‹ Recherches sur Pierre l'Hermite et la CroisadeChapitre 18 sur 33 · ANECDOTE ARABE · texte numérisé non relu

ANECDOTE ARABE

On sait quel prix les Arabes attachent à leurs montures. L'un d'eux, appelé Abou-Taleb (je ne garantis pas le nom ; mais qu'importe le nom si l'histoire esl vraie?) avait une jument qui réunissait tous les signes favorables, eidontU vitesse était réputée dans tout le Hedjaz. Un cheik du voisinage la vit et fut saisi aussitôt d'un ardent désir de la posséder; mais vainement offrit-on, de sa part, une somme considérable au propriétaire, celui-ci refusa de se défaire, k aucun prix, d'un animal qui était considéré à la fois comme l'ornement et le palladium de la tribu. Le cheik, voyant ses offres repoussées, imagina alors uu artifice qui devait le rendre maître de l'objet de sa convoitise. Un jour qu'Abou-Taleb passait avec sa jument dans un chemin creux, à quelque distance de la ville, il entendit une voix lamentable qui sortait d'un des buissons de la route : «Arrête, disait la voix, et si tu portes une ame de muisuman, aie pitié d'un malheureux 1» Abon-Taleb tourna les yeux du côtéd'oii partaient ces accents plaintifs, et aperçut, assis sur le bord du chemin, un bomme à moitié couvert de haillons, qui paraissait exténué de fatigue. « •— Qu'as-tu, mon frère, lui dit-il, en s'approchant, et que puis-je pour te soulager? » — Frère répondit l'étranger, j'ai cru que je pourrais gagner la ville avant la nuit ; mais la fatigue et la maladie ont épuisé mes forces ; prends-moi sur ton cheval et sauve-moi ainsi de la morsure des bêtes sauvages, je te le demande au nom de Dieu I —Viens, reprit Abou-Taleb, et monte en croupe derrière moi; je te conduirai dans ma maison. — Hélas! fit l'autre, mes jambes peuvent à peine me soutenir; comment pourrais-jc, sacs ton aide, m'élever jusqu'à la selle? » Abou-Taleb descendit alors de sa monture; puis, saisissant l'étranger à bras-le-corps, il le déposa doucement sur la selle cl

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lui mit les pieds dans lesétriersot la bride à la main. Au même instant le prétcndifilalade, frappant la jument du talon, partit comme un trait, et, s arrêtant h quelques centaines de pas de l'Arabe stupéfait, il lui cria d'un air railleur : « Hola ! hé I At)ou-Taleb , fils d'Amrou , reconnais-moi ; je suis celui qui ai envoyé trois fois à ta demeure pour acheter ta jument ; tu as refusé de me la vendre , je te l'ai prise : bon ^age I » En entendant ces mots , Abou-Taleb soupira; mm, s'adressant au ravisseur : « Arrête . à ton tour , et écoute une prière. Quand lu seras de retour parmi les tiens, ne leur parle pas de mon malheur , de peur que le bruit de ton action, venant à se répandre, ne détourne les autres hommes de la charité et ne les empêche de se faire du bien les uns les autres ; je te le demande au nom de Dieu. »

Alors le cheik descendit de sa monture, et , la ramenant à Abou-Taieb, lui dit : « J'ai trop écouté ma passion , et elle m'a dérobé la vue de cette lumière que Dieu a mise au dedans de chaque homme pour le diriger. Non, je ne dois pas persister dans mon action, puisqu'elle aurait de pareilles conséquences pour le pauvre genre humain. »

Ainsi parla le cheik à Abou-Taleb, et Ton ajoute que, ^ partir de ce moment, ils furent unis d'une amitié inaltérable.

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