DÉVELOPPEMENTS HISTORIQUES
Mon livre imprimét je reçois de son auteur : Pierre VHermùe et k$ CraisadeB (1), par M. Mfcbe) Vion d'AmieM. Au moins voici de rérudition , d^ la science ! Je regrette livement de n'avoir pan connu pins t(Â ce travail remarqtiable, <{ui est non-seulement une biograpUe eomiplète , mais en même tems nn cours d'histoire des Xr et XII* siècles : je n'aurais pas écrit mon livre.
Cette 09uvre de l'érudiC d'Amieùs résout la question et ne laisse aucune prise i nos adversaires* Ge ne sont plus deux mots qui servent de fondement à ce travail de bénédictin, maïs les y documents que nous ont laissés tous les siècles sur Pierre VHermke.
Qooiqoe mes recherches deviennent presque inutiles par cette puUication remarquable « je suis heureux (moi qui me trouvais en dehors des grands centres bibliographiques) de m'étre rencontré avec M. Vion sur presque tous les points diplomatiques de la discussion , et d'avoir comme lui réhabilité le père d'Oultreman des injurieux dédains de MM. Grandgagnage et de Thier.
Là ne s'est pas arrêtée l'ceuvte de M* Viofi \ il a répondu, à MM. Grandgagnage, président à la cour de Liège, Dumortier, ancien ministre (pas que je sache) et Ch. de Thier, — un dernier
(1) Pierre VHermite el les Croisades, on la civilisation chrétienne au moyen âge, par M. Vion. Amiens, Lenoel-Herouart, 1853, in-lâ de 328 pages.
mot sur le lieu de naissance de Pierre VUermite (1) — où les arguments de ces Messieurs sont battus en brèche de tous les côtés, ainsi que leur chère tradition si ingénieuse et qu'aucun de leurs compatriotes ne connaislmt avant qu'ils en eussent fait l'ingénieuse découverte. M. Vion fait ressortir le ridicule de la position dans laquelle se sont placés ces messieurs en interpolant le texte des chroniqueurs et en soutenant à la légère une thèse insoutenable, sans autre motif qu'un esprit de nationalité mal entendu (2). Il montre que le natale solum était connu par plusieurs érudits, par d'Oultren^n et par le consciencieux et si savant Dom Grenier et que tous, devant les témoignages historiques si nombreux , l'ont interprété dans un sens contraire à l'opinion de M. Grandgagnage et des grands journaux et Revms^ qui y sans se donner la peine d'étudier la question , la résolvent en faveur de Huy avec une légèreté qui ne devrait jamais se rencontrer chez un critique, critiquant^ comme le dit mattre Âlcofribas, « abstracteur de quinte essence. » Il vaut mieux se taire que de parler sans savoir.
M. Yion relève dans cette note , ainsi que je l'ai fait, les suppositions inadmissibles de MM. Grandgagnage et Dumortier au sujet à' Albert d'Aix , et montre une fois de plus que le témoignage de Guibert de Nogent a été défiguré en tous sens par M. Dumortier , qui pour le faire servir à son usage a traduit
(2) Vn dernier mot sur le lieu de naiuanee de Pierre rifcrmtlc, adressé à MM. Grandgagnage, président à la cour de Liège, Dumortier, ancien ministre, membre de la chambre des représentants et de l'Académie de Belgique, et M. Ch, de Thier, avocat à Liège, par M. Michel Vion. Extrait de la Revue du nord de la France. Lille, Lefebvre-Ducroc, 1854, 15 pages.
(2) « Ce n'est pas la première fois qu'on essaie, sans témoignages suffisants, » de rattacher à la Belgique des célébrités étrangères. Nous avons assez de » grands hommes sans qu'il faille encore prendre ceux de nos voisins. Des pré- » tentions semblables, trop souvent répétées, finiraient par nous rendre ridi- » eules. » — Indépendance^ Tl août 1854. Compte rendu de sa séance de l'Académie de Belgique, du 3 août 1854.
comme personne n'avait songé à traduire avant lui, ce qui n'empêche pas les grmds journaux et Revues de donner raison à MM. Dumortier et Grandgagnage. Heureux M. Dumortier! Heureux M. Grandgagnage ! mais plus heureux celui qui aime la vérité et la justice !
Quant à la partie synthétique du livre de M. Vion « sans crainte de passer pour sceptique , je dirai que je ne la puis admettre d'une manière absolue. Toujours glorifier et excuser son héros tient, je l'avoue, à un sentiment honorable, mais qui prend plutôt sa source dans l'imagination que dans la justice. Où donc alors est l'enseignement de l'histoire ? Laissez l'homme avec ses faiblesses , il n'en paraîtra que plus saisissant et plus vrai.
Pierre VHermite était un esprit mobile et insconstant , qui dut quelque fois sortir des bornes de la sagesse, et les reproches que lui adressent quelques chroniqueurs, toutenlouant sa sainteté , son courage et son éloquence, n'ont pas besoin de justification. Cet homme était de son temps : il devait en avoir les défauts.
Partir de ce principe et le pousser dans ses conséquences est une erreur. Vouloir , par exemple , que Pierre VHermite ait calculé les suites des Croisades, et faire de lui un fondateur de société est, devant les faits , une impossibilité qui saute aux yeux. M. J. de Maistre a beau s'écrier : « Ainsi c'est un sim- » pie particulier , qui n'a légué à la postérité que son nom de » baptême , orné du modeste surnom d'hermite , qui aidé » seulement de sa foi et de son invincible volonté, va soulever » l'Europe , épouvanter l'Asie , briser la féodalité, anoblir les » serfs, transformer le flambeau des sciences et changer l'Eu- » rope. » M. de Maistre se trompe, il n'y a rien de tout cela
daD& le départ des Croisés. Quoique dans l'humanité les faits marchent dune façon régulière, il y a toujoui^beaucoup de hasard dans les événements, qui ne sont que les détails d'un en— semble dont la pensée nous échappe (1).
Vouloir que Pierre VHermite ait eu Hdée que lui prête M. de Maistre , c'est vouloir que Klodion ait eu , en envahissant la Gaule , la résolution de détruire la civilisation romaine , pour la remplacer par la civilisation chrétienne qu'il ne connaissait pas.
Aucun des hommes de cette époque ne se doutait du résultat. Le vent les poussait vers l'Orient ; ils marchaient (2).
Expliquez les Croisades par les invasions des barbares, maïs ne les justifiez pas par ces invasions. Le fait du reste n'est pas le même; il n'y a chez les barbares qu'une idée brutale de conquête , une pensée native de jouissance , qui les poussent avec cette violence que les peuples primitifs apportent dans leurs entreprises; tandis que chez les Croisés il y a bien encore cette sensation du mouvement , ce besoin inquiet du changement , mais il y a aussi l'idée religieuse , informe , il est
(1) M. Vion préseule aussi dans son livre la légende sous une forme trop affiiv mative. C'est ainsi qu'il ne met pas en doute le miracle de la saitUe Lance, sainte supercherie d'un esprit supérieur à sou temps, qui se sert de ce moyen pour rehausser le courage des siens. Si Dieu permettait alors que des miracles se fissent en faveur des Croisés qui s'étaient souillés de tous les forfaits, que réservait-il donc aux humbles, aux charitables et aux justes? Certains passages du livre de M. Vion sont trop hypothétiques ; c'est ainsi qu'il suppose que Pierre se trouve à la guerre contre Harold, et que c'est là que lui vient sans doute l'idée d'une guerre sainte contre les infidèles. Il suppose aussi que l'hermite qui habitait le Mont-des-Olives, lors du siège de Jérusalem, pouvait très-bien être Pierre tHermite* Quoique présentées sous la forme dubitative, toutes ces suppositions auraient dû disparaître d'une monographie aussi remarquable. M. Vion a tort également d'appeler les historiens liégeois des historiens flamands. Il est singulier que M. Vion n'ait pas remarqué la chanson d'Antioche,
(2) Hildebrant cependant semble avoir deviné un peu de l'avenir. Pour me servir d'une expression commune mais imagée je dirai qu'il poussait à la roue. Guibert-de-Nogent, lui aussi, parait entrevoir l'avenir, mais d'un air boudeur. U n'aime pas la Croisade et le mot de commune , cette nouveauté, il ne le prononce qu'avec un sentiment de dédain qui annonce le regret et la peur.
vrai , fanatique et dépravée , mais qui donne aux événements une couleur locale , et ne permet pas de les confondre avec ceox des temps plus reculés*
Certaine école ne voit dans les Croisades que la pensée reli^ gieuse : ils avaient la foi, s'écrient les historiens de cette école!
Ah ! que n avaient-ils la charité !
Singulière foi que celle de ces <x forts qui saisissaient les fai- » bles sur les chemins, qui les déchiraient , les ratissaient et ]» les mangeaient (1); » qui, au siège d'Antioche, sur la route même qui conduit au tombeau du Christ , mangent encore de la chair humaine, dernier degré d'abaissement où l'humanité puisse tomber l
Véritables cannibales 1 affreux barbares !Âu siège deMarrah, ils tuent femmes, enfants, vieillards, et jKmr en avoir phuAt faùy suivant l'expression d'un moine contemporain , ils pendent plusieurs corps à la même corde. Us amènent par leurs forfaits la peste et la famine, et pour se dérober au supplice de la faim ils mangent les cadavres qu'ils viennent d'égorger. Ah ! ne cédons pas à la faiblesse de «e pas retracer ces horreurs; montrons-les dans leur nudité, pour faire voir aux hommes ce que peuvent la barbarie et le fanatisme et que ces attrocités servent d'exemple.
Singulière foi que celle de ces évëques turbulents qui refusent d'obéir aux salutaires réformes de Grégoire VII (grand homme, à qui, malgré ses erreurs l'humanité doit beaucoup); qui débauchés et simoniaques, trafiquent des reliques sur les marchés publics (2).
(1) Michelet, citéparM.Vion.
(2) Les laïcs n'étaienl pas en arrière des prélats, et le roi de France lui-môme, Pliilippe V', était un grand traûqueur des choses saintes, ce qui n'empêche pas un auteur moderne de dire : il fut pieux chevalier.
Quand Ëbbe de Roucy voulut incendier l'église de Reims, Louis le gros marcha contre lui et Ton vit tou3 les barons du pays venir au secours de Ebbe de Roucy, et pourtant cet homme avait quitté la France , en vue de religion , pour combattre les sarrasins d'Espagne.
Singulière foi que celle de ces prêtres qui choisissaient les temples de Dieu pour y étaler avec leurs concubines ces parades qu'on a tant reprochées à la révolution française , et qui à cette époque barbare, ont un cachet d'indécence qui ne permet pas de les décrire! (1)
Singulière foi que celle de ces moines dont Âbélard et les chroniqueurs nous racontent la vie et les excès! (2}
Non, ce n'est pas la foi qui domine cette époque , une des plus terribles des annales du monde, c'est quelque chose de barbare qui n'a pas de nom.
Quant à la charité , elle s'est réfugiée dans quelques grands cœurs , qui continuent dans les temps la tradition du bien et qui semblent placés là pour panser les blessures que font à l'humanité les puissants et les méchants.
(1) L'église s'opposa toujours à ces fêtes monstrueuses dans l'intérieur des temples, et si quelques-unes, moins indécentes, telles que la fête de l'àne, restèrent, c'est que les mœurs étaient encore plus corrompues que les réformes n'étaient grandes. ^
(2) Loin de notre pensée d'amoindrir le beau rôle des monastères , qui furent de grands centres intelligents, industriels et agricoles et à qui l'on doit beaucoup; mais à cette époque l'austérité des mœurs est anéantie, et les religieux, en courant le monde, ont rapporté le dévergondage et l'insubordination. Il faut le XII« siècle et les intelligences d'élite qui naîtront, pour faire retourner les monastères aux mœurs simples des temps anciens.
Les monastères étaient la nécessité morale de ces époques de confusion. Ils apprenaient la régularité de la vie. Dans une société ravagée par tant de fléaux, il y avait des âmes toujours pleines de tristesse. Il leur fallait un abri à ces pauvres cœurs ulcérés par la vue du mal, à ces âmes contemplatives, qui se trouvaient continuellement en face de la force brutale ; à ces vierges qui avaient vu massacrer leurs mères sous leurs yeux. Le monastère s'ouvrait et se fermait sur ces douleurs.
Outre les monastères, il y avait dans les solitudes, dans les forêts, dans les arides bruyères, deshermites, qui, comme Pierre, dégoûtés des hommes sauvages de ce temps, passaient leur vie en prières , ou recueillaient le voyageur ou le marchand que poursuivait le seigneur. Les mœurs pures se conservaient chez ces hommes agrestes , qui n'avaient pour spectacle que la grande nature et Dieu.
Quelquefois ces hermites étaient des chevaliers qui, couverts de crimes, venaient se repentir vers la fin de leurs jours (a).
(a) Du là le proverbe : Qaand le Diable devient vieux, il se fait hcrmite.
Cest quelque pape savant comme Gerbert , que ses hardies découvertes font accuser de sorcellerie par un vulgaire imbécile ; quelque grand réformateur aux mœurs sévères » à l'esprit vaste, comme Hildebrand; quelque douce et noble figure, qui respire la bonté et la conciliation , conune Pierre-le-vénérable; quelque savant hardi , poète et musicien, comme Âbélard ; quelque guerrier , aux mœurs chevaleresques , comme Godefroi , qui sentent tous ce que le temps a de barbare et qui unissent instinctivement leurs efforts pour empêcher les malheurs du monde.
Quelques écrivains modernes n'ont pas assez d'injures à jetter aux Sarrasins qui pillaient les pauvres pèlerins. Mais que faisaient donc les hauts barons ? Si les pèlerins étaient des objets de vénération et de curiosité pour les populations naïves, auxquelles leurs voix mensongères racontaient les merveilles de la Syrie; si quelques hauts barons abaissaient leurs épées devant le bourdon du voyageur , d'autres pillaient sans merci ceux qui allaient à Jérusalem ou en revenaient et vendaient aux monastères les reliques qu'ils avaient dérobées aux pauvres voyageurs (1).
(1) Ce qu'il y a d'affreux dans ces châtelains du moyen &ge , c'est que beaucoup exerçaient leurs brigandages en les appelant du nom de droits. Ils dépouillaient sur les routes les voyageurs, et nommaient cet acte droit de péage (a). Voici sur les sires de Polignac ce que raconte le Magasin pittoresque (août 1854) ;
Xn* siècle. — « Le vicomte Héracle de Polignac, l'orgueilleux roi de la mon- » tagne, a repris la campagne. l\ s'empare des terres de l'abbaye de Chaise-Dieu. x> U s'avance sous les murs du couvent , saisit quelques moines dont il fixe le » rachat aune énorme rançon. Quand ils l'eurent payée, les raillant lui-même » de leur crédulité en la foi jurée , il fit traîner les uns à la queue de chevaux » farouches, et percer les autres de flèches, par ses archers.
» Des paysans se hasardaient-ils à les secourir, bientôt on les voyait gisant à » terre, baignés dans leur sang, ou pendus aux branches d'un arbre; terrible » vengeance du vicomte, cruel amusement de ses routiers. »
Et l'on trouve des gens fiers de descendre de pareils monstres I Et l'on trouve une école pour vanter la foi et les mœurs de ce temps I J'aimerais autant être le fils d'un Sioux ou d'un Huron que d^êlre le fils de tels gens. -^ Le roi de France Philippe 1^^ ne dédaignait pas le métier de voleur de grand chemin et le pape Grégoire VII dut le tancer fortement à ce sujet.
(A) Plas tard ce droit fut régularisé^ comme le dit on historien de nos jours.
Etaient-ils meilleurs que les orientaux ces hommes du nord auxquels les peuples les plus sauvages n'avaient plus rien à apprendre? Etaient-ils donc plus chastes que les Turcs» auxquels ils reprochaient la pluralité des femmes, eux qui prenaient, renvoyaient leurs feipmes, qu'ils forçaient, quand fls en étaient las, A s'ensevelir vivantes datis les monastères et qui les rem* plaçaient par des vierges , enlevées sous le tott de leurs mères?
Etaient'ils meilleurs que les orientaux ces hommes qui, Jérusalem conquise, massacrent de sang froid , après en avoir délibéré dans un conseil qu'une grande procession avaient précédé, 70,000 Musulmans et Juifs? (1)
Quelle idée les Musulmans durent-ils avoir de la religion du Christ» en apprenant que les Croisés, au mépris des lois les plus saintes de Vhonneur et de la chevalerie (2), s'étaient souiUés d'un tel crime? (3) Aussi furent-ils punis de Dieu et, suivant les pa-
(i) Poor IttsUfiw ce massacre, on a parlé des prisonniers massacrés par les ordres d*un grand capitaine. Mais cela proave contre le grand capitaine et aoo pour les Croisés.
(2) Paroles de Tancrède. — a Une fois leur rage apaisée , — dit quelque part M. Gapefigue^ avec une naïveté charmante, — ils n'étaient pas mécbants. »
(3) Quelques hommes de cette époque s'élèvent contre ta barbarie du temps et comprennent même la politesse des mœurs. Albéric déplore souvent la gras-^ iièreté des Allemands.
Les orienUuz étaient sueceptibles de comprendre les grandes choses. Harouoal-Rascbild n'avait-ii pas , plein d'admiration pour Gharlemagne, envoyé à ce grand homme les clés du saint Sépulcre? N'avaît-il pas protégé les pèlerins qui se rendaient li Jérusalem?
Lors de la triste situation desGroisés devant Antioehe, le calife ne leur avait-il pas offert ,» s'ils mettaient bas les armes, de les laisser en paii comme des pèlerins? Ck>mment répondirent^ilâ aux ambassadeurs? Us firent courir après eux pour leur remettre deux ou trois cents tètes de Musulmans qu'ils venaient de décapiter, et ils jetteront autant de tètes dans Antioche. N'est-ce pas la barbarie dans ce qu'elle a de plus sauvage ?
La prouve que les Turcs n'étaient pas'aussi féroces qu'on le dit, c'est qu'il revenait d'Orient nombre de pèlerins qui racontaient les merveilles de Jérusalem.
rôles d'un contemporain , ils épuisèrent la coupe du malheur.
Il faut lire dans les chroniqueurs la description de cette épouvantable boucherie. Les Croisés marchaient dans le sang jusqu'aux genoux , et c'est au travers de cette mare qu'ils s'avançaient pour massacrer encore. C'est à eux que l'on peut appliquer ces mots de Tacite : las et non saouls.
A l'exception de quelques prisonniers qu'ils gardèrent pour enterrer les morts , ils massacrèrent tout. Ces malheureux prisonniers pleuraient et hurlaient , en enterrant les cadavres de ceux qu'ils avaient aimés. Des chroniqueurs s'étonnent des larmes versées par certains Croisés. Pierre l'Hermite , Godefroi de Bouillon, Tancrède et quelques chefs ne prirent pas de part au massacre.
Quelques écrivains modernes ne craignent pas d'appeler ce massacre, avoir purifié la ville. Ahî le Dieu qu'invoquaient ces barbares occidentaux en commettant leurs forfaits dut frémir de colère! Nous sommes tous ses enfants.
Mais l'Église l'avait ordonné. Urbain avait dit aux Croisés : <x vous qui aimez à combattre , soyez joyeux. Voici le moment » de montrer si vous êtes vaillants. L'expiation de vos crimes » se prépare; votre glaive vous ouvrira les portes du Ciel. » Allez! anéantissez cette race maudite, détruisez jusqu'au » dernier de ceux qui ne doivent ressusciter que pour servir » d'aUments au feu éternel. »
Tristes paroles qui portèrent des fruits sanglants.
L'Église ne se borna pas à ce rôle. Elle connaissait ces hommes : outre la foi , pour les pousser aux combats, il fallait des aventures, des terres, de l'or. Ils étaient cupides et batailleurs. L*ËgHse ne dédaigna pas de faire appel aux instincts grossiers de l'homme.
» SouveRez-vom, leur dit Urbin, de Charles-Martel, de » Charles-le-grand * Egalez leurs victoires et les royaumes d'Asie » sont votre partage. »
Les royaumes d'Asie dont on disait des merveilles!
Jérusalem dont les chroniqueurs ne parlaient qu'avec cette naïveté des premiers âges ! Une ville aux murs de rubis et de saphirs ; où coulaient des fleuves de vin et de lait! Aussi les petits enfants, qui accompagnaient les Croisés, demandaient-ils quand ils apercevaient les murs d'une ville : « Est-ce là Jérusalem ? »
Le rôle de Pierre l'Hermite est plus grand. Il ne promet rien; il prêche la charité. Son éloquence sait intéresser ces hommes barbares aux malheurs des chrétiens d'Orient. Gomptait-il sur la faiblesse humaine , qui s'apitoie plus sur les maux qu'on lui peint éloquemment que sur ceux qu'elle a sous les yeux ?
Non, ces hommes n'avaient pas de foi , ils n'avaient que du fanatisme. La foi ne vit que d'amour et de charité et n'habite pas les cœurs sanglants, où la cruauté le dispute à la démence.
Voyez-les! Les uns désertent le camp. Ils n'ont fait quelques mille lieues que pour fuir. Les autres se font musulmans pour conserver leur vie. Ceux-ci joignent l'impiété au sacrilège et poursuivent de leurs railleries les choses saintes pour le triomphe desquelles ils se sont armés (1).
Ceux-là s'égorgent entre eux pour la possession d'un peu de butin , de reliques mêmes. Tous sont dissolus et, suivant l'expression de l'historien des Croisades , « tous les vices de l'infâme » Babylone régnaient parmi les libérateurs de Sion. » On les vit massacrer les guerriers d'une ville qu'ils venaient de prendre et obliger leurs filles à danser devant eux et à leurs servir à boire au milieu de leurs festins.
(1) Les guerriers du Dord reprochaient à ceux du midi leur poltronnerie et ces derniers les maudissaient pour leur impiété,
A propos de la sainte Lance^ retrouvée par le prêtre Barthélémy , les Croisés furent divisés en deux camps, les croyants et les incrédules. Le chef des premiers était Barthélémy, qui avait retrouvé la sainte Lancer le chef du second était aussi prêtre, il s'appelait Arnold de Rohes ; il prétendait que la' découverte de la sainte Lance était une fourberie. Vraie ou fausse, cette trouvaille aida au gain de la bataille.
Ah ! racontez ces forfaits , puisque l'histoire est là pour servir d'enseignement aux hommes » mais ne les justifiez pas. Ne les couvrez pas du manteau de la religion ; montrez-les dans leur nudité, aûn de faire voir aux hommes ce que peut le fanatisme, joint à la licence.
Ne poussez pas la démence jusqu'à les justifier, jusqu'à en monter la nécessité, comme M. de Bonald. Ne parlons qu'avec réserve du sang répandu : habituons nos enfants au respect de la vie (1).
Et pourtant, à Tinsu de ces hommes farouches , l'idée a suivi sa route. C'est au milieu de ces atrocités que les hommes s'humanisent. Souffrant les mêmes maux, il leur faut les mêmes secours. L'homme a besoin de l'homme. Us sentent qu'avec leurs mœurs l'humanité touche à son déclin ; la passion les emporte, mais quelques âmes d'élite unissent leurs efforts pour s'opposer au mal et, par des lois sages pour le temps, régularisent la confusion.
En dehors de son individualité qui l'aveugle et la fait glisser dans le sang, l'Eglise y aide de tout son pouvoir et marche en avant. Son principe, quoique souvent égoïste, est civilisateur, et bien des progrès obtenus sur la barbarie lui sont dus. L'égalité chrétienne, œuvre préchée par l'Eglise, aide à fonder l'égalité civile. Le beau rôle de l'Eglise s'explique sans justifier les massacres qu'elle ordonne. Mais à cette époque il lui est difficile de dompter le torrent qui emporte tout. Elle est barbare et féodale comme la société, et le génie de. quelques-uns des siens se brise contre ce monde granitique de la société féodale.
(1) Si le pape était le chef de H Croisade perpétuelle que l'église a toujours soutenue contre la révolte perpétuelle du paganisme, pourquoi ne partait-il avec les peuples? Quand le Turc se fut emparé de Gonstantioople» l'héroïque Pie U se mit h la tête des troupes pour l'aller combattre et, indigné de voir ses prédications rencontrer si peu de sympathie en Europe, il expira de fatigue et de douleur, en vue des navires qui l'allaient conduire à Gonstantinople.
contre le fer dont sont revêtus ces cœurs de pierre. Il est passé le temps où rÉglise, la civilisatrice du barbare, lui demandait : « As-tu fait quelques blessures, coupé les pieds ou les mains, « aiTaché les yeux d'un homme î »
Les évèques eux-mêmes étaient descendus dans l'arène sanglante où se jouait la vie des hommes, et nous ne tarderons pas à entendre un prêtre, nn représentant du vicaire de Jésus- Christ, proférer ces paroles hideuses : n frappez! frappez! Dieu » reconnaîtra les siens ! »
La pensée de la papauté n'était pas de délivrer le tombeau du Christ. Cette pensée, Grégoire VII même ne l'avait pas. Quand les Turcs s'avancent en armes vers Constantinople, Grégoire VII ne parle pas de la Palestine , mais fait appel aux nations de l'Occident pour défendre Comstantinople.
L'idée de délivrer les chrétiens d'Orient et le tombeau de Jésus-^rist appartient h ces pauvres pèlerins dont Pierre VHermite est la personnification. Si elle vient au pape, elle ne lai vient que pour étendre son pouvoir , pour se débarrasser de ces barons turbulents , qui gênaient son autorité. Les lettres de Grégoire VII ne nous laissent pas de doute à cet égard. Cette pensée était celle d'un grand politique.
Grégoire VII est l'idée pontificale dans ce qu'elle a de plus grand* Urbain U est l'action. La papauté du moyen âge peut se résumer dans ces deux hommes : grands hommes , ambitieux , maïs réformateurs. Grégoire VII avait rêvé l'indépendance de cette Italie qui gémit encore dans la servitude; non l'indépendance qui procède du peuple et par le peuple, mais une grande unité gouvernée par le principe sacerdotah œuvre rêvée plus tard par saint Thomas et Campanella.
Mais quelque grands que fussent ces deux hommes, ce n'est pas à eux seuls que l'on doit rapporter le progrès humain. Le progrès est multiple , il n'est pas donné à un seul homme de le tenir dans les plis de son manteau. Les communes émancipèrent
le monde plus encore que les réformes papales ; les réformes papales ne portaient généralement que sur les grands feudataires et les clercs et laissaient trop souvent en dehors le peuple de la misère et de l'esclavage. Encore n'opéraient-elles que peu d'effet sur les seigneurs : ce D'où vient que ces prêtres nous » prêchent la continence et la chasteté? n'ont-ils pas chassé » avec nous la bête fauve, montés sur nos palefrois en tenant » nos chiens en laisse? N'ont-ils pas bu dans nos festins, dans » la même coupe que nos concubines et les leurs? Qu'ils » renvoient leurs femmes s'ils le veulent , mais qu'ils nous » laissent les nôtres. (1) » Ainsi parlaient les hauts barons.
La papauté était trop exclusive; ses intérêts étaient trop engagés dans la lutte. Il est vrai que les barons lui donnaient de la besogne. La grande question des investitures occupe tout un pontificat. Comment la papauté , au milieu de ces luttes politiques, eût-elle pu entrer dans ces mille détails journaliers, qui, après tout, sont la vie , et que les violences et les caprices des barons rendaient si insupportables à leurs subordonnés ?
La papauté règle bien les grandes questions d'humanité ; défend les assassinats , les viols , les incendies , mais peut-elle
(1) Tous les évêques n'avaient pas ces mœurs. Ceux qui, sortis du peuple, n'avaient ni fiefs ni terres, et qui avaient passé leur vie dans la science et l'humilité, furent de grands prélats, qui guidèrent le mouvement communal. De ce nombre nous devons citer le grand Godefroy, évéque d'Amiens, fondateur de la commune de cette ville. Il fut un des compagnons d'études de Pierre VJBermite. Quand on vint lui apprendre sa nomination au siège d'Amiens, le pauvre moine tout troublé s'enfuit. Le fardeau lui faisait peur. On courut aprè» lui et force lui fut d'accepter. Touchante humilité d'un homme simple.
Quand on apprit à Suger, qui revenait de Rome, qu'il venait d'être choisi pour abbé de S'-Denis, il i^e mit k fondre en larmes. Quelle belle figure que celle de Suger 1 Quel esprit d'ordre et de justice, et qu'il est bien plus grand dans son humble sphère que tous les grands réformateurs de ce siècle I
Pourquoi toujours vanter les conquérants? N'ont-ils pas mille fois plus de droits à nos hommages ces régulateurs de société, ménagers du sang et de l'argent du peuple, que les conquérants qui , par une ambition mesquine et égoïste qu'ils affublent de grands noms, ensanglantent la terre? Un honnête homme est plus grand qu'Alexandre-le-Grand.
sanreiller robsenration de ses ordonnances > et pois sur le grand nombre de ces barons qui pOlent les églises , sans vergogne , que peufent les ordres d'un pauvre évèque qui demeure à Rome et dont le pouvoir est encore incertain? Le pape est grand dans cette lutte, mais le pauvre monde n'en est pas moins opprimé journellement ; il faut bien qu'il n'attende son secours que de lui-même. A distance, le rAle de la papauté est beau , mais il faut pénétrer dans les chroniques pour voir quel peu d effet ces réformes produisaient sur les classes misérables et quel courage durent avoir les populations en soulevant le joug des oppresseurs.
Les clercs prêchent bien aux souffreteux la soumission et l'humilité , Fabstinence et la pauvreté , mais quelle confiance peuvent avoir en eux les pauvres gens? Il ne les voient qu'avec des concubines, dans les festins, ou partant pour la chasse , sur de beaux palefrois. Ils mentent donc ces hommes qui prêchent l'abstinence et qui s'enivrent des voluptés de la terre ? L'obéissance qu'ils commandent, que ne la mettent-Us en pratique? Les récompenses futures dont ils parlent, ne les montrent-ils aussi belles que pour tenir les hommes plus longtemps sous le joug? Ainsi raisonnait la foule. Alors ils mirent la main à l'œuvre, les pauvres et les souffreteux , et ils firent leur besogne eux-mêmes , pour être mieux servis.
Si la papauté d'alors représente, dans les combats qu'elle soutient contre les féodaux, rintelligence luttant contre la matière, les communes représentent la victoire de la liberté sur le despotisme.
c( Quels droits les barons et les évèques féodaux ont-ils de » nous couper les bras et les jambes , de nous arracher les » yeux et la langue quand nous voulons devenir libres? De » quel droit viennent-ils nous dire : « nous sommes les » seigneurs dans toute l'étendue de notre ressort , sur cou » et tête , sur eau, vent et prairie. » « Dieu a-t-il créé la terre
» pour eut seuls? Ne sommes-nous pas des hommes comme » eux 7 Ils ne sont forts que de notre lâcheté 1 Osons et nous les » verrons rouler dans la poussière , ces hommes féroces qui » ne s^engraissentquede notre sangl x> (1)
Et les voilà» les bourgeois » les vilains et les serfs i à la voix de la doche qui gronde , sortant de leurs maisons et se répandant par la ville l
C'était au tour des barons à connaître la peur. Ds cherchèrent à gagner par la ruse ce que la force leur arrachait : ainsi fait tout pouvok despotiipie pcour conserver et perpétuer son usurpation.
Les barons durent céder. Pourtant le nombre des féodaux était si grand que la France eut besoin qu'eux et les brigands qu'ils traînaient à leur suite partissent pour qu'elle pût respirer.
A peine les oppresseurs partis, les bourgeois commencent à revivre. Us se rappellent l'organisation municipale de i'antique Gaule , dont les traditions étaient loin d'être perdues» et s'ar^ ment pour la reconquérir. Les murs des cités sont relevés ^ les milices se recomposent , les magistrats sont respectés, la justice est rendue et l'on ne voit plus aux portes des riches abbayes la multitude demander à grands cris le pain qui lui manque. Les professions mécaniques se perfectionnent et nous verrons bientôt les édifices porter au front le cachet de la liberté. Otez la force brutale du monde, le progrès vient de lui seul.
La race agricole cesse à peu près d'être serve. Les serfs deviennent des paysans et sous ce nom nous tes verrons réclamer la liberté à haute voix et » après l'avoir obtenue . souvent par la force, verser leur sang pour la patrie et l'illustrer par des hauts faits.
(i) Voyez sur les révoltes du peuple les chroniqueurs de l'époque.
On ensemence les champs. L'Eglise n'a plus besoin de déclarer Tinviolabilité des charrues ; elle profite de la paix pour aider Tagriculture : les abbayes créent des fermes, où s*enseigne la science agricole ; la peste et la famine ne viennent plus frapper à la porte du pauvre monde.
Avec la paix naît le bien-être, avec le bien-être la dignité. Le monde marche.
Nous devons les Croisades aux pèlerinages (1) , et au départ des Croisés les progrès de l'humanité (2).
Aussi, cinquante ans après la prédication de Pierre VHermite^ un autre prédicateur, aussi fougueux, aussi éloquent, mais moins populaire, saint Bernard échoue-t-il dans son entreprise. « Qu a-t-il besoin , ce moine , de nous exciter à courir les » hasards? Qu'avons-nous à gagner d'aller au loin verser » notre sang? Pourquoi nous prend-il notre roi qui nous pro-* » tégeait contre les seigneurs rapaces? N'est-il donc siélo- » quent, ce moine , que pour nous entraîner dans un abtme de » maux? » (5) Ainsi criait la foule, et saint Bernard dut se justifier et rejetter sur les barons le pauvre résultat de l'expédition. Que n'étaient-ils chastes, ces barons, au lieu de savourer le vin pétillant dans des coupes d'or , avec des filles de joie ? Que ne combattaientr-ils l'infidèle , au lieu de chasser la bète
(1) On serait dans rerreor en pensant qae tous les pèlerinages de cette époque sont de pieux, voyages, occupés par la prière. Les choses les plus saintes se ressentent de l'esprit du temps. Du reste il avait toiyours régné de grands déso^ dres parmi les pèlerins de Jérusalem, et du temps de saint Jérôme même, cette ville était» suivant ses propres expressions, pire que Sodome,
(2) La Flandre n'avait pas eu besoin du départ des Croisés pour se civiliser. À cette époque, la justice était chez elle aussi régulière que le comportait le temps. Son commerce et son industrie avaient des règlements qui annonçaient le progrès. Ses villes et villages avaient des chartes qui garantissaient la liberté. La plupart de ces chartes étaient , il est vrai , des transactions libres entre les communes et les seigneurs.
(3) Voyez les historiens de la 2" croisade.
fauve 9 le faucon au poing et montés sur des chevdux de parade?
Pierre VHermiUe n'avait pas eu besoin d'excuses semblables.
Saint Bernard se trompait sur le mauvais résultat de l'expédition. Les barons étaient les mêmes » mais le reste du monde avait changé. Les seigneurs enverront encore leurs fils en Palestine pour les former au métier des armes ^ c'est la mode du temps , mais que peuvent quelques seigneurs sans la foule ?
Le besoin d'invasion qui, depuis six cents ans, tourmente les les Francks, a disparu. La raison arrive. Ils comprennent enfin les lois et les devoirs de la famille. Les murs de leurs forteresses s'élargissent ; le château donne des fêtes. Il n'est plus entouré de sombres forêts, qui s'harmonisaient si bien avec lès mœurs sauvages de ses habitants : les moines et les serfs les ont défri* chées, car le seigneur, lui, ne quittera la barbarie que lé dernier; il ne touche pas à la terre I N'est-il pas un homme libre ?
Mais enfin il a suivi le progrès ; il a dû cesser ses brigandages ; il a dû se mêler au mouvement ; il connaît les lois ; il rend la justice ; il sort sans son armure. Il se mêle aux fêtes , non pour y porter le désordre et la licence , mais pour en prendre sa part, et lors de sa mort nous verrons sur son tombeau le paisible lévrier , couché à ses pieds , remplacer ce vieux lion des batailles qui ne se nourrit que de carnage (1).
Quant à la liberté, elle veut sa part du progrès : sans elle la fête n'est pas complète, mais comme toujours, ceux qui boivent le lait, lui garderont le sang. «Pourquoi ne sommes-nous pas )» tous égaux ? Pourquoi ces cardinaux se promènent-ils sur de » riches mules , revêtues d'or , tandis que nous n'avons que des » haillons? Est-ce ainsi que le Christ est venu sur la terre? » Pourquoi ces riches églises , ces somptueux monastères? Ne
(t) Peu de tombes des X^" et \V siècle ont des lévriers» mais {^esque toujours le lion, indiquant que le seigneur est mort à la guerre.
» peuvent-ils revenir à la simplicité des temps a&eienSy ces prè* D très rapaces , qui ne désirent les biens de la terre que pour » euxT» (1) Ainsi criait la grandevoîxdupeuple, à la tête duquel marchait un moioe, car pendant tout le moyen Age c'est de l'Eglise même que sortiront la sape et la mine ; les flammes des bûchers éclaireront les grandes figures monacales qui se dévoueront pour l'humanité, tandis que leurs persécuteurs, puissants, ridies et honorés, jouiront de toutes les délices de la terre.
Ce moine avait nom Arnaud de Brescia. Il voulait la réforme des mœurs scandaleuses du haut clergé de l'époque ; il prêchait la pauvreté et l'égalité. Disciple d'Âbelard , il s'était humilié comme lui vis-à*^is du Saint Siège, et sa parole n'annonçait rien de contraire aux doctrines de l'Eglise. Il remua l'Italie et chacun prit les armes pour abattre l'oppression. Mais les puissants étaient armés : la parole dut le céder au glaive. Arnaud s'enfuit et ne revint en Italie que lorsque le peuple, las des seigneurs, souleva de nouveau ses diatnes. Cette fois le glaive fut plus fort encore que la parole , et le malheureux réformateur monta sur le bûcher. Adrien IV l'avait ordonné.
Ses restes furent jettes aux vents ; mais on dit que les vents qui emportaient ces cendres vinrent murmurer aux oreilles de quelques âmes nobles et fières les dernières paroles du pauvre moine et qu'elles n'en laissèrent jamais mourir la tradition sur la terre.
(1) Voyez les chroniqueurs italiens des \IV etXHI' siècles.