qui plaise tant à cette niaise humeur qu'une bulle de bourgeoisie romaine. » De sorte qu'il semble classer les faveurs qu'il a reçues, et il place la bulle romaine parmi les vaines,

(1) M. Leclerc avoit d^à rapproché la phrase du Voyage de celle des Essais.

Je pense que M. Grun auroit senti cela s'il n'avoit pas eu le parti pris de voir partout la vanité de Montaigne; et s'il n'avoit pas été séduit par l'idée d'un aperçu nouveau , il auroit trouvé le secret des difficultés que Montaigne eut à surmonter. Les Essais étoient à l'index, et on peut dire que ces deux faits, l'index pour l'ouvrage et la bourgeoisie pour l'auteur, hurloientde se trouver ensemble. De telle sorte, qu'à tout prendre, il n'y auroit encore rien de surprenant que les personnes qui apprécioient Montaigne lui eussent offert la bourgeoisie, et que la raison d'État eût seule suscité des difficultés.

Nous trouvons un nouvel exemple de ce parti pris sur la vanité de Montaigne dans l'interprétation que M. Grûn donne à cette partie des Essais où Montaigne, se reprochant ses fréquents dé* placements, suppose qu'on lui fait cette observation : a Votre « maison est-elle pas suffisamment fournie?... La majesté royale a y a logé plus d'une fois en sa pompe I » A cette occasion, H. Grûn subtilise pour établir d'abord que c'est la maison, que ce n'est peut-être pas Michel Montaigne qui a reçu une royauté; puis il pèse les pompes et discute les royautés; il mesure la distance qui sépare la cour de France de celle de Navarre, et Catherine de Médicis de Jeanne d'Albret. Il oublie que Marguerite a dit : c Notre cour étoit si belle et si plaisante que nou§ n'a- « viens rien à envier à la cour de France. » Il se décide pour le roi de Navarre, probablement parce qu'il est moins grand seigneur que le roi de France ; mais il a soin de faire remarquer que l'entourage du prince n'étoit pas brillant, que sa cour se composoit de quelques gentilshommes toujours à cheval avec lui; tout cela pour amener ce trait railleur qu'une hospitalité accordée dans de telles conditions « étoit plus honorable qu'âne- « reuse! d Le hasard a d'étranges ironies ! Alors que M. Grûn publioit ces lignes, je faisois imprimer quelques notes autographes de Montaigne, où, en moins d'une feuille, notre auteur inflige à son biographe quelques bons démentis I Montaigne rend compte de la visite que, le 19 décembre 158/», le roi de Navarre lui a faite (note 29 des Éphétnérides). Il cite nominativemeni

a quarante-quatre des personnes qui accompagnoient le prinee, «les plus grands noms de la contrée! le prince de Gondé^ a MM. de Lesdiguières, de Poix, de Lusignan, etc. ; il dit qu'ena viron autant allèrent coucher au village (soient donc quatre- (( vingt-huit maîtres) , outre les valets de chambre, pages et « soldats de la garde du roi. » Sans aucun doute, plusieurs de ces visiteurs avoient plus d'un suivant , à quoi il faut ajouter les gardes; de telle sorte que, sans rien exagérer, on peut compter deux à trois cents personnes au moins. Mais ce n'est pas tout : cette troupe étoit à cheval ; elle avoit avec elle des équipages de chasse, puisque « au partir de céans Montaigne fit «élancer un cerf en sa forêt, lequel promena le roi deux « jours. »

Tout cela, ce me semble, est quelque peu princier. Nous sommes loin du petit nombre de cavaliers de M. Grûn; plus d'un roi de France a été reçu avec moins d'éclat, et pour un gentilhomme de six mille francs de rente, qui se vantoit de n'avoir accepté d'aucun roi un double en paiement ou en don, une telle hospitalité me paroit au moins aussi onéreuse qu'honorable, Montaigne même pourroit être soupçonné d'en avoir jugé ainsi; car, dans une lettre aux jurats de Bordeaux, du 10 décembre 1584 (neuf ^ours avant la visite), il dit, en homme qui sentoit la lourdeur de la charge : « Toute cette cour de Sainte-Foy est sur « mes bras, et se sont assignés à me venir voir. » Et en effet, du 9 au 11, le roi de Navarre étoit à Sainte-Foy.

Je profite de l'occasion pour rectifier ce que j'ai antérieurement imprimé sur le lieu de cette chasse, et ce que M. Grûn reproduit. J'ai dit, sur des renseignements inexacts, que la forêt se nommoit Bois du Cours, et qu'elle étoit vers le château de Guiron. On me fait remarquer qu'il n'existe pas de château de Guiron, et que c'est nécessairement Gurçon qu'il faut dire. Quant à la forêt, il se peut que son nom ait varié, mais elle porte aujourd'hui celui de Saint-Glaud ou de Bretanord ; Montaigne en payoit la rente et rendoit hommage à l'archevêque de Bordeaux, comme pour la terre de Belveyron et autres. (Gom-

munication de M. de Gazenave, descendant de Matteconlon ^ frère de Montaigne.)

M. Grûn me paroit s'abuser encore sur le caractère qu'il prête à son Montaigne magistrat : il le représente comme « un peu a dépaysé dans sa compagnie, évitant de jouer un rôle personii nel, calme au milieu des passions de ses collègues, gardant H fréquemment le silence, et peu porté à se jeter dans les luttes (( ardentes, etc. n

Quelques notes des registres du Parlement contredisent cette appréciation, et j'en citerai deux pour montrer que Montaigne avoit l'esprit de corps, et qu'à l'occasion il étoit mauvaise tète.

Le Parlement avoit vu avec déplaisir la réunion de la Cour des Aides ; il s'y étoit opposé autant qu'il avoit été en lui Le fait étant consommé^ la Cour s'étoit rabattue sur les détaUs ; elle avoit refusé la publication des lettres patentes; elle cherchoit à maintenir les nouveaux conseillers dans une position inférieure, malgré l'édit qui prescrivoit que les deux Cours ne fissent do* rénavant qu'un même corps et collège.

La Cour, par arrêt du 14 janvier 1657 (vieux style), avoit dé* cidé que les conseillers des requêtes (anciens de la Cour des Aides) ne viendroient pas d'eux-mêmes aux assemblées des Chambres, mais qu'ils attendroient qu'ils en eussent la permission de la Cour, qu'ils feroient demander. — Le 19 suivant, les président et conseillers ci-dessus désignés , entre lesquels se trouve Michel Ëyquem de Montaigne, viennent sans être appelés, et représentent leur droit d'assister aux Chambres assemblées. La Cour leur enjoint de sortir ; ils refusent, contestation à ce sujet, et le droit ne fut accordé qu'après plusieurs mois (1557).

Mon second exemple a trait à une discussion relative à M. Descars, que M. Grûn rapporte, mais son récit s'arrête au moment où Montaigne apparolt. M. Descars, lieutenant du roi en Guyenne, ami de Montaigne et de La Boêtie, avoit eu des diflScultés avec le premier président au sujet de quelques prérogatives. Il deroandoit que le président fût récusé dans les causes où lui. Des-

cars, intervenoit. Le président, à son tour, dit que, pour juger cette question de récusation, au moins les conseillers^ qui sont les familiers et les commensaux de M. Descars, devroient se ré cuser eux-mêmes. La Cour répond à cette attaque en sommant son président de nommer les membres auxquels il fait allusion. Le président nomme onze conseillers, dont Farchevêque, 6. de La Ghassaigne, Michel Eyquem de Montaigne. (M. Grûn s'arrête ici, en faisant connoître la décision qui intervient.)

Mes notes vont plus loin, et j'y vois : « Quand ce vint le tour « de Michel de Montaigne à parler, il s'exprima avec toute la a vivacité de son caractère, et dit qu'il n'y avoit lieu qu'ils sor- « tissent , et que le premier président n'étoit recevable de pro- « poser de récuser aucun par forme de remontrance ou autrement, lorsque lui-même étoit récusé ; puis il sortit en disant « qu'il nommait toute la Cour. Il est rappelé. La Cour l«i or- « donne de dire ce qu'il entend par ces mots , qu'il nommait n toute la Cour; sur quoi ledit Eyquem a dit qu'il n' avoit au- (( cune affection en la présente matière ni inimitié aucune con- « tre le premier président, ains sont amis et l'a été ledit prête mier président de tous ceux de la maison dudit Eyquep ; mais ic voyant l'ouverture mauvaise que l'on faisoit à la justice, que lijacta erat aléa, et que l'on recevoit les accusés contre les ar- » rets de la Cour, à récuser d'autres juges qui n'y avoient nul « intérêt non plus que lui; il avoit dit que si cela étoit permis, i! « pourroit aussi récuser toute la Cour, mais n'entendoit pour <c cela nommer aucun , et se départoit de son dire en ce qu'il « avoit nommé toute la Cour. »

Puis intervient la décision, mais mes- notes contredisent M. Grûn qui semble croire que le président seul est récusé; elles portent que la Cour ordonne qu'en l'absence du président et des conseillers nommés par ledit premier président, sera procédé au jugement des récusations présentées par M. Descars.

M. Grûn s'est bien autrement mépris sur Montaigne à l'oc- ^casion du dernier acte de sa mairie, et la gravité de l'accusation m'oblige à entrer dans quelques détails.

Au 22 mai 1585 Montaigne est à Bordeaux^ il écrit au maréchal de Matignon la longue et belle lettre que M. de Vieil-Gastel m'a mis à même de publier ; dans les premiers jours de juin il se rend près du roi de Navarre, puis il quitte Bordeaux et nous ne retrouvons plus de renseignements que dans des lettres, dont une, du 30 juillet 1585, donne à penser que les jurats avoient invité Montaigne à entrer dans la ville, ravagée alors par une cruelle épidémie, pour assister aux élections qui se faisoient à cette époque. M. Grûn appréciant la réponse de Montaigne y voit la preuve qu'il refuse de se rendre à la prière des jurats, que le soin de sa conservation le fait reculer devant son devoir : le courage lui manqua^ dit M. Grûn, et là-dessus il rappelle le dévouement de Belzunce à Marseille, de Botrou à Dreux, de Montausier en Normandie^ dans des circonstances analogues.

M. Grûn fait même bruyamment ressortir le courage de Matignon, qui étoit à cette époque à Bordeaux, et il ne s'aperçoit pas que son indignation retombe de tout son poids sur le célèbre maréchal qui, bien que maire nouvellement élu et en pleine activité^ quitta la ville peu de jours après le moment où Montaigne hésit(Ht-à y entrer. M. Grûn ne trouve pas suffisante cette accusation sur le fond, il incrimine même la forme et fait remarquer, en soulignant, que Montaigne termine sa lettre en souhaitant à ses frères longue et heureuse vie I comme si cette formule n'étoit pas alors habituelle, inévitable et partant sans conséquence; et si Montaigne avoit eu la finesse de voir dans ce protocole Vironie cruelle que M. Grûn veut y trouver, et l'avoit supprimée, M. Grûn n'auroit pas manqué d'en faire encore la remarque.

Cette opinion de M. Grûn a fait un chemin rapide, tant la nouveauté exerce de séduction I Tous les comptes-rendus flétrissent la lâche conduite de Montaigne, lamentable défaillance qui, d'après un critique, donne la clef des imperfections des Essais, et explique pourquoi les Bordelais n'ont pas encore élevé de statue à ce philosophe! La phrase consacrée est, que c'est là

une PAGE qu'on voudroit pouvoir arracher.... Il eût été plus juste et plus court de ne pas l'écrire I

Quelques paroles d'indulgence, dont M. Grun fait aumône à Montaigne^ m'autorisent à penser qu'il regrettera le triste triomphe qu'il a obtenu.

Examinons pourtant ! D'abord, Montaigne n'étoit pas frappé de terreur par l'épidémie : « L'appréhension ne le presse « guère(l)... et c'est une mort qui ne lui semble des pires.» D'un autre côté il reconnoit qu'il est peu sujet aux maladies populaires. Mais apprécions sa position personnelle : il étoit déjà malade, son château avoit été ^^îllé jusqu'à l'espérance (les provisions pour de longues années), une peste véhémente au prix de toute autre sévissoit dans la contrée, sans doute ce fut le devoir de chef de famille qui le décida à quitter Bordeaux. Il abandonna sa maison, se mit à la tête d'une troupe qui comprenoit sa vieille mère (2), sa femme, sa jeune fille, ses serviteurs ; il erra pendant plusieurs mois, et déjà il se demandoit à qui il confieroit la vieillesse triste et nécessiteuse qu'il prévoyoit; c'est dans cette extrémité que Montaigne reçoit la lettre des jurats de Bordeaux^ lettre dont nous ne connaissons pas la teneur, qui pouvoit très bien n'être qu'une simple formalité, une déférence hiérarchique. Montaigne, homme pratique, constate l'inutilité de sa présence à cette élection ; il tient compte, je le reconnois, de l'état sanitaire de la ville, mais refuse-t-il d'entrer à Bordeaux? Il dit aux jurats : Je vous laisserai à juger du service que je vous puis faire par ma présence à laprochaine élection^ avant que je me hazarde d'aller en la ville; il a donc rendu les jurats juges en ce cas^ et de ce

(1) n étoit assez calme, au milieu de ces désastres, pour écrire en ce moment môme le chapitre xii du in« livre ! N'oublions pas, d'ailleurs, que Montaigne, invité par son ami. mourant d'une maladie contagieuse, à n'être près de lui que par bouffées^ nous dit : De ce moment, je ne V abandonnai plus,

(2) Si Antoinette de Louppes avoit 20 ans lors de son mariage, elle en avoit alors 77; Éléonore avoit 12 à 13 ans.

moment on pourroit dire que s'il n'est pas entré à Bordeaux, c'est que les jurats n'ont pas été de cet avis. — 11 annonçoit qu'il se rendroit à Feuillas (tout près de la ville) (3), et une lettre du lendemain, 31 juillet, montre qu'il a tenu parole.

Il faut d'ailleurs se reporter à ce qu'étoit une mairie au XVI' siècle ; tin maire n'étoit pas alors ce que nous connoissons au XIX* siècle : il donnoit l'impulsion, la direction, son esprit agissoit alors que la personne étoit absente, et la preuve, c'est que, pendant sa mairie, Montaigne est envoyé k la Cour. Il avoit été nommé maire pendant son voyage ; s'il est entré en 1581, l'administration a marché sans lui pendant plusieurs mois ; en 1584 il passe une partie de l'année à son château» il y reçoit le roi de Navarre ; à son tour, le maréchal de Matignon est absent de Bordeaux pendant une grande partie de sa mairie ; en décembre 1585 il est à Villebois, en août 1586 aux environs de Libourne, en 1587 à Centras^ en 1588 à Montauban, Nérac, Domme, en 1589 à Âgen.

Un ancien maire. M., de Lansac étoit, au dire de Darnal : <( bien à la cour, d'où il ne bougeoit guère. » Il s'occupoit si peu de sa charge qu'à la fin de 1568 la jurade envoie vers lui à Bourg pour le semondre de la remplir. En 1569, M. le maire ne pouvant ou ne voulant assister à l'élection passe procuration,... etc. M. Grun lui-même reconnoît que les jurats, sans le maire, approuvent les statuts qui réglementent diverses industries ; donc le courant habituel des affaires n'exigeoit nullement la présence de ce fonctionnaire, nécessaire seulement dans les grandes solennités et dans les moments de trouble.

Il ressort de tout ce qui précède, que d'abord Montaigne n'a pas absolument refusé d'entrer à Bordeaux; que, sans crainte pour lui, mais inquiet pour les siens, il a pesé l'utilité dont il étoit à sa famille, et l'inutilité absolue de sa présence à l'élec-

(3) M. d'Etcheveny pense que ce Feuillas est le ch&teau situé près de Cypressat, côte de Genon, en face de Bordeaux, sur la rive droite de la Garonne. Si Montaigne étoit là on peut dire qu'il étoit à Bordeaux, et ses fonctions ne souffraient point de ce qu'il n'habitoit pas Tintérieur de la ville.

-Motion; il raisonnoit ses affections, il pouvoit bien raisonner sod dévouement ; esclave du devoir, il ne visoit pas à l'héroïsme : il veut bien que Montaigne s' engouffre quant et la ruine publique y si besoin est, mais s'il n'est pas besoin^ il sait bon gré à la fortune qu'il se sauve. Et puis il faut remarquer les dates. Les deux lettres sont du 30 et du 31 juillet; or, si Montaigne n'étoit plus maire le 1" août, il faut convenir qu'il ne l'étoit guère la veille, il n'y a donc aucune similitude entre Montaigne et les hommes qu'on lui oppose; Christophe de Thou, Belzunce, Rotrou, exerçoient des fonctions permanentes; ilsétoient en pleine activité; Montaigne, au contraire, quittoit les fonctions publiques, et les obligations du chef de famille apparaissoient d'autant plus impérieuses. C'est un exemple, entre tant d'autres, de l'inconvénient immense qui résulte de ce fractionnement que M. Grûn fait subir à la vie de Montaigne, et s'il fait jamais Montaigne chef de famille, il pourra lui reprocher d'avoir accepté des fonctions publiques qui satisfaisoient sa vanité et l'empêchoient de remplir ses devoii:s d'époux et de père (1).

Cette fausse appréciation a fait des prosélytes. (Ici il ne s'agit plus de M. Grûn.) Pour mieux faire ressortir la faute de Montaigne on a été jusqu'à citer nos épidémies modernes, et les dévouements qu'elles ont fait naître. Un médaillé du choléra ou un membre de commission d'hygiène n'auroit pas mieux dit ! En 1585, la population de Bordeaux, d'après M. d'Étcheverry, n'atteignoit pas kO mille habitants (2), mais l'émigration avoit énormément réduit ce nombre, puisqu'au dire de Matignon il ne restoit dans la ville personne qui eût moyen de vivre ailleurs. Ce n'est donc pas trop que d'estimer cette diminution à un

(1) M. Grun cite des exemples à la charge de Montaigne, il auroit dû en citer à décharge. En 1563, Charles IX quitta Lyon parce que la peste y régnoit; en 1580, la peste ravageoit Paris; Loisel, qui s*y trouvoit, en partit et se retira à Pontoise, etc.

(2) Un siècle plus tard, en 1697, la population de Bordeaux est portée à fi2 ou A3 miUe âmes dans les Mémoires de M. Bazin de Beeons , intendant de Guyenne. (M. Lapeyre.)

quart ou un tiers; or, il est mort en quelques mois i/t mille personnes, par conséquent la moitié, ou plus, delà population ! D'après les registres du Parlement, il seroit mort dix-huit mille personnes ! Bordeaux n'étoit donc plus une ville, c'étoit un vaste hôpital où la mort prélevoit une victime sur deux mourants, et pour accuser Montaigne, on vient comparer une mortalité de 500 pour mille avec celle de Paris en 1832 ou 18/i9 1 20 pour mille ! en d'autres termes, Bordeaux avec moins de /|0 mille âmes fournit alors autant de victimes que Paris avec son million. Voilà ce que c'est qu'une épidémie au xvr siècle. En pareil cas on fermoit le collège, le Parlement quittoit la ville, et je trouve dans la première moitié du xvi' siècle douze mentions de déplacement de ce corps hors de Bordeaux et plusieurs fois il avait changé de résidence dans l'intérieur.

Il est juste encore de remarquer que la lettre incriminée correspond à la plus grande intensité de l'épidémie, et aussi que le foyer principal touchoit l'habitation de Montaigne, puisqu'il étoit dans les environs de l'archevêché. Je ne puis même me dispenser de faire ressortir la noble franchise de Montaigne qui n'auroit certes pas manqué de prétextes pour motiver son absence, s'il n'avoit dédaigné de recourir à des subterfuges.

Pour achever d'apprécier, à leur valeur, ces accusations posthumes, examinons-les d'un point de vue plus élevé, consultons les témoignages contemporains. Cet homme qui^ dans la lettre même qui constate sa lâcheté, a l'impudence de dire qu'il ne ménagera ni sa vie ni autre chose, sera stigmatisé de tous ses concitoyens, chacun aura le droit de lui dire : Caïn qu'as-tu fait de ton frère? Les passions alors étoient ardentes, parfois peu scrupuleuses. Nous devons à M. Grûn de connoitre une protestation dirigée contre la réélection de Montaigne. Je possède une pièce originale signée du maréchal de Matignon dans laquelle le brave et loyal serviteur descend à se justifier auprès du roi contre le libelle diffamatoire d'un nommé Martin, chanoine de Saint-Seurin et député aux États de Blois. Les catholiques fervents taxoient hautement la prudence de Burie de connivence

avec les protestants. Herviiie, frère de Descars et gouverneur du château du Hâ, est accusé de trahison dans le Parlement, le 3 janvier 1575, etc. Existe-t-il quelque témoignage de l'indignation publique au sujet de la prétendue lâcheté de Montaigne? Dans ces tristes temps de troubles et de guerres civiles le maréchal juge nécessaire de s'entourer d'hommes de sens et d'expérience :bien famés, je suppose; Montaigne est un de ceux qui composent ce conseil privé. Hors de Bordeaux, nous ne voyons pas que Montaigne soit montré au doigt; il vient à Paris, parott à la Cour, la reine s'empresse de le faire sortir de la Bastille, il va aux États de Blois où ses amis, de Thou, Pasquier, ne semblent pas rougir de lui I Tout cela est bien tolérant pour un siècle qui l'étoit si peu. Quelques beaux esprits du xvii* siècle inventent des accusations, disent que Montaigne rougissoit d'avoir été conseiller, etc. Scaliger lui jette à la tête les harengs de son grand-père, comment se fait-il qu'on ait négligé la bonne fortune que M. Griin a découverte?

Concluons sur ce point en disant que les précautions dont Montaigne a usé pour lui étoient de droit commun, qu'elles étoient dans les usages, qu'elles n'ont porté préjudice à personne, et que s'il a renoncé, par prudence, à exercer une dernière fois un simulacre d'autorité, rien n'autorise à penser qu'il auroit refusé son intervention s'il se fût agi d'une mesure d'utilité publique.

M. Grun a voulu que Montaigne n'eût rien à envier à La Boètie. L'un, au dire de certaines personnes, avoit une page honteuse dans la Servitude volontaire ; Montaigne, à son tour, auroit un acte honteux dans sa biographie I J'ose espérer que M. Grûn se trouvera seul de son avis, si déjà il n'en a changé.

M. Griin semble se complaire à étaler les fautes de ses devanciers, il est impitoyable I Son livre est par-dessus tout l'inventaire des erreurs des biographes de Montaigne ; il les lapide, et pourtant lui-même n'est pas sans péché !

Il y a plus, c'est que parfois, dans sa bonne volonté, M. Griin voit des erreurs où il n'y en a pas. Je ne le suivrai pas sur ce terrain; je me contenterai de quelques exemples, et j'en citerai

OÙ l'amour de la controverse Ta engagé à discuter des choses qui ne comportoient pas ou ne méritoient pas de discussion,

M. Grûn ne manque pas de faire remarquer que je me suis trompé sur la remontrance dédiée par Loisel à Montaigne; c'est la seconde et non la troisième, et l'erreur a tenu à ce que, par une disposition bizarre, les dédicaces se trouvent à la fin de la pièce à laquelle elles se rapportent, quelquefois même au verso du faux titre de celle qui suit Mon erreur m'a été montrée par un fait plus probant encore que les raisons de M. Grûn. Les deux premières remontrances (d'autres peut-être sont dans le même cas) ont été imprimées isolément; la troisième ne s'y trouve pas, et la dédicace à Montaigne y figure.

M. Grûn, s'occupant de l'entrée de Montaigne dans la Cour des Aides de Périgueux, dit : « M. Payen mentionne comme « certain le fait de la succession de Montaigne k son père,7> ne « le regarde que comme vraisemblable. » Il ajoute : « L'âge de u iwingt'deux ans est ici complètement indiffèrent, » Je soutiens la transmission directe parce qu'il est dit partout, dans La Roche Flavin entre autres^ que les transmissions d'offices étoient favo« risées des pères aux enfants et des oncles aux neveux. Je soutiens l'âge de vingt-deux ans, parce que La Boëtie, nommé conseiller, en 1552, avant d'avoir cet âge, est dispensé de rem-plir son office^ et que quelques mois après qu'il a atteint ses vingt-deux ans, il est admis à le remplir. Le roi accordoit des dispenses d'âge ; il y avoit probablement une limite au-dessous de laquelle on ne descendoit pas; M. Grûn la conno!t-il7 Et ce qu'il faut noter, c'est que ces dispenses d'âge étoient accordées pour le Parlement de Bordeauoè et non pour celui de Toulouse. Enfin, dans le moment où je vois le père céder la place à son fils, Pierre venoit d'être nommé maire de Bordeaux. Je ne s^is s'il y avoit incompatibilité de droit, mais elle existoitde fait, surtout pour des fonctions relatives à deux provinces différentes. D'après Darnal, la qualité de jurât et celle de conseiller étoient incompatibles : Lachèze, en entrant au Parlement, dut abandonner la jurade, et ce fut tout exceptionnellement que

Gauddey fut à ia fois conseiller et jurât. M. Grûn emploie souvent des inductions moins probables que celle-là.

M. Grûn s'occupe de l'époque à laquelle Montaigne est sorti du Parlement, et ici encore il a recours à ce que j'ai appelé la mise en scène y car il sait une date à peu près incontestable, et pourtant il discute l'année 1567, puis 1568, puis il étudie l'année 1571, et il finit par accepter la date de 1570 qui m'a été donnée d'après des notes extraites de Mémoires sur le Parlement de Bardeaux, écrits dans le xvir siècle, date confirmée par cette note des registres du Parlement : « Le 24 juin 1570, le roi accepta la « résignation de l'office de conseiller au Parlement faite par Mi- « chel de Montaigne en faveur de Florimond de Rœmond. n Ce point paroitroit donc irrévocablement décidé.

Cependant j'ai quelques renseignements contradictoires que je veux faire connoître. Dans un acte relatif au patronage de la cure de La Hontan, où par une erreur sans conséquence Montaigne est appelé Micheau Eyquem, seigneur de la Montaigne, il est qualifié conseiller au Parlement de Bordeaux, et cependant la pièce est datée de 1572. On pourroit croire que la requête a été présentée en 1570, et lorsque Montaigne étoit encore conseiller; mais cet acte donne la date de l'évocation, et c'est 1571; Montaigne y prend la qualité de conseiller ^ et ce qui semble décisif, c'est que l'évocation du Parlement de Bordeaux et le renvoi devant le Parlement de Toulouse sont fondés sur ce que « ledit Eyquem est conseiller (en la Cour du Parle- « ment' de Bordeaux). » Il faudroit, pour appuyer l'année 1570, avoir la date précise et authentique de l'entrée au Parlement pour Florimond de Rœmond ; les registres cités ci-dessus don<nent 1570, et plusieurs biographies répètent cette date; mais par une, coïncidence singulière, M. Weiss {Biogr. univ.) dit que Rœmond n'est entré qu'en 1572. D'un autre côté, je n'ai pas retrouvé dans les registres le nom de Rœmond avant cette dernière année où je vois qu'un sieur de Rémond demande l'exhumation d'une fille de la Religion qu'on avoit enterrée dans le cimetière des catholiques. (Voyez Plaintes des

Églises réformées au roi, 1597, la Confession de Saneiy etc.)

Il faat donc faire quelques réserves pour Fépoque h laquelle Montaigne a quitté le Parlement.

M. Grûn dit que Pierre Montaigne, à son retour de Tarmée, fut élu jurât, et il ajoute : non jurât et prévôt, comme le dit M. Payen; à quoi .je réponis^ jurât et prévôt y quoi que dise M. Grûn ; Damai est positif sur ce point : a Le jour de saint « Jammes furent élus jurats.... (suivent douze noms parmi les* « quels Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne, et Henry de (( Laurensanes), » puis il continue: « ledit Laurensanes fut soubs c maire et ledit Eyquem de Montaigne prévôt. » M. Grûn prétendroit-il que ces fonctions étoient incompatibles? mais l'histoire est pleine àejurats et prévôts; Jean Gimel, qui figure dans un acte dont je parlerai , étoit jurât et prévôt.

fai lu avec un profond regret la note de la page 7, et j'ai le droit de m'en émouvoir, puisque c'est à mon intention que la grande famille, à laquelle M. Grûn reproche de tenir la lu-mière sous le boisseau^ a bien voulu faire dans ses archives les recherches par suite desquelles elle a découvert plusieurs lettres de Montaigne. Une famille, quel que soit le rang qu'elle occupe, est libre apparemment de disposer des pièces qui concernent ses ancêtres; d'ailleurs il n'est pas exact de dire qu'on ne communique pas, puisque j'ai vu, et d'autres avec moi, ont vu les pièces en question; il est tout à fait inexact de dire qu'on s'oppose à la publication, puisque j'ai déjà publié une des lettres, et le refus fait à M. Grûn de lui donner la communication qu'il demandoit ne l'autorisoit point à parler comme il Ta fait.

M. Griin aime la controverse, il le prouve à l'occasion des sauvages que Montaigne dit avoir vus à Rouen pendant que le roi Charles IX s'y trouvoit. Charles IX n'est venu h Rouen qu'en 1562 et en 1563 ; or, à cette dernière date, Montaigne étoit près de son ami mourant ; il semble donc naturel de s'arrêter à 1562, puisqu'à cette époque on peut trouver réunis Charles IX, Montaigne et les sauvages ; le fait d'ailleurs n'étoit pas tellement important qu'il méritât une longue discussion.

M. GrOn n'accepte pas aussi facilement cette probabilité ; il regarde la présence des sauvages comme une preuve qu'il y avoit des fêtes lorsqu'ils furent présentés, et il nie qu'il ait pu y avoir des fêtes en 1562 à Rouen, où Charles IX entroit en vainqueur et par la brèche. Il admet les fêtes comme certaines en 1563 pour la déclai*ation de la majorité ; mais alors Montaigne étoit en Guyenne, et le 18 août 1563^ le lendemain de la cérémonie , il fermoit les yeux à son ami. M. Grun résume ses observations en disant : « En 1562 il est douteux que (( Montaigne fût à Rouen, et il est certain qu'il n'y eut pas de « fêtes, (Rien n'est moins certain, et à la cour de Charles IX, « comme de nos jours, on savoit danser sur un volcan). En 1563 (( il est certain qu'il y eut des fêtes, mais il est certain que Mon- « taigne n'y assista pas. » Et alors M. Grûn suppose que Montaigne a pu se tromper, et il se demande si ce ne seroit pas en 1550 ; mais alors c'étoit Qenri II qui régnoit! Enfin il regarde comme plus probable que ce fut à Bordeaux, quand la cour y vint en 1565, et il ajoute : Montaigne avoit alors trente-deux ans, âge des pensées mûres (i)!

Tâchons donc de sortir de ce dédale. La cour^ en 1562, habita Rouen pendant un assez court délai. A partir du 28 octobre, où étoit Montaigne?

M. Grûn dit que les registres du Parlement constatent sa présence en novembre de cette année. Je crois que M. Grûn est mal renseigné. J'ai vu une note des registres, celle peutêtre à laquelle il fait allusion; elle renferme des contradictions, mais on y lit ces mots : « Le 13 novembre 1562 ne se trouve (( présent à la formation des chambres Michel Eyquem de Mon- (( taigne. » Et cela n'empêche pas son nom de figurer comme dixième conseiller de la chambre des enquêtes. Ce qui confirme cette absence en novembre, ce sont deux renseignements qui

(1) M. Grûn remarque que M. Louandre se trompe sur Tamiée où Charles IX est déclaré mineur; il dit 1560 au lieu de 1563 ; mais lui-même fixe la cérémonie au 16 août, et on voit partout qu'elle eut lieu le 17.

qui indiquent le dernier jour de février, mais la durée de ce mois est variable; or, en Tannée 1533 il avoit 28 jours, et le dernier étoit un vendredi, c'est donc le vendredi, 28 février 1533 que Montaigne est né ; l'annotation des Éphémérides confirme cette date. Peut-être eût-il été bon de rappeler ce fait rare, bien que les exemples de naissances tardives soient assez nombreux, que Montaigne prétend être né après onze mois de gestation. (Liv. II, ch. xii.)

M. Grûn rappelle que Pierre Montaigne envoya nourrir son fils à un pauvre village des siens; un biographe auroit pu nous donner le nom de ce lieu, puisqu'il est connu : c'est le hameau de Papessus, composé seulement de quelques maisons, et situé au nord du château. On y voyoit encore il y a quelques années une maison de meilleure apparence que les autres, et la tradition prétendoit qu'elle avoit appartenu à un ancien garde du château; ce pourroit bien être celle qui a abrité Montaigne (1).

A l'occasion des parrain et marraine de Michel Montaigne, choisis parmi des gens de la plus abjecte condition^ M. Grûn auroit pu faire ce rapprochement intéressant, que les choses se sont ainsi passées pour Montesquieu, qui eut pour parrain un mendiant. (Notice sur La Brede, par Latapie.)

Dans un ouvrage consacré h étudier Montaigne homme public , il eût été à propos de donner quelques détails sur la première condition de la position sociale qu'il occupoit, sur la terre qui le constituoit Seigneur, cela eût été plus à sa place que ces longs règlements qui remplissent tant de pages et qui sont étrangers à Montaigne.

Pierre Eyquem étoit seigneur de Montaigne et de Balbeyron ou Balveyon, pour lesquels il rendoit hommage à l'archevêque de Bordeaux. Le partage qui eut lieu entre quatre de ses enfants (sur cinq) à sa mort, prouve qu'il possédoit la maison de Montaigne, qui échut à l'aîné, Michel; le fief de la Brousse (2), qui

(1) Éléonore a été nourrie au village de Gandoy, entre Papessus et Montaigne.

(2) La Brousse étoit situé paroisse d'Ëstaringnes, juridiction de Montravel.

fut dévolu à Pierre; la maison noble de Beauregard (1) , dévolue à Thomas ; et des biens dans l'île de Macau (2), qui furent le partage d'Arnaud ; il devoit posséder aussi la terre des Marrous, qui fut appelée plus tard Mattecoulon (3), laquelle avoit, selon toute apparence, été remise avant la mort de Pierre, à Bertrand Charles, puisqu'il ne figure pas au partage, à moins que cette terre ne lui soit arrivée par alliance; mais M. de Gazenave me dit que Mattecoulon a toujours passé pour un démembre* ment de Montaigne; la terre devoit comprendre encore Lagorde, des terres sur la paroisse d'Aysines, etc. (4).

Montaigne, malgré les appréhensions de son père, n'a pas ruiné sou domaine, au contraire, il l'a augmenté par deux acquisitions d'une certaine importance :

l© En 1578, une forêt sise sur les paroisses de Montpeyroux et de Saint-Glau, contenant 110 journaux, et appartenant jus-^ que-là à l'archevêque de Bordeaux , pour laquelle Montaigne

(1) Beauregard étoit dans la paroisse de Merignac, près Bordeaux.

(2) L'ile de Macau , près du Bec d'Ambës, à 18 kil. N. de Bordeaux.

(3) Mattecoulon existe dans la commune de Montpeyroux, il appartient encore à la descendance de Bertrand de Montaigne (famille de Cazenave).

Par occasion, je dirai que ce frère de Michel, auquel M. Grûn donne avec raison le titre de gentilhoumie de la chambre du roi de Navarre, étoit aussi gentilhomme de la chambre du roi de France (j*ai des actes qui le prouvent) ; il étoit seigneur de Mattecoulon, de la Gasquerie et de Théaujan. Ainsi les deux frères avoient les mêmes titres auprès du roi de France et du roi de Navarre. Aujourd'hui on dit plus communément Château de Montpeyroux que Mattecoulon.

J'ajoute ici deux notes intéressantes relatives au titre de gentilhomme de la chambre. De ce fait que Montaigne place en tête de ses livres son titre, M. Lapeyre conclut qu'il devoit avoir la moitié des émoluments attachés à cette charge ; c'est l'induction qu'on doit tirer de cette partie de l'ordonnance de Henri III, donnée à Paris en 1576, dans laquelle il est fait défense de prendre le titre d*offîcier de la maison du roi si Ton n'est actuellement servant, ou résidant dans sa maison à moitié gages. (Conférences des ordonnances, par Girard, p. 1447.) M. Grun place entre 1570 et 1580 la nomination da Montaigne comme gentilhonmie de la chambre; il l'étoit déjà en 1578. (Achat d'une forêt du temporel de l'Église; 2 juillet)

(4) M°^«de Montaigne possédoit, et son mari a sans doute possédé, la forêt de Certes en Buch, car le a mai 1604 elle fait don aux Feuillants de 25 pieds d'arbres à prendre dans cette forêt. {Les Feuillants de Bordeaux^ par M. Lamothe.)

montrent qu'un peu avant et un peu après cette époque, Montaigne étoit absent de Bordeaux.

Une note fort importante dont j'userai ailleurs et dans un autre but, et qui m'a été communiquée par l'érudit M. Dessalles, apprend que « Michel de Montaigne, conseiller au Par- « lement de Bordeaux, vint faire la révérence à la Cour de Parlement de Paris, et fit profession de foi comme les autres « pour avoir voix délibérative à l'audience de la Cour, où il « assista le 12 juin 1562. »

D'un autre côté, le 1" décembre 1562, la Cour de Bordeaux avoit imposé ses membres pour la subvention dés pauvres, et Montaigne a&5ent ne s' étoit pas acquitté. Le 4 février 1562 (vieux style, par conséquent 1563) il étoit encore absent, et il fut ordonné par la Cour à M* Nicolas Bresson, commis du payeur de la Cour, de fournir et avancer sur les gages de Montaigne et de quelques autres les sommes auxquelles ils ont été taxés et cotisés pour les mois de décembre, janvier, février et mars et autres subséquents, jusqu'à ce qu'ils soient de retour et qu'eux-mêmes puissent y satisfaire.

Ainsi donc Montaigne est à Paris en juin 1562, il est absent de Bordeaux de décembre 1562 à février 1563 au moins, il est à peu près certain qu'il l'étoit aussi au commencement de novembre, il est donc tout naturel d'admettre que c'est en 1562 qu'étant à Rouen, en novembre avec le roi Charles IX, il a vu des sauvages et a conversé avec eux.

M. Grun trouve peu probable que Montaigne ait pris part au siège de la Fère, puisqu'il entreprenoit un voyage de santé ; toujours des interprétations au lieu de faits ! La note 23 des Éphémérides répond à ce doute; Montaigne y dit : a moi étant a audit siège. »

M. Grûn me paroît arranger et paraphraser en les résumant la remontrance prononcée par Loisel à l'ouverture de la chambre de l'édit et la dédicace à M. de Harlay, et les détails qu'il fait suivre sont contredits par les notes que j'ai extraites des registres. — Ainsi il écrit, page 249 : c Dans un temps de

a partis il y a de Taudace à parler de modération, de paix et c( de légalité : la remoatrance de Tavocat général qui avoit eu c cette hardiesse fit bruit à la cour. Le premier président du « Parlement de Paris, M. de Harlay, voulut savoir à quoi s'en « tenir, et il requit Loisel de lui envoyer son discours. » D'abord le sens du discours de Loisel n'est pas tel que dit M. Grûn ; l'avocat général fait l'éloge de Bordeaux et déplore les désordres que la chambre est appelée à réprimer, et puis je trouve le récit authentique de ce qui s'est passé, dans le tome XXVI des registres : «Le 26 janvier 1582 la Cour tint sa « première séance aux Jacobins de Bordeaux, dans laquelle (( Loyseau, qui faisoit la charge d'avocat du roi, dit entre au- « très choses qu'ils étoient venus, présidents et conseillers, « pour remettre l'autorité de la justice en ce que les troubles (( V avaient anéantie et y était du tout morte , et il déprima (( entièrement tou^e la justice du Parlement. » Le Parlement de Paris n' avoit pas h s'émouvoir, car Loisel le met au-Klessus de tous les autres et dit : « Parlement qui est demeuré quasice seul, ferme et stable au milieu des troubles et orages de ce « royaume. » Ce fut la Cour de Bordeaux qui s'émut, et les registres portent : « Le Parlement se plaignit, Loyseau nia ou (( expliqua son discours, et les deux corps s'accommodèrent. » Il est probable qu'en faisant imprimer cette remontrance, Loisel retrancha ce qui avoit blessé le Parlement de Bordeaux. Hais on y trouve encore cette phrase conforme au récit du registre : « Afin de renforcer et rafiermir l'œil de la justice qui commena çait à se ternir et altérer, » M. Grûn a interprété la dédicace par laquelle Loisel adresse à M. de Harlay cette première remontrance, deux mois après l'avoir prononcée. Le premier président avoit pu désirer la connoitre, sachant l'effet qu'elle avoit produit, mais c'est à Bordeaux que l'émotion s'étoit fait sentir, et non à Paris, et il n'y avait pas eu réquisition.

J'arrive à la seconde partie de mon analyse, celle que j'ai annoncée sous le titre de Lacunes.

Pour fixçr la naissance de Montaigne, M. Grûn cite les Essais

devoit perpétuellement foi et hommage à l'archevêque, une paire de gants apprêtés et cinq sols tournois pour une fois, payés à muance de vassal. C'est probablement la forêt dite de Bretanordy aujourd'hui Saint-Clau, celle dans laquelle a chassé le roi de Navarre.

2© En 1579, une rente de 500 francs bordelois que lui cèdent les MM. Pichon, qui avoient prêté à la ville de Libourne 3300 « qu'elle avoit dû payer au roi (1).

J'ajouterai quelques chiffres qui pourront donner une idée de la fortune de Montaigne.

A son décès la succession a été estimée 90 mille livres , savoir: 60 mille livres pour la terre, et 30 mille livres de créances, ce qui confirme ce que Montaigne dit dans les Essais que le meilleur de son revenu est manuel, c'est-à-dire en biens fonds ; en prenant pour base de l'intérêt payé à Montaigne le taux fixé par une des sentences du procès qu'a engendré son testament, savoir : 1826 « 13 s. 4 d., pour 27,400 », c'est-à-dire à peu près 6 fr. 67 pour cent, le revenu des 30 mille francs de créances devoit produire 2000 fr. par an, lesquels Joints au revenu de la terre, estimé à plus de. 4000 fr., constituoient les six mille francs de rente, ou à peu près, dont Montaigne parle dans les Essais.

Lorsque la terre sortit de la famille, au commencement de ce siècle, elle fut vendue 120 mille francs; trente ans plus tard, elle fut estimée 224 mille francs ; elle vaut aujourd'hui plus du double de cette somme.

Éléonore de Montaigne a reçu 20,000 < de dot.

Sa mère, Françoise de La Chassaigne, avoit apporté à Montaigne 7000 fr. ; une sœur de ce dernier, Marie, qui épousa M. de Cazelis, reçut une dot de 1500 écus à 60 sols pièce; cette somme avoit été payée par Michel de la manière suivante : « Six vingt-deux écus d'or sol, six vingt-dix-neuf écus pistolets, « douze ducats, mille retz, cinq cents guames de testons, mille

(1) Montaigne, sincère en tout, dit dans les Essais, en parlant de cette prédiction de son père : « // se trompa, me voici comme j'y entrai ^ si WON UN PEU MiFux. » On voit qu'il dit vrai [sans office pourtant^ ajoute-t-il).

francs d'argent de vingt sols pièce faisant en tout ladite « somme de 1500 écus. » (M. Francisque Michel.)

Jeanne sœur de Montaigne et Jeanne de Bussaguet sa nièce apportèrent chacune AOOO fr. de dot

Lorsque la terre sortit de la descendance de Montaigne elle se composoit des domaines de Gandoy, Sidon, Manège, Letang, Glaudy, Fourquet, Pagnac, Marcon et la Thuilerie ; la contenance étoit d'environ 850 journaux (représentant en moyenne 350 hectares^ selon qu'on compte en journaux de Périgueux ou en journaux de Vélines). {Renseignements de M. Delpit.)

Une autre lacune non moins importante est relative aux PATRONAGES. M. Grîîn a vu dans les Essais qde Montaigne possédoit, avec le baron de Gaupène, le droit de patronage sur la cure de Lahontan ; il y avoit à ce sujet quelque chose k dire , car c' étoit encore là une position publique. On pouvoit au moins indiquer la situation de Lahontan (département des Basses-Pyrénées, arrondissement d'Orthez, canton de Salies; Lahontan, Gauna et Gaupène sont voisins). Ge fut cette terre de Lahontan qui constitua la baronnie du célèbre voyageur du xviu* siècle. Mais ce baron de Gaupène! qu'est-ce donc? Ge n'étoit rien moins que le fils de Montlug, Pierre Bertrand^ dit le Capitaine Perrot (et plus tard le fils de celui-ci). La femme du premier, Marguerite de Gaupène, fille unique et héritière de François de Gaupène et de Françoise de Gauna, lui avoit apporté ces deux seigneuries. Le baron de Gaupène, dont parle Montaigne dans les Essais, étoit le deuxième fils de celui-là, Gharles, seigneur de Gaupène, qui testa en 1595.

Il paroît d'ailleurs que ce droit de patronage sur la cure de Lahontan a donné lieu à beaucoup de difficultés, car parmi les pièces originales fort intéressantes que je possède sur ce droit, il en est une de 1572 par laquelle Gharles IX renvoie devant le parlement de Toulouse la dame de Gaupène (veuve alors) et Michel Montaigne , la première agissant pour : « sujet du € patronage qu'elle prétend avoir de la cure de l'église paro- (( chiale de Lahontan, à rencontre de maître Antoine Brisseau, « prêtre, soi-disant curé de ladite cure, ne faisant que prêter

« son nom à maître Pierre Ëyquem, chanoine de l'église cathé- « drale de Saint- André de Bordeaux > et Micheau Ëyquem, (( seigneur de la Montaigne (sic), conseiller de la cour, prête tendant être patrons. » Et antérieurement, en date du 25 novembre 1533, Guillaume Garot, vicaire général de l'archevêque d'Auch écrit une lettre (communication de M. Delpit) en faveur de Ramon Eyquem, licencié en droit , auquel il accorde la cure de Lahontan, à laquelle il avoit été présenté par Pierre Eyquem et Anne de la Forcade , patrons de ladite église , et que refusait d'admettre Vévèque de Dax,

Hais Montaigne possédoit encore un droit dont M. Grûn ne parle pas, le droit de litre dans l'église des Feuillants, comme acquéreur des droits de la maison de Vaquey, sur les fonds de laquelle ladite église avoit été bâtie (arrêt du Parlement rendu en 1601, à propos du chapitre de Saintes, communiqué par M. Delpit) (1).

Montaigne dit, au sujet des lettres de bourgeoisie romaine : <( N'étant bourgeois d'aucune ville, je suis bien aise de l'être (( delà plus noble qui fut.... » M. Grûn semble admettre que Montaigne se trompe ici, car, dit-il : « L'élection à la mairie de f( Bordeaux supposoit nécessairement le droit de bourgeoisie. » Je ne sache pas que celte dernière opinion soit prouvée ; rien n'indique que MM. de Lansac, Matignon , Biron fussent bourgeois de Bordeaux, et le dire de Montaigne est positif (2).

M. Delpit pense que Montaigne, fils, petit-fils, arrière-petit-

(1) Litres ou Ceintures funèbres^ bandes ou traits de peinture noire d'une largeur de deux pieds au plus, mises tout autour d'une église ou chapelle , en dedans ou en dehors, en signe de deuil du patron ou du seigneur haut Justicier, sur lesquelles les écussons des armes sont peints de distance en distance. Le patron et le haut Justicier Jouissoient seuls de cette prérogative refusée aux seigneurs moyens et bas Justiciers, féodaux, ou censiers.

(2) Parmi les nombreuses sources citées par M. Grûn au sujet de la mairie de Bordeaux , Je ne me rappelle pas avoir vu l'ouvrage spécial intitulé : Recherche» historiques sur V office de maire de Bordeaux^ par Marie de Saint-Georges de Montmerci, 1785, in-8, ouvrage reproduit textuellement dans une série de feuilletons du Mémorial bordelais^ en 1837, par un Jeune enthousiaste de nos vieilles chroniques, lequel, dans son enthousiasme, a oublié de nommer V auteur dont il reproduisoit le travail.

fils de bourgeois, doit être regardé comme bourgeois de Bordeaux , mais il ne juge pas que cette qualité fût nécessaire pour être élu.

M. d'Etcheverry, si compétent sur l'histoire de Bordeaux , et qui connoit si bien les pièces confiées à sa direction, a la bonté de me transmettre une note dans laquelle je trouve : « Les « jurats s'empressoient d'offrir, gratuitement et sans enquête , (( des lettres de bourgeoisie aux maires, lieutenants généraux « de la province, etc. On trouve dans les registres de 1761 les « lettres de bourgeoisie offertes à M. de Ségur Gabanac, sous- « maire; en 1769, à M. le maréchal duc de Bichelieu, gou- (( verneur, etc.

(( En 1762, un descendant de Bussaguet (oncle de Michel « Montaigne), justifie de sa qualité de bourgeois, en arguant (( qu'il descend de Grimon Ëyquem, qui l'étoit. En 1663, (( Guillaume de Montaigne ayant perdu les lettres de bour- <( geoisie de la famille, prouve dans le même but sa descenu dance deGrim. Eyquem(TaR des Bourgeois, iom. II) (1). »

Ce qui précède montre donc l'hérédité pour le droit de bourgeoisie. A ce titre Montaigne devoit être bourgeois de Bordeaux, mais cette qualité n'étoit pas nécessaire pour la mairie. Gomment se perdoit-elle ? Montaigne habitant le Périgord l'avoit-il perdue? A cette occasion, M. Grûn auroit pu annoncer à ses lecteurs une nouveauté qui n'est pas sans intérêt. Un très petit nombre de personnes supposent, d'après un renseignement inexact donné par Haenel (2), que L'original des Lettres patentes de bourgeoisie romaine se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal. Malheureusement il n'en est rien, la pièce en question est une traduction faîte en 1686, je ne sais dans quel intérêt, par un interprète de Bruxelles, dont la qualité et

(1) Au xvio siècle, la qualité de bourgeois se payoit A à 5 écus, et cet argent étoit ordinairement donné aux pauvres ; cependant on trouye quelquefois dans les registres : o MM. les jurats ont donné un bourgeois (c'est^tdire l'argent reçu pour la réception d'un bourgeois) à M. le sou»maire,etc. »

(M. d'Etchbverrt.)

(2) Catalogi libr. manuscript. qui in Biblioth. Galiie, Helveti» , Britannia? M. aâservantur, Lipsiae, 1830, in-B, col. 339, n. 179.

- no —

l'écriture sont constatées et légalisées. En tète se trouve un joli dessin des armoiries, mais inexactement reproduites ; la patte étant placée en pal au lieu d'être en fasce. Seroient-ce celles des Montaigne des Essarts? ^Vbtr aux pièces additionnelles.)

Mais M. Grûn a laissé sur ce point de la bourgeoisie une lacune importante : postérieurement à l'époque k laquelle Montaigne disoit ne la posséder dans aucune ville , il devint Bourgeois DE LiBouRNE ; les papiers de la famille Ferrand, cités par Soufl^ain, portent que le seul Michel de Montaigne obtint des Lettres de bourgeois d'honneur, qu*il accepta avec reconnaissance. Cette bourgeoisie conféroit un grand avantage : les bourgeois avoient seuls la faculté de faire entrer leurs vins sans payer aucun droit au roi , et les vins autres que ceux de la sénéchaussée ne pouvoient descendre à Libourne que vers Noël, afin de donner le temps aux Liboumoîs de se défaire des leurs.

Dans un livre où l'histoire générale occupe tant de place , c'eût été le cas de faire ressortir une circonstance fort remarquable à laquelle Montaigne fait allusion dans une phrase que cite M. Grûn, page 52 : « Souvienne-vous en quelle bouche « cette année passée l'affirmative d'icelle (s'il est permis de « s'armer contre son prince) estoit l'arc-boutant d'un party, « la négative dequel autre party c'étoit l'arc-boutant : et oyez « k présent dequel quartier vient la voix et instruction de

« l'une et de l'autre » Montaigne fait allusion évidente h

ce revirement d'opinion des catholiques et des protestants , à l'occasion de la mort du duc d'Anjou, en 1584, indiqué par Bayle (Art. Sainctes), Labitte {Prédicat, de la Ligue), Mézerai, Jamet (Notes inédites), Grosley (Londres), Labouderie, etc.

La réforme, quoique d'origine aristocratique (c'est l'avis de Châteaubriant), s'appuyoit, en France, sur la démocratie; elle soutenoit que le peuple peut déposer les rois et tuer les tyrans, afin de faire arriver à la couronne un prince qui n'étoit pas dans la ligne héréditaire ; les catholiques, de leur côté, pour éloigner du trône un prétendant protestant défendoient le principe de l'hérédité linéale. La mort du duc d'Anjou renversa les

rôies. Les opinions jusque-là défendues par les protestants pouvoient être invoquées en faveur du duc de Guise contre le roi de Navarre, qui avoit alors la légitimité pour lui; les catholiques, au contraire, se trouvoient, en soutenant la lé^timité, favoriser un hérétique ; chaque parti abdiqua donc son opinion passée pour prendre celle de son adversaire, et c'est ainsi que Montaigne a été amené à écrire la phrase ci -dessus; et la preuve que cette interprétation est exacte, c'est que la phrase ne se trouve pas à l'édition de 1580, et qu'on la rencontre à celle de 1588; le duc d'Anjou étoit mort dans cet intervalle de temps.

Page 2hS, M. Grûn mentionne la lettre de recommandation en faveur de M. de Verres, adressée par Montaigne à Claude Dupuy, mais il ne s'en occupe pas davantage.

Il seroit curieux de savoir quel est ce personnage nourri en la maison de Montaigne , qui lui étoit fort ami. Ce nom n'appartient pas au Midi, ne seroit-ce pas M. de Guerre ? Celui-ci est un nom de la province (Martin Guerre, à Toulouse); une famille qui le portoit étoit très liée avec celle de Montaigne , elle est restée amie et elle a contracté des alliances avec la descendance de Mattecoulon. Un de Guerre figure au contrat de mariage d'un membre de cette branche, Jacques de Cazenave, en 1746. On sait que dans nos provinces méridionales on substitue volontiers le V au G. Montaigne lui-même dit Walles pour Galles. Cette transformation se retrouve d'ailleurs fréquemment dans les langues étrangères: en latin Vasco, Gascon, vastare, gâter; Vulpiïlus, Goupillon; etc., En allemand Winner, gain ; Wafeh gaufre ; les Picards ont toujours prononcé le G comme le V : Wede, pour Guede; Werre, pour Guerre. Cette opinion est tout à fait celle de M. de Cazenave.

J'arrive enfin au S'' paragraphe de cet examen, celui que j'ai consacré aux Erreurs.

M. Grûn se plaint qu'on ait voulu ravaler l'origine de Montaigne; il s'indigne contre Scaliger, qui a dit que le père étoit vendeur de harengs! Et quel mal y auroit-il donc

h ce qu'il en fût ainsi ? Il me semble que Montaigne n'auroit rien à y perdre, et que les marchands de harengs auroient seuls à y gagner I Scaliger pouvoit être mauvaise langue, mais ce n'étoit pas un sot, et il eftt été par trop maladroit de risquer une allégation qui pouvoit être démentie par un grand nombre de contemporains; il a pu se «tromper sur le degré d'ascendance ; mais malheureusement il n'a pas erré sur le fait principal, et Montaigne compte des marchands parmi ses ayeux (1).

Ramon Eyquem, grand-père de Pierre, est qualifié marcfcand et bourgeois de Bordeaux dans un contrat d'acquisition de terre du 8 mars 1^52. En U57 et U75 il est, dans des actes de même nature, qualifié seulement honorable homme; dans son testament, écrit en 1/^73 et ouvert en 1/^78, on lit : « Jo Ramon Ayquem, marchant^ parropiant de la gleysa de Sent Miqueu et borgues de Bordeu. »

Un frère de Ramon Eyquem, Ramon de Gaujac^ alias Locodot, est, dans un contrat de vente du 18 novembre 1467, qualifié marchand, de la paroisse Saint-Michel.

Le reste de la famille semble être dans 'la même position. D'un acte de partage en date du 15 novembre 1508, il résulte qu'Ysabeau de Verteuil, nièce de Grimon Eyquem et cousinegermaine de Pierre, étoit mariée à un Dufleys, fils de Bem. Dufleys, marchands et paroissiens de Saint-Éloi.

(Ces divers actes m'ont été communiqués par M. Delpit.)

Il ne reste donc plus à discuter que la qualité de la marchandise, mais M. Griin n'y tient probablement pas plus que moi, et j'a-

(1) Bernadau {Viographe bordelais ) fait dire à Scaliger ce que je ne trouve pas dans Tédition du Scaligerana que f ai sous les yeux : « Que Montaigne descendoit d'un pêcheur breton qui se fit vendeur de harengs à la Roussette (quartier de Bordeaux) »; Bernadau trouve la chose probable, parce que près du port il existoit une impasse du nom de Montaigne. Prunis conteste l'exactitude de cette révélation ; il dit avoir vu des titres qui remontoient jusqu'à 1/^00, et que les ancêtres de Montaigne, tous gentilshommes, y sont constamment nommés damoiseaux , domicelli ( gentilshommes qui n'étoient pas chevaliers) ; il est probable que Prunis aura vu des pièces relatives aux possesseurs antérieurs de la terre (à des Montanha) , ms^s non aux Eyquem.

voue que j'aimerois mieux apprendre que Montaigne a été luimême marchand de poisson, que d'être obligé de croire à la flétrissure de sa carrière administrative.

Quant à l'ancienneté de la noblesse, M. Grun se borne à dire que Montaigne est de banne famille. Ce n'est pas assez, puisqu'enfin ce titre de seigneur est un des principaux de sa vie publique. Une pièce malheureusement incomplète, qui a servi de couverture à un registre, et à laquelle manquent l'intitulé et la date, mais qui paroît être du xv* siècle, donne le testament d'un seigneur de Montanha^ marié à Jeanne de Monadey, lequel' n'est pas de la famille des Eyquem. Le testateur laissoit un fils, Pierre, et une fille, Jeanne, qui est probablement celle dont il est parlé dans une Esporle pour Ramon de Gaujac (frère de Ramon Eyquem), en faveur de Jeanne de Monadey (3 février 1456), femme de noble homme Galhard d'Arsac. Cet hommage tenoit peut-être à quelque achat de terre fait par les Eyquem aux seigneurs de VHostau de Montanha, et peutêtre cela a-t-il été l'origine de l'acquisition de la terre. Dans tous les cas, les Eyquem semblent s'arrondir aux dépens des d^Arsac, car, le 18 décembre 1477, Ramon avoit acquis une prairie mouvant de noble Amanieu d'Arsac. Du reste, postérieurement les d'Arsac se sont alliés aux Eyquem et à La Boetie.

La noblesse de la terre étoit ancienne, mais la possession par les Eyquem ne l'étoit pas. — Il résulte d'une charte sur parchemin ayant pour titre : Instrumentum recognitionis homagiorum facturum domino archiep. Burd, per gentes Montrevanello, etc., datée de février 1306, que Petrus de Montanea, donzellus, figuroit parmi les vassaux de l'archevêque, et en cette qualification lui a rendu hommage ledit jour. (M. Delpit m'indique un pareil hommage d'un Petrus Montana dans le registre 304 des archives du département (1).

(1) Les Eyquem ont à leur tour rendu cet hommage ; un acte notarié du 9 novembre 1530 constate l'hommage de Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne.

Deux actes notariés du 7 décembre 1602 témoignent de l'hommage rendu par Mme veuve Montaigne.

(Notes fournies par M. Gras, archiviste de la Gironde.)

Le testament de Ramon Eyquem, qui détaille les biens du testateur, ne mentionne pas la terre de Montaigne; il ne la possédoit donc pas en 1473 ; il est probable que s'il l'eût acquise postérieurement jusqu'à H78 qu'il est mort, un codicille en auroit fait mention. On ne peut donc pas présumer que Ramon ait été seigneur de Montaigne,

D'un autre côté, Grimon^ le fils de Ramon^ le grand-père de Michel^ est qualifié, en 1491, de seigneur de Montaigne y de même en 1508, où de plus il est dit noble homme.

C'est donc entre 1473 et 1491 que la terre est entrée dans la famille Eyquem, et c'est très probablement entre 1478 et 1491 que Grimon en a été l'acquéreur (1).

La Bibliothèque publique de la ville de Bordeaux possède un registre sur lequel Pierre Eyquem^ seigneur de Montaigne (fils de Grimon et père de Michel), avoit fait transcrire par le notaire Pierre Perreau tous les contrats d'acquisitions faites par lui de 1528 à 1559; elles sont au nombre de 250, et elles ont coûté ensemble 4332 livres 10 sols 10 deniers, sans compter le blé et autres denrées données en échange. Je possède moimême des notes de même nature qui relatent les achats faits de 1528 à 1541 (1528 est l'année du mariage de Pierre).

M. Delpit, à l'obligeance affectueuse duquel je dois l'analyse ou la copie textuelle de ces diverses pièces, pense avec raison que ce registre indique un nouvel acquéreur. Les Eyquem

Aux registres des hommages de Montrayel la cérémonie de Thommage est décrite : « Le représentant de M"»® de Montaigne, après avoir pris investiture dudit sieur archevêque, acceptant et stipulant lequel après avoir « pris et reçu audit nom le serment de fidélité en tel cas requis et accoua tumé, lui avoir caché les mains, a icelui relevé, Ta reçu audit nom comme « vassal des susdites maisons de Montaigne, Balbeyon , appartenance et « dépendance, a saisi féodalement comme un fief noble, franc, libre et « censier, au devoir et préjudice d*un baiser à la joue, à la coutume des « prélats, et muance de seigneur et de vassal indépendant, etc. »

(M. de Gazenave.)

(1) Aux Essais, Montaigne confirme cette supputation ; il parle de la fariune^ et il dit : « Tout ce qu'il y a de ses dons che^ nous^ il y est avant moi, (( et AU DELA DE CENT ANS. » Or, CG cliapltrc a été écrit en 1586 (18 ans après la mort de son père, arrivée en 1568), en déduisant plus de 400 ans ,,

avoieDt acheté une terre ruinée, ils vouloient l'agrandir et conserver le souvenir de ces améliorations.

Une autre preuve de noblesse nouvelle est la suppression du nom primitif. Or, ce n'est qu'à partir de 1568 qu'on ne trouve plus dans les actes le nom à!Eyqtietn^ et j'ai fait remarquer que dans les Éphémérides de Beuther, annotées par la famille, le nom û!Eyquemy inscrit primitivement (le volume est imprimé en 1551), a été partout rayé. La famille nouvellement anoblie vouloit se distinguer des familles nombreuses et sans importance qui, dans la contrée, portoient le nom i'Eyquem (1).

Ainsi donc, à trois générations au-dessus de Michel, les Eyquem étoient marchands. C'est à la fin du xv* siècle que la terre est entrée dans la famille, et lorsque Montaigne dit que la plupart de ses ancêtres sont nés à Montaigne, il ne pouvoit parler que de son père et de ses six oncles et tantes paternels (2).

Page 168, M. Grûn formule une de ces affirmations ma-

nous remontons k une époque antérieure à 1A86; donc, en fin de compte, c*e8t entre 1478 et 1A86 que la terre est entrée dans la famille : 1&80 peut-être ? Cette phrase des Essais n'avoit pas encore été interprétée.

(1) Le prénom de Michel^ patron de la Paroisse, qui n'était pas dans la famille, et qui y apparaît alors, n'est-il pas' aussi une preuve indirecte?

On trouve encore le nom d*Eyquem en 1567, le 30 avril (contrat de mariage d'une fille de Bussaguei avec Moru)\ c'est donc entre mai 1567 et août 1568 que ce nom a été abandonné.

(2) Je relève ici les dates relatives aux ancêtres de Montaigne, parce qu'on ne les trouve nulle part ainsi rapprochées :

Ratnon Eyquem est né en 1402 et mort en 1478.

Gritnon, son fils, a dû naître vers 1440, et mourir antérieurement à 1509, comme l'établit un curieux ordre de révélation émané de Léon X, prescrivant à tous ceux qui connoltroient des débiteurs de la succession de les faire connoltre sous peine d'excommunication.

Pierre (l'atné, senior)^ fils de Grimon^ est né le 20 septembre 1405 et mort le 18 Juin 1568, à 72 ans et 9 mois (il est remarquable qu'aux Essais Montaigne dit par erreur qu'il a vécu 74 ans, et aux Éphémérides 72 ans et 3 mois). Un de ses frères portoit aussi le nom de Pierre (Junior).

Michel^ auteur des Essais, fils de Pierre^ est né le 28 février 1533 et mort lo 13 septembre 1592.

gistraies en présence desquelles le doute ne semble pas permis. Pierre Eyquem n'avoit aucune connoissange des

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