V JULES RENOUARD
rue de Toiirnon , 6.
BB-lTZSZaZaBS.
A. DECQ,
rue de la Magde laine.
MDCCCLVI.
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II existe entre notre tems et le onzième siècle un tel contraste qu'il faut à l'écrivain qui aborde cette époque un désintéressement des plus grands pour rester dans le vrai. Il lui faut abdidiquer toutes les préoccupations du moment, et se transporter en esprit à une époque dans laquelle il ne trouve aucun rapport avec la sienne.
De là deux écuéils.Ilpassionnerasonlecteurpar le prestige de sa phrase, au point de ne pas le laisser libre de juger , ou il se placera dans un isolement qui jettera sur ses récits de la froideur.
Juger une époque d'une manière absolue est une grande erreur* Il en est de l'humanité comme de l'homme. Nous apprécions rarement les hommes à leur juste valeur, parce que nous les jugeons comme ils sont et non pour quoi ils sont.
La véritable histoire , celle qui porte avec elle quelque enseignement utile , remonte des effets à la cause. C'est par ce moyen qu'elle cherche comment les passions des hommes se sont développées et quelles actions elles ont produites.
Pour bien juger le onzième siècle, il faudrait se transporter en esprit dans les siècles qui l'on précédé et , gr&ce à quelques ramifications, retrouver au milieu de l'obscurité des événements le germe de l'avenir. L'étude est lente et demande une hauteur de vues dont nous pouvons bien avoir une idée , mais qu'il n'est pas donné à notre faiblesse d'atteindre.
Nons nous contenterons donc , avant d'aborder nos recherches sur la vie de Pierre VHermitey de jeter un coup d'oeil rapide sur son siècle, comme le décorateur prépare la scène sur laquelle doivent se mouvoir ses héros.
^ On a généralement le tort d'attribuer l'idée des Croisades au seul Pierre VHermite. L'idée existait; Pierre VHermite lui a donné un corps. Pour qu'une idée éclate , il faut qu'elle soit dans les masses.
De tout temps ce*ll^eiik âè Tifâconmi , qui tourmente les populations de l'Occident (la fabrique du genre humain , comme l'appelle le Goth Jornandès), les a poussées vers ces belles contrées orientales , cet Eden du monde ^ avec son ciel bleu, sa riche végétation; ses belles femmes et ses imaginations poétiques.
La Gaule était trop étroite pour les descendants des vieux Germains qui l'avaient conquise. Il leur fallait l'Orient. Qui donc attire la race Franke vers le Bosphore, vers la Syrie, vers l'Egypte ? Est-ce parce que la race Franke, si perfectible , comprend que Constantinopte doit devenir la capitale du mon* de? Alexis Gomûène le comprit bien quand il vitarriver les croisés : il eut peur (1).
Mille ans avant Pierre VHermite^ les pèlerinages étaient nombreux à Jérusalem, et le pèlerin qui revenait avec son bourdon et sa panetière non-seulementétait un objet de vénération et de curiosité pour les populations, mais il voyait Tépée du seigneur barbare s'abaisser devant son simple bâton. Us commençaient à connaître quelque chose de supérieur à leur fer , ces hauts barons. L'idée représentée par lé christianisme intimidait la force brutale.
Les périls étaient grands pour les pèlerins qui allaient à Jérusalem. Il fallait du courage pour les braver. De ceux qui partaient peu revenaient. Les fatigues , la peste et la famine prenaient souvent ceux que le Turc avait épargnés, quoique, à vrai dire , le Turc fut plus cupide encore que féroce , et meil-
(1) Je n'ai jamais compris l'idée de Napoléon de promettre Constantinople U l'empereur Alexandre, li fallait que sa haine des Anglais fût bien forte.
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leur chez lui que les Occidentaux , sinon par bonté du moins par ruse , les pèlerins lui apportant de fortes sommes qu'il prélevait sur eux pour leur laisser libres les lieux saints. L'Occident gémissait sous la misère et la servitude. Tous les regards se tournaient vers le tombeau du Christ , profané par le Sarrasin, le plus cruel ennemi des Chrétiens de ce temps. Les haines religieuses du christianisme d'alors se résument dans le mot Sarrasin» que nos vieux romanciers ne prononcent qu'avec cette terreur dont la tradition est loin d'être perdue. Le monde n'est pas encore divisé par les sectaires, mais cela ne tardera pas.
Le moine Gerbert (Sylveste II) est un des hommes à qui vint des premiers l'idée de délivrer les lieux saints de la profanation des Musulmans et les Chrétiens d'Orient de la servitude. L'idée devait mûrir. L'an mil pesait encore sur le monde.
Il fallut que le siècle reprit son cours , que l'enthousiasme religieux réédifiÀt les temples que les terreurs de l'an mil avaient laissés en ruines , que le monde revêtit la robe blanche des églises, selon l'expression d'un chroniqueur, pour que la parole passionnée d'un moine pût remuer les masses.
Quand Pierre VHermite revint de Jérusalem , encore éniu des souffrances des Chrétiens , que son imagination fougueuse lui montrait plus terribles que la réalité même; quand il raconta ces souffrances avec passion et les larmes aux yeux, l'idée étmt mûre« Il ne fit que mettre le feu aux poudres. L'incendie gagna l'Europe. Nous verrons cette idée diminuer de siècle en siècle, et quand , cinquante ans plus tard, saint Bernard prêchera la Croisade, on n'entendra plus le cri de Dieu le veut, mais : Seigneur , ayez pitié de nous !
Alors le monde est moins malheureux. La misère a disparu avec ses causes ; la communauté de malheurs a uni les hommes. Les bourgeois ont posé les fondements de la liberté. Avec la liberté le bien-être arrive. L'homme ne vague plus çà et là, comme un chien errant. Son cœur a pris racine. Il com-
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prend le mot 4e patrie. Il s attache au sol. L'amour de la propriété^ sentiment exclusif» mais nécessaire, lui est venu; avec lui la société s'estiaméliorée par lé travail. L'homme en pratique la sainte loi et ta respecte dans autrui. Il récolte enfin le prix de ses sueurs : qu'a-t-*il besoin de courir les aventures? N'est-il pas heureux chez lui ?
L'idée de délivrer les lieux saints n'était pas la seule qui influençât les populations. A ce désir de délivrer l'Orient , il se mêlait un besoin impérieux de briser le joug des hommes de fer qui pesaient sur l'humanité. L'Occident était livré à des Sarrasins chrétiens. Les hauts barons avaient enserré l'Europe dans leurs forteresses; on eût dit les mailles d'un filet (1). Ce n'était plus la fureur des Normands que les bourgeois redoutaient : les Normands campaient chez eux.
Jamais le monde n'avait été aussi malheureux. La force seule régnait. L'homme oubliait qu'il était homme ; abruti par la misère il était devenu le bœuf de son seigneur. Les hauts barons écrasaient les villes , rançonnaient les voyageurs » pillaient les marchands. Heureux qui ne résistait pas ! Toujours en guerre les uns avec les autres , ccsvautours ne descendaient de leur nid que pour faire des campagnes environnantes de vastes charniers humains.
La chevalerie n'était pas encore née. On rencontrait sur les routes des cadavres à moitié dévorés par les chiens et les loups» et dont les restes putréfiés amenaient la peste. La mort et la famine avaient pris possession du monde. On avait vu des gens manger de la chair humaine et des bouchers en exposer sur leur étal. Il faut lire dans les chroniqueurs cette histoire de sang et de larmes !
(1) (c n n'y avait pas de château qui ne recelât un brigand, ou le Gis » d'un brigand. »
J. De Maistre ; du Pape,
Tout contribuait à donner au monde un aspect terrible, et les récits mensongers des légendaires augmentaient encore la terreur et le mal (1). Tantôt c'étaient deux soleils qui apparaissaient au monde , d'affreux tremblements de terre qui renversaient des villes entières. Les phénomènes les plus simples de la nature étaient convertis par leur imagination crédule en signaux effrayants : les comètes se montraient le jour avec la clarté de la foudre. L'Italie était inondée d'une pluie de sang. Il naissait des pourceaux avec des tètes humaines , des animaux ailés à quatre pâtes; on voyait des dragons parcourir les airs en jettant feu et flammes, et le soir l'air était rempli du cliquetis des armes. Les hommes ne connaissaient que la peur et ne faisaient plus usage de leur raison , abrutis qu'ils étaient par l'ignorance, la misère et la servitude (2).
Les malheurs de la terre sainte n'étaient rien, comparés aux maux de l'Occident. L'Eglise le comprit et vit le parti qu'elle en pouvait tirer : « soldats du Diable, s'écria Urbain , devenez les « soldats de Dieu ! » (3)
Alors fut proclamée la Trêve de Dieu qui donna un peu de répit au pauvre monde (4), et quand Pierre l'Hermite fi tentendre
(1) Pourtant c'est dans la légende que nous retrouvons les idées de justice. La charité, Taniour , le devoir et le droit se sont réfugiés dans les livres. On est surprisde trouver dans les légendes un fond de charité aussi grand, quand on les compare aux malheurs du temps.
(2) L'habitude de la servitude avait tellement dégradé ces malheureux serfs du moyen âge, qu'au XIV siècle même il fallait les forcer à devenir libres.
(5) Une chose remarquable du concile de Glermont, c'est de voir ceux-là mêmes qui tous les jours violaient la justice et les plus saints devoirs, qui commettaient les forfaits les plus exécrables , frémir d'indignation au récit des malheurs des chrétiens d'Orient. On a tant vanté ce mot de Glovis : ah! si j'avaiê été là avee mes Franks! Ce mot ne peint que la l)arbarie.
(4) Cstte trêve ou paias nous peint bien les mœurs de l'époque- Du vendredi au lundi il est défendu de commettre des assassinats, des incendies, des viols etc. , sous peine : pour les hommes libres de perdre leurs fiefs ; pour les esclaves
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sa parole/ disant durement la vérité aux grands, protégeant les petits, vivant de peu, distribuant son superflu au peuple, rétablissant la paix dans les familles, ramenant à leurs femmes et à leurs enfants les maris que des passions brutales en avaient éloignés, les peuples crurent ouïr un prophète et furent prêts à suivre celui que ses mœurs , ses pauvres vêtements et son langage rapprochaient de lui.
Joignez à la pensée religieuse, le besoin de se débarrasser de la misère et le désir de conquérir des terres promises aux vainqueurs, et vous aurez une idée de l'ébranlement de ces masses. C'était Israël qni se mettait en marche pour Ghanaan , mais Israël pécheur et débauché, car ces armées ne marchaient qu'accompagnées de filles de joie et de bateleurs, et c'est en semant leur route d'exécrables forfaits qu'elles allaient chercher au loin la rémission de leurs fautes. C'est en massacrant les Juifs partout où elles les rencontraient que ces bandes se préparaient à être agréables à Dieu. Ce dût être un spectacle inouï et effrayant, et Pierre eut à se repentir souvent de s'être fait chef d'une telle armée ! Mais quelque éloquent que fût cet homme, il était barbare comme ses troupes, et ces sacrifices sanglants lui paraissaient peu de chose pour arriver à son but-
L'idée de justice est morte dans ce siècle, qui n'a qu'une idée religieuse, barbare comme lui (1). LesFranks sont encore ces
d'avoir la main coupée,... Et pourtant la trêve de Dieu fut un progrès ! (A).
(A^ La trêve de Dieu n^ett pas Tœovre do pontificat d^Urbain ; elle était Tort peu respectée de son temps ; il loi fallut la renouveler au concile de Clermont.
Une des belles figures de ce temps, est celle de Henri, évéqne de Liège, qui mérita d^étre appelé (e pacifique.
(i) « Il n> avait plus en Occident , ni religion, ni justice, ni équité, ni bonne » foi ; les églises et les monastères étaient abandonnés au pillage : on n'était en » sûreté nulle part $ les crimes les plus horribles restaient impunis. Dans l'intéix rieur des familles , les mœurs étaient si corrompues que les liens du mariage » en étaient méprisés. La prodigalité, le jeu> la débauche, l'ivrognerie régnaient » partout. Le clergé ne donnait pas l'exemple d'une conduite régulière ; les » évéques eux-mêmes étaient débauchés et simoniaques. »
G. de TjT.
Germains qui n'ont dès qualités qu'en germe et d'unique vertu que la force. Us ont enté le christianisme sur leurs mœurs sauvages : de là un mélange hybride qui n'est pas une des moindres singularités de l'époque. Us ne parviennent à Jérusalem qu'à travers des cadavres , et les populations chrétiennes mêmes doivent s'armer pour dissiper ces hordes dont les brigandages les effraient. Attila n'avait pas causé plus d'effroi.
Voyez-les à Jérusalem, ces Franks; ils massacrent tout, et quand il n'y a plus rien à égorger, ils vont nus pieds, les larmes aux yeux et se frappant la poitrine , adorer te tombeau de celui qui a pardonné à ses ennemis.
Mais les hauts barons, les hommes d'armes partis , l'Europe respire. A voir le mouvement commercial et industriel de ceux qui restent , on dirait que tout est à faire et que le monde a été créé de la veille. Les villes n'ayant plus à leurs portes ces hommes farouches qui à chaque instant fondaient sur elles , renaissent à la vie : le commerce fleurit , les communications s'établissent, les hommes se comptent, et quand les hauts barons ou leurs fils reviendront de la Palestine , ils entendront sur tous les points le mot CommtmeH que quelques-uns, avant leur départ, ont entendu comme le bruit sourd du vent avant l'orage. Cest la démocratie qui natt , c'est la liberté qui respire.
Le grand bienfait des Croisades, c'est le départ des croisés : avec eux, suivant l'expression d'un moine contemporain , « l'humanité retombait dans l'état sauvage. »
C'est l'œuvre de l'Eglise , aussi elle ne s'oublie pas. Elle acquiert domaines sur domaines. Au milieu des bouleversements, le principe d'autorité grandit. L'unité politique fondée par Charleinagne, et que ses faibles successeurs avaient laissé tomber , l'Église la ramasse et fonde à son profit l'unité religieuse. L'évéque deRome devient le chef de la chrétienté; il en profite pour réformer les abus, carie haut clergé, aussi féodal que les barons, était corrompu autant qu'eux. La démocratie se réfugie dans