‹ Recherches sur Pierre l'Hermite et la CroisadeChapitre 2 sur 33 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

les abbaye» , la partie la plus démocratique du clergé , la seule classe de la société organisée sur le principe électif, te piédestal de la liberté (1). Cest de là que nous voyons sortir les fils de* manants qui parleront aux grands de la terre au nom de Tégalité chrétienne. C'est là que se réfugie la science , grossière il est vrai ^ mais qui n*en relie pas moins le monde ancien au monde moderne. Bientôt vont naître les gloires littéraires de ITÈglise et la langue nationale, mélange informe du latin et du teuton , va, en s'épurant, nous donner les trouvères et leurs poèmes dont la forme épique nous étonne encore.

Grégoire Vil, cette grande figure historique, venait de mourir. Il était fils d'un pauvre charpentier. La démocratie s'était assise avec lui sur le trône pontifical. Il était mort à la tâche , mais non sans avoir abaissé la royauté (2). L'Empereur avait dà rester trois jours à la porte de sa demeure, nu-pieds, vêtu de laine et ne pouvant manger que le soir. Ce n'est qu'après ces trois jours qu'il avait pu obtenir l'absolution ; ce n'est qu'après cette honte qu'il avait pu désarmer le fils du charpentier. Triste orgueil qui va bientôt inonder TEurope de

(1) Toutes les abbayes sont ioin d'avoir des mœurs sévères. Quand saint Bernard poursuivit Abélard de sa jalouse haine, Âbélard se réfugia dans l'abl)aye de Saint-Gildas , d'oU il dut fuir le poignard des moines, qui tentèrent même de l'empoisonner jusque dans l'hostie. « Ces moines, dit Abélard , leur supérieur, » étaient indomptables et débordés. Passant leur vie èi la chasse, ils ne se réveil- » laient qu'au son du cor et aux cris des chiens. Sans aucun frein, ils étaient tou- » jours en guerre avec les seigneurs voisins. Ils étaient tour à tour opprimés et » oppresseurs. » Ce furent les seigneurs qui durent arracher Âbélard aux mains des moines.

La grande figure de cette époque, n'est pas le sombre saint Bernard , mais Pierre le vénérable, abbé de Gluny , dont la douceur évangélique continua la tradition du Gbrist sur la terre. Les lettres de cet homme de bien sont un des plus beaux monuments du cœur humain.

(2) Grégoire VU est l'homme de la démocratie , malgré sa vaste ambition. « Il est inouï — s'écrie un prélat du temps — que lés évéques de Rome aient le « pouvoir d'anéantir le nom de roi, de changer à leur gré les oints du Seigneur, « et de les réduire comme des vilains à la condition du peuple. « [Lettre de l'évéque de Verdun,)

sang ! l£$ petits paieront pour les grands , et pape et empereur, pour conserver leurs privilèges , oublieront tous deux q«'il3 sont chrétiens et se feront une guerre acharnée qui ne finira que par la mort de Tun d'eux. Pourtant ce pape avait lamour de la justice et la haine de l'iniquité ; mais le pouvoir, qui rend manvais les faibles, aveugle presque toujours les meilleurs esprits. (1)

L'orgueilleux Grégoire VU était un homme de mœurs sévères; il avait réformé de nombreux abus , et sous lui les honteux tjrafics des hommes d'Église avaient disparus. En abaissant la myauté, Grégoire VII fit son devoir. La royauté était turbulente , injuste et oppressive ; seulement il manqua de prudence , en outrant son rôle. Cet homme allait plus vite que son temps. « Vous n'avez pas de droits, dit-il aux rois, vous n'avez que des « lonctions , et les fonctions sont des charges que vous devez « remplir au profit du peuple. »

Les ahi^ renaîtront dans l'Église , mais le libre examen va bientét battre en brèche le principe d'autorité ; des luttes , des Itttite^ terijtdes s'en suivront « et ce quje le monde a acquis , le monde le gardera ; ces bourgeois et manants sau^nt lutter coAtre leurs oppresseurs. Le noble n'aura plus seul la devise : malheur àqms'yfrùtU^ et pins d'un grand seigneur, en passant sous la porte d'une ville , y pourra lire ces mots qu'il pensait

(1) Une chose qui peint bien la confusion de cette époque, c'est de voir Godefn>i de Bouillon , le ftitnrchefdu royaume de Jérusalem, dans les rangs de l'empereur Henri IV. \\ assiège le pape dans Rome même , oii , d'après quelques cbroniqufiurs , il entre le premier. I^a féodalité a ses racines dans le sol : avant le pape qui l'exeommiraie , le dévot Godefroi est l'homme de son suzerain.

Un écrivain catholique de nos jours ne se contente pas de placer dans les rangs d<M^ adversaires dapape, Godefroi de Bouillon, il y place aussi Ptarre VBeTmiîe. Le fait est assez curieux pour mériter d'être relevé. 11 est vrai que le livre qui le rapporte {CkiFon. dfiCrodefrai de J9o«tUon, par Gollin de Plaaey) ne s'appuie suraoismieâalorité» etqulon aorait tort d'aller chercher là Thistoireei les graves enseignements qu'elle nous donne.

n avoir été créés qu'à soo profit. De hardis penseurs ne tarderont pas à éclairer le monde.

Les Croisades* malgré les maux nombreux qu'elles causèrent, ont été un progrès pour l'humanité. C'est la grande idée démocratique du moyen âge. À ne les envisager qu'avec la froide raison , comme les encyclopédistes , on recule d'horreur devant t^nt de sang répandu pour si peu de résultat. Mais , pour être juste à l'égard de ces expéditions et avoir le droit de les apprécier d'une manière aussi absolue , il faudrait donner aux hommes d'alors cette raison et cette tolérance qui font, assure-t-on, la gloire de notre temps et que nous devons aux siècles qui nous ont précédés.

Envisageons donc les Croisades comme un fait historique qui eut sa raison d'être , et pleurons sur la pauvre humanité qui semble ne devoir faire de progrès qu'en avançant dans le sang.

Avant les Croisades, l'homme ne vivait que par la matière et pour la matière ; à part les abbayes où s'était réfugié un reste de civilisation et de charité, le monde était livré pieds et poings liés à la force brutale. Le seigneur ne connaissait que lui. Jouissons : après nous la fin du monde.

L'existence des hauts barons se passait entre les murs de leurs châteaux dans des orgies perpétuelles, à la chasse aux bêtes fauves ou aux hommes ; ou à la guerre , à laquelle ils conduisaient leurs vassaux , quelque fois leurs serfs , qu'ils vendaient ensuite comme des bêtes de somme. Les serfs étaient des choses qui ne comptaient pas dans l'humanité. Le mâle était attaché à la terre ; la femelle et ses petits comptaient parmi les produits du château. (1)

Depuis longtemps l'humanité était stationnaire ; elle avait

(t) J'ai quelques chartes du XU* siècle , où les serfs sont vendus détachés de la terre. L'usurpation des tenures serviles n'eut donc pas lieu d'une manière absolue au W siècle.

bien fait quelques pas après Tan mil , mais elle s'était soudain arrêtée comme un esclave à qui Ton a coupé les muscles. Les Croisades vinrent changer la face des choses. Les aspirations , les désirs prenaient un corps. Ces hauts barons qui ne vivaient que pour eux et qui faisaient si peu de cas de la dignité humaine, on les vit , à la voix d'un pauvre ermite , vêtu de bure , partir pour délivrer des Turcs les habitants de Jénisalem ; quelques-uns, il est vrai , en vue des conquêtes , mais parmi ceux qui quittaient leurs familles et leurs domaines, il y avait des seigneurs terriers plus puissants que le roi de Fance. (1)

Quels sont donc ces habitants de Jérusalem pour exciter ainsi l'intérêt de ces hommes si fiers ?

Des barons ? des ducs ? des comtes ? des rois ? non , ce sont de pauvres pèlerins , des serfs, des gens de bas lieu. Qui les anime , qui les pousse à délivrer leurs frères ? Pierre ÎHermUe. Il fallait qu'ils fussent bien las de l'existence , il fallait qu'il pes&t un grand malaise sur le monde pour qu'on pût ainsi les forcer à courir les hasards de ces grandes aventure» , où devait s'engloutir leur prépondérance ! Il est vrai que le besoin des aventures était inhérent à leur nature batailleuse (2). Les romans du cycle de Charlemagne sont pleins de leurs prouesses, et les Normands, quoique attachés depuis longtemps au sol de la conquête , ne peuvent apercevoir une barque sans ressentir des tressaillements. Le vieil homme n'était pas encore mort : Guillaume venait de conquérir TAngleterre, tandis que ses hardis sujets s'emparaient merveilleusement de la Sicile.

(1) Nous devons dire, pour être exact , que beaneoup de chevaliers^ partirent pour la Palestine, ne pensaiem^ aller aussi loin. La plupart avaient une si singulière idée de la distance, qu'ils partaieut avec leurs dûens de chasse, le faucon au poing et leurs concubines» dans des litières portées par leurs «et&.

(3) K La guerre étate toute l'existence des barons, aux mœurs rapaces et » féroces, qu'on ne voyait sur les eheimiDS que pour se battre , voler , ou cher- » cher des aventures. »

Raoul Glaber.

Pierre VHermùe serait venu prêcher la paix et la concorde à ces barons inactifs dans leurs repaires qu il n eût pas été écouté. La paix ! qui ose nous parler de paix ? Ne sommes-nous pas toujours les fils de Sigfrid et de Karl-le-Grandî Pour les éloigner de chez eux, pour détourner au profit du monde chrétien, leurs besoins de combats, il fallait plus que la foi grossière et stupide d'alors, qu'ils alliaient aux mœurs les plus dissolues ; il fallait du nouveau. Us commençaient à être las de rOccident. Pierre leur montre le tombeau de Jésus , profané par les infidèles, des Chrétiens à venger , des Turcs à détruire ; des Turcs alors plus civilisés qu'eux , n'importe ? (1) Qu'est-ce que cela peut leur faire, la civilisation? Qu'Alexis les laisse aller àleurs instincts, et vous verrez bientôt les merveilles de Byzance disparaître.

Au fond, l'événement est terrible et fait frémir la raison et l'humanité. Mener, l'évangile en main, des peuples au massacre d'autre» peuples. Et pourquoi ? pour un tombeau ! comme si Dieu ne pouvait pas être adoré partout! (2) S'il ne se mêlait à cet événement la pensée généreuse de délivrer des frères d'un joug sanglant, il faut le reconnaître, les Croisades seraient une des plus grandes folies de l'espèce humaine ; mais cette pensée de charité jette sur tous ces massacres un manteau qui en couvre les horreurs, et n'en laisse voir que le côté chevaleresque.

(1) Les Arabes, à coup sûr, l'étaient bien d'avantage. Us connaissaient la médecine, la physique, la botanique, la chimie. Us étaient habiles dans les sciences exactes , dans la poésie , daus la philosophie . etc. On leur doit le papier et cent découvertes utiles, qui annoncent un grand peuple.

(2) c( Croit-on que le Saint-Esprit abonde chez les habitants de Jérusalem et » qu'il ne puisse venir k nous? »

Saint Grégoire.

« Le seigneur n'a pas dit : va en Orient et cherche la justice; navigue jusqu'k » l'Occident pour recevoir le pardon de tes fautes. »

Saint Augu^in.

« Le ciel est aussi accessible de l'Armorique que de Jérusalem. »

Saint Jérôme.

— xni —

Disons cependant que la papauté profita de cet enthousiasme pour fonder de plus en plus ses deux puissances, spirituelle et temporelle, et que ne tenant pas pour homicides ceux qui tuaient les excommuniés , elle habitua les hommes à répandre le sang. Ce n'est ni par la corde , ni par le sang , ni par le feu que Jésus- Christ est venu prêcher sa doctrine. La papauté manqua à son devoir. Si la papauté eut l'idée des Croisades, elle ne l'eut que pour fonder sa domination en Orient et renverser l'Église grecque ; le peuple seul y mit des vues de charité : il partit. Peu de prêtres se croisèrent. Le devoir de la papauté eût été de marcher à la tête de ces bandes et de ne pas fuir le danger après y avoir exposé les peuples ; elle aima mieux rester en Europe pour fonder son pouvoir.

Pourtant, au milieu de la barbarie de cette époque, l'idée germe , l'idée grandit. Les voyez-vous , ces barons dont les chevaux piétinaient quelque fois les manants sans qu'ils s'en retournassent le moins du monde , les voyez-vous faire trois ou quatre mille lieues pour déhvrer de pauvres gens de l'oppression des Turcs î L'homme commence à vivre pour autre que lui. La matière n'est plus la loi du monde. Les hauts et puissants seigneurs de la terre devinent , malgré eux , que sous des pauvres gens il y a des cœurs d'hommes, des frères. La solidarité humaine s'établit et nous ne tarderons pas à voir , dans cette Jérusalem qu'elle va conquérir , cette race féodale , si fière de son origine, faire, chose étrange ! des nobles avec des manants. Le vaincu jouit pour la première fois des avantages du vainqueur. Combien de temps ne faudra-t-il pas pour que la race conquise absorbe la race conquérante, et combien ne faudra-t-il pas de sang pour voir 1 égalité arrivef au bout du chemin , où nous venons d'apercevoir les premiers jalons plantés ! Les rois vont s'emparer de cette idée à leur profit , pour combattre ceux-là mêmes qui l'ont mise en avant , jusqu'au moment où euxifiémes disparaîtront dans la grande tempête qui engloutira tout

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le monde féodal; alors comme, aux jours des Croisades, il y aura du aang répandu. L'humanité est une femme qui tient un fruit dans ses flancs » il faut que ses entrailles se déchirent pour le donner au monde.

Tout change depuis cette époque. Le christianisme grandit ^ grâce au contact des croyances qui lui sont inférieures. Ses pratiques s'épurent et épurent en même temps les institutions. Charles-le-Grand avait bien fait des capitulaires, mais qu'étaient devenues ses lois sous de faibles successeurs qui avaient laissé les comtes démembrer à leur profit le grand empire de leur aïeul î Godefroi de Bouillon crée un code au milieu de cette anarchie féodale : Les assises de Jérusalem. Il n'y a pas jusqu'aux détails qui ne changent d'aspect. On dirait que la société a fait peau neuve.

L'ogive, produit de l'Orient, s'introduit dans l'architecture des occidentaux et sort de leurs mains plus belle et plus hardie.

La littérature ne tardera pas à refléter les traditions et les images orientales ; et quand les trouvères nous parleront de Godefroi de Bouillon, ce sera sous la forme d'un géant qu'ils le chanteront. Les armoiries naissent et avec elles les couleurs nationales. La médecine fait quelques progrès et, chose remarquable, les vainqueurs apprennent des vaincus : les croisés dérobent aux Arabes quelques-uns de leurs secrets. Le goût des arts, dont ils n'avaient pas l'idée, leur vient, malgré eux, en voyant les merveilles de Gonstantinople. L'ours s'est apprivoisé.

Bientôt ces châtelains barbares vont prendre goût à la poésie et devenir habiles dans la gaie science. Avec la poésie naîtra l'amour , et l'élégie remplacera ces chants lamentables qui finissaient par le Kirie eleison et qui jettaient la terreur dans les âmes.

De la confusion même natt une des choses les plus importantes de notre monde social actuel : les noms de famille.

Pourquoi ne rendrions-nous pas à ce siècle la part qui lui revient dans l'histoire des destinées sociales ? Pourquoi ne ren-

drions-nous pas à Pierre l'Hermite sa part de progrès dans un siècle dont il est à lui seul la personnification? Noble et homme d'armes, il touche à ces chefs puissants possesseurs de la terre. Prêtre, il touche à TËglise qui étend partout sa suprématie. Moine, il touche au peuple, car c'était alors dans le peuple que la plupart des abbayes se recrutaient.

Ces massacres qui épouvantent l'esprit, devons-nous l'en accuser? Peut-on accuser un homme, quand un siècle entier est son complice? Les grands événements se personnifient d'ordinaire dans un homme qui résume presque à lui seul l'esprit du temps.

Presque tous les hommes de ce temps sont barbares et cruels, aussi bien les hommes d'église que les hommes d'épeé; il y a bien dans la foule quelques grandes figures , qui se détachent du fond du tableau , mais elle ne semblent placées là que pour mieux faire ressortir la barbarie de celles qui les entourent. Les réformes de Grégoire ont peine à prendre, et plus d'un évèque porte encore la cuirasse sous la chape ; seulement ils ne se servent pas d'épées , mais de massues. Que l'homme meure , peu importe, mais qu'il ne saigne pas. L'Église défend de verser le sang.

Voyez Pierre VHermite, Le voilà, lui moine, général d'armée; seulement il semble mieux comprendre sa mission ; c'est la croix à la main qu'il conduit ses troupes , ce qui ne les empêche pas de se livrer au pillage et de massacrer les Juifs sur leur route.

Quant à Pierre, est-ce l'esprit de conquête qui le pousse? le désir des richesses et des honneurs? l'amour de la gloire? Non, rien de tout cela n'occupe son esprit. Dans cette âme ardente il n'y a pas de place pour ces misères. Esprit mobile et fougueux, il vise plus haut. Tourmenté de l'inconnu , il eût reculé les bornes du monde pour découvrir ce qu'il n'est pas donné à l'homme de trouver ici-bas.

Cet homme ne vit pas comme le commun des hommes : sa nourriture c est un peu de pain , du poisson et un peu de vin ; ses habits sont les plus grossiers du temps ; il n'a pas un palefroi de bataille 9 mais un àne. Quelque humble qu'il soit, il vise à imiter Jésus, son mattre. Quant à sa vie, elle se passe dans les oraisons, les prédications et les rêves. Cette àme est entrée à pleines voiles dans le mysticisme qui a la divinité pour objet et qui mène au fanatisme par lamour.

Jérusalem ne lui suffit plus! La ville sainte il Tabandonne. Cet homme est une image de l'humanité. Il a besoin d'espace , de changement. Rien de terrestre ne peut contenter son àme , mais au fond de ses actions il y a le principe de la charité > un amour de l'égalité comme le comportait le temps : aussi les chevaliers ne l'aiment-ils pas. C'est l'homme du peuple , l'homme de la souffrance (1).

Quand Jérusalem sera conquise, nous verrons les populations « rendre de grands honneurs à Pierre VUermite et n'attribuer « qu'à lui — après Dieu — le bonheur d'avoir échappé à la « dure servitude sous laquelle elles gémissaient. » (Guil. de Tyr.)

Cet esprit qui poussait les hommes du nord en Orient, n'estce donc pas ce besoin qui s'agite toujours en nous ? Cet inconnu, que nous poursuivons sans cesse, n'est-ce pas cette roue qu'Ixion tourne toujours dans les enfers? Ces désirs inassouvis ne sont-ils pas de tous les temps, de tous les lieux? Humanité, quand donc trouveras-tu cet Eden vers lequel nous marchons comme les croisés vers Jérusalem ? Anne , ma sœur Anne , ne vois-tu rien venir?

Pierre, dans ses actions, n'a fait que donner un développement à ces hautes aspirations. Il offrit à Dieu des massacres dont Dieu n'avait pas besoin, mais dans ce sang répandu l'hu-

(I) Un chroniqueur du XV siècle lui fiiit dire h Godefroî-de-BouilIon : « Ne » taillez plus vos vassaux , vendez vos biens, ainsi Dieu sera avec vous, »

manité puisa de nouvelles forces et reprit sa course avec plus d'ardeur. Horrible condition, que lui crée sans cesse la folie des hommes !

Quant à Pierre VHermite^ la conquête faite, il doute s il a été agréable à Dieu. Découragé il laisse son ouvrage à demi fait. II revient dans le fond d'un cloître obscur. Les ressorts de cette âme de feu semblent s'être brisés. Quel changement dans cet homme ! Cet empressement de se dérober à la foule, lui qui ne vivait jadis que par elle, cette règle sévère à laquelle il s'astreint, cette humilité de vouloir être enterré en pleine terre ; toutes ces choses annoncent chez Pierre un revirement , un remords peut-être? Quelque grand que l'on soit, quelque destiné que l'on se croie à être le bras droit du Très-Haut , on touche à l'humanité par tant de points que l'on ne doit pas apercevoir sans elFroi le sang que l'on a fait répandre. De quelque côté qu'il s'échappe , le sang répandu est le sang d'un frère et laisse toujours après lui une trace que celui qui l'a fait verser doit revoir souvent dans ses rêves. La retraite de Pierre dans le fond d'un clottre n'est peut-être qu'une expiation. On dirait le bourreau de la sainte expédition : la besogne finie , il se cache.

Ne nous empressons cependant pas de juger avec l'esprit de notre temps cette grande époque. Ne serait-ce pas être injuste que de nous montrer trop sévères à l'égard de ce moine. L'humanité, je le sais , réclame toujours ses droits. La justice est une, mais l'humanité ressemble à l'homme ; elle aussi doit partir de la faiblesse pour arriver à la force, et en histoire nous devons tenir compte des temps et des lieux.

Mons , 1" août 1854.

IIGHIRCHIS

7Z33B,B.33 Xa'BaB.MZT33.

SUR

PIERRE L1IERMITE.

Réponse m m. Charles De Tltler.

Monsieur ,

«( J'ai reçu V Organe de Huy^ monsieur. J'y trouve la réponse que vous me faites l'honneur de m'adresser. J'aime ces réponses subites, qui annoncent l'amour de la lutte et le désir delà victoire. 9 Ma réponse est longue, monsieur, n'ayant que deux mots à réfuter \ mais ce n'est pas le seul but de vous répondre qui m'a fait écrire cette brochure. J'ai voulu examiner de près l'homme qui nous occupe , et plutôt étayer solidement mon opinion que réfuter la vôtre qui ne s'appuie sur aticun texte (je ne crains pas de souligner ces mots) ce qui, dans pareille discussion, est le point principal, il ne s'agit pas ici de métaphysique et notre raisonnement doit découler des faits.

» Vous avez tenté de replacer la discussion sur son véritable terrain, et si vous ne parvenez pas, au dire de bien des érudits, à renverser mes objectioiui (je dois dire mes preuves), la faute en est bien plutôt dans le sujet lui-même que dans votre talent. Quelque faible que Ton soit, la vérité prête des armes à qui combat pour elle.

» Je vous ai laissé le temps de «( voyager dans les chroniques , » de consulter les textes : nous sommes tous deux armés de pied en cap. Nous n'avons plus qu'à combattre : entrons donc dans la carrière, et voyons pour qui Dieu le veut

PIERRE L'HERMITE a passé sinon une partie de sa jeunesse , du moins un temps assez long au pays de Liège.

Le fait m'est attesté : i** par Guibert de Nogent,qui lui fait mener une vie d'hermite, ou de solitaire, çian| une contrée de la Gaule supérieure; 2*» par les rapports intîiûes 'entre Godefroi de Bouillon et lui, rapports que le Roman àuclmaîter au Cygne et de Godefroi de Bouillon nous fak connaître Avec tant de naïveté et de vérité (i); 5® par le récit de Gilles de fiiége, moine d'Orval : ad partes Leodienses revertitur, rapproché de plusieurs textes qui ne permettent pas de se tromper sur la portée de ces expressions; 4' par les manuscrits qui ont servi au père d'Oultreman et à presque tous les historiens liégeois du XIIP au XYUP siècle.

A part les deux mots du nécrologe de M. Grandgagnage : Natale solum^ dont nous verrons plus loin la juste valeur , et la chronique Saint-André de Bruges, écrite de 1465 à 1480 (2), je ne vois rien, dans aucun auteur, dont vous puissiez arguer en faveur du sol natal i aucun corollaire qui , dans les chroniqueurs , vienne fortifier votre opinion.

(i) Peut-être me ferez- vous observer que ce livre est un roman. Cest vrai, mais c'est un de ces romans qu'un écrivain judicieux se garde bien de ne pas interroger. Les romans de ce temps sont tout simplement des chroniques en vers. Les trouvères ont beau confondre les temps et les lieux , ils rapportent si fidèlement les détails, qui sont véritablement les mœurs du temps , qu'on ne les consulte jamais sans fruit.

Je vous montrerai dans ma dissertation n"* 2 comment l'auteur de cette chanson de geste donne une origine Picarde à Pierre l'Bermite : » Il estoifc né 4*AmieiM ; ce doos dist ]y romans ; 9 Mais il avoit esté hiermites moalt lonc temps. »

(Tome2,v. 8827.»8.).

(2) Cette chronique de Bruges est plus que crédule , elle est fautive. Un chapitre est consacré à l'origine de l'abbaye. Le comte Robert de Flandre ayant été visité la nuit, à Antioche , par saint André, fait vœu de bâtir un monastère en son honneur. Ce monastère, élevé par Robert, c'est le monastère de Saint-André lez-Bruges. — Plus loin l'auteur oublie sa légende et avoue que son monastère était commencé avant les Croisades. Je ne vous fyis pas compliment sur le choix de vos autorités.

Vous avez beau citer Albéric : Albéri(( ne répond pas à votre appel.

Ad terramnativitatismœ, dit ce chroniqueur, en parlant de Conon de Montaigu et de son fils Lambert , et non en parlant de Pierre V H ermite.

Ces mots ne vous prouvent-ils pas qu'Âlbéric savait parfaitement que Pierre VHermite n'était pas Liégeois? Eut-il manqué de s'en servir en parlant de lui ? Cette distinction qu'il établit par ces mots entre Conon de Montaigu et Pierre VHermite y doit vous prouver clairement^ monsieur, que la patrie du prédicateur lui était connue et que le texte qui contient Amiem au lieu dUAmbianis^ n'a subi qu'une simple traduction.

Il n'est donc pas exact de dire, comme vous le dites, monsieur , en interprétant mes paroles d'une façon arbitraire : si les autres historiens parlent de SOL NATAL, c'est qu'ils confondent le lieu ow il a passé sa jeunesse avec celui de sa naissance. Aucun historien — h part le nécrologe — ne parle du sol natal. Et je n'ai fait cette réflexion qu'à l'égard du petit article de M. d'Héricourt, et vous savez pourquoi, sans que j'aie besoin de le répéter ici.

Revenir au pays de Liège (pardon d'y revenir , malgré vous et M. de la Palisse), ne signifie pas être né au pays de Liège, Si je me suis appesanti sur ces mots de M. Du Mortier : Evidemment ^ s'il revient au pays de Liége^ c^est qu'il en était parti, c'était pour constater par une opinion de plus (et les opinions de mes adversaires me sont friandesl le séjour de Pierre l'Hermite dans les environs de Huy. Qu'il y soit né , comme vous le voulez , qu'il l'ait seulement habité , comme je le soutiens , le fait est acquis à la discussion.

Avant sont départ pour la Terre Sainte, Pierre VHermite habita le pays de Liège (i).

(1) Molanus l'appelle Ermite teutoniquct ce qui m'explique l'épithète àt pèlerin hongrois que lui doune M. Des Michels dans son Histoire du moyen âge, Paris, 1846.

Pierre VHermite mena la vie d'hermite non-seulement dans le pays de Liège, mais dans l'Amiénois^ dans le Forez et dans quelques autres endroits.

Mclart j dites-vous , a puisé ses reûsciguements dans le père d'Oultreman. Qui me le prouve? Pourquoi donc Mélart et le père Ambroise surtout, qui tous deux habitaient Huy, n'auraient-ils pas consulté les manuscrits du Neuf-Moustier (1)? Je croyais Mélart trop consciencieux pour aller chercher ses preuves dans des romans j quand il avait sous la main des pièces authentiques : des pierres

(i) Vous êtes, Monsieur, dans une complète erreur en disant que le P. Ambroise a copié la vie de Pierre l'Hermite dans l'ouvrage du P. d'OuUreman , ce véritable roman.

Si les deux versions de ces deux auteurs sont à peu près semblables, c'est — il est facile de s'en apercevoir — qu'ils ont tous deux puisé aux mêmes sources. Ces sources sont les manuscrits de Neuf-Moustier^ qui remontaient à l'époque de la fondation de ce monastère. Le manuscrit de Gilles d'Or val les cite , Mélart les cite, le P. Âmbroise les cite, d'OuUreman les cite : entre autres ceux d'un Jacques de Vltriac , dont M. Gorrissen déplore la perte. J'ai cru voir dans ce Jacques de Vitriac , Jacques de Yitry, mais d'OuUreman fait une distinction entre ces deux noms.

Quelques rapports qu'aient entre eux les ouvrages de P. Ambroise et du P. d'OuUreman » il y a dans l'œuvre de ce dernier un esprit de critique assez élevé, tandis que le P. Ambroise n'est qu'un esprit crédule et mesquin qui se contente de copier la légende telle qu'il la trouve. Critiquer les manuscrits d'une abbaye lui serait un crime, il s'en garde bien.

Le P. Ambroise a copié servilement les manuscrits de Neuf-Moustier* Le P. d'OuUreman, lui, s'en est servi, mais il n'en accepte les récits que lorsque des autorités viennent les confirmer. C'est ainsi qu'il ne fait pas mention des rapports d'amitié qui existaient entre Pierre VÉermite et Urbain H , alors que ce dernier était religieux à Cluny (a). (In des points les plus importants de notre discussion , la viod'hermite menée par Pierre au diocèse de Liège, d'OuUreman ne le présente que sous forme dubitative, tandis que le manuscrit raconte cette vie de façon à ne laisser aucun doute à l'esprit. D'OuUreman dit : soit que ce fut au pays de Liège, ce qui est assez vrai semblable* Le manuscrit de Neuf-Moustier, lui, dit : Il se retira dans une retraite qu'il s'était choisie au pays de Liège. (Je vous prie de remarquer les expressions qu'il s'était choisie). Le manuscrit appelle la fille de Pierre l'Hermite Âléide : D'Oultreman l'appelle Alix, Le manuscrit raconte le miracle opéré dans l'univers par le Diex el volt , miracle que je ne trouve consigné que dans l'histoire universelle de Sabellicus , écrivain crédule et sans judiciaire, dans Maimbourg, historien peu estimé et qui parait — si ma mémoire est fidèle — avoir emprunté cette fable à Robert le moine : d'OuUreman examine ce miracle et n'y ajoute pas foi. Le manuscrit

(a) Ce fait nous est cependant confirmé pat* quelque» historient.

tombales, des manuscrits^ des nécrologes, des traditions. Mélart^ homme si instruit , aurait-il donc eu besoin d'un étranger pour lui apprendre Thistoire de son pays? Cela n'est pas à supposer.

Il faut convenir que iotis les historiens modernes qui ont recopié le père d'OuUreman (entre autres Du Gange et Dom Grenier, qui en font grand cas) sont ou bien simples, ou bien peu judicieux, puisque un roman a pu leur en imposer pendant 214 ans. Pauvres historiens! Pauvres biographes!

Admettons ce fait inadmissible pour les écrivains postérieurs au père d'Oultreman. Mais les écrivains antérieurs ne peuvent, à coup sûr, avoir copié ce livre ou, si vous y tenez, ce roman. Ce sont donc ces écrivains qui sont des romanciers , puisque d'Outreman ne cite presque pas un fait sans invoquer ses autorités. C'est Paul Emile , c'est Laurent de Liège , moine du XIP siècle , c'est Du Haillan- Mariana, Blondus, Barland, Vollaterran, Molanus, P. Virgile, Platina, Delannel , Bergomas, Guillaume Aubert , Saint- Antonin , etc.; tous auteurs qui se sont occupés de Pierre l'Hermite et qui ont servi de guides au père d'Oultreman et dont il n'admet l'autorité qu'alors qu'elle lui parait de bon aloi : « car les fausses perruques et le )» fard — dit-il dans sa préface — ne se trouvent point parmi les )» meubles d'une véritable beauté. »

Le père d'Oultreman s'appuie, il est vrai, sur deux autorités que nous ne connaissons plus ; que nous pouvons supposer être exagérées, mais envers lesquelles nous n'avons aucune bonne raison pour nous inscrire en faux.

Ces deux autorités sont : 1** « Un manuscrit de Nicolas de Cam- » pis, roi d'armes du roi catholique, surnommé Bourgogne, qui a » curieusement ramassé ce qu'il a pu trouver de la vie et postérité )> de Pierre l'Hermite, »

J'avoue que la légende trouve une grand part dans ce manuscrit, ce que d'Oultreman sait fort bien distinguer , car à propos de l'origine fabuleuse du nom de VHermite^ racontée par l'auteur de ce

raconte que Pierre VHermite fut vice-roi de Jérusalem sous Bauduiii ; d'OuUreman n'en dit rien.

Je pourrais pousser plus loin les comparaisons. Ces différences suffisent pour vous montrer que le P. Ambroise n'a rien emprunté à d'OuUreman, mais qu'il a copié comme ce dernier les manuscrits de Neuf-Moustier, qui font naître Pierre l'Hermite à Amiens et lui font mener la vie d'hermite dans le diocèse de Liège.

livre, non comme chose vraie, mais comme récit curieux à conserver, il dit : u Cette pièce n'étant autorisée d'aucun historien, nous )) la laisserons passer sous silence telle qu^elle est , sans y rien » ajouter ni diminuer de son crédit. » {Page 2)

Cette sage réflexion serait-elle venue à l'esprit d'un romancier ? n'est-il pas du domaine de l'historien de rapporter les fahles mêmes, sous lesquelles on découvre quelquefois des origines? Cette réflexion du père d'Oultreman fait pressentir la science moderne.

2.® La deuxième autorité est le livre intitulé : Fec/ios Hercios de la Cavalleria Europena, en la œnquista de Jérusalem ^ par don Alonzo Gomez de Minchaca,

Ce don Alonzo Gomez de Minchaca, dont le manuscrit se trouve à la bibliothèque de l'Ëscurial, vivait, suivant d'Oultreman , en 1315. Voici ce qu'il dit de Pierre VHermite : « De nacion FranceZj »> de la Provincia de Picardia, de casa noble. )»

Ces manuscrits, d'Oultreman dit les avoir vus de son temps entre les mains de Martin VHermite , sieur de Betissart, qui fut, si j'ai bonne mémoire, enterré dans une des églises de Malines (i).

La vie de Pierre VHermite, par d'Oultreman, nous montre, d'après ces deux autorités et d'autres qui leur sont antérieures , notre grand homme noble et marié. — (Je me suis occupé dans une dissertation, qu'imprimera bientôt la Société des Antiquaires, de Pierre d'Achérj/j dont vous ne parlez plus et que j'ai tout lieu de croire le même personnage que Pierre VHermite) {2). Aujourd'hui occupons-

(1) Un manuscrit de. la fin du XVI*' siècle » que possède un de MM. les vicaires généraux du diocèse de Tournai, nous montre les descendants de Pierre V Ermite d'Amiens demeurant dans les Pays-Bas ; à Nimy près de Mons ; à Laroche, à à Houfalise, etc., etc. Ne serait-ce pas dans ce manuscrit généalogique que le P. d'Oultreman a puisé ses renseignements? Nous donnerons à la fin de ces Recherches le texte entier de ce manuscrit.

(2) Les rapports de Pierre i' Hermite ayec la Picardie se découvrent dans le choix qu'il fit d'un capitaine pour commander son corps d'armée. H choisit qui? un picard, un gentilhomme des environs d'Amiens , Gautier sans avoir , neveu du seigneur de Poix , dans l'Amiénois :

<r L'an de l'incarnation du Seigneur 1098, au mois de Mars, le moine Pierre » d'Acliery, homme illustre par sa science et sa hardiesse, partit de France pour » la Palestine et conduisit avec lui Gautier de Poix (a) avec ses neveux, Gautier, sur » nommé sans avoir, Guillaume , Simon et Mathieu et plusieurs autres françoîs » illustres tant chevaliers que gens de pied, au nombre d'environ quinze mille. »

(Ordéric. Vital, liv. IX}.

(a) C'est cehii-là m^me qui tua à la chaise Guillaume le roux, roi (rAnglelerrc.

nous du père d'Oullreman. Voilà donc , d'après luij Pierre noble et marié, assertions qui se rapportent non-seulement ayec la tradition , mais aussi avec la plupart des historiens , et dont la deuxième s'appuiie sur des preuves authentiques , rapportées par M. Hardouin. Une de ces pièces concerne Albert, évéque de Bethléem, en ii79 ; elle nous le montre comme un descendant de Pierre VHermite : « Peîri Eremitœ nepos fuit. » {Italia Sacra t. 3, col. i097, c. vet. édit. Paris , 17S0 in-^ p. iî279, de la collection intitulée TOnciw christianus) (1).

C'est ce même Albert qui voyagea avec Guillaume de Tjr, de Palestine à Rome , pour assister au concile de 1178 et qui figuro dans la généalogie rapportée par d'Oultreman. (Voyez aussi : Onufrius, Myreus, Etienne de Chypre, etc., etc.)

Nierez-vous maintenant, monsieur, que ce fait soit exact? D'Oultreman, en parlant du mariage de Pierre l'Hermite, ne connaissait pas, remarquez-le bien, les pièces authentiques citées plus haut et qu'il vous est si facile de vérifier. Voilà donc les actes du concile de il 78 qui donnent raison au père d'Oultreman. Pierre l'Hermite fut marié avant d'être prêtre.

Quant à la qualité de noble (2), donnée à Pierre par d'Oultreman, je vous prouverai par le rôle des hommes levés par Ëustache , comte de Boulogne, en Picardie^ qu'un de ses vassaux Picards s'appelait Pierre d'Aché^y (Petrus de Acheriis). Hermita quidam Petrus Achiriensis (chronique des comtes d'Anjou). Ces hommes d'armes furent appelés sous les bannières du comte de Boulogne, en 1071 , pour lesffuerres de Flandres. Vous voyez donc bien, monsieur^ que Pierre d'Achéry a très-bien pu recevoir une blessure à la bataille de Cassel (5) et être fait prisonnier et se dégoûter du métier des armes. Cette nouvelle assertion de d'Oultreman est non-seulement conforme au

(1) L*art de vérifier les dates a donc raison de dire :

« XWyen , dit l'Hermite, français de nation , petit neveu du fameux Pierre » VHermite f fut nommé par le pape Gélestin 3, évéque de Bethléem, puis suc- » céda au patriarche Héraciius. II mourut en 1194.

(2) Du Tillet l'appeUe Pierre d'Amiens et le fait figurer dans le catalogue des nobles qui partirent pour la Croisade. Du Tillet , Hist, de France. 1580.

(3) 11 prit la conduite du deuxième corps d'armée , car, dit la chronique du Mont-Saint-Quentin : « /{ était bien duit au fait des armes- »

caractère mobile et inquiet de Pierre fHeifnitey raais se trouve encore confirmée par les rôles de ce temps, qui reposent à la Bibliothèque nationale de Paris et dans les archives de l'ancien pays d'Artois.

Maintenant, monsieur, avons-nous le droit d'appeler d'Oultreman un romancier?

Voyons donc ce livre qui est si mauvais et que tout le monde a copié, même Michaud.

Le livre du père d'Oultreman loin d'être, comme vous le dites, un roman, me parait au contraire fort bien digéré. Il est en outre empreint d'un certain esprit d'indépendance qu'il était rare de trouver de son temps. Ce livre a de la judiciaire et les faits, avant d'être acceptés par l'auteur, sont passés à l'étaminc de sa critique.

Remarquez ce qu'il dit à propos du cri de Dieu le veut : « Sabel- )» lie et la vie manuscrite de Pierre VHermite (4) disent que par un » miracle fort prodigieux, ce cri prononcé au concile de Clermont : » Dieu le veut, fut entendu au même temps par tout le monde (2). >» Mais les auteurs des temps n'auraient pas tu cette merveille, si elle » était arrivée de la sorte. » (p. 57.)

Connaissez-vous beaucoup d'hagiographes aussi prudents que le P. d'Oultreman ? Combien ne se seraient pas empressés d'ajouter un miracle de plus à la vie de leur saint.

Permettez-moi, monsieur, de relever une erreur qui s'est glissée involontairement dans votre article Pierre VHermite et sa statue, où vous parlez des enfants naturels de ce prêtre célèbre. Le mot natu-rel est employé par d'Oultreman dans le sens de légitime. (3)

(1) Et la vie manuscrite de Pierre VHermite, dit d'Oultreman. Vous voyez donc bien qu'il a consulté les manuscrits du Neuf-Moustier.

(2) Je trouve ici la preuve que la vie manuscrite dont parle le P. d'Oultreman est la même qu'a copiée le P, Ambroise, au Neuf-Moustier. La vie manuscrite du P. Ambroise dit que tous les échos répétèrent: Dieu le veut! Dieu le veut! Sabellic et le P. Maimbourg , deux écrivains assez crédules^ rapportent la même fable , qu'ils ont puisée, je pense» daus Robert le moine.

Vous avez donc tort, Monsieur, de dire, sans examen, que Te P. Ambrois a copié d'Oultreman. Il est évident qu'ils ont puisé aux mêmes sources.

(3) Dans les réflexions que vous faites (Pierre VHermite et sa statue) au sujet des î'Hermites, famille plus ou moins nohle de la Picardie, vous faites entrer... de par d'Oultreman qui n'en peut mais... ce fameux boïirreau de Louis XI, Tris-

Plus loin vous reprochez à d'Oui treman de s'appuyer sur un manuscrit qui fait mourir Pierre VHermite à Gonstantinople. Le reproche n'est pas juste. Ce manuscrit de Gampis est un rassemblement de pièces variées ; Tauteur a donc extrait de la cosmographie de Teuet , imprimée en 1502, une tradition orientale, que ce voyageur raconte lui avoir été narrée par les Arméniens et qui est très-bonne à recueillir, en ce sens qu'elle nous montre l'effet produit par le nom de Pierre VHermite sur les Turcs et les Grecs. D'Oultreman loin de donner crédit à ce récit, le critique un peu vertement même :

« Quant à moi , dit-il , je ne trouve rien à disputer sur ce fait , )> vu que l'autorité d'André Teuet est de bas aloi. >»

Et plus loin :

«< Mais il n'y a personne qui ne voie combien ces pièces sont de » petit effet, pour renverser une opinion reçue de tout le monde. »

Vous voyez donc bien , monsieur , que cet historien n'est pas aussi crédule , aussi léger et aussi ignorant que vous le dites.

Si bien des faits vous paraissent fabuleux dans d'Oultreman, peutêtre ne vous semblent-ils ainsi qu'en l'absence de documents qui , comme vous l'avez vu et comme vous le verrez plus loin , ne sont pas introuvables.

A part l'esprit légendaire de certains passages , je vois dans la marche de ce livre un agencement , une action simple et régulière qui annoncent une très-bonne méthode pour le temps où il fut écrit.

La harangue de Pierre VHermite^ il est vrai, réminiscence du Tasse et du Chevalier au Cygne , est une harangue de fantaisie. Mais Tacite et Salluste ont-ils fait autre chose ? N'est-ce pas le même fait, moins l'élévation des idées etlahauteur du style? Accusez-vous Tacite et Salluste d'être des écrivains mensongers ?

Vous reprochez au P. d'Oultreman d'entrer dans de grands détails, de faire poser Pierre VHermite devant lui.*VoilJi, moi, où je place son o^érite et, quoique verbeux, les détails dans lesquels il entre

tan l'Hermite , qui pour réparer les injusticfis quil avoit commises faisoit tomber deux têtes pour une. Le P. d'Oaltreman ne le nomme pas dans sa généalojgle : il vous dit seulement : « qu'il est fort vraisemblable que Tristan soit de » cette maison » de môme que d'autres maisons possédant en firance de riches » terres , mais que les recherches qu'il pourroit faire à ce sujet étant aussi mal » aisées que de peu de profita il les laisse sans s'en inquiéter davantage, d Vous en voulez à ce pauvre P. d'Oultreman.

sont pour moi d'un grand attrait, surtout quand ils s'appuient sur des autorités. N'oubliez par que le père d'Oultreman écrivait une monographie et que la plupart de ces livres n'intéressent que par l'abondance des détails. Comme vous le remarquez, les chroniqueurs gardent le silence alors que le père d'Oultreman raconte , mais observez que les chroniqueurs écrivaient des histoires générales et qu'ils étaient bien moins que l'historien de Pierre & même de remonter aux sources 9 confinés qu'ils étaient chacun dans son monastère.

Permetlez-moi , monsieur , d'examiner brièvement le petit livre de d'Oultreman, intitulé:

La vie du vénérabk Pierre VHermite^ par le P. Pierre d'Oultreman. ValendenneSj J. Vervliet, 1632.

Aussi bien, monsieur, les historiens de Huy entrent dans trèspeu de détails sur ce grand'honmie , qui mourut à Huy. N'est-il pas bon de faire connaître aux Hutois ce qui a été conservé de sa mémoire? C'est ce qui m'a engagé à m'écarter un moment de la dîscution , pour justifier d'Oultreman et examiner avec impartialité son œuvre qui , du reste , a pour l'instant une grande actualité.

Ce petit livre étant fort rare, on me saura gré de le faire connaître autrement que par son titre.

Après avoir cité ses autorités et les traditions fabuleuses ayant trait au nom de VHermite, d'Oultreman ajoute que le nom de famille de cette maison lui a été donné d'un endroit nommé VHermite ou l'Hermitage. Quoique cela soit inexact , à notre point de vue à tous deux, puisque Pierre s'appelait d'Achéry^ une telle origine n'a rien d'invraisemblable.

Puis d'Oultreman fait voyager Pierre en Grèce, en Italie et, outre les deux manuscrits de Campis et de Gomez de Michaca , il cite encore des écrivains qui rapportent le même fait et dont quelquesuns — entre autres un dé vos compatriotes — écrivaient dans le XII" siècle. Ces écrivains sont : l'auteur belge du roman du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon ; Laurent de Liège ; Du Haillan , Paul Emile^ etc.

A son retour d'Italie, Pierre VHermite entre en qualité de gouverneur chez Eustache, comte de Boulogne, père de Godefroi de Bouillon. (1) Pour appuyer ce fait aucune autorité , mais l'intimité

(1) Quelques auteurs qui se sont occupés de Godefroi de Bouillon, nous apprennent qu'il connaissait la langue latine , plusieurs autres langues et qu'il était Tersé dans les lettres sacrées :

qui existait entre ces deux grands hommes , le respect du roi de Jérusalem pour Pierre l'Hermite^ l'affection de ce dernier pour Gode* froi , que par sa barbe fleurie , il trouve l'homme le plus loyal où tous les cœurs puissent se fier] tous ces détails intimes que nous fait connaître l'auteur du Chevalier au Cygne ne sont-ils pas autant de corrélations qui viennent à l'appui du fait avancé par d'Oultreman ? M. Hardouin a donc raison de dire : u La retraite de Pierre l'Her^ >» mite au pays de Liège après la Croisade , dans les domaines cédés M h révéque Otbert , par Godefroi de Bouillon , semble d'ailleurs in- » diquer d'autant mieux la préexistence de relations entr'eux , que.

Voyez entre autres : Dierixens. Prévault. Hist. litt. de la France. Henné, etc.

M . Henné (Très. nat. 1842) est de l'avis da P. d'Oultreman et dit qu'il eut pour précepteur le fameux Pierre l'Bermite, et M. Henné est d'accord en cela avec dix ou douze auteurs, antérieurs ou postérieurs au P. d'Oultreman.

Ordéric Vital dit que Pierre d'Achery était un moine d'une grande sagesse et d'une érudition profonde > d'une vaste science. (A)

Le goût dos voyages savants vers l'Italie ne se rencontre pas seulement chez Pierre l'Hermiie, De bien des pays divers nous voyons quelques moines éprouver le besoin d'abandonner leur pays barbare, pour cette Grèce et cette Italie dont nous ne parlons jamais sans désirs. Vers l'époque oii partait Pierre l'Hermite, Siegfuson , habitant de l'Islande, quittait sa patrie pour visiter l'université de Cologne et celles d'Italie. C'est à son retour qu'il écrivit le célèbre livre de l'Edda. Alfred le grand, roi d'Angleterre, avait également voyagé dans le midi pour en connaître les mœurs et les lois.

(a) Je ne comprends pas M. Paulin Paris (chanson d^Antiocbe) venant nous dire : « Ordéric Vital touche i Tabsurde quand il nous dit que Pierre était un homme d^une grande science. » De quelle autorité se sert-il pour nier ce fait? Là ne s^arréte pas la seule erreur de H. Paulin Paris « Ilest fart doutettx^ dit-il, que Pierre soit revenudela eroisadert (Chans. d^Ânt. p. 353). Voilà H. Paulin Paris d'accord avec Teuet. Que va dire M. Grandgagnage ? M. Paulin Paris fait de Pierre VHermite un homme d^une naissance obscure et d^uoe éducation grossière , ayant le don de la parole, mais pas celui de la sagesse, méprisé de la chevalerie, oracle de la populace, menteur, superstitieux et gourmand. Il nous le donne comme un courtier de pèlerinages, al" laot, pour compte d^antrui, â Saint-Jacques et à Jérusalem et nç viTant jamais qu^avec les truands et les goujats. S^il en est ainsi, les Amiénois n^ont pas eu la main heureuse. La chanson d^Antioche fait naître Pierre en Arménie :

11 fut né en Ermine, s^i avoit sa maison Ames fut et créus de la terre environ.

M. Paulin Paris dit que Ton doit lire .

« EnAminoisfu nés et s^iot sa maison. »

(Chanson d'Antioche. T. I. p. 13).

» d'après Gilles d'Orval , c'était bien d'un retour et non d'une pre- ,, mière arrivée qu'il s'agissait : ad partes Leodienses reverHtur. » (1)

Puis d'Oultreman le fait assister à la bataille de Gassel, où il reçoit une blessure et où il est fait prisonnier. Nous ayons vu plus haut que ce fait est quasi une certitude. Dans Tintervalle, Laurent de Liège (Hist. des évéques de Verdun. XIP siècle), lui fait faire — grâce à une confusion de noms — la guerre dans le Verdunois. Le père d^Oultreman rectifie judicieusement cette erreur.

Pierre VHermite se marie. D'Oultreman cite ses autorités, que nous avons vues confirmées par des pièces authentiques. La femme de Pierre meurt. 11 se fait moine dans Tévêché d'Amiens.

Ici nous avons encore des preuves authentiques de son entrée en religion , dans l'abbaye du Mont-Saint-Quentin près de Péronne (Somme), commandée par l'illustre Godefroi, oncle d'Ida, mère de Godefroi de Bouillon. Remarquez encore, monsieur, que d'Oultreman ne connaissait pas ces preuves.

La première : 1 ." est un bref de recommandation des défunts aux prières des religieux de Gorbie, au XIII siècle et dont voici un extrait :

Domino Petro^ œgnomine Heremitœ , priori Sancti-Quintini de monte,.., u (Dom. Grenier. Bibl. nationale, paquet 2. liasse il. art. 8.) Voyez aussi Mabillon (Ann. Bén. T. V. 1. 68 et 86 (2).

La deuxième : 2.® est l'extrait d'un manuscrit provenant de l'abbaye du Monl-Saint-Quenlin , qui se trouve aux archives du département de la Somme. Voici cet extrait :

(i Sur la fin de l'onzième siècle, certain personnage nommé Pierre » VHermite , natif du diocèse d'Amiens, voulant se consacrer au

(1) Tout, jusqu'à cel^e eavie d aller à Jérusalem, qui tourmente l'enfance de Godefroi et qui semble lui être soufflée par Pierre VHermite y nous annonce celte intimité. Qui conseille à Godefroi de vendre ses domaines à l'évêque de Liège ? Jehan d'OuUremeuse nous l'apprend : c'est Pierre VHermite. Le séjour de Pierre au pays de Liège» aussi bien que l'idée de la croisade se révèle dans ce simple fait.

Malbrancq [De Morinit) parle d'une alliance de famille entre les comtes de Boulogne et les l'Hermite. ~ Le Jésuite G. de Waha s'étend aussi sur cette partie de la vie de Pierre VHermite*

(2) Il parait que les religieux de ce monastère étaient des moines nobles. (Pierre VHermite, Ode par M, Breuil.)

» service de Dieu , $e rangea et prit l'habit de religieux, en ce mo- » nastére du Mont-Saint-Quentin. » (i)

Poursuivons :

Pierre VEermiie vient dans le pays de Liège vivre en hermîte et ce fait , rapproché du texte de Gilles de Liège, me semble exempt de doute. Il quitte son hermitage^ part pour la Terre-Sainte, vient trouver le pape Urbain , le décide à prêcher la croisade ; parcourt les villes et les bourgs, préchant partout ; va en Angleterre , où, ne l'oublions pas , les chevaliers parlaient alors la langue à'oil (2) ; commande avec Gautier sans avoir un corps d'armée; arrive à Constantinople, à Jérusalem ; se mêle aux événements , puis revient en Europe, avec des chevaliers et des bourgeois de Huy ; fonde un monastère dans cette ville, avec le secours de ces seigneurs et y meurt.

Je vous le demande, monsieur, n'y a-t-ii pas dans ce livre une marche chronologique des plus simples? Trouverieî-vous beaucoup d'hagiographes qui, ayant à écrire l'histoire d'une existence aussi aventureuse que celle de notre héros, eussent été aussi sobres d'événements extraordinaires ?

Pour faire connaître les qualités de notre moine, qualités qu'on peut très-bien supposer dans un religieux ^ sans invoquer d'autorités , d'Oultreman va jusqu'à les prendre à témoin^ tant il y met du scrupule. C^est ainsi qu'en parlant de l'abstinence de Pierre

(1) Il est juste de dire que l'auteur de cette chronique ne fait partir Pierre pour la Palestine qu'après avoir obtenu la permission de son abbé.

Les mots se rangea nous font bien voir qu'il quitta le monde et que d^Oultre*màn a raison, mais aucun renseignement sur sa vie d'hermile. Pierre disparaît pour le chroniqueur, qui ne le retrouve qu'à son retour de la Palestine, environ 15 ans ans après ce temps. Que fait-il pendant ces quinze années? On ne le sait que plus tard. Il est parti de sou monastère avec ses habits de moine (Guib. de Nogent.) et son imagination exaltée l'a conduit dans un lieu solitaire (Guib. de Nog.), dans un ermitage,., dans les bois (chron. n» 9492 B. des d. de B.) d'oii il ne sortira que pour conserver à jamais le nom é'Hermite qu'il donnera à sa famille, sans souci du sien propre, Pierre d'Achery, que nous ne trouvons que chez quelques chroniqueurs curieux de détails.

— Le comte de Beaumez , croisé français , donne au monastère du Mont-Saint Quentin, à son retour de la Terre Sainte, un morceau de la vraie croix pour remercier ce monastère d'avoir donné Pierre VHermite au monde chrétien.

(Chronique; lieu cité).

(2) Du Haillan rapporte le m^.me fait, [)age36!2. Hist. de France. 1576.

n est à croire même qu'il fut aussi en Ecosse. Guibert rapporte que dans sa troupe on voyait des Ecossais, la cuisse nue, la Clamyde sur le dos.,.,,. Ils venaient du pays des brouillards.

VHermiie il dit : « Yollaterran et Blondus jdisent qae son abstinence était illustre. » Puis vient la liste des éerivains qui se sont occupés des qualités de Pierre FHermile et dont quelques-uns, je rous Tavoue , me sont inconnus : Molanns ; Alfonse Ciaccon ; Polydore Virgile ; De Lannel ; Platina, Bergomas; Mauelerc; Bonfin; saint Antonin , archevêque de Florence (i); Guillaume Aubert, etc., etc., car il suffit d'ouvrir quelques livres pour voir combien d'auteurs, depuis le XII' siècle jusqu^au XVIl*, se sont intéressés à cet homme, dont nous nous occupons avec tant d'ardeur depuis quelque temps.

Un seul événement extraordinaire, qui donne droit à vos allégations , est rapporté avec de grands détails , c'est l'exhumation de Pierre VHermiie en 1242. Tout en ayant de l'indulgence pour le caractère de l'auteur et, eu égard à l'esprit du temps , je me réserve d'examiner ce fait qui, selon toute apparence, a été puisé par d'Ouitrcman dans les manuscrits de Neuf-Moustier et qui pourtant n'est pas d'accord avec le nécrologe , qui lui même n'est pas d'accord avec Maurice , auteur de la note manuscrite de Gilles de Liège et par les soins duquel eut lieu cette inhumation. Le nécrologe dit que toute la commt/nati(édcNeuf-Moustier,tOficA^e d'une in^}MVaftbn(iimne,résolut de transférer dans l'église les restes de Pierre, qui avaient été inhumés au-dchors. Maurice, lui, ne parle pas àHnspiration divine^ mais attribue simplement cette pensée d'exhumation au livre de Jacques de Vitrtfy qui , dit-il, étoit parvenu jusqu'à not/s; ce qui fait faire à M. Grandgagnage cette réflexion : u On peut donc présumer que, » avant cette époque et dans ces temps d'ignorance , le grand nom » de Pierre l'ffet^iite avait perdu de son éclat au sein même de l'ab- >» baye qu'il avait fondée, » (2) réflexion qui ne l'empêche pas d'at-

(t) Le récit de saint Aiitonin est des plus curieux. II trouve dans les croisades Texplication de l'apocalypse. « Le 7"" ange , dit-il, est l'empereur Alexis; c'est » Topittiou de certains» mais je ne l'approuveras. Le T" ange c'est Pierre l'Her- » mite. » Saiut Jean serait bien étonné s'il revenait au monde.

(S) La réflexion de M. Grandgagnage est on ne peut plus juste. L'indifférence de& moines de Neuf-Mouslier pour leur fondateur u a rien qui surprenne sous un préUt aussi vicieux qu'Henri de Gucldre , ce lundit mitre , qui doit compte à î'hunMnité de tant de corruptions et de sang i^(»andu. La \ente faite en 1273 par le& religieux du Neuf-Moustier à la ville de Hny de la Neuf feste laquelle comwwnfotl l«i mmicte deUe feste Saint Mathieu ^ apostle et évamgeliste et se lerminail la nuit huit jours après, dans le cimetière et la prairie qui entouraient le moxiastèro , nous montre la foule attirée ^ cette foire faisant mains, mains, mains

tribuer à Maurice lui-même le procès-verbal de la cérémonie et d'^gouter : <( qm la note communiquée par Maurice à Gilles d'Orval » n'est qu'un extrait de ce procès-verbaL » Vous avez vu dans ma dissertation quelle contradiction existe entre ces deux procèsverbaux, sortant, d'après M. Grandgagnage , de la même main.

Le récit de d'Oultreman, sous ce rapport, se rapprocherait plutôt de celui de Maurice que de celui .du nécrologe. Ceci soit dit sans nuire aucunement à votre manuscrit.

» On ouvre <lonc le cercueil à petit bruit et devant peu de ger^, )» Craignant que ces os, qui avaient été cachés 127 ans en terre, ne )> fussent réduits en cendres. » (page 98.)

Jusqu'ici tout est simple. Les moines ont besoin d'un miracle, mais ils ont peur d'être punis de l'indifférence qu'ils ont montrée pour leur fondateur. Ils marchent dpetiï bruit. «Mais, chose étrange ! — Je vais copier textuellement d'Oultreman :

« Mais, chose étrange! on trouve non-seulement ses os, mais tout » le corps entier sans aucune corruption ni pourriture , même la » barbe , qu'il avoit toujours portée longue, à la manière des pélen rins, fut trouvée telle qu'elle éloit le jour qu'il mourut. »

C'est cette même barbe encore retrouvée , suivant le jésuite Fisen, toute entière en 1542, mais qu'on ne retrouve plus en 1655, ni en

Le P. d'Oultreman sent lui-même ce que ce récit a d'improbable; il l'accepte parce que les manuscrits du monastère sont là, mais il ajoute :

« A quel degré de gloire devoient-ils penser que Dieu avoit élevé n l'âme de leur fondateur , puisqu'il avoit favorisé et privilégié son » corps de la sov\^ pardessus toutes les lois de la nature, >>

La vérité sort de lui malgré lui et on peut dire, sans le moindre scrupule, qu'il est impossible que le corps de Pierre VHermiie se soit conservé entier pendant 127 années, inhumé qu'il fut en pleine terre

deshonnesteté, péchés et vilain* dont mains perilles pouvaient avenir et advenus en estoient, et cela sans que les moines s'en retournassent, car l'histoire nous les montre au milieu de toutes ces fêtes mondaines et n'étant pas les derniers à en prendre leur part. Il y a loin de ce temps à celui oU la démocratie et ses mœurs austères épuraient les abbayes et trônaient sur la chaire de Saint Pierre, dans la personne du fils du charpentier, Hildebrant. Singulière époque oli les moines vendaient les vices comme des privilèges. Peut-être cette vente fut-elle une inspiration divine.

dans un cercueil de bois probablement, puisque en iâ42 il faut, suivant Maurice, un petit coffret... et suivant Fisenun cercueil de marbre, ce qui est une ëùrabondanee de luxe, que Yillenfagne, témoin oculaire ; détrnH d'ud seul mot, comme vous le verrez plus tard.

Concluons de tout ceci que le manuscrit dans lequel d'Oultreman aura puisé le récit de cette exhumation était une de ces amplifications de rhétorique, si communes au moyen âge, et que le caractère dont le père d'Oultreman était revêtu l'aura empêché d'examiner avec sa critique habituelle.

Je me suis étendu sur ce livre du père d'Oultreman. Je suis entré dans d'assez longs détails, parce que ces détails touchent à l'histoire. Je les ai rapportés tels qu'ils sont , sans les défigurer , ni leur enlever, pour quelques-uns, leur caractère légendaire. Ce livre ne mérite pas le mépris dont vous voulez le couvrir. Ce n'est pas un roman , c'est au contraire un petit livre fort curieux et je loue les historiens modernes qui, l'ayant consulté, l'ont trouvé un petit livre très-soigné.

Pour en finir avec ce livre et nous résumer , diisons : ou le père d'Oultreman a écrit un mauvais livre, alors tous les écrivains modernes qui ont puisé à cette source se sont montrés peu judicieux et ignorants , ou le livre du père d'Oultreman est bon : alors... Mais je m'aperçois que je n'ai qu'un dilemme au lieu d'un syllogisnie, aussi je vous demande grâce pour la troisième proposition.

Voici (pour que vous puissiez le comparer au livre du P. d'Oultreman) ce que dit Paul-Emile, qui écrivait sous Louis XII, et qui a consacré à son histoire de France, tant vantée par Erasme lui-même, plus de 20 années de recherches :

« Un gentilhomme Picard , appelé Pierre, après avoir passé sa » jeunesse dans les études, entra dans le métier des armes , mais )> ayant remarqué la vanité des choses humaines dans les états de » la vie , il quitta les armes et se retira , pour les oublier , dans un » hermitage duquel, à peine guéri , il lui prit envie de partir pour » voyager dans la Terre-Sainte. Il s'habilla le plus pauvrement qu'il » pût , pour mieux pénétrer chez les barbares. C'étoit un homme )» d'un esprit cultivé, mais laid de figure et petit de taille et d'un )» abord si vulgaire qu'on n'auroit jamais pu le croire aussi habile, »

Get auteur écrivait à peu prés dans le même temps que le religieux de Bruges.

Les savants auteurs de la Gaule chrétienne (qui font mourir Pierre VHermite le 8 des ides de juillet 1115.... âgé de 62 ans) (1), ont donc raison de dire : « Pierre VHermite^ gentilhomme d'Amiens, » qui, après avoir étudié les lettres et pris les armes , se maria et » se fit cénobite. »

Et Michaud pouvait bien, à son tour, sans crainte de passer pour un romancier, écrire :

» L'étude des lettres, le métier des armes, le célibat, le mariage, » rétat ecclésiastique ne lui avaient rien offert qui pût remplir son » cœur et satisfaire son àme ardente.

Revenons à nos moutons, c'est-à-dire à vos graves accusations. Vous dites, monsieur , que je me garde bien d'interroger les chroniqueurê contemporains. Je vois, monsieur, u Que vous aimez à rire quand l'occasion s'en présente, » car vous trouverez peu de pages de ma brochure qui ne s'appuient sur ces chroniqueurs mêmes que vous m'accusez de ne pas interroger. Guibert de Nogeni^ mais je vous en parle aux pages 12, 20; Àlbéric, à la page 19, Jacques de Vitry à la page 21, etc., etc., etc.

Eh quoi ! vous dites, monsieur, que je n'interroge pas les chroniqueurs et vous m'accusez de contradiction à propos des chroniqueurs. Je cite Jacques de Vitry dans un sens qui ne m'est pas favorable et vite me voilà en contradiction avec moi-même ; comme si je pouvais changer, moi, le texte des chroniqueurs. Il n'appartient pas à tout le monde, monsieur, de déplacer des virgules et de traduire comme personne n'a traduit. Je laisse les textes tels qu'ils sont, et s'ils me contredisent, j'en suis fâché, mais je ne tiens pas à les altérer pour avoir raison.

Rassurez-vous, monsieur, et ne vous mettez plus en embuscade. Je ne réfute pas à la page 20 ce que j'ai avancé à la page 13. Voici du reste les deux textes en regard et vous pourrez vous convaincre

(1) M. Grandgagnage , en reproduisant l'article de M. Ch. DeThier : Pierre VHermite et sa statue^ donue la date de la mort de ce moine et la fixe, d'après le nécrologe ^ à 1117. (Gbaudfontaine» p. 180). 11 rectifie cette date dans son nouTel article : Pierre VHermite Liégeois ou Picard, et donne 1115.

que s'il y a contradicUon elle ne vient pas de moi qui n'en peux mais. Il est facile, les chroniqueurs n'étant pas là pour embrouillei la question par des subtilités, de les mettre d'accord , car j'espère bien, monsieur, que vous ne poussez pas le rigorisme jusqu'à vouloir que des chroniqueurs , qui vivaient à de grandes distances Ic! uns des autres, soient aussi exacts qu'un officier de l'état-civil.

GUIBERT DE NOGENT. JaCQUES DE VlTRY.

)) J'ai découvert que cet homme, » Le Seigneur, voyant raffliclion e

» originaire, si je ne me trompe, de » l'humiliation de l'Eglise d'Orient

» la ville d'Amiens , avoit mené d'à- » inspira k un homme pauvre et reli-

» bord une vie solitaire , sous l'habit » gieux , originaire du royaume d(

» de moine, dans je ne sais quelle par- » France, qui menoit une vie d'hermit(

» tie de la Gaule supérieure. Il partit » dans l'évéché d'Amiens et que Tor

» de là , j'ignore par quelle inspira- » appeloit Pierre VHermite, le des-

» piration , mais nous le vîmes alors » sein de se rendre à Jérusalem. » » parcourant les villes et les bourgs » et prêchant partout. »

Ce n'est pas à Amiens , comme vous l'avez vu plus haut , que Pierre VHermite devint prêtre, mais au monastère du Mont-Saint- Quentin, près de Péronne. Qui mieux que Guibert de Nogent saurait si Pierre avait mené la vie d'hermite dans le diocèse d'Amiens? Guibert n'était-il pas en communauté de prières avec le monastère du Mont-Saint-Quentin? N'aurait-il pas pu connaître ce fait, qui s'était passé dans sa propre patrie, à quelques lieues de la maison de sa mère ? Eût-il manqué de le dire ? Mais non , il prend soin de consigner que Pierre, poussé par son esprit mobile, est parti de là. Pour où ? Guibert ne le sait au juste, mais d'après ce qu'il en a entendu conter, c'est pour un lieu solitaire^ qui se trouve dans quelque partie de la Gaule supérieure (1).

Guibert eût eu le dessein de se renseigner exactement sur cet homme qu'il n'aurait su le faire. La distance qui sépare le pays de

(1) Ce lieu solitaire, voici un chroniqueur qui nous le montre avec toute la naïveté de l'époque :

« Entre les autres vint à Jherusalem un pèlerin quiestoit du règne de France, » nez de l'evesché d'Amiens , c'est-à-dire Pierres, qui avoit esté hermites el » bois, parce l'appeloit-on Pléron lermite, etc. »

(Bib. des ducs de Bourg. XIIl« S. n° 9492),

Le père G. de Waha place ce lieu solitaire dans un endroit montagneux, couvert de forêts, sur les limites du pays de Liège.

« On dit qu'il se retira au pays de Liège, loin de sa patrie, »

B. Fisen.

Liège de Tabbaye de Nogent était trop grande pour que , dans un moment de communications et si dangereuses et si difficiles, il n'en eut pas été empêché.

Remarquez aussi , monsieur , que les chroniqueurs ne s'occupent de cet homme que lorsqu'il est devenu célèbre. Avant c'était un simple moine , un pauvre solitaire qui n'attirait point les regards , et les renseignements que les chroniqueurs durent prendre sur lui sont antérieurs à la Croisade. Le texte de Guibert vous indique les recherches qu'il a du faire en Picardie pour s'enquérir de Pierre l' ff ermite : j'ai découvert ^ dit-il; ceci suppose des renseignements pris. Quels sont ces renseignements ? // est né dans le diocèse d'Amiens (1). Mais où ? Guibert ne peut nous le dire au juste. Cet homme n'avait plus de nom. Il n'était plus connu que sous celui de VHermite , ce qui devait plaire à une nature aussi fougueuse et aussi mystique ; mais les moines du Mont-St-Quentin ne durent pas manquer de faire connaître à Guibert sa qualité de Picard. Que devient cet homme ? Ici Guibert a encore interrogé, et la réponse il nous la donne : Cet homme ? il est parti ; on ne saurait indiquer sa demeure , mais on sait vaguement que c'est dans une partie de la Gaule supé- Heure, Il est impossible d'entendre la Picardie par, cette partie de la Gaule supérieure , Guibert écrivait en Picardie et le lieu qu'il désigne se comprend bien plus facilement du pays de Liège , surtout quand on rapproche la tradition de ce texte.

M. Dumortier., en déplaçant la virgule , fait mener à Pierre une vie d'hermite en pleine ville d'Amiens (2). On voit ce que cela a de forcé. Si cette leçon , suivant M. Dumortier, ne répugne pas à la latinité du moyen dge^ elle répugne à la tradition, et la chronique du Mont'Saint-Quentin , que nous avons citée , est là pour nous prouver que le texte de Guibert de Nogent ne doit pas être défiguré, puisque le chroniqueur , qui habitait à quelques lieues d'Amiens ,

(1) <( Pierre l'Bermite, du territoire 6' Amiens, » dit la chronique du chanoine de Laon , écrivant du vivant ou quelques années après la mort du prédicateur.

(2) Les hermites de celte époque vivent seuls ou en communauté, dans le milieu des bois. C'est vers ce temps qu'on leur voit ériger des chapelles qui plus tard deviennent des monastères. Presque tous venaient de pays étrangers au leur, et beaucoup même terminaient leur vie sans être sorti de leur hermitage.

n/eût pas manqué de consigner cette particularité dans ces annales. (1)

Jacques de Vitry, lui , écrivit sa chronique en Italie. Elle ne vint en Gaule que fort tard, puisque c'est ce livre , inconnu au Neuf- Moustier vers 1242, qui fut cause delà translation des cendrés de Pierre l'Hermite et non l'inspiration divine dont parle le nécrologc et dont on voit ici le peu d'exactitude.

- Jacques de Vitry sait que Pierre est originaire du royaume de France* C'est le dire universel. Il le transcrit. Il menoit^ dit-il, une vie d'hermite dans le diocèse d Amiens. Le détail ne pourrait-il pas s'appliquer aussi bien à la qualité de moine qu'à celle d'hermite? Je n'oserais me prononcer, mais lorsque Jacques de Vitry écrivit sa chronique , il était loin de la Picardie, peu à même de vérifier une question de détail, qui pour lui était d'une importance secondaire.

Jacques de Vitry, qui écrivait plus de 100 ans après la mort de Pierre, fut bien moins à même que Guibert de Nogent de se renseigner sur ce point, qui n'est, remarquez-le bien , monsieur , important que pour nous et qui pour lui n'était qu'une de ces mesquines questions de détail auxquelles son esprit n'était pas habitué. Jacques de Vitry est un écrivain descriptif , qui passe légèrement sur les choses qu'il n'a pas vues de ses yeux, mais qui dans ces dernières , s'élève à une finesse d'observation qui le rapproche de la science moderne.

Ce qu'il lui importait de savoir c'était l'origine .de l'homme extraordinaire dont il avait à parler; pour cela il n'avait qu'à recueillir le récit des Croisés ; il l'a fait , il vous le dit : originaire du royaume de France, Quant au reste, peu lui importe : il en fait un

(1) Décidément M. Dumortier veut pour lui tous les hommes remarquables de la Croisade. — L'appétit vieni en mangeant , dit l'honorable M. Grandgagnage. — Létal et Engelbert ne furent pas les premiers chevaliers qui entrèrent dans Jérusalem. Le premier, qui monta sur les murs de Jérusalem, fulRol>ert on Raimbaut Greton, chevalier d'Estourmel» qui escalada le cinquième jour , avec la seule échelle que possédassent les Croisés, les murs de la ville sainte. Tancrèdo fut arraché de celte échelle par ses amis: Robert Crelon y monta à sa place , arriva sur les murailles et fut blessé par les Turcs. M. Dumortier peut lire le récit en entier dans Ordéric Vital, qui lui a déjà rendu quelques services. Il le trouvera également dans Raoul de Caen. La chanson d'Anlioche est remplie des hauts faits de Raimbaut Crelon.

homme pauvre^ et en cela il se trompe, comme il se trompe au sujet de l'endroit où Pierre a passé sa vie d'hermite.

Mais je suis étonné, monsieur, de vous voir attacher autant d'importance à Tautorité de Jacques de Vitry. Est-ce le seul plaisir de me mettre en défaut qui en est cause? Je serais tenté de le croire, si cette autorité, dont vous réclamez Tauthenticité, ne se tournait pas contre vous, car enfin ^ ou vous acceptez , ou vous n'acceptez pas l'autorité de Jacques de Vitry. Or vous l'acceptez : alors suivant vous, et vous appuyant sur sa chronique , Pierre l'Hermite a mené une vie d'hermite dans l'évéché d'Amiens. Or donc si Jacques de Vitry est exact pour ce temps de la vie de Pierre VHermiU^ il n'y a aucune raison pour qu'il ne le soit pas pour l'indication du lieu de sa naissance, et comme il dit positivement que Pierre PHermite était originaire du pays de France^ il s'ensuit, — d'après vous-même — que Pierre fHermite n'est pas votre compatriote. Je ne vous demande pas autre chose que votre propre aveu.

Mais sans avoir recours à ces subtilités^ monsieur, que je n'emploie ici que pour répondre aux vôtres, je vous oppose deux cents chroniqueurs, historiens, poètes, commentateurs , critiques , biographes, contemporains et autres, qui tous le font naitre à Amiens ou dans le diocèse d'Amiens.

Et vous m'opposez quoi? un seul chroniqueur, Goethals, qui vivait à 400 ans de l'époque qui nous occupe et dont nous avons vu plus haut le peu d'exactitude (i). Je ne connais que lui et Belleforest qui ne fassent pas de Pierre l'Hermite un Picard. Pourquoi , sur une pareille donnée , la ville de Blois ne réclamerait-elle pas le grand prédicateur, en se basant sur les mots de Belleforest, dans ses Annales de France : Pierre l'Hermite j natif de Blois (2)? Cela me

(1) Un des contemporains de Geolhals, flamand comme lui , dit en parlant de la croisade que « la cause en fut, selon que les histoires le mentionnent , un » prêtre d'Amiens, nommé Pierre. »

P. d'Oudegherst. Les chroniques et annales de Flandres. Anvers, Plantin, 1571.

(2) Il faut voir, à ce propos, la colère de Teuet , qui le fait mourir à Gonstantinople. « Natif d'Amiens et non de Blois, écrit-il , ainsi que nous l'a laissé par » écrit le nouveau Munster, qui se vante que chacun lui dérobe ce qu41 a de » bon de ces vieilles recherches , encore qu'il ne fasse autre chose que de se

rappelle ce biographe qui voulait absolument que le général Foy fut de son département, parce que lui, trois étoiles, y était né.

A part voti*e chroniqueur (j'allais dire votre ramander) de la fin du XY*' siècle, il ne vous reste que deux mots, car vous avez si mal défendu votre tradition orale qu'il est facile de voir que vous n'y avez pas grande foi. Ces deux mQts, natale solum j qui u grâce à l'élasticité de la traduction de MM. GGGGet surtout des commentai-res successifs dont il l'a enrichie^ comme le fait très-bien observer M. Hardouin , sont votre tour de défense ; vous comprenez que devant autant d'autorités ils doivent tomber, comme les murs d'Antiochc devant les Croisés. Nous vous ferons connaître plus loin l'opinion des vôtres sur ces deux mots, et nous vous dirons que si ces deux mots n'ont pas été traduits dans le sens que vous leur donnez maintenant , c'est que la vérité est plus forte qu'une traduction que l'on peut appeler , comme celles de Perrault d'Ablancourt, une belle infidèle. C'est que , pour donner à ces mots une valeur historique, il faut terrasser et la tradition et les autorités, qui de siècle en siècle, ont transmis aux âges futurs le nom de Pierre et sa patrie et que ces traditions et ces autorités se déplacent beaucoup moins facilement que des virgules et des inversions.

Mon rôle devient plus facile. Il me reste à répondre à vos paragraphes IV,V, VI, VII. Quant au paragraphe IV, qui concerne l'Aermttage^ il me sera d'autant plus facile de vous donner raison sur ce point que je n'ai jamais fait une preuve de cet hennitage, que je vous abandonne provisoirement^ d'autant plus qu'il est acquis à la discussion qu'avant son départ pour la Palestine, Pierre Piferwtte habita le pays de Liège. Mais il m'eût pourtant été agréable d'avoir des renseignements sur la montagne du Picard, Espérons que vous serez plus heureux que moi, et que vous découvrirez sur cette montagne le village d'Achéry que j'ai été assez mal avisé pour rencontrer en Picardie, dans mes courses archéologiques. Vous voyez que je suis

» remplumer des plumes d'autrui. » — Que dirait Teuet s'il vivait aujourd'hui ? L'erreur de Belleforest prouve tout bonnement qu'il était un mauvais érudit et qu'avec un peu de recherches, il eut trouvé que ce Pierre l'Hermite n'était pas notre prédicateur, mais un oncle maternel de Guillaume, archevêque de Bourges, que l'église a placé au rang des saints et qui vivait au XIII*' siècle. La vie de cet archevêque a été écrite par un anonyme.

de bonne composition, monsieur, je vous laisse l'hermilàge et je ne retiens que la tradition..

Vous me demandez : pourquoi Pierre l'Hermite est-il venu chercher dans sa vieillesse un asile à Huy? £t de là vous en induisez quUl a obéi à ce sentiment naturel^ le plus puissant de tous les documents intimes, et partant, ce fait a toute la force d'un fait historique incontestable^ rapproché , non des chroniqueurs , s'il vous plait , mais du natale solum.

J'admire la merveilleuse facilité avec laquelle vous voulez tous^ messieurs, enchaîner les affections de notre prédicateur. Ceci est du despotisme archéologique.

S'il était d'Amiens , dit M. Dumortier , il aurait emmené des Picards; comme s'il nous était possible de tracer l'itinéraire de cet homme , après son départ de Clermont. Nous n'avons rien de précis sur la composition du corps d'armée de Pierre. A coup sûr il y avait des Picards : les sires de Breteuil et deMonchy, entre autres, des environs d'Amiens et de Péronne; des Franks(dit Albéric), desSouabes; des Bavarrois ; des Lorrains etc. Il remua le pays de Liège et la Picardie par ses prédications; mais d'où son corps d'armée fut-ii tiré? Les chroniqueurs nous le disent : c'était une macédoine de peuples, et les Picards, qu'Albéric appelle Franks, devaient s'y trouver* en grand nombre , si j'en juge par les noms de quelques seigneurs obscurs de cette province, qui nous ont été conservés et que j'ai recueillis dans les chroniqueurs.

Il est venu mourir à Huij donc il y est ne. En thèse générale vous pourriez avoir raison cent fois , mais ici , u malgré Aristote et ses prémisses » il suffit que vous puissiez avoir tort une seule fois pour que je n'admette pas votre raisonnement. Je ne sais pas pourquoi vous voulez enchaîner la vie d'un homme, sur lequel vous n'avez que de faibles données, qui vous le montrent mobile, fougueux^ emporté et fanatique. En mettant en pratique votre prope raisonnement je vous demanderai pourquoi tant d'abbayes de cette époque ont été élevées par des moines étrangers au pays où ces monastères s'élevaient ?

Pourquoi donc cet homme , s'il est né à Huy, est-il allé se faire soldat sous Eustache de Boulogne, en Picardie? Pourquoi, s'il est né

h Huy , est-il allé se faire moine à l'abbaye du Mont-S'-Quentîn, en Picardie? Pourquoi , s'il est né h Huy , est-il allé passer sa vie d'hermite en Picardie ?

N'avail-il donc plus alors ce sentiment naturel , le plus puissant des documents intimes, qui retient l'homme à la patrie? Quel charme avait donc la Picardie pour qu'il lui sacrifiât sa charmante et pittoresque patrie ? Pourquoi la Picardie plutôt que tout autre pays?

Je n'acuse point vos nombreux^ témoignages d'avoir pris le lieu de naissance de Pierre pour celui qu'il habita pendant sa jeunesse ; je n'ai fait cette réflexion qu'à l'égard de M. d'Héricourt, et le raisonnement qui sert de conclusion à votre paragraphe V serait juste si Âlbéric disait : te un prêtre né dans la ville de Huy, » et si Guibert disait : Pierre originaire, si je ne me trompe, delà ville de Huy; mais vous savez qu'aucun d'eux ne s'exprime ainsh

Maintenant que Pierre VHermite soit parti de Huy, ce qui est probable , qu'il soit parti du Mont-S*-Quentin , ce qui est possible , pour se rendre à Jérusalem , peu m'importe. Le fait qui nous est acquis par Guibert de Nogent, par les manuscrits cités et surtout par la tradition, c'est qu'il a habité le pays de Liège ; je ne demande rien de plus. Il me sera facile de vous faire voir d'où vient la prédilection de Pierre pour ce pays et la dissertation, qu'imprimera bientôt la Société des antiquaires de Picardie , vous montra quelques données à cet égard.

Je n'ai qu'un mot à répondre sur votre paragraphe VL Je n'ai pas dit que dès 1855 M. Grandgagnage s'appuyait sur la tradition : il ne la connaissait pas alors, puisqu'il fallut que H. d'Hé* ricourt vint dans le pays pour lui faire connaître cette tradition qui n'existait pas et qui depuis se trouve partout , ce qui n'est pas un des faits les moins curieux de cette discussion archéologique. Je ne sais quel légendaire appelle les environs de Huy la terre des miracles. Je n'avance cette expression que sous forme dubitative, n'ayant pas le loisir de la vérifier; mais vous conviendrez, au train dont marchent les choses, qu'on peut bien l'accepter sans réserve.

Je vous ai dit que M. Grandgagnage en s'appuyant en 1844 sur une tradition locale attestée par un auteur français^ se citait lui-même. Voilà ce que j'ai dit et sur ce « je n'ai pa^s lu la notice de M. GGGG !

« Je n'ai pas lu les historiens belges, chez lesquels l'opinion de » M. GGGG n*a pas eu le moindre écho ! ! etc. »

J'ai vu tout cela , monsieur , ne vous dëplaise , et vous verrez tout à l'heure si j'ai bien lu la notice de M. Grandgagnage, qtn n'a pas eu d'écho en Belgique,

Voyons d'abord les historiens dans lesquels M. d'Héricourt a puisé sa tradition et que, toujours suivant vous , monsieur , je n'ai pas parcourus. Ouvrons-les et nous trouverons : dans M. Juste , Histoire de Belgique, i" édition : Pierre l'Hermite, d'origine liégeoise, M. Juste ne cite pas son autorité , il est vrai.

Dans la Belgique monumentale, sorte d'ouvrage où les étrangers puisent d'ordinaire des renseignements : « de savantes recherches » ont démontré qu'il était né dans la contrée que nous parcourons. » (E. Gaussoin, T. 2, p. 172) art. Euy, Les savantes recherches d'alors consistaient dans les seuls mots natale solum. (i)

M. Alex. Henné (Godefroi de Bouillon — Trésor-national. Brux. 1842), le place dans la liste des Croisés belges qui ont fait partie de la première Croisade.

« Quelques savants croient que Pierre l'Hermite était né h Achers « (sic) ou Acherstrardt^ à trois lieues de Verviers, » dit monsieur Gollin de Plancy, qui cite aussi la chronique de saint André-lez- Bruges. » (Chron. de Godefroi de Bouillon. Bruxelles, 1842). Quelques savants ! Lesquels ?

Vous voyez, monsieur , que, grâce au Nécrologe, l'erreur a déjà passablement voyagé.

Quand j'avance un fait , monsieur , j'ai la preuve sous les yeux et pas plus que M. Hardouin ne consulte sans le dire — d'après M. Dumortier — les GestaDeiper FrancoSjîe ne fais de citations sans les aToir vérifiées (2).

(1) M. Gaussoin ajoute : « C'est là que son corps , qu'on avait retiré du tombeau, fut exposé pendant pluiieurs siècles aux regards des visiteurs, dans un état de conseryation etc.. » voilà encore un texte qui penche pour le petit coffret de Maurice.

(2j On pourrait avec plus de raison reprocher à M. Dumortier de confondre la chronique d'Albert d'Aix , avec la chronique d'Aibérlc-des-trois-fontaines> que je regrette bien de ne pas avoir sous la main et qui, si elle a été, suivant Villehfagne , rédigée par Maurice lui-même , doit contenir des détails assez curieux sur le Neuf-Moastier, mais qui ne pourraient nous servir, la chronique s'arrétant en 1241 , une année avant l'exhumation de Pierre VHermite,

Il est singulier de voir les grands journaux et les revues s'attacher plutôt aux

Quant au mot arUculet que vous me reprochez d'avoir écrit , je n'y ai pas mis autant de malice. Je vois que vous êtes habitué à donner de l'extension aux mots. Articukt — je ne sais si le mot est français — sï^iiiûe petù article. Je n'ai pas voulu dire autre chose.

Je n'avais pas attendu votre observation sur le mot Gorrissen que j'ai écrit Corrissen, et d'avance j'avais prié la Société des antiquaires de Picardie de corriger cette faute, qu'un exemplaire assez usé de l'Histoire de Huy m'a fait commettre ou peut-être mon imprimeur. (4) ,

Vous vous rejettez sur de bien petites choses.

Avouez, monsieur, que vous défendez bien mal la tradition qui sort de toutes les bouches. Vos historiens avaient fait, dites vous, comme tout le mjonde-, ils avaient accepté, en aveugles^ l'opinion la plus répandue sur la naissance de Pierre VHermite. Singulières gens que vos historiens ! Vous ne leur faites pas beaucoup d'honneur.

noms de mes contradiciears qu'au fait lui-même. Aucun des savants qui ont lu et criliqué les articles de MM. Grandgagnage et Dumortier, n'a vu le Nécrologe et personne d'eux ne doute de sa date. Il est contemporain de Pûrre VHermite, écrit sous ses yeux, par lui peut-être ! Il y a tout lieu de croire que ce Nécrologe lui est postérieur.

Que diraient ces messieurs si quelque paléographe venait leur prouver que ce Nécrologe est postérieur de quelques siècles à Pierre VHermite^ et qu'il fut fait de mémoire? C'est ce qui pourrait fort bien arrivera ce livre, comme à beaucoup d'autres de ce genre , composés après coup , et dans lesquels les annotations, au lieu d'être écrites au jour le jour, comme le veut M. Dumorlier, ne sont transcrites que quelques siècles après, au moyen de documents et quelquefois même de souvenirs.

Il en est ainsi d'Acher, que personne ne connatt , mais qui présente tout les caractères de la certitude. Parbleu! ne faudra-t-il pas l'inventer pour donner raison à ces messieurs ?

Il est triste de voir les gens qui s'occupent d'érudition traiter aussi légèrement ces questions, et trouver que tout est clair et complet parce que cela flatte leur vanité.

Le pauvre père d'Oultreman n'est pas non plus en odeur de sainteté près de ces messieurs. Il est vrai qu'ils ne savent pas trop pourquoi.

(1) Soyez sûr. M., que cette faute lui coûtera moins cher que le malheureux u que les frères Etienne substituèrent à l'a dans cette phrase de leur fameux Missel : Jet l'officiant doit ôter sa calotte. Je ne serai pas plus difficile que l'imprimeur de l'Encyclopédie et puisque M. Didot laisse Corrisa au lieu de Gorrissen^ je ne ferai pas plus que lui de carton pour changer mon c en g.

JWais donc raison quand je vous disais : j'ai interrogé la tradition ; elle m'a répondu : il n'est pas né ici.

Maintenant vous ajoutez que la tradition toujours vague et obscure après un millier d'années , parlait cependant assez haut pour être entendue , mais qu'on ne pouvait l'invoquer, parcequ^elle n'était appuyée sur aucun document écrit. Vous dites que vous avez interrogé de plus près la tradition, que vous avez recherché les traces de cette voix du passé et que vous les avez retrouvées encore vivantes et nom* breuses.., et cependant, plus haut, vous avouez que les historiens et tout le monde donnaient Amiens pour lieu de naissance à Pierre PHermite» Vous retrouvez vivantes et nombreuses les traces d'une tradition vague et obscure que vous êtes obligé de rechercher.

Si je relève ce curieux passage de votre réponse, ce n'est pas pour le stérile plaisir de vous trouver en défaut , mais pour vous faire comprendre que quelque talent qu'on apporte à soutenir Terreur , Ja vérité se montre malgré tout. La vérité, c'est une voûte; il faut prendre garde d'en ôter la clé.

Et pourquoi donc, M., ne pas recueillir les traditions? Elles sont quelquefois l'histoire. Combien de fois ne doit-on pas y recourir pour suppléer à l'insuffisance des textes? « Je n'ai pas d'au- « tre garant que Gambry , dit Michelet, en citant un fait; pour tous » les autres que je lui ai empruntés, ils m'on été confirmes par les « hommes du pays. »

Je n'ai qu'un seul mot à répondre à votre paragraphe VII. C'est que j'étais loin de m'attendre au bruit qu'allaient faire mes lettres familières» Quand j'écrivis la première, je n'avais pas un livre sous la main ; la deuxième , je venais d'acheter le charmant ouvrage sur Chaufontaine, par M. GGGG , que je crus sur parole. Il ne m'y prendra plus. Je n'ai pas l'habitude de voyager avec les historiens de la France.

Je n'ai pas mauvaise grâc€, monsieur, à vous reprocher i?o« erreurs^ et je comprends d'autant moins que vous ayez dit que les chroniqueurs se taisaient (i), que dès longtemps vous vous êtes occupé avec

(1) M. de Tbier écrit : « Nous n'avons nullement dit que tous les historiens se » taisaient , mais que parmi ceux que nous avions consultés, et nous n'avions pu

ardeur de cette question , dans des articles plus sérieux que des lettres familières , reproduction d'impressions de voyage et rien de plus. Il est singulier de vous entendre dire que c'est M. Hardouin qui a découvert trois texteSj qui avaient éehappé à nos recherches. Je n'avais fait aucune recherche , monsieur, et la réponse de M. Hardouin va droit à l'adresse de M. Grandgagnage. M. Hardouin, dites-vous, a découvert (roîsfexles. Eh quoi, monsieur, vous vous êtes dès longtemps occupé de Pierre PBermite et des Croisades et vous ne connaissiez pas Albéric, Guibert de Nogent, Guillaume de Tyr et Jacques de Yitry! Vous appelez ces auteurs trois chroniqueurs qui ont échappé d vos recherches. Mais où donc, monsieur, avez-vous fait vos recherches, et quelle confiance voulez-vous que l'on ait dans votre opinion, si vous ne connaissez pas les témoins les plus intéressants à interroger?

Laissez donc mes lettres familières pour ce qu'elles valent. Je n'y attache pas la moindre importance, et je ris de bon cœur d'apprendre qu'elles vous ont servi d'autorités. Je n'y cite aucun texte et suis d'autant plus surpris de vous voir prendre là vos preuves, que c'est un édifice que vous avez démoli de fond en eombkj dans \a grande réfutation que vous savez.

Je n'ai pris cette question à cœur qu'à dater de ma dissertation imprimée chez Rouvroy à Namur (juin 1854 in-8^), réponse trop promptement faite pour avoir eu le temps de rechercher tous les textes nécessaires à l'élucidation du fait qui nous occupe.

Je me suis donné depuis, non la peine, mais le plaisir de faire à travers les chroniques ce petit voyage dont vous parlez.

J'ai pris mon bâton de pèlerin et suis allé heurter à la porte des moustiers. J'ai frappé , on m'a ouvert.

}) les consuller tous, nous, n'avions rien découvert sur la naissance de Pierre l'Hermite. » Permetlez-moi de rétablir votre propre texte :

» Dans tous les écrivains du temps des Croisades que nous avons pu consulter » nous n'avons rien , rien absolument découvert, etc. »

Le nombre des écrivains n'était pas cependant si grand que vous n'eussiez pu les consulter tous. M. Dumortier vous l'a dit :

Il en est jusqu'à trois que je pourrais citer.

Nous n'irions cependant pas loin pour en trouver davantage, mais nousne chicanerons pas M. Dumortier sur ce nombre restreint. Ces trois autorités sont en eflfèt les trois principales, et M. Hardouin n'a pas trop mal pensé en les choisissant. Quoique puise dire M. Domortier, M. Grandgagnage n'a pas haché si menu les tenants desonadversairet et (05 hottes qu'il luiaportéesVoni laissé sur ses arçons.

Je n'ai eu qu'à marcher pour rencontrer en route des annalistes et des légendaires, qui m'ont donné aide et protection , entre autres un dont le style est si curieux que je ne puis m'empécher de le citer ici, pour vous montrer que les chroniqueurs ne se taisent pas. Cet écrivain vous tient d'assez près; on l'appelle Jehan d'OuItremeuse. Voici ce qu'il dit :

« Sous l'an XI c et XVI, le VHP ides de Iule, morut Pire ly )» Heremite, ly fondateur de Neuf-Mostier, à Huy. Et fut ensevelis » devant l'aultet saint Etienne en la dicte Englise. Mais après cha » fut-il oistet, l'an M. IP et XLII (1242) le xvij kalendes de Novem- » bre et fut translatet en le crypte de le dite Englise, devant l'aultet n desXIIapostles. Chez vers furent fais pour PiereVHeremite etata- » chiezalchief deson sépulcre en muredel grotte, là il fut translatées.»

Suivent les vers :

« Inclitaper mérita, etc. »

n Item encore eu chez aultres verses, qui le estoient atachicz al » mure estoit aussy escript :

« Nasceris Ambianù, Petre, mundi, tpretor inanis (( Ac ibi degis ita quod diceris hinc Eremita « etc. »

Vous connaissez le reste.

Le passage de Jean d'Oultremeuse est d'autant plus curieux que, se rapprochant beaucoup plus de l'époque qui nous occupe , il nous montre qu'en 1242, lors de la translation des restes de Pierre VlleV" mitej on était convaincu dans son monastère qu'il était d'Amiens, puisqu'à cette époque Godwin (1), religieux de ce monastère et dont j'ai déjà parlé, sans savoir à quelle époque il vivait (trompé que je fus par Chapeauville) , disait de lui :

Nasceris Amhianis, Petre, etc.

(Jehan d'Oullremeuse. Bib. desD. de B. n« 10465).

Les mots Nasceris Amhianis^ Petre,ie vous le demande, monsieur, ne sont-ils pas bien plus précis — surtout écrits par un religieux du Neuf-Moustier — que natale solum dont nous examinerons plus loin

(1) Ce nom de Godin est fort ancien à Huy et dans les environs. Nous le retrouvons encore en 679. Cette fois ce n'est plus un industriel qui répand l'aisance autour de lui : c'est» dans ces temps barbares et remuants, un seigneur qui assassine son parrain , Ancbise , duc d'Austrasie, malgré les richesses dont il l'avait comblé. Cet Ancbise, qui avait épousé une iille de Pépin de Landen , fut enterré k Andenne en 679.

attentivement la vraie signification? Godwin dut, avant d'écrire ces vers sur le tombeau de Pierre FHermite , se renseigner sur la patrie du fondateur de son monastère (i). Il n'avait que deux ressources : la tradition et les manuscrits de Neuf-Moustier. Evidemment les manuscrits dans lesquels il se renseigna devaient être contemporains de Pierre Vffermiie^ et quelles raisons auraient eues les auteurs de ces manuscrits de faire naître Pierre à Amiens pour en déposséder la ville où était leur monastère? Je ne sache pas que vous puissiez répondre à ce fait d'une manière péremptoire (2).

Nous arrivons au passage le plus important de la discussion, suivant vous : au natale solum!

Je ne m'inscris pas en faux contre le nécrologe. Je ne l'ai pas vu, et ne suis pas paléographe. Je me suis — usant de mon droit, comme vous avez usé du vôtre à l'égard du copiste d'Albéric — montré sévère envers un livre plein d'additions et de surcharges. Il n'y a dans ce fait aucun dédain magnifique ou autre. Je ne nie pas que votre nécrologe existe , mais je nie que les mots natale solum doivent nous renfermer dans la ville de Huy.

Vous écartez la discussion de son véritable chemin en disant : Voilà donc le nécrologe en contradiction flagrante avec un chroniqueur digne de foi^ etc. Je vous ai fait observer que M. Grandgagnage (Chaufontaine, p. 491.) attribue la note, mise en marge de Gilles d'Orvalet concernant la translation des cendres en 124:2, k Maurice, religieux du Neuf-Moustier, et il a raison. Après avoir reconnu ce fait exacte M. Grandgagnage dit (p. 191) : « La note de Gilles » d'Ornal n'est pour ainsi dire qu'un extrait de notre manuscrit,, (5), î» etc, , plus bas :,. Ce fut probablement Maurice qvi rédigea la notice » de la translation que nous venons de rapporter,.,, comme ce fut

(1) J'étais dans l'erreur en disant, dans ma dissertation (Rouvroy, Namur» 1854) que Godwin vivait il y a 250 ans. Le texte de Jehan d'Oultremeuse prouve que j'avais été mal renseigné par Chapeauville.

(2) Ces vers de Godwin» mis à leur place, décideraient seuls la question si ce n'était pas un parti pris de ne voir que le natale solum,

(3) Peut-être votre manuscrit n'est-il au contraire qu'un extrait falsifié de la chronique dans laquelle Gilles d'Orval a pris ses renseignements.

)> sans doute par lui que le corps fut levé du cercueiL » Eh bien, voilà l'homme — d'après vous-mêmes, messieurs, — qui a relevé du cercueil les restes de Pierre VHermite et quand cet homme vient nous dire qu'il a fait enfermer ces restes dans un petit coffret^ vous ne voulez pas que je le croie : vous voulez que je donne crédit à un manuscrit dont l'infidélité m'est nettement démontrée. Pourquoi voulez-Vous que j'aie plus de confiance dans un manuscrit que les plus érudits l'ayant eu en mains n'ont pas consulté, que dans le récit d'un homme prudent comme Maurice, reconnu par son impartialité, auquel Gilles de Liège envoie lui-même son livre à corriger et qui a présidé à l'exhumation de Pierre VHermite? Cet événement il le rapporte simplement, et son récit est bien plus conforme à la saine raison que tous ceux des légendaires sur lesquels vous vous appuyez et qui ne sont que des amplifications de rhétorique, composées par des moines ignorants, crédules et mensongers (1). Usons des manuscrits, mais après un examen attentif; sachons y découvrir l'intérêt que le légendaire a eu en vue , en racontant des faits merveilleux, et n'acceptons pas ces faits avec une crédulité qui répugne à la saine critique aussi bien qu'à la raison.

Votre Nécrologe parle d'abord d'une inspiration divine^ tandis que c'est simplement le livre de Jacques de Vitry qui fut cause de l'exhumation de Pierre VHermite.

M. Grandgagnage le reconnaît. C'est ce livre qui, lu par Maurice, lui inspira cette idée. Il fit la demande de cette exhumation à son abbé et à l'évêque de Liège; c'est alors qu'on ouvrit le cercueil qui n'était pas de pierre , mais un cercueil ordinaire , un cercueil de bois et qui était enterré en pleine terre , ce qui explique bien pourquoi on ne trouva que des restes^ qui furent enfermés dans ce que Maurice nomme un petit coffret et qui dut être un reliquaire.

Peut-être même le corps de Pierre VHermite n'avait-il été enterré qu'entre deux planches, coutume assez suivie alors pour les classes pauvres et les simples moines.

Supposons que le Nécrologe ait raison, et que le corps retrouvé entier , malgré les lois de la nature, soit replacé dans un cercueil de

(1) Il faut remarquer que ceUe note du Nécrologe est écrite non dans le corps du manuscrit , mais sur une des marges , c'est-à-dire après coup. H eu est de même pour la date et la mort de Pierre VHermite. L'acle de décès est écrit à l'encre rouge et la date superposée à l'encre noire.

pierre. Pourquoi faut-il (suivant Fisen, que je passais sous silence, parce qu'il est le seul auteur qui rapporte cette fable) que ces restes soient transportés cent ans après , dans un cerctml de marbrel (1) Pourquoi, à ces restes encore in tacts, en 1242, Fisen ajoute-t-il une grande barbe (2) , quand le Nëcrologe n'en parle pas, et quand il eut pu se convaincre que les statuts de l'ordre défendaient d'en porter. Du Nécrologe ou de Fisen il y a un menteur, et pourtant vous réclamez ces deux autorités à la fois.

Pourquoi donc ce cercueil de marbre n'empécha-t-il pas qu'on dut de nouveau placer les cendres de Pierre VHermite en 1653 dans une caisse décente^ ce qui ferait supposer que la boite qui les contenait auparavant n'était guère solide et pourrait très-bien n'être que le co^ref de Gilles d'Orval? Pourquoi donc cette caisse décente A& 1635, vue en 1786 par Villenfagne, n'est-elle rien moins que décente? Et pourquoi Villenfagne dit-il que ces restes étaient alors dans une caisse de bois très-mesquine qu'on avait placée dans la sacristie (3) et.... que la tête était ce qu^il trouvait de plus remarquable? Si le corps eût été entier eût-il manqué de le dire? Je ne vois pas qui aurait obligé les moines de retirer un cadavre d'un cercueil de marbre pour le laisser sans soins dans une sacristie? Il est à croire que le petit coffret^ dont parle Maurice , fut un reliquaire (4) et que le sou-

(1) 11 est à croire que le cercueil, exposé aux regards des passants et sur lequel on plaça en 1242 une plaque de marbre, sur laquelle on grava l'inscription :

Inclita per mérita etc.

fut un cercueil vide et que les restes de Pierre l'Hermite furent déposés dans la sacristie.

(2) Voyez la note page 57 au sujet de la grande barbe. On m'oblige , bien malgré moi, à parler d'autorités subalternes qui n'ont (pardon de l'expression] de valeur qu'en choc en retour. Il eut été plus simple de résoudre la question par les écrivains contemporains ou postérieurs de cinquante à cent ans à Pierre VHermite,

(5) Il parait qu'il était d'usage à Huy de conserver les ossements dans la sacristie. La tôle de sainte Odile reposait en l'église Sainte-Croix de Huy , dans un reliquaire qui se trouvait dans la sacristie.

(4) Ma lettre écrite, j'ouvre par hasard les Belges aux Croisades de M. Van Hasselt , intéressant ouvrage que je regrette de ne pas avoir lu plus tôt : j'y trouve cette note dont M. Van Hasselt n'indique pas la source , mais qui me paraît se rapprocher de la vérité : « Enterré d'abord^ selon sa demande expresse, dans le cimetière commun du mouslier, il fut levé de terre en 4242 et transporté dans une petite grotte construite sous la tour de l'église y oh les passants pouvaient voir son cercueil à travers une grille de fer qui donnait sur la rue. »

venir de Pierre VHermite s'effaçant de plus en plus des esprits , le petit coffret qui contenait ses restes, aura été porté dans la sacristie, où , par ordre du nonce apostolique Dom Aloyse Caraffa , il fut placé en 1655 dans la caisse décente dont parlent le père Ambroise et Villenfagne (1).

Je ne vois pas trop, monsieur, que mes arguments me servent si mal et que mon induction logique me tourne le dos (â). Si quelqu'un me tourne le dos , c'est vous , monsieur : on dirait que vous avez peur de la vérité. Allons, monsieur^ du courage , car il me reste encore quelque chose à vous dire.

Le fond de tout ceci c'est que le récit de votre Nécrologe est mensonger ; qu'il n'y a pas eu d'inspiration divine ; que le souvenir de Pierre VHermite était mort ou à peu près dans l'esprit des moines de son monastère en 1242; que Maurice seul, moine intelligent et lettré , pensa à faire exhumer les restes du fougueux prédicateur enterrés en pleine terre, dans le cimetière commun. Que ces restes devaient reposer dans un cercueil de bois... par un effet de son humilité... rapportent les manuscrits., la tradition., et le Nécrologe et qn'ils n'auraient pas été — malgré le Nécrologe — recouverts d'un beau marbre tumulaire , ce qui n'eût pas été bien humble ; que la grande barbe dont parlent les manuscrits, Fisen et autres n'a pu se retrouver intacte (5), attendu que les chanoines n'en portaient pas et

(1} Je ne sais plus que croire des légendaires. Il est certain que le souvenir de Pierre VHermite fut d'assez bonne heure éteint dans son monastère monte. Que croire alors des pèlerins qui visitaient son tombeau? Pourtant ces pèlerinages durent avoir lieu à l'église du Saint-Sépulcre à Huy , tant que durèrent les Croisades. Cette église avait obtenu le privilège d'absoudre ceux que l'autorité ecclésiastique condamnait au voyage d'Orient et qui pouvaient s'acquitter de cette pénitence dans l'église du Neuf-Moustier. Quant aux miracles opérés à ce tombeau, ils rentrent dans la légende.

(â) Je ne sais comment accorder le récit de Jehan d'Oultremeuse avec ceux puisés dans d'Oultreman , les manuscrits de Neuf-Moustier , Foulon, Fisen et' le Nécrologe, qui font inhumer Pierre VHermite en pleine terre, au dehors de Tèglise. il y a dans Jehan d'Outremeuse : Il fut enterré devant Vautel de la dite église, consacré àsaint Etienne,

(3) Je me défie des légendaires dans ces récits où un intérêt religieux les pousse à exhalter les actions de l'homme dont ils écrivent la vie. D'ordinaire si exacts dans les questions de détails, iLs tombent alors dans des exagérations dont leur esprit crédule et prévenu les empêche de voir l'absurdité.

Celte légende de la barbe fleurie de Pierre VHermite, rapportée par d'OuUreman, par le P. Ambroise, paP Fisen cl autres, vient de la même source ; elle vient évidemment des manuscrits du Neuf-Moustier, composéspar quelque légcn-

que le Nécrologe aussi bien que les manuscrits auront été écrits par quelques moines légendaires qui n'auront trouvé rien de mieux qu'un miracle pour colorer leurs récits et rehausser la gloire de leur patron.

A propos de cette grande 6ar6e, vous me reprochez de « passer sans façon Fisen sous siknce. » Vous auriez eu pour autorites la Barbe-bleue et l'empereur Barbe-rousse que j'en eusse fait tout autant. Cette légende sur la barbe retrouvée entière est dans l'esprit du siècle ; elle provient du vieux respect que l'on avait pour cet ornement naturel de l'homme. La barbe est un signe de force : à celle époque l'homme jure sur sa barbe ; il en donne les poils en nantissement et le contrat est si bien observé qu'il trouve des usuriers pour lui prêter de l'or sur un gage aussi aléatoire. Le serf et le manant ne portaient ni cheveux longs, ni barbe : aux seigneurs, aux évêqucs appartenaient ces droits chevelus.

Vers le même temps que celui qui nous occupe , on ouvre le cercueil de Robert le Frison, comte de Flandre, celui-là même sous lequel Pierre VHermite fut fait prisonnier h Gassel. Que trouve-t-on ? Non«seuIement sa barbe entière, mais sa barbe grandie de moitié. Je m'étonne, monsieur , que vous qui « aimez tant à rire , » preniez ces légendes au sérieux. Les légendes méritent d'être conservées, parce qu'elles reflètent les mœurs de l'époque , mais je trouve qu'il faut aimer beaucoup la fable pour les accepter avec la crédulité d'un moine du X» ou XP siècle (1).

daire du moyen âge et que tous ces auteurs ont copiés : d'Oultreman et le père Âmbroise d'après les manuscrits du Neuf-Moustier, et les autres d'après ces deui derniers. Comme nous l'avons vu plus haut, le père Ambroise n'a pas , comme le dit M. de Thler, copié d'Oultreman. Les différences que nous avons remarquées entre eux viennent de ce que le P. Ambroise s'est contenté de copier servilement les manuscrits du Neuf-Mousticr , tandis que d'Oultreman s'en est servi en les examinant, au moyen d'autres autorités qu'il avait à sa disposition.

Il en est de la grande barbe de Pierre comme de la vive lumière de clair h'eu h Huy et de l'apparition de saint Lambert, vêtu d'une armure d'or et guidanl les Liégeois au massacre des Albigeois. La plupart des légendaires de ce temps font intervenir la divinité et les saints dans des choses infâmes. Je suis surpris de voir les écrivains postérieurs Liégeois , hommes de talent , accepter ces faits monstrueux sans examen.

(I) Une jolie légende de ce tems est celle d'Héloïse et Abélard. A la mort d'Héloïse, au moment où l'on ouvrit le cercueil d' Abélard, pour y placer sa

Voyons donc, puisque vous le voulez, monsieur, le Nécrologe à l'endroit duquel je n'ai aucune rancune, je vous prie de le croire. Examinons ce livre, ou plutôt ces deux mots , la seule autorité qui vous reste. Je vous ai cité trop d'autorités contemporaines de la chronique de Bruges, pour qu'elle ose se présenter devant un corps d'armée aussi nombreux.

Ce pauvre Goethals n'est pas, je pense, un géant, pour renverser d'un coup de plume tant d'illustres chroniqueurs et annalistes, et j'ose croire, sans prétention aucune, que cette fois la Germanie sera vaincue par la Gaule.

Je n'ai aucune raison pour m'inscrire en faux contre votre Nécrologe, auquel j'aurais rendu visite si j'avais l'honneur de connaître son gracieux et spirituel propriétaire , à l'humeur vive et quelque peu caustique , mais tant soit peu paradoxale , ce qui n'est pas du reste un grand défaut, tant de gens n'ayant que des préjugés.

Je dois vous avouer ici que je ne suis pas un vieil antiquaire à besicles et que je n'ai jamais su lire couramment un diplôme sur parchemin du X** ou XP siècles !.... C'est pourtant ainsi et votre Nécrologe serait falsifié de la tête aux pieds, chose assez commune à ces livres , que mon peu de connaissance dans la paléographie serait cause que je n'y verrais que du feu. S'il était du XIIP siècle, je ne dis pas. J'aime donc mieux vous croire sur parole : votre Nécrologe est authentique, très-authentique, fort authentique !

11 y a dans ce livre deux mots après lesquels vous vous accrochez tous, comme le malheureux qui se noie se tient au pauvre roseau du rivage.

Voyons donc (sans même examiner l'époque où ce Nécrologe fut écrit, quoique je sois quasi certain qu'il n'est pas du XI* ou du XII° siècle) ces deux mots dont vous voulez réserver tout le bénéfice à la seule ville de Huy. Franchement signifient-ils autre chose que le retour de Pierre en Europe? Je vais vous prouver par la vie manuscrite de Pierre VHermite , copiée sur les manuscrits mêmes de

femme > les bras du squelette s'ouvrirent pour la presser. N'y a-t-il pas dans ce récit un charme que l'amour seul pouvait faire naître? On voit que nous avons changé d'époque.

Neuf-Moustier et qui contient les mots natale solum aussi bien que votre Néerologe, qtie c'est là leur vraie signification.

Votre Nëcrologe n'en dit pas plus. Il énonce quelques actions de la vie de Pierre l'ffermite et n'établit aucun rapprochement entre le retour au pay snatal et la fondation du Neuf-Moustier. Voici l'acte de décès, tel que le donne votre Nécrologe.

Le huitième des ides de juillet, Pan du seigneur lii5, est décédé Dom Pierre, de pieuse mémoire^ vénérable prêtre et hermite^ qui mérita d'être déclaré par le seigneur; le premier prédicateur de la sainte croix , lequel après la conquête de la Terre-Sainte^ lorsqu'il fut retourné au pays natal^ à la demande de quelques hommes nobles et non nobles^ fonda cette église^ en l'honneur du saint sépulcre et du bien heureux saint Jean^Baptiste, dans laquelle il choisit sa sépulture à son gré, (1)

Voilà bien le retour indiqué, cum reverstis fuit ad natale solum. Mais où est ce sol natal? Est-ce la terre d'Europe, la terre de France ? Le lieu où il débarqua après une longue et périlleuse absence? 11 est probable que ces mots sol naJtal doivent être pris dans cette large acception, et ne pas se rapporter plutôt à la Picardie qu'au pays de Liège. Il y aurait du i*este pour la Picardie une priorité que je n'invoque pas et que je ne fais que mentionner : c'est que Pierre, après être débarqué en France, dut se rendre au monastère du Mont-Saint- Quentin, dont il était religieux, pour obtenir l'autorisation de quitter cette abbaye et d'en fonder une à Huy, à moins d'avoir obtenu une autorisation spéciale du pape. Nous ne voyons nulle part que Pierre ait été de nouveau à Rome, et nous ne connaissons nul acte papal qui le rélève de l'obéissance qu'il devait à son abbé. Le retour au pays natal s'entendrait donc de la Picardie, si le chroniqueur avait pensé à restreindre ce retour dans un aussi petit espace, car il toucha ce sol avant de se rendre à Huy. Mais le chroniqueur a si peu

(1) lllS.

Julii. anno Domiui MCXV.

vni. id.

Obiit domnus Pelrus Pie memoiie vcnerabilis sacerdos et hcremita, qui priniu3 predicator sanete crusis a domno ineruit declarari. Hic post aquisilioncm Sanctc Terre, cura re versus fuit ad natale solum, (a) ad petionein quorumdam virorum nobilium et ignobilium fundavit ecclesiam istam in honore saoti sepulchri et beat! Johannis Baptiste, in qua idoneam elegit sibi sepulturam.

(a) Du Tcrbe REVERTI. basse lutioUé, est veno le rieux mot français revertir^ employé ponr retcurnw.

pensé à donner à ces mots une portée aussi mesquine, qu'ils se retrouvent encore dans les manuscrits mêmes du Neuf-Moustier, contemporains, dit-on, de Pierre FSermite. Après avoir rapporté la tempête pendant laquelle les compagnons de Pierre firent vœu de bâtir une église , la vie manuscrite de Pierre l'Hermite dit : arrivés après tant de périls au sol natal ^ ce qui n'empêche pas le même chroniqueur de dire : Pien^e FHermite né à Amiens dans le courant de l'année 1053.

Voilà la véritable explication du naiale solum. Fisen la comprend ainsi : Ils revinrent dans leur patrie (Gonon et Lambert) et confièrent à Pierre la réalisation de leur vœu (in patriam reversi) ce qui confirme bien la distinction établie par Gilles de Liège entre un retour et une première arrivée. Ad partes Leotlienses revertitur,,.

Ad terram nativitatis suce^ dit Albéric, en parlant de Conon et de Lambert, et non de Pierre l'Hermite,

» On tient, dit encore Gilles d'Orval , que Pierre l'Hermite^ lorsn qu'il quitta la Terre-Sainte pour retourner en France^ etc.... »

Tout ceci revient à dire qu'il se rendit, lui, à Huy , prié qu^il en était par les seigneurs avec lesquels il avait voyagé.

Michaud , que vous invoquez , Michaud que l'Indépendance du 1 5 juillet 1854 accuse de ne pas se prononcer, quoiqu'il ne parle que d'une origine Picarde (1), Michaud qui n'avait pas connaissance de votre Nécrologe, Michaud, quoique en le faisant Picard, ne se prononce pas moins largement, parce qu'il comprend qu'à cette époque le sol natal d'un pèlerin c'est la chrétienté, le sol où germait le christianisme, là où trônait l'église, u L'hermite Pierre revenu dar^ sa patrie, se déroba à l'empressement des fidèles et s'enferma dans un monastère qu'il avait fondé à Huy. » Michaud donne ici sans doute à vos deux mots la seule valeur qu'ils doivent avoir contre tant d'autorités.

(1) « Anne Comnène l'appelle Cucupiettre, qui parait lire du mot Picard kio » kiot petit ei du mot Petrus, Pierre : petit Pierre. »

Michaud, Hist. des Croisades, T. 1 .

« Keukiot, petit (picard). Pierre l Hermite ponaâl le surnom vulgaire de » Keukiot Pierre, que les Grecs modernes ont rendu par Coukiou. »

L'abbé Corblet; Glossaire Picard.

Voyez ma 4" lettre sur Pierre l'Hermite. Bulletins des antiquaires de Picardie, 1854.

Encore si vous faisiez suivre vos deux mots de corrélations, d'indices , à défaut de preuves , on comprendrait que vous y attachassiez une grande importance. Mais rien , (ibsolument rien^ comme vous dites, monsieur. D'où vient que nous trouvons en Picardie où, suivant vous , il n*est pas né , des preuves de sa naissance, de sa jeunesse, de son âge mûr, et que chez vous il ne reste rien sur la première partie de l'existence de Pierre VHermite? xî'est assez étrange, avouez-le.

Evidemment si Pierre l'Hermite était né à Huy, le moine auteur du Nécrologe n'eût pas manqué de nous faire connaître sa famille, d'autant plus qu'il était noble et que cette particularité était intéressante pour un monastère, dans un temps où les religieux recherchaient la faveur des hommes nobles. Le silence que garde le Nécrologe ne prouverait qu'une chose, c'est qu'alors Pierre VHermiie s'entourait de mystère. Ce n'était plus l'homme de noble race, le savant érudit, c'était tout bonnement le pauvre hermiteau capuchon de bure, qui las et désillusionné, était revenu sans bruit de la Palestine. Qui sait? Peut-être ne connut-on jamais dans son monastère le vrai nom de ce moine qui remua le monde.

Enfin pour me résumer je ne trouve rien de mieux que de rapporter ici l'opinion des commissaires nommés par l'Académie en 1855, pour se prononcer sur la question du natak solunij quand elle fut posée par M. Grandgagnage h ce corps savant , et qui se trouve énoncée dans ces paroles du rapporteur, secrétaire perpétuel de l'Académie :

« D'après les termes de cette annotatiorijOn pourrait présumer que « Pierre VHermite est né dans le pays de Liége^ si Von pouvait res- >» treindre le sens de NATALE SOLUM à ce pays. »

Ces commissaires s'appelaient de Reiffenberg, Raoux et Dewez.

<c Je devrais , monsieur , m'excuser de ma prolixité si je n'avais eu en vue que le stérile plaisir de vous réfuter. J'ai visé plus haut, monsieur , je vous le dis avec franchise. J'ai cherché à prouver d'une manière péremptoire que le grand homme qui nous occupe était Picard , non pour la Picardie elle-même , mais pour détruire, autant qu'il est en mon pouvoir de le faire , cette rivalité de na-

» tion à nation toujours si pénible aux cœurs généreux. Il me sem- M ble que ces questions d'origine sont dignes , quoique Ton en dise, » d'occuper l'attention des gouvernements. Ne serait-il pas bon " qu'ils fissent de chaque côté examiner, par des hommes compé- )> tents , les travaux de ceux qui se sont intéressés à ces questions? » Une commission serait nommée de part et d'autre, et cet aréopage » déciderait sans appel. On éviterait par là ces aigres reproches de » vol qui, pour n'en pas conduire les auteurs sur les bancs de la » cour d'assises , n'en sont pas moins pénibles à entendre et irritent » plus les esprits qu'on ne le pense.

« Quanta vous, monsieur, j'espère que, mettant de côté tout )» esprit de nationalité mal entendue , vous trouverez dans les textes » que j'ai rassemblés assez de preuves pour laisser à la Picardie » Pierre l'Hermite^

Et par droit de conquête et par droit de naissance, u Quant à moi, monsieur , qui ne suis que le truchement des trau dîtious et des historiens , j'ose espérer que ces textes vous suffi- « ront , car la vérité m'est tellement démontrée qu'il ne me serait u pas possible de trouver rien qui prouvât mieux la naissance « de Pierre VHermite en Picardie que les récits de tous les auteurs u que j'ai rassemblés.

«( Il me reste donc à vous remercier de m'avoir fourni l'occasion » de ces recherches , qui , quelque arides qu'elles soient , m'ont » procuré le plaisir de me plonger pendant quelques jours dans les )> événements d'un siècle qui a tant pesé dans l'histoire du monde. Permettez-moi de terminer ma lettre par ce vers de la chanson d'AïUioche, que le pape adresse à Pierre VHermite et que je puis bien me permettre de lui adresser après le Saint-Père.

« En France dont venistes, biaus amis, retournés. » Veuillez agréer, monsieur, ma considération la plus distinguée.

LÉON PAULET

Mons, 1" août 1854.

(Note.) Il n'est peut-être pas inutile de rapporter ici une tradition conservée dans le Pays Hamois (dép^ de la Somme) c'est que Pierre l'Hermite et sa famille habitèrent longtemps ce pays. Je ne rapporte ce fait que d'une façon légendaire. Cependant, je dois ajouter qu'il y a quelques années, vivait encore à Ham une femme appelée la femme l'Hermite. Un fait singulier , c'est que cette femme ressemblait en tous points au portrait de Pierre l'ffermite , tiré des manuscrits d'Abbeville : elle était à corps brusqtie et de grande corpulence, d'un maintien farouche et nn peu lowhe. Elle vivait dans la plus grande misère et servait de risée aux enfants, auxquels elle inspirait cependant assez de terreur. Elle est morte il y a quelques années , brûlée dans son lit et au milieu du plus grand dénuement. Sic transit gloria mundi.

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