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« Il n'y a pas que Sabellic et Maimbourg qui rapportent le miracle du Dieu « le veut, — me dit-on, — Rohert-le-Moine en parle. » Je le sais : je l*ai remarqué à la page 28, ce qui n'est pas une raison pour y croire. Ce n'est pas le seul fait que je ne croie pas de Robert-te-Moine et de Guibert-de-Nogent. Qu'on lise la vie de ce dernier, écrite par loi; elle est pleine de fables.
1I«. PAGES 91. — De graves érudits crient sur moi haro pour avoir dit que le Roi Philippe l*' ne dédaignait pas le métier de voleur de grand chemin. Hélas! je voudrais effacer de la vie de cet habile politique cette vilaine action , mais comme je n'invente pas les faits, force m'est de l'accuser.
Des marchands italiens étant venus aux foires de France, Philippe I«s aidé d'assez mauvais garnements, ses amis, non-seulement leur enlève leurs marchandises, mais les maltraite fort après les leur avoir enlevées. Le pape Grégoire VII, en apprenant les méfaits du roi, écrit au duc d'Aquitaine qu'il devait se joindre aux seigneurs de son royaume pour faire des remontrances au roi sans quoi il serait forcé de l'excommunier. Je cite ce seul fait que l'on peut vériûer : si l'on veut ouvrir les chroniqueurs on en trouvera d'autres. Et cependant ce roi était un esprit bien supérieur à son temps. Il fallait donc que le temps fût bien mauvais pour qu'un homme aussi spirituel qu'habile , d'humeur aussi peu guerrière, se conduisît de la sorte.
12». PAGES 68 , 127 , etc. — On me reproche mes citations sur les barbes au moyen âge, et l'on va môme jusqu'à me taxer non pas d'incrédulité , mais d*impiété. Impiété, soit; si je dois être impie avec dame raison , j'accepte.
Comme dans ces reproches il n'y a pas le sens commun et que ces citations font mieux connaître le siècle que les réflexions que l'on pourrait faire, je vais, pour répondre aux reproches qu'on m'adresse , citer encore une légende. Elle est aussi de ce temps où ceulx qui lors neportoient pas leur barbe, on les répu-^ toit cœurs failliz et estoient montrez au doy, et ne tenoit on compte d'eulœ, (Lambert, chron. de Guines et d'Ardres),
Cette fois, il s'agit du diable, qui venait pour lors si souvent visiter les habitants de ce pauvre monde.
Or, un jour qu'il s'ennuyait dans son vaste empire et qu'un de ces besoins diaboliques qui le tourmentent si souvent, lui poussait au cœur (si tant est qu'il en ait) de jouer quelque mauvais tour, il vint à Beyruth, oti se trouvait alors saint Nicéphore, lequel saint Nicéphore ne possédait point de barbe , ce qui le déso« lait extrêmement, vu l'importance qu'on y attachait en ce temps. Il en avait conçu un si grand chagrin, qu'il était tombé dans une grande mélancolie et qu'il dépérissait à vue d'œil.
Satan, en homme habile, crut le moment favorable, etproGtantde la faiblesse du saint, il lui promit cette barbe tant désirée , s'il voulait suivre ses conseils. Suivre les conseils de Satan était un peu fort , pour un saint ; il en fut tenté, cependant, mais la sagesse ayant pris le dessus, il rejeta avec mépris la proposition du malin.
Sur cela et pour témoigner de son inébranlable résolution, il porta la main sur le coton qu'il avait au visage , car il avait assez de barbe pour faire serment dessus. Il en fut bien récompensé, car sa barbe s'allongea à mesure qu'il la tirait. Ne voulant pas abandonner une aussi bonne occasion, le saint tira, tira tant que
semblable à ces jeunes héritiers qui ont été élevés dans V épargne et deviennent ordinairement prodi0ues lorsqu'ils parviennent d lapossesfion de leur bien^ il fit descendre son poil jusqu'à ses pieds,
Satan fut bien attrapé, çt saint Micépbore bi^n loué d'être sorti victorieux d'une entreprise pU tant d'ftmes failles auraient succombé à la tentation; aussi sa barbe, retrouvée entière après sa mort, fut-relle conservée dans l'église de Beyrutb , pour montrer aux fidèles ce que peut la sagesse des gens qiû rejettent les conseils du diable.
Je suis surpris des reproches que m'adressent de savants érudits qui m'accui^ent de légèreté pour avoir rapporté la lettre de l'empereur Alexis aux barons de l'Occident. J'engage ces messieurs à relire Guibert de Nogent qui s'indigne du moyen employé par l'empereur, o Comme si nos Françaises n'étaient pas aussi » belles que ses Grecques, p s'écrie-t'it, avec indignation.
Au moins voilà du français : j'en remercie Guibert de Nogent.
Ce qu'il y a de curieux dans cette lettre qui promet aux barons des reliques et de belles femmes (et puleherrionarum fœqiinarum voluptas), c'est qu'elle bfâine l^s Turcs de n'avoir aucun sentiment de respect pour la pudeur; aussi Guibert de Nogent s'élève-t-il fortement contre cet empereur, dont les sujets sont obligés, par la (oi— dil-îl— de livrer leurs filles à la prostitution et leurs fils au fer d'Héliodore.
On voit, d'après ces exagérations, quel fond on peut faire sur les chroniqueurs, quand ils nous parlent de la perversité des Sarrazins, lesquels allaient jusqu à exercer leurs passions honteuses sur la personne des évéques^
Ces chroniqueurs, qui savent h peine ce qui se passe à cinquante lieues de leurs monastères, sont vraiment curieux dans les descriptions qu'ils nous donnent des pays lointains.
I4<> PAGES 224 et suivantes.
Au tableau que nous avons tracé des désordres qui se passaient au Saint- Sépulcre, nous ajouterons les récits suivants, extraits de Doubdanetde V Univers,
« Une heure après-midi, dit Doubdan, les Grecs, les Arméniens et les autres » schismatiques se prirent à courir autour du Saint-Sépulcre, en criant eleison, » sur tous lestons, se culbutant les uns les autres, et se chargeant mutuelle-
» ment à grands coups de cannes pour augmenter leur ferveur réciproque
j» 11 ajoute : a Environ sur les cinq heures du matin, après la messe, je voulus » aller faire les stations, mais je trouvai tout ce suint lieu, les galeries, les cha- » pelles et le chœur même si pleins d'eau et de saleté qu'il n'y avait plus de » place nette seulement pour mettre le pied et avec une puenteur si horrible » qu'il était impossible d'y demeurer longtems. » (Doubdan, Le voyage de la terre sainte. Paris, 1661 in-4»).
Voici maintenant ce que âiiV Univers (1854) : Le feu sacré des Grecs à Jérusalem.
<( Nos dernières correspondances de Jérusalem nous donnent quelques détails intéressants sur la manière dont les schismatiques ont cette année célébré leurs fêtes pascales dans la ville sainte. Leur jour de Pâques était le 15 avril. La veille.
le i% les Grecs, ainsi que les Arméniens» ont renouvelé les folies» ou plutôt les saturnales du feu sacré , douloureuse profanation du lieu le plus saint de la terre. Les pèlerins schismatiques étrangers n'étalent pas nombreui cette année : au lieu de 8,000» les Grecs et les Arméniens n'en ont guère reçu que 1,000 à 1,200.
cr Dès le vendredi soir» les schismatiques de Jérusalem et des environs s'étaient portés en foule dans l'église du Saint-SépuRire» qui ce jour-là et lé lenomain, ressemble à une halle oii une multitude toujours bruyante» souvent licencieuse, «e suspend à toutes les galeries, à toutes les nichest se cramponne à tous les barreaux, chantant, hurlant, poussant des cris sauvages qui font retentir les voûtes du temple de scandaleuses clameurs. La nuit du vendredi au samedi , un grand nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, passent la nuit dans l'église, dans les chapelles latérales, dans les galeries. Qu'on n'aille pas croire que le temps s'écoUle en pieux exercices, en saintes méditations. La pensée de Jésus- Christ, de ses souffrances, de son amour pour les hommes, est absente des cœurs et loin des esprits. On se groupe, on rit aux éclats, on court» on mange, on boit, on bat des mains, on saute, on crie et on se livre à mille folles ; ce va-et-vient de la foule,' ce bruit, ce vacarme, cette dissipation font mal.
« Le lendemain , la foule devient plus compacte » le vacarme Redouble ; les femmes cependant se rangent dans les galeries supérieures, s'accrochent à chaque rebord , s'appuient sur chaque ligne saillante ; elles sont enveloppées dans leurs voiles blancs» qui les feraient prendre pour des fantômes; leur front est couronné de pièces d'or ou d'argent» leurs bras couverts de bracelets, leurs pieds chaussés d'élégantes babouches. Le miracle du feu sacré arrive à heure fixe. Autrefois le pacha de Jérusalem commandait au Saint-Esprit » en agitant son mouchoir blanc, de communiquera la foule empressée sa lumière incréée; aujourd'hui ce dignitaire de la Porte se contente d'assister à h cérémonie, assis dans une galerie supérieure. 1( arrive à deux heures après-midi dans le temple saint, précédé de ses janissaires, qui font une trouée dans la foule compacte, frappant de leurs courbaches ceux qui se rencontrent sur son passage^ Tous les regards sont fixés sur le trou noir pratiqué dans le mur du petit monument qui contient le Saint-Sépulcre, et par où le feu sacré doit sortir.
a Pendant que l'évéque du feu et les autres prêtres se revêtent des habits sacerdotaux, la foule pousse des cris frénétiques; des hommes en démence et à demi-nus forment de hideuses pyramides humaines, surmontées de jeunes gens aux longs cheveux tressés et retombant sur leurs épaules. Une des pyramides vient-elle à s'écrouler, alors chacun de ceux qui la composaient se démène comme un possédé, écume, hurle, agite ses bras tatoués, s'élance sur la foule qu'il fend en claquant des mains» recule, revient, saisit ceux qu'il rencontre» les soulève» les balance et les jc^te à terre en poussant d'affreux éclats de rire. Orgies, saturnales» véritable sabbat infernal oh Satan a la joie de voir profaner sacrilégement le tombeau du Rédempteur.
<f L'évéque du feu, le palriache Arménien sont dans la petite chapelle de l'Ange qui précède le lieu oii est le saint Tombeau ; des janissaires armés de courbaches gardent l'entrée ; ils frappent â droite et à gauche, arrachent le tarbouche de celui-ci, repoussent celui-là, en lui flagellant le visage; les pèlerins saisissent et braadiï>sent les bannières sacrées, les cris redoublent , Icb femmes agitent
leurs mouchoirs; les bonds recommeocent, le flot populaire roule vers la lucarne ; la lumière attendue jaillit enfin du trou noir. On crie au miracle ; les voûtes retentissent de clameurs diaboliques, les bras s'allongent , se croisent, et cherchent 2i allumer à la flamme sacrée les cierges dont ils sont munis; la lumière qu'elle communique est plus pure à sa source.
« Le feu sacré se transmet de proche en proche. On se heurte , on s'arrache les cierges brûlants, on promène le feu nouveau sur toutes les parties du corps; il a une vertu purificatrice , on s'en caresse la barbe , qu'il ne peut brûler, on se le met dans la bouche. Dans les tribunes, les femmes font aussi leurs purifications. Le jour tombe ; la fumée noire remplit la rotonde du Saint-Sépulcre. Alors ces frénétiques brandissent la torche enflammée, et, se tenant entrelacés les uns les autres , ils exécutent une danse digne de l'enfer. Des prêtres, des évoques , des patriarches sont là au milieu de la foule en délire , présidant cette hideuse cérémonie. Les deux clergés, grec et arménien, sanctionnent ainsi de leur présence et de leur autorité, celte orgie qui rappelle les mystères du paganisme. »
On me reproche d'avoir fait servir d'autorité le Magasin pUtore^qtie, auquef j'ai emprunté quelques faits. Pourquoi pas? Je ne pense pas mieux rendre hommage aux rédacteurs de ce journal, si curieux et si moral, qu'en lui empruntant, pour terminer ces notes, une anecdote arabe qui est une des plus belles que je connaisse.