‹ Recherches sur Pierre l'Hermite et la CroisadeChapitre 5 sur 33 · PICARD OU LIÉGEOIS · texte numérisé non relu

PICARD OU LIÉGEOIS

Par M. Polain (1).

Mes recherches sur Pierre VHermite étaient sous presse , quand j'appris qu'un des membres les plus érudits de rÂcadémie de Belgique avait occupé cette compagnie de la question de Pierre Fffermite.

Ce savant, plus à même que quiconque de trancher la question d'une façon péremptoire, est le dramatique et judicieux auteur de THistoire de Liège, M. Polain, à qui le pays doit déjà tant de travaux historiques et de pièces rares enfouies dans les archives provinciales dont il est conservateur, et qu'il a fait sortir de l'oubli avec la patience et le savoir d'un bénédictin.

Son travail sur Pierre VHermite est sans réplique, et les pièces qu'il apporte à l'appui de sa dissertation donnent une fois de plus raison à ceux qui font naître ce grand homme à Amiens.

M. Polain a su être impartial , qualité qu'on doit presque louer de nos jours, tant elle est rare.

M, Polain, après avoir fait ressortir que la tradition et tous les textes anciens semblent généralement d'accord pour faire naître Pierre VHermite dans le diocèse d'Amiens^ au royaume de France >, montre que M. Grandgagnagc se trompe en reportant aux premières années du XII* siècle la transcription de l'acte du décès de Pierre VHermite^ dans le nécrologe du Neuf-Mousticr, attendu que les plus anciennes annotations qui s^y trouvent (et celle de Piene VHermite est du nombre) présentent toutes les apparences de la gothique du XII P siècle.

M. Polain pense que le nécrologe, auquel M. Grandgagnagc assignait pour origine les premières années du XII* siècle , a dû être formé de 1250 à 1240, pendant la vie du chanoine Maurice, à qui Gilles de Liège dédia son livre.

Le nécrologe de M. Grandgagnagc devient, comme je m'en étais douté, une pièce d'une importance secondaire dans la question qui

(1) Bulletin de rAcadémie de Belgique, n» 8, T. XXI. 1854 (Bruxelles, Hayez)

nous occupe et ne peut nuire aux écrivains contemporains de Pitm l'ffemiite qui ne sont pas des autorités aussi méprisables qu'on a bien voulu le dire.

M. Polain, après avoir fait Thistorique de la chronique d'Albéricdes-Trois-Fontaines, moine du Neuf-Moustier , œuvre collective de plusieurs moines, allant de 1127 à 1241, cite le passage suivant de cette chronique, qui n'est qu'une copie de Guy de Basoches, chroniqueur écrivant dans la deuxième moitié du XIP siècle : « autorité » — dit M. Polain — qu'il faut ajouter à celles que l'on a citées » jusqu'à présent, autorité antérieure au nécrologe du Neufmos- » tier et qui doit avoir d'autant plus de poids à nos yeux , que sa » version a été adoptée sans commentaire par un moine de cette )» abbaye, qui de la socjte l'a faite sienne, et qui l'aurait assurément » combattue, si l'opinion contraire eût prévalu dans son monastère.»

Voici ce passage :

« Parmi ceux que la dévotion et la prédication poussaient vers « Jérusalem , arriva un certain prêtre, nommé Pierre^ du royaume >» des Francs et de la ville d'Amiens^ surnommé Vhermite. »

Puis vient l'histoire du retour de Pierre en Europe, avec des seigneurs Liégeois et du Brabant , entre autres les comtes de Montaigu et de Glermont, tous deux du diocèse de Liège (1), et des bourgeois de Huy; la légende de la tempête et la fondation du Neuf-Moustier. Pierre l'Bermite cède aux prières de ses compagnons et se rend à Huy^ où il fonde le Neuf-Moustier. Tout cela est extrait de la mémo chronique (2).

M. Polain reproche à mes adversaires et à moi de nous être servis de Mélart, Fisen, Ambroise, Gorrissen, etc.. Que MM. Grandgagnage et De Thier ne se soient pas servis de la riche mine qu'ils avaient sous la main, aux archives de Liège , cela a lieu de surprendre de la part des collègues de M. Polain à l'Institut archéologique de Liège ; mais éloigné que j'étais des archives de Liège, et pensant que les manuscrits du Neuf-Moustier se trouvaient à Munich , je dus faire usage de ce qu'il m'était permis de consulter. Je n'ai pris du reste pour autorités , dans renonciation de certains faits , Fisen, Foulon et le P. Ambroise, que persuadé que j'étais (et je ne me Irom-

(1) Nous en donnerons le texte plas loin.

(2) Et non du Beauvaisis, comme le veut M. Paulin Paris.

pais pas) qu'ils avaient puisé le fond de leurs récits dans les manuscrits du Neuf-Moustier. Us étaient pour moi dans la position où est pour nous Albéric des Trois-Fontaines à l'égard de Guy de Basoches.

M. Polain, après avoir parlé de la copie du nécrologe faite au XVIP siècle, qui contient des additions qui ont été faites après la translation dw corps de Pierre VHermite et qui ont de l'importance dans la question qui nous occupe , nous parle d'un curieux petit registre des archives de Liège , contenant les origines et privilèges du Neuf-Moustier, ainsi que le récit de la translation des restes de Pierre VHermite.

Voici le titre de ce manuscrit , écrit de 4150 à 1150, par un témoin oculaire de la translation des restes de Pierre VHermite^ et que M. Polain suppose être Maurice lui-même , le même, à notre avisj dit M. Polain, qui a transcrit ou fait transcrire sous ses yeux les les premières commémorations du nécrologe (1).

ORIGINES, indulgentiae , privilégia Neomonastericnsis ecclesie, necnon relatio de gestis et translatione Pétri venerabilis eremite , fideliter ad verbum EX ANTIQUO MANUSCRIPTO collecto anno Domini 1628, jussu admodum reverendissimi D. Erasmi ab Xhencheval, abbatis.

Puis vient le texte de la fondation de Neuf-Moustier, extrait du même registre, et dont nous avions déjà une leçon dans les cahiers de Dom Grenier à la bibliothèque nationale de Paris :

« Anno millesimo centesimo primo, cum Cono comes de Monteacu- » to et Lambertus, ejus filius, comes de Glaromonte, Leodiensis dioe- M cesis, cum aliis etiam yiris nobilibus et ignobilibus, inter quos etiam » ercU venerabilis sacerdos Petrus heremita, cum quibusdam burgensi- )> bus^ qui cum duce Godefrido de Bullone in subsidium sancte terre ï» fuerunt^ ad natale solum reverterentur... etc, (2) Puis... « Gumque

(i) Il me semble qae M. Polain se hasarde en avançant ce fait.

(2) Evidemment voici le passage qui a servi à la rédaction du nécrologe et c( qu*on a — dit M. Polain — » écourté pour le renfermer dans l'espace réservé » à chaque commémoration , et dont , en l'abrégeant, on a dénaturé le sens. » Le natale suum (a) ou solum a, en effet, dans ce récit , une toute autre signi- » 'fication que celle qu'on a pu, à la rigueur , lui attribuer, d'après le texte de la « commémoration de Pierre VHermite» » p. 582.

Le texte de cette chronique peut être de Maurice , mais les annotations du

(kj Variante de quelques manoscrits de la chronique d^ Albéric des Troit-Fontaines.

ad Galliam Belgicam predictiperegrini Dei pervenisseot, volcntfs satisfacere voto promisse Petrum Ammetmn accesserutUj exoraotesque ac plurima miinera sibi largientes, quatenus Deo adlmpleat quod promiserunt ; qui zeh Dei beatus heremitaofcdnO' tus^ iMSTiifCTu PREDiGTORUM^ HuYUM VENiENS 9 ad oriantem plagam ejusdem oppidi, in loeo ubi choreas soliti erant bargenses ducere, ecclesiam fundavit in honore sepulchri Domini ac beatî Joannis Baptiste, ob venerationem et recordationem eoeiesie Hierosolimitane, in quorum honore cadem ecciesia dicitur esse fundata.... »

TRADUCTION. » L'an ilOi , lorsque Gonon , comte de MonUigu, et Lambert son fils, comte de Giermont, du diocèse de Liége^ (avec d'autres hommes nobles et non nobles , parmi lesquels se trouvaient le vénérable prêtre Pierre PHermite et quelques bourgeois qui avaient accompagné le duc Godefroi de Bouillon à la terre sainte) revinrent au pays natal..,, etc. Puis... « quand lesdits pèlerins furent arrivés dans la Gaule Belgique y voulant satisfaire à leurs vœux ils allèrent à Pierre l'ffermitej le priant et lui offrant les plus riches présents, le priant

nécrologe ne sont pas à coup sûr de lui. Maurice aarait->il été déaaturer le sens de sa chronique ? cela n'est pas à croire. Ck)mment»la chronique attribuée à Maurice a soin de nous faire comprendre que les comtes de Giermont et de Montaigu, revenaient, eux, dans leur patrie et que c'est à leur sollicitation que Pierre VHermite se rendit à Huy, et l'auteur de cette chronique aurait fait transcrire sous ses yeux une version fautive de son manuscrit? Ce n'est pas à croire.

Si cependant cette chronique qui contient le récit de la translation des restes de Pierre l'Bermite tel qu'il existe dans Vobituaire, appartenant à M. Grandgagnage, est de Maurice lui-même, que devient alors le petit coffret, âaiks lequel, d'après le môme Maurice, furent déposés les restes de Pierre VHermite ? Ici nous avons une tombe dans laquelle on place, suivant Vusage antique, un calice plein de vin pur en signe de sacerdoce.

Il est à croire que par gloriole ou spéculation les moines érigèrent à Pierre VHermite un sépulcre vide, ou contenant seulement quelques parties de cet homme remarquable, et que la tête , ainsi que les autres restes dont parle Maurice, furent renfermés comme ceux de sainte Odile , datif ce petit coffret que nous retrouvons en 1633, dans la sacristie du Neuf-Moustier, dans un grand état de vétusté, et tombant probablement en lambeaux en 1786, quand les vil M. de Willenfagne. Pourquoi , s'il en était autrement , ces restes, vus en 1786, étaient-ils dans la sacristie au lieu de se trouver dans le tombeau ^ 1242, dans la petite chapelle, bâtie exprès au bout [de la nef, où le tombeau pouvait être vu des passants, au travers des treillis de fer ?

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n d'exécuter la promesse qu'ils avaient faite à Dieu ; pressé par eux » et plein de zèle pour la gloire de Dieu , le bienheureux ïiermite 1» vint à ffuy et vers le côté occidental, de la ville, où les bourgeois » avaient l'habitude de conduire leurs danses ; il fonda une église, H en l'honneur du saint sépulcre et de Saint Jean-Baptiste, en sou- » venir et vénération de l'église de Jérusalem. »

(f est la même leçon, mais plus complète , que celle de la chronique d'Albéric-des-Trois-Fontaines.

» Mais nous n'avons pas tout dit^ ajoute M. Polain , nous allons » rapporter un témoignage plus décisif encore que ceux dont nous n avons invoqué l'autorité jusqu'à présent. C'est celui d'un homme )» qui vivait à Huy même en i242, et que le premier auteur du né- » crologe appelle son grand ami. »

Ce témoignage se trouve dans les vers de Godwin, qui les écrivit l'année de la translation, en 4242 : som les voûtes mêmes de l'église du Neuf-Moustier :

Nasceris Âmbianis, Petre, mimdi spretor inanis.

Ce fait (nous l'avions aussi remarqué dans nos recherches] prouve plus que tous les nécrologes passés, présents et futurs. Jehan d'Oultremeuse nous avait fait connaître que l'auteur de ces vers était contemporain de la translation (voyez Recherches, p. 55).

M. Polain finit sa notice par ces mots :

« Nous terminons une discussion qui n'a plus d'objet. Laissons « Pierre VBermite à la Picardie, qui le glorifie en ce moment. La » Belgique n'a point domié le jour à celui qui prêcha la première » Croisade, elle a fait mieux; c'est un de ses enfants qui en fut le » héros ; \e& bandes indisciplinées conduites par Gautier-sans-avoir » périrent misérablement et sans gloire dans les plaines de Nicée ; » les soldats de Godefroi de Bouillon ont les premiers planté le dra- » peau chrétien sur les murs de Jérusalem. » (i)

(1) Je reçois à Tinstant VOrgane de Buy (!*■• octobre 1834) , qui contient un article critique relatif à la brochure de M. Polain. Ces messieurs ne se tiennent pas pour battus.... Ce que M. Polain a publié peut tourner à Ta van tage de Huy?.« Je ne m*en serais pas douté... Le Nécrologe n'est pas la seule preuve de la naissance de Pierre VHermite à Hu\fU; Je serais bien curieux de connaître les au* très» Serait-ce un nouvel autographe de Pierre VHermite ? Une chronique de sa maint Son auto-biographie?.., M. Grandgagnage 5atira rendre toute leur valeur aux premières inscriptions de SO^ Nécrologe»,,, Aucun de nous ne met en

doute l'érudition de M. Grandgagnage » mais quelque savant que soit le spirituel Alfred-Nicolas , il ne peut faire que sa gothique du XIII« siècle soit l'écriture da commencement du XU% et M. Polain est assez habile paléographe pour que l'on admetle son dire sans réserve.

Les mots natale solum n'ont pas été appliqués par erreur au promoteur des (Croisades : l'article de la chronique d'Âtbéric étant trop long, on a tout bonnement couché le susdit article sur le lit de Procuste , et de là l'erreur signalée si judicieusement par M. Polain.

Quant à la nouvelle traduction de la chronique d'ÂIbéric, elle ne répugnera pas, j'en suis sûr, à M. Dumortier ; mais je suis convaincu que M. Grandgagnage, malgré son grand désir de défendre son Nécrologe, y regardera à deux fois avant de traduire le texte d'Albéric comme M. de Thier veut le traduire.

Quand à Godwin, ce n'est pas M. Polain qui le pense un auteur du XUP siècle, et l'on peut s'en convaincre enlisant Jehan d'Oultremeuse que j'ai cité.

Il est singulier de voir interpréter le nasceris Ambiants, par M. de Thier, d'une façon aussi large , quand lui et M. Grandgagnage i^prochent tant à M. Hardouin de donner au nisi fallor une signification aussi poétique» En latin comme en français, tu nais à Amiens n'a pas besoin de commentaires, et il était facile à Godwin de s'écrier, au lieu de tu nais à Amiens : — « Pierre 1 Belge ! » Liégeois , c'est Amiens qui te posséda lorsque tu vécus de manière à te » faire donner le nom d'Hermite t » Et Godwin n'a pas dépassé les bornes de la licence poétique, en s'écriant : Tu nais à Amiens et tu y vis de façon à te faire donner le nom d'Hermite ; ce qui n'est pas du tout faire de Pierre un véritable hermite dès sa naissance.

Nous devons avouer à M. de Thier que cette critique de la brochure de M. Polain ne nous semble pas sérieuse. C'est par des textes et non par des subtilités qu'il faut nous répondre. Trouvez-en et nous déposerons les armes. A tous nos textes vous ne répondez rien, et vous profitez de nos découvertes pour lesalambiquer et les torturer. Ce n'est pas là nous répondre par des titres parlants:

M. de Thier, qui se connaît en tradition, voudra-t-il nous donner son avis sur celle recueillie par Malbranq , qui rapporte que le père de Pierre VHermitet Regnault Boulonnais, ayant épousé une femme de la Picardie, qui y possédait dévastes domaines {dans le Ponthieu) vint s'y fixer sur les instances de sa femme et fut de la sorte Boulonnais des deux côtés.

» Et ciim peribeatur ejus parens sibi Adelidem seu Alîcem in Picardià conne- » xuisse uxorem, gemino fonte dici forsan possit Bononicus; quae in Pontivo » vulgarl amplas sibi vindicans possesslones , et eb conjugem attrahens sedem » fîxurum, innuit oriundam se vel à Bononico simul et Ambianensi comité, vei » à Pinisniacensi Barone, seu Yidamo Ambianensi. » (Malbrancq ; de Morinis.)

Ce qui s'accorde très-bien avec les manuscrits de M. Tilletted'Acheux, qui écrivent : «Pierre V Hermite, d'Amiens, gentilhomme nafi/* du BAS-VIDAME, » en la ville d'Amiens. » et avec la tradition Amiénoise qui fait de son père le gouverneur du Ca^tillon d'Amiens, pour Henri l"" , Roi de France?

Cherchez et vous trouverez , dit-on. Nous avons cherché et nous avons trouvé. Nous attendons l'œuvre de M. Grandgagnage, que nous promet M. de Thier.

DÉTELOPPEMENTS HISTORIQUES.

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