‹ Recherches sur Pierre l'Hermite et la CroisadeChapitre 9 sur 33 · MONSIEUR LE BARON DE HODY · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE BARON DE HODY

SUR

PIERRE L'HERMITE ET LES CROISADES, (i)

Je pensais la querelle sur Pierre l'Hermite, termiuée, et regardais déjà mes Recfaercbes comme un livre bon tout au plus à être distribué à quelques amis , curieux de ces sortes de choses. Il parait qu'il n'en est rien. Monsieur» et que ce pauvre faomme est né pour être écartelé. Je regrette d'avoir aidé à si méchante chose, mais enfin puisque le fait est consommé, il faut bien en prendre son parti en brave et penser, pour la plus grande gloire de la Croisade, que la Providence a voulu que cette dispute archéologique arrivât.

La Providence veut quelquefois de si étranges choses , que vous n'en serez pas surpris. Monsieur, vous qui la faites agir avec une facilité qui n'a d'égale que votre coyance.

Ce n'était pas assez de MM. Dumortier, Grandgagnage, Paulin Paris et Polain, graves académiciens; ce n'était pas assez de MM. De Thier, Hardouin et Vion; il a fallu que vous et moi, qui n'avons pas le malheur ou le bonheur d'être académiciens , missions le nez dans celte maudite galère, pour embrouiller cette malheureuse question, qui, entre'nous et tout bas, ne vaut pas qu'on fouette un chat trop fort pour elle.— Hais nous autres antiquaireit que voudriez-vous que nous devinssions si Ton nous empêchait de discuter pareilles matières? Il faut bien que ^out le monde vive I Et que deviendraient les pauvres imprimeurs sans nos éruditions in-S" et in-12? Avouons que nous ne sommes pas des égoïstes et que nous n'épargnons pas le papier. Nous tiendra-t-on compte de cette érudition ~ un peu lourde, il est vrai — qui se traduit par des cinq ou six cents pages? J'ai bien peur que non. Nos libraires nous diront cela plus tard. Je dis nos libraires; il serait plus logique de ne parler qu'en mon nom, car vous, Monsieur, votre livre sera vendu au profit d'un hôpital fondé par un illustre patriarche, dont Je n'ai jamais entendu parler, ce qui ne signifie pas que monseigneur Valerga ne soit un ha* bile homme» loin de là. Peut-être eussions-nous mieux fait d'envoyer l'argent directement à Jérusalem, que de forcer le public à nous lire, bon gré, malgré,

(1) M. de Hody vient de faire paraître une Description des tambeaujc Je Godefroid de SouOUnetdes rois Latins de Jérusalem. Brnicllea, Goemaere, 18SSS, in-lS de S28 pages avec 1 1 ^'atpres.

— iio —

mais enfin chacun a ses peliles faiblesses, et voir son nom en lête d'un gros lifre savant, qui va faire le tour du nonde, est un appât auquel plus modeste qne nous pourrait se laisser prendre.

Mais revenons à Pierre VHermiie et parlons-en. Votre savante dissertalioD daigne en faire un envoyé céleste* Je n'ai rien à dire k cela : peut-être avez-vous vu ses passeports. Ou a t^nt trouvé, depuis quelque temp», sur cet bomme , de choses introuvables que cela ne lœ surprendrait pas. Mais puisque vous avez les précieux documents qui font de cet homme un instrument de la Providence (page lli de votre disserUtîon) , pourquoi en concluez-vous, en somme, qu'il était un pas grand chose? Vous faites rapidement du chemin. Monsieur. — Il a fallu plus de temps pour conquérir Jérusalem, et cette conquête qui vous choit si bien , est pourtant l'œuvre de Thomme que vous choyez si peu.

Or donc admettons, puisque vous le voulez ainsi, que cet homme Ait Vinstrument de la Providence^ La chose admise, il nous faudra bien avouer que la Providence a eu un singulier goût en choisissant un original qui avait des éclairs d'enthousiasme (page 158), un esprit sans portée et sansinteUigen€e (page 158j. El vous êtes dans votre droit en vous faisant le maître d'école de cette Provi* dence , et en lui donnant sur les ongles pour avoir choisi un aussi grotesque personnage. Je le traiterai sévèrement, diles-voos (page 139), et vous aurez parbleu bien raison: un drôle, un \aoiteHX, ^t se crut appelé à jouer un râle m dessus de ses forces (page 159). te voyez- vous, cet homme appelé par la Providence , qui se permet d'être de son siècle , de jouer au saint Jean et d'avoir des visions, et qui commet cette faute immense qui accuse peu de modestie et une grande présomption qu'il faut apprécier sévèrement (1). Vous n'avez pas tort: il cbacui^ selon ses œuvres ; mais cependant la chose devient assez embarras-

(i) « Toutes ces visions ridieales, toos ces mensonges qoi outragent la divinité, dont lessainK personnages de ce siècle et des siècles saivants se rendirent coupables, méritent cl^élre aprécic* iévèrement. » Le mot est jaste, mais il me semble que H. le baron de Hody derraitbien étendre k totas les effets de sa justice et non au seul Pierre Vff ermite. Ces lettres tombées do ciel, eomuie on raccuse dVn avoir Inventées, ces IdnpS convertis, ces oiseaux et ces poissons qui écoutent saintement les prédications, ces anges et ces saints armés d^épées flamboyantes et gai-

. éant les bomnies i des massacres, ces démons qui transportent les gens en enrer, ces croix qsi apparaissent dans le eiel, ces stigmates sanglants qui illustrent certains personnages, ces yeux de pierre qui pleurent, sont les ruses et les ficelle» d'un temps que Ton veut en vain ressusciter.

. La science l'y oppose 9t la raison veille* Josué et saint François n'arrêtent pins le soleil. Dieu est élargi, et toutes ces fourberies «ont bonnes à peiof à fanatiser quelques vieilles dévotes smsotef d'extases et de choses hors nature,

Qaelqoes-nnes de cea légendes sont pleines de doucear, il est vrai, et le style mystique des légendaires prévient en leur faveur, mais il ujen faut pas moins convenir qi|e tous ces mensonges, même ceux inspirés par de bonnes intentions, étaient peu propres i élargir Pesprit humain. En donnant à la créatare le pouvoir de subordonner les phénomènes de la nature an gré de sei désirs, elles outragent la morale et rapetissent Dieu. On s'aperçoit que la plupart furent inventées dans le but d^attirer la domination uuivcrscUe i certains hommes popr qui le popvoira toujours été un appât supérieur au désir d'améliorer IVpècO humaine et de la conduire dans les Vraies voies de Dieu : la science et la liberté.

sanle. Est-ce vous qui avez raison, ou la Providence qui a tort? Ou la Providence était dans son droit, en choississanl Pierrçl'Hermite pour soninstrument, ou vous agissez quelque peu cavalièrement à son égard. A moins que vous vous y connaissiez mieux qu'elle dans le règlement des affaires de ce monde, ce qui ne me surprendrait pas, car nos livres lui font commettre tant de sottises, que je m'étonne qu'elle puisse voir tout cela sans se fôcher, et bien rouge encore ; car avouez que , quand on a jeté dans l'espace les mondes avec leurs admirables lois harmoniques, quand on a créé l'homme, son intelligence et son ame , c'est qu'on est quelque peu capable, et l'on doit être médiocrement satisfait quand le premier vermisseau venu (car que sommes-nous, nous autres?) se môle de nous faire faire ce que bon lui semble, et de nous ravaler à son niveau, en nous prêtant ses passions et ses faiblesses.

Vous me citerez, il est vrai, saint Bernard. J'ai beaucoup de respect pour ce grand saint, bien noir et bien sévère ; mais comme le plus saint pèche sept fois par jour, il m'est assez permis de croire que saint Bernard a bien pu dire parfois quelques balourdises, ce qui n'est pas une raison pour que nous en agissions ainsi, nous qui ne sommes pas saint Bernard.

Voyez cependant, Monsieur, ce que vous faites en ne tenant aucun compte de la liberté humaine : votre raison blâme sévèrement la Providence, car c'est votre raison qui a parlé dans ce moment, ne vous déplaise, malgré vous, je le sais ; vu que si vous aviez pensé dire une pareille énormité , vous vous seriez coupé le bras droit, ainsi que l'ordonnent les Écritures. Qu'allez-vous faire , Monsieur, après un si gros péché? J'ai bien peur qu'il vous faille l'aller dire à Rome.

En attendant ce long voyage , revenons à votre livre et voyons, vos axiomes posés, les conséquences que vous en tirez.

Dieu le veut, L'Occident s'est armé contre l'Orient. Pierre proche la guerre sainte : chacun veut partir, et voilà notre moine à la tête de 50 ou 60,000 combattants (quelques-uns disent 100,000) qui demandent un chef pour les conduire au combat. Vinstrument de la Providence est tout prêt. Cet homme est logique. Personne ne veut conduire ces truands et ces va-mi-pieds ; eh bien , lui, il les conduira. Qui veut la fin, veut les moyens. — Vous l'en blâmez? libre à vous. Mais, dites-moi , que devait-il faire de tous ces gens-là? Aucun baron ne voulait conduire cette canaille qui demandait pourtant à être conduite; il fallait bien s'en charger : notre homme prit son parti en brave, il se fit général. II eût mieux valu, il est vrai, ne rien prêcher du tout et n'avoir personne à conduire ; cela est une autre affaire. La nôtre est de savoir s'il employa sur son armée son influence, et si les brigandages que l'on reproche à cette armée d'avoir commis n'eussent pas été plus grands lui n'y étant pas. La chose est avérée : partout nous le voyons user de son influence. Quand les Bulgares massacrent son arrière-garde à Nissa, ne le voyons-nous pas revenir sur ses pas pour contenir ses troupes qui voulaient venger leurs frères? Ne leur persuade-t-il pas qu'il valait mieux négocier que combattre? N'envoie-t-il pas des messagers pour réclamer les prisonniers et les bagages de l'armée, et n'est-ce pas plutôt le refus des Bulgares qui, en exaspérant ses soldats, fut cause de leur défaite que sa maladresse? Après cette grande déroute, n'est-ce pas lui encore qui rallie les fuyards au nombre de trente mille, avec Icsquelsil parvient enfin à Constanlinople? On loue tant Gode-

froi et ses chevaliers d'ôlre arrivés à bon port , mais Godefroi commandait une armée de guerriers, Godefroi avait de l'argent et des vivres, tandis que le pao- Tie Pierre n'avait qu'une armée d€ mauvais garnements, de femmes et d'enfants, sans argent, sans vivres, presque sans habillements : les efforts qu'il dut faire pour contenir ces troupes indiciplinées sont énormes , et le talent qu'il dut montrer dans cette occurence , en faisant traverser l'Europe entière ) ses bandes, est bien supérieur k celui que dut montrer Godefroi conduisant des guerriers accomplis. Nous avons la triste habitude de justifier toujours le succès et de jeter la pierre à qui tombe.

Saint Bernard pouvait tout à son aise se moquer de Pierrel'Hermite, lui qui S6 contentait de pousser les masses au combat, en restant tranquillement chez lui. Suint Bernard jouait le r61e de Bertrand , le peuple était Raton. Pierre VHw mite, du moins, s'il fit une folie, ne manqua pas de courage. 11 décida le peuple à partir, mais il partit avec lui, courut les mêmes dangers que lui et vécut des mêmes privations.

Blâmez la cause des Croisades , car elle est blâmable ; mais reconnaissez que dans ses effets Pf'erre l'Hermite sut se mettre h la hauteur de la mission qu'il s'était donnée.

Vous arguez de la déroute de Nissa pour nier son infiuence, mais comment concilier votre opinion et celle de Robert le moine . contemporain de Pierre l'Hermite, qui dit : n Faut-il s'étonner que les petits et les pauvres se » découragèrent lorsqu'ils virent faiblir Pierre l'Hermite et Guillaume le char- » pentier, qui passaient pour les colonnes de l'armée ? » Je pense que vous ne trouverez pas mauvais que je m'en tienne à Robert le moine , plutôt qu'à vous.

Je sais que vous vous appuyez aussi sur Topinion de M. Paulin Paris, qui se prononce de la même manière , dans sa remarquable introduction à la Chanson d'Ântiochet laquelle aurait une grande valeur historiques! elle était exacte. MallieureusementM. Paulin Paris ne nousfait pas connaître les sources où ila puisé;à part la Chanson d'Antioche, il n'en indique aucune, et cependant il avance des faits qui ont besoin de preuves. Le portrait qu'il trace de Pierre l'Hermite peut être vrai, mais je ne le reconnaîtrai pour tel que quand j'aurai des preuves i l'appui. L'induction logique donne tort à M. Paulin Paris : pourquoi s'appuyer sur lui plutôt que sur les contemporains ?

Les pèlerinages que M. Paulin Paris fait faire, de sa propre autorité , à Pierre l'Hermite f pour son compte et pour le compte d^ autrui.,» à Saint- Jacques en Galice, (1) et desquels vous êtes convaincu, je ne sais trop pourquoi, puisqu'au^ cun contemporain n'en parle ; les mœurs de truand et de goujat dont vous gratifiez, vous et M. Paulin Paris, l'instrument de la Providence, malgré les chroni-

(1) Je sais bien qoe les pèlerinages a Saint- Jacques étaient fréquents à cette époque, et qos 1 es pèlerins fervents trouvaient sur leur route soit des anges pour les y conduire, soit des aarores boréales ou même le diable pour tes y transporter, ce qui n'est pas (je le crois en moins) ane raison pour y envoyer sans preuves Pierre VHermite, tout visionnaire qu'il était.

queurs, qui tous (à l'excepUon de voire relation de 1183 (1) se prononcent dans on autre sens» me préviennent , je dois le dire , conlre le travail du savant académicien, auquel je dois cependant de judicieuses observations sur mon travail monographique. Je ne suis donc pas étonné qu'ayant pris pour autorité la préface de la Chanson d*Antiocbe , la conclusion de votre étude sur Pierr$ VHermite débute par en faire Vimtrument de Dieu et finisse par nous le donner pour un pas grand'chose.

Il aurait dû savoir mourir à Civitot, dites- vous. Vous n'y allez pas de main morte : on voit bien que vous n'êtes point Intéressé dans la partie. Hais mourir alors, permettez-moi de vous le dire, eût été une sottise : il agit sagement en ne mourant pas. Il y a temps pour tout. Ayant appris par expérience à se méfier de son influence sur des troupes indisciplinées , il en confia le commandement à plus énergique que lui , à Gautier-^an^-avotr, qui cependant s'en acquitta plus mal encore, et s'il resta à Gonstantinople , ce fut pour ne pas donner deux chefs à ces bandes et pour s'occuper d'affaires plus en harmonie avec son caractère.

Du reste, il ne resta que peu de temps à Gonstantinople, et il ne s'échappa qu'avec peine de l'effrayante tuerie de chrétiens qui commença la Croisade. S'il eut le bon esprit de résilier son commandement, il eut le courage d'accompagner l'armée et il n'échappa au massacre que par hasard.

Vous blâmez Pierre VHermite d'avoir voulu conduire une armée, et en cela vous êtes (sans nul doute vous ne vous en doutiez pas) d'accord avec ce turc de Voltaire, qui lui-même est d'accord avec le grand saint Bernard. Voici on singulier amalgamme : M. de Hody, saint Bernard et Voltaire ! (2)

Trois noms hurlant d'effroi de se voir accouplés.

S'il m'était permis d'avoir voix au chapitre, je dirais que vous, saint Bernard et Voltaire vous vous montrez bien sévères , car puisque les hauts barons refo-

(\) Chronique à Vusagedu monastère de Poelde^ dans le duché de Brunsmck ^ depuis le commencement du monde jusqu'à 1 182, citée par M. de Hody, page 163.

Voici ce qne dit uoe relation transcrite à la suite de ce manuscrit :

c Les premiers Croisés suivirent an certain Pierre, que plusieurs traitaient d^bypoçrtte : ce- » Ini-ci était parvenu à se faire suivre non-seulement par le peuple, mais encore par des sei- » gnenrs, des évéques, des prêtres et des moines. Il portait une lettre qu'il prétendait être » tombée du ciel, et diaprés laquelle toute TEurope chrétienne devait se porter en armes sur » Jérusalem, pour en chasser les païens et en prendre & toujours possession. » L^abbéde Stade rapporte aussi le même fait dans sa chronique.

J^ai déjà eu Toccasion de remarquer cet esprit de ruse à côté de Tesprit de charité qui anime certains hommes. Singulier temps que celui oh une lettre tombée du ciel suffisait pour conduire au combat le peuple, les évêques et les prêtres.

Aucun écrivain de la première Croisade ne parle de cette lettre. On s^aperçoit aisément que la chronique est postérieure au XI* siècle. Ce n^est plus la foi aveugle des chroniqueurs : le scepticisme est né. Abailard a passé par U.

(2) Pierre VHermite fut entraîné malgré lui à prendre le commandement de cette armée improvisée. Ces bandes étaient si impatientes qa''elles n^attendirent même pas pour partir que 1 eur général fût prêt.

saient de se mettre à la tête de la canaille, il (allait bien que quelqu'un s'en chargeât.

Le fait, du reste, n'est pas unique; je l'ai déjà fait remarquer pour la première Croisade. Plus tard, soos Louis VU, oe Toyons-nous pas Suger, le bon Suger, victime des erreurs de son temps, lever, tout abbé qu'il était, une poignée d'hommes avec lesquels il voulait, lui pauvre vieillard de 70 ans, marcher à la conquête de Jérusalem? Heureusement la mort vint k temps pour l'empêcher de ternir sa gloire et la tacher de sang.

Plus tard encore , Foulques de Neuilly, ce saint homme qui parlait moult saintement de Dieu, ne fait-il pas la même chose ? et cependant les historiens louent Suger et Foulques. (1)

Mais si vous êtes d'accord avec Voltaire sur un point oii je ne suis pas d'ac* cord avec vous , vous prenez votre revanche et blâmez ce mécréant d'avoir méconnu la légitimité des Croisades. Voyez maintenant comme les rôles changent : je suis d'accord avec Voltaire et ne le suis pas avec vous, car avouons , puisque nous y sommes, que Voltaire n'avait pas si grand tort de trouver mauvais que les gens d'Occident allassent s'emparer à brûle pourpoint de la propriété des gens d'Orient, eux qui dans leur pays étaient devenus propriétaires, on sait comment.

Il est de bon goût dans certain camp de trouver mauvais tout ce que Voltaire a écrit, mais croyez-moi. Monsieur, on reviendra à sa manière d'écrire l'histoire, qui est bien la plus simple et la meilleure que je connaisse. Il ne torture pas les événements au service de ses idées pour y trouver des symboles et tout no système philosophique plus ou moins ingénieux, plus ou moins vrai. U les juge quelquefois avec partialité, d'accord; mais sans les changer, mais toujours avec son bon sens, qui est presque du génie, et qui, malgré lui peut être, le prémunit contre ses ressentiments. C'est peut-être trop ancien d'écrire ainsi l'histoire : je trouve que ce n'en est pas plus mal. Noos ne voyons dans les Croisades, nous qui sommes de la nouvelle école, que la lutte perpétuelle de deux cultes ; Voltaire, lui, y voit des hommes à demi sauvages, s'inquiétant plus de la satisfaction de leurs passions brutales que de la philosophie de l'histoire, et franchement je crois que le bon sens de Voltaire a plus raison que nos explications mythiques et souvent tirées par les cheveux.

Pour en revenir à là légitimité de l'invasion, je vous demanderai si les musulmans, après sept du huit cents ans d'occupation, c'est-à-dire après l'esprit d'io.

(1) A considérer Pierre VHermite comme géoéral, son rôle n'est pas aussi mince qn^on veut bien le dire. Il avait sur ses troupes autant d^antorité qu^il était possible d^en avoir à cette époque sur de pareilles gens. Il loi fut impossible d^empêcher le massacre de Semlin et quand le* Bulgares massacrent les Croisés, nous le voyons dominer cette tourbe indisciplinée. Il pemi>(ic a ces hommes avides de sang qu^il vaut mieux négocier, et ces hommes lui obéissent : plus tard, à Consfantinople, il réprime encore Timpaticnce de ses troupes avides de se mesurer avec le* Turcs, et quand il se retire, après avoir confié te commandement de son armée à Gautier w«' avoir, son départ ne fait qu^accroilre la licenre et les troupes accnscnt leur nouveau général de manquer de courage. La suite ne donna que trop raison à sa prudence, et cette multitude, qoi avait traversé TEorope soiis ses ordres, fut massacrée aussitôt qu'il en eût copfié le comniandcmenl à plus expérimenté que lui dans les armes.

— il5 —

TasiOD éteint, étaient venus tout h coup fondre sur Paris pour y planter le croissant sur les murs de Notre-Dame? Certes, nous aurions trouvé la chose fort peu plaisante ; nous nous serions empressés de les chasser et nous n'aurions pas eu tort. Ce Voltaire n'était pas tout à fait aussi sot qu'on veut bien le dire, et son bon sens voyait, pour le moins aussi clair que le nôtre dans le chaos des choses humaines.

Du reste , Monsieur , le fait que je suppose est arrivé alors que les Arabes en étaient à la période d'invasion, et Karl-Martel n'est en partie célèbre que pour avoir taillé en pièces l'armée d'Âbdérame dans les plaines de Poitiers.

Certes, ce grand homme fit bien de s'opposer à l'invasion des Arabes, laquelle n'était rien moins que légitime, malgré leur désir de conquérir à la foi les Francks et de détruire leurs églises, qu'ils appelaient des temples d'idolâtrie. Mais pour^quoi juger les mômes faits différemment? Les Turcs eurent autant raison de pailler les chrétiens en pièces que Karl-Martel avait eu raison d'anéantir les Arabes, et les chrétiens, en envahissant la Syrie, commirent la même faute que les musulmans avaient commise. Si les Croisades sont légitimes, l'envahissement de la Gaule par les Arabes l'est aussi. Mais comme il n'y a rien de légitime dans le vol et le brigandage, Arabes et chrétiens méritent le blâme de l'histoire.

Mais je tremble en écrivant ces lignes , car Dieu sait quel nom vous allez m'infliger. Si Voltaire, méconnaissant la légitimité des Croisades, est un Turc, si l'abbé Mariti, plaidant pour la dignité humaine, en un prestolet, si Luther, ce splendide (1) porté-étendard de la raison , est un ignoble moine , pour s'être opposé à une Croisade contre les Turcs , que vais-je devenir , moi qui n'ai pas l'honneur d'être Luther, Voltaire ou Mariti? Je tremble à l'idée du sort qui m'est réservé. Heureusement que nous ne mettons plus personne à la broche, comme le faisaient ces bons Croisés , sans quoi je courrais grand risque d'être rêti. Trouvez bon que je réserve la chose pour une autre occasion, et que je me contente du nom qu'il vous plaira d'infliger à mon mauvais esprit. C'est, je crois , le mot employé dans pareille circonstance.

Vous blâmez les Sarrazins , vous blâmez Luther , vous blâmez Voltaire ; vous blâmez tout ce qui n'est pas vous et les vôtres avec une aisance que je ne saurais trop admirer. Les mêmes faits sont , venant des uns , des actes de sainteté , et venant des autres , des actes de barbarie. La chose est assez difficile â comprendre et, pour ma part, mon bon sens y perd sa boussole.

Les Sarrazins détruisant les églises sont des brigands et les Croisés brûlant les mosquées avec les gens dedans sont des saints. Luther empêchant la Croisade est un infSime coquin , un ignoble moine , et la lèpre qui attaque Baudouin IX est a un signe visible de la malédiction du Christ sur un royaume condamné » par les décrets de la Providence. »

Pour ma part, je crois que la lèpre est tout bonnement la suite des débauches effrénées des Croisés , et que la perte de Jérusalem vient du mauvais choix que l'on fit des chefs. Mais il pourrait bien se faire que ce fût ma synthèse qui batte la campagne , car vous parlez trop souvent de la Providence pour que je puisse supposer que ce soit la vôtre.

(1) Lutcr 'Lothaire Ulutar) en tenton le spïendide.

— lie —

« Gomment, dites-vous (page 578), « Voltaire a-t-il osi demander de quel » droit les princes d'Occident venaient prendre pour eux des provinces que les » Turcs avaient arrachées aux empereurs grecs? Ce ne fut que six sièeles après » los premières Croisades que les puissances chrétiennes eonsetuirent à faire » entrer les Turcs dans le domaine du droit des gens européen. »

Vous oubliez de nous dire comment et à quel titre les empereurs grecs possédaient ia S3'rie. Il est vrai que, pendant six siècles, les Turcs ne furent pas considérés comme des hommes par les chrétiens; mais il est vrai aussi qu'ils se passèrent fort bien de la permission, et que malgré leur force sur le droit des gens , les chrétiens n'étaient pas très-rassurés alors qu'ils regardaient du côté de Constantinople , et que du haut des minarets de cette ville , le sultan Bajazet pouvait les voir pâlir en entendant prononcer les sept lettres qui composent son nom.

La paix de Carlowitz, dites-vous , légitima la domination turque en Europe. La paix fait accepter les choses , mais moralement elle ne les légitime pas. Les Turcs étaient-ils moins des Turcs après la paix de Carlowitz? Chose singulière I à l'heure présente, les chrétiens sont unis pour défendre ceux-là mêmes contre lesquels s'unissaient les chrétiens pendant le moyen âge, et l'Église catholique, qui prétendait en 1099 que les Turcs ne devaient ressusciter que pour servir d'aliments au feu éternel, a maintenant des prières pour les succès de leurs armes. Singulier retour des choses humaines !

Dans le fond (je l'ai déjà fait remarquer) , si nous y regardons d'an peu près, ce fut autant si non plus l'envie d'anéantir le culte grec que les mahomélans, qui poussa la papauté et les chrétiens , car maintenant que nous avons la force en main, pourquoi laissons-nous les lieux saints au pouvoir des Turcs qui ne sauraient pas les défendre? (1).

11 est vrai que la raison a marché depuis, et que le principe d'autorité, celte négation de la raison humaine, a été assez maltraité. Il est vrai qu'avant d'agir nous ne nous eu rapportons plus à ce qu'on nous dit, mais que nous examinons ce qui est juste et injuste et que nous reconnaissons aux mahométans le droit d'adorer Dieu à leur manière comme nous à la nôtre , sans trouver qu'il soit besoin pour cela d'envahir leur pays et de le couvrir de ruines et de saog. Voltaire n'avait pas tout à fait tort d'être turc, avouez-ie.

On m'a fort blâmé d'avoir avancé cette monstrt^osité (sic). Jetons les yeux sur les événements contemporains : ils me donneront raison. Ce n'est pas seulement l'Église du moyen âge qui eut cette pensée , nous ia trouvons encore de nos jours dans l'esprit de la papauté. En 1828, le pape Pie VIII ne dédaignait pas de faire des vœux pour les Turcs et de se fâcher tout rouge contre ceux-là qui étaient partisans des Russes. « Vous perdez l'esprit , leur disait-il , les Turcs ne » sont pas nos ennemis; notre ennemi, c'est la Russie, c'est l'Église grecque. » « Siete matti , siete matti, Jl vero nemico délia chiesa è la Russia. » Si j'ai

(l) Lors de la prise de Jérusalem, les religieux de Tordre du Saint-Sèpulcre fondé par saint Ciel, 3"*«pape, en Pan 81, ne voulurent pas renoncera reconnaître le patriarche ^rec et furent, pour ce fait, chassés de leur roonastère.

a? ancé cette opînîoo un peu tôt » les Te Demm que chantent nos prélats ne me donnent pas complètement tort, convenezHsn (1).

Ce ne fat pas la faute des Turcs si la diplomatie européenne fut six siècles avant de traiter avec eux d'égal à égal. Les Turcs offrirent presque toujours la paix, même au milieu de leurs succès. L'entêtement des chrétiens la refusa toujours, et quand ils l'acceptèrent, ce fut presque toujours pour manquer à leur parole et dégoûter les mahométans de leur trop de confiance.

Le grand Saladin, moyennant la remise de quelques villes qu'il pouvait prendre et qu'il ne demandait que pour empêcher le sang de couler, offre le passage libre à tous les pèlerins. On rejette cette offre avec indignation : on voulait la guerre, on l'eut et l'on y perdit les avantages qu'on eût pu gagner sans elle.

Saladin , maître de la Palestine , rend la liberté h Guy de Lusignan après lui avoir fait jurer de renoncer au royaume de Jérusalem. Un conseil d'évêques le relève de son serment , et voilà Lusignan attaquant Saladin auquel il devait sa liberté.

Avouez que les musulmans ne devaient rien comprendre à ces subtilités et qu'ils étaient dans leur droit en traitant les chrétiens de menteurs et de perfides. Chaque chose avait son vice à cette époque et la corruption envahissait tout (2). Vous louez beaucoup la papauté de sa continuelle chasse aux musulmans et 11. De Maistre d'avoir dit qu'elle était grande « parce qu'elle n'avait cessé de » leur chercher des ennemis, de les réunir, de les animer, de les soudojer et » de les diriger. i> Libre à vous de louer la papauté et M. De Maistre; mais avouez, qu'à part même la barbarie et le flagrant délit d'injustice, votre raisonnement n'est pas sans quelque danger pour vous-même, car puisque les musulmans n'avaient pas plus le droit d'envahir le pays des chrétiens, que les chrétiens d'envahir le pays des musulmans, il s'en suivra que vous devrez louer les Kalifes a alors qu'ils ne cesseront de chercher des ennemis aux chrétiens , de » les réunir, de les animer, de les soudoyer et de les diriger. » Voyez oii nous conduit l'esprit de parti : Omar va devenir aussi grand que Grégoire Vil et Heleck Schah aussi capable qu'Urbain IL Mais aussi , pourquoi blâmer dans autrui ce que vous louez chez vous, et présenter les choses de telle sorte que le plus fort sera nécessairement le plus habile?

Pour être juste, nous devons dire que les musulmans n'agirent pas ainsi, et que notre supposition n'est que gratuite , car il ne tint qu'aux chrétiens

(1) La destitation da patriarche Siméon, celle des Croisiers, les maMacres des Grecs par K» chrétieos en Syrie et plas tard la prise de Constantinople le prooTcot assex.

RieD n^est nouveau sons le soleil. Nous voyons dans le cours de ces guerres saintes les chi-étiens, pressés par des ennemis terribles, ne pas dédaigner de faire alliance avec les musulmans.

(2) On me taxe âe partialité dans le portrait que j^ai fait des féodaux & qui Ton doit ^ diton, la Trêve de Dieu, Mais cette trêve de Dieu, cette inviolabilité des charmes ne prouve- 1> dle pas plus qnece qu'on peut dire? La Trêve de Dieu^ dn reste, n'est pasPœnvre des féodaux; elle est en partie Vœuvre de TÉglise et de quelques hommes généreux. Le pape la décréta sur Tavis des moines dont les chevaliers pillaient les tenanciers. An concile de Clermont, la Trêve de Dieu fut renouvelée, mais surtout pour mettre i l'abri du pillage des seigneurs les biens •cqnis parle clergé avant ce fameux an mil, qui ne devait venir que pour les donateurs.

de vivre en paix parmi eus et d'y exercer leur influence. Les chrétiens et U papauté ne le voulurent pas et préférèrent, suivant l'expression de M. De Maistre, attaquer chez eux les musulmans. Mal leur en prit, et leurs défaites perpétuelles vinrent enfin, après bien des siècles» leur prouver la folie et l'injustice de leurs entreprises.

Ne pouvant justifier les Croisades comme conquêtes, puis qu'aucun résultat n'en est survenu, on les justifie en disant que les arts et les sciences en furent les fruits. Oui, les sciences et les arts en naquirent. Hais pourquoi? parce que les peuples qu'on allait attaquer étaient savants Qt artistes et qu'en se frottant à leur contact, on y gagna de se policer et de s'instruire. Il est une injustice criante dans cette justification d'un acte coupable. Nous examinons toujours, BOUS qui sommes les envahisseurs, ce que nous avons gagné et nous ne nous demandons jamais ce que les musulmans ont perdu ; car vous ne prétendrai pas, j'espère, après vos citations et celles des écrivains catholiques, que les Arabes devaient gagner quelque chose au contact de ces routiers, que, d'après votre propre avis, on mènerait aujourd'hui aux galères; de ces voleurs de grands chemins, assassinant et volant sans vergogne, par habitude et par métier; de ces hommes ambitieux, féroces, débaitchés et vagabonds, qui étaient pour l'Europe un fléau et qui durent être de singuliers civilisateurs pour l'Orient, d'où la civilisation nous est venue avec la lumière , dit monseigneur Marie- Dominique-Auguste Sibour, archevêque de Paris, dans son mandement du 29 mars 1854, lequel prétend que Dieu, malgré tous les efforts de la sagesse des nations, malgré le désir et le besoin de tout le monde de conserver la paix, a tout conduit dans ces négociations pour aboutir à la guerre. Singulier Dieu qae le Dieu de monseigneur Sibour! Si Urbain 11 est une des gloires de l'Église pour avoir mis en branle tous ces coquins, avouons que les mahométans ont d'assez justes raisons pour ne pas le fêter dans leur calendrier. (1)

Nous ne louerons pas ici, comme bien vous pensez, les musulmans de s'être défendus, cela va de sol. Tout peuple attaqué est lâche en ne se défendant pas. Mais permettez-moi d'examiner ce que seraient devenus ces mêmes musulmans si les chrétiens avaient été les plus forts. Nous n'avons pour cela qu'à jet^r un

(1) On me reproche mon injustice envers les féodaux, mais les aateiirs que je viens de citer sont les chefs de file du parti qui me fait ces reproches. On voit cependant qu^il n^y vont pas de pi unuB morte à regard des seigneurs et qu^ils les envoient tout dru aux galères, sans antre for^ie de proejis. Or, de leur avis même, puisqu'ils louent tant la tiare d^avoir envoyé >d Palestine des gens dignes des galères, je leur conseille, à Theure qu'il est, de dépeupler Toulon, Brest et Bochefort et d'envoyer ces messieurs à la conquête de quelques colonies païennes pour les ramener aux lois de TÉvangile.

Nous trouvons dans Fanchet une ordonnance de Charles VU qui nous montre que daos ce tempe là les féodanx n'avaient pas êégénéré t

« Attendu, — dit celte ordonnance «ifr la compagnie des Francs-Archers, » - que le peu pie » étant armé et aguerri ne sera plus si aisément fouli par le tyran &em*pille-hommc (sic), qn» » ne pourra tant librement que dé coirtume prendre le poulet, le chapon, U roonlon, le bœnf > et quelquefois la servante, la filte on la femme de son sujet devenu fï-ane archer, etc., etc. »

(FiccHfeT, de la Milice.)

coup d'œil sur l'Espagne, qui, à l'heure qu'il est, souffre encore et souffrira longtemps de la terrible expulsion des Maures, par leurs majestés très-cbrétiennes, mais très-cruelles, très-peu prévoyantes et très-peu sages.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler ici la conquête de l'Espagne par les Arabes et la sagesse avec laquelle ils surent l'organiser, heureuse compensation de l'invasion, leur tolérance qui laissa au vaincu son culte et sa liberté, cela serait un hors d 'œuvre dans ma lettre. J'examinerai simplement ce que les rois trèschrétiens firent des musulmans une fois Grenade conquise, afin, par cet exemple, de montrer ce que seraient devenus les Orientaux sous la donunalion des chrétiens.

£n vain le défenseur de Grenade, l'intrépide Mouza, avait dit aux Grenadins : (f défendons notre patrie jusqu'à la mort. Ne croyez pas à la parole des chré- « tiens; ils sont menteurs et féroces. Ils veulent notre sang; ils en ont soif, ils u s'en abreuveront. » Grenade se rendit. Les vaincus devaient conserver leur religion, leurs Ipis, leurs coututaes, leurs magistrats. On sait comment les chrétiens tinrent leur parole. Pour s'essayer à l'hitolérance et n'osant manquer le jour même à leur parole, par pudeur ou par crainte, les rois catholiques décrétèrent l'expulsion des juifs et chassèrent de leurs états huit cent mille iudividus,. la plupart industriels, marchands et financiers et par cet acte aussi barbare qu'impotilique, ils commencèrent la ruine de l'Espagne. Cette expulsion dut donner à penser aux Maures. Ils n'en eurent pas le temps. Le pays qu'ils occupaiept fut bientôt envahi par des missionnaires catholiques, qui, furieux de voir les Maigres leur résister, commencèrent alors les hideuses persécutions qui dépeuplèrent l'Espagne de ses habitants les plus industrieux, pour la donner en pâture à des moines fainéants et fanatiques, qui, en abrutissant les habitants sous le joug de la peur et de la superstition, firent de ce beau pays une des plus misérables contrées du monde. 11 fallait un prétexte x on le fit naître. L'intolérance, eu levant le masque, fit éclater la révolte. Des juges iniques élevèrent partout des bûchers et. le sang coula de tous.c6tés. L'inquisition n'était pas satisfaite; il lui fallait plus de bourreaux. Le saint roi, qui avait donné sa parole de respecter la religion des Maures , rendit un décret par lequel tous les musulmans qui, dans l'espace de trois mois, n'auraient pas reçu le haptôme, seraient marqués au front d'un fer rouge, faits esclaves et condamnés à traîner une chaîne de fer.

C'était horrible i mais là ne devaient pas s'arrêter les malheurs de ce |&alheurei|x peuple. Grâce aux instigations incessantes des papes Adrieu VI et Clément VU, Charles-Quint fit conduire, la corde au cou, attachés deux à deux, les musulmans qui n'avaient pas reçu le baptême, afin d'être embarqués pour l'Afrique dans les ports de la Galice. Ceux qu'on ne put atteindre furent pourchassés dans les montagnes comme du gibier.

Les rois très-chrétiens n'avaient pas encore assez fait. Il était donné à l'un d'eux d'anéantir la race Maure. Philippe H, dont.des gens sans pudeur n'ont pas bonté de vouloir réhabiliter la mémoire, fut ce roi.

Les Maures durent quitter leurs vêtements, ne plus écrire ni parler leur langue. Tous leurs livres furent brûlés et les trésors de science amassés par leurs pères furent détruits par les chrétiens. Il leur fut défendu de chanter, de danser, et les portes de leurs maisons durent rester ouvertes les anciens jours de fêtes

musulmanes , avec liberté aux sbires de riequisiUoD d'y pénétrer à toute heure. Il leur fut défendu de prendre des bains ! etc. Envain ite envoyèrent des députations à Philippe H : il fut inflexible. Les hommes furent Jetés en prison, les femmes insultées; on leur ami(^ leurs enfants : leurs maisons furent pillées et tous les bains détruits. I^a révolte devait naître de telles infamies. Les femmes mêmes se firent soldats pour lutter contre la tyrannie chrétienne , qui joIgnaDt la ruse à la déloyauté, fit un appel à tous les Maures pour s'entendre avec eux sur leur avenir. Ce furent les églises qu'on choisit comme lieux de réunion : là on les prit en masse et après les avoir garrotés , on les déporta.

La révolte devint générale. — Don Juan la réprima et le peu de Maures qui survécut ne se déroba à la mort que pour tomber dans les mains de rinqnisition. En^n le roi d'Espagne rendit un édit par lequel tous les Marais durent quitter le royaume sous peine de morL On leur accorda trois Jours ! La plupart furent dépouillés et Jetés à la mer I Des bannis , au péril de leur vie, allèrent, après d'affreux tourments, trouver le pape. Pape et roi furent inflexibles. — Uo million furent expulsés et de ce million^ au dire des écrivafns catholiques, sept cent cinquante mille furent massacrés.

Il y a de cela. Monsieur, deux cent quarante et un ans : cette mémorable page d'histoire porte pour date l'année 1614. Le nom du roi qui régnaH sur l'Espagne.... mais à quoi bon le nom de ce roi ? Les honnêtes gens ne doivent pas salir leur plume.

Eh l qu'avons-nous besoin d'aller chercher au loin des exemples d'intolérance? La Belgiqtie à Theure présente ne ressent-elle pas encore les effets de la grande lutte du XVI* siècle, comme la superficie de la terre conserve encore longtemps après leur naissance les monvements des chocs qui la bouleversent intérieurement.

N'est-ce pas un roi chrétien qui écrivait à un pape chrétien ces lugubres paroles :

a le lécherai d'arranger les choses de la religion aux Pays-Bas , si c'est pos- » sible, sans recourir à la force, parce que ce moyen entraînera la totale des- » truction du pays, mais je suis déterminé à l'employer cependant, si Je ne puis » d'une autre manière régler le tout comme je le désire, et en ce cas Je veux » être moi-même l'exécuteur de mes intentions, saUs que ni le péril que je puis » courir, ni la ruine de ces provinces, ni celles des autres états qui me res- 9 tent, puissent m'empêcher d'accomplir ce qu'un prince chrétien et craignant » Dien est tenu de faire pour son saint service et le maintien de fafoicatbo- » liqne. » (i).

Si nous ajoutons li ce tableau que j'ai affaibli pour ne pas faire de l'horrible, les Saint-Barthélémy, les Révocation de t'Édit devantes, les massacres des Gévennes et les cinq ou six millions d'Américains massacrés par l'intolérance des chrétiens, pour les convertir à la foi, nous aurons un chiffre assez présentable, avouez-le, pour ne pas relever toutes les autres peccadiles de m^ genre qui ne sont plus que de menues questions de détail sur lesquelles nous passerons sans nous arrêter.

(1) Correspondance de Philippe II.

Après ce léger aperçu , force noas est de recoooalire que la terrible peur de devenir musulman du charitable M. de Maistre est de bien petite couse* quence , et que les Arabes n'eurent pas tout à fait tort de ne pas se laisser convertir à la foi, par la corde, le fer ou le feu , trois manières assez désagréa<bles de faire son salut dans ce monde.

Dans toutes ces luttes effrayantes, du moyen ftge à nos jours, les représentants du christianisme firent presque toujours fausse route. Parti de la sagesse et de justice» le christianisme arriva à l'intolérance et au despotisme. L'idée spirituelle qui l'avait fondé s'était matérialisée au contact des ambitieux. Le progrès ne fut plus son but : maître des esprits, il lui fallait aussi le corps : de là naquit cette tyrannie cruelle qui fit plus de mal au monde par ses excès qu'elle ne lui rendit service par ses réformes.

Telle n'est pas, je le sais, l'idée de M. de Maistre ni la vôtre : c'est votre droit, comme c'est le mien d'en avoir d'opposées à vos principes.

Après cela, libre à vous de croire que le Koran est un livre infâme; qu'on peut être parfaitement heureux et libre tous un gouvernement théoeratique, témoin Rome, ob le pape n'ose sortir de sa ville dans la crainte d'être arrêté par des brigands, ou par des troupeaux de mendiants qui ne valent pas mieux. Libre à vous de croire que Philippe II vaut mieux que Marc Aurèle , que M. Veuillot est un esprit plus charitable que saint Vincent-de-Paul; que Tabbé Gaume a plus d'esprit que Voltaire ; que Godefroi est un plus grand civilisateur que Mahomet et que ce dernier n'a jamais mis la lune dans sa manche, ce qui cependant n'est pas impossible, vu l'ambition de certaines gens de nos jours, qui, si on les laissait faire, feraient très- volontiers passer la terre dans la leur, malgré son diamètre trois fois aussi grand que celui de la lune.

Libre à vous également de canoniser saint Godefroi de Bouillon, l'ami de Dieu, comme eaint Charlemagne dont le sang coulait dans ses veines. Quant à mol je trouve qu'il n'y a d'ami de Dieu que ceux qui le comprennent et qui, amis également de la lumière, vont par les chemins semant la justice, la sagesse et la liberté. Je suis assez de l'avis de M. Boniface (i), et pense que la place de Godefroid de Boolllon était plutêt une niehe â^ église. (3) Quant à saint Charlemagne , le grand empereur , l'Église peut le réclamer longtemps comme sien avant que la i-îiison et le coeur l'admettent parmi les bienfaîteors de l'humanité.

\i] De Vinfluenee du dogme eatholiqite star la politique natienale. Bruxelles, Roiez^ 18iSS.

(2) Je «oit loin de ne pas reconnaître le chevaleresque qu'il y a dans Godefroi, mais tous ces Uraiida mots là sont de la eoMlew et non pat de la raison.

L^idéal de la féodalité, me direz-vons, n*est>ilpasla cherakrie ? C'est vrai, mais le serf âge n'cit pas à ooop sàr Tidéal de la justice.

Nos grands faiseurs de systèmes cherchent Forigine de nos communes dans les traditions romaines, €*eat là une erreur. Les traditions de Rome n'étaient paa tout à fait éteintes, je le taia, mais lea communes n'en sont patU conséquence { c'est la féodalité et sa tyrannie qoi les firent naître. Jetons leayeuz sur nos réYolutioas; elles sont l^isloire des communes. Depuis le commencement de notre histoire, c'est la même lutte qui revêt des allures différentes.

Bref» pour en finir , je vous conseil le de relire plus attentiveineni la vie dt; Pierre l'HermUe, par le père (i'Onltreman, ce véritable roman qui ne mérite aucune créance, (t), et, en attendant d'avoir trouvé la relation de la première Croisade, écrite par Pierre VHermite , pour servir de piédestal à sa statue à Amiens; de comparer Anselme de Gembloux avec les actes du concile de 1178 que j'ai citésàlapageSt de mes |{6cfterc/ie« (2) ; plutôt qu'avec Bntlerqiii ne peut ici servir d'uutorité (5); de donner plus de crédit aux écrivains contemporains qu'à Guillaume de Tyr môme; de ne pas avancer des faits sans avoir la preuve sous les yeux, comme vous le faites page 129 de votre livre, ce qui déroute les érudits et les rend méfiants ; d'être moins partial envers les uns et plus indulgent envers les autres.

Après cela, libre à vous encore de trouver que \e petit Pierre n'a pas inventé le chapelet, ce que je vous concède de grand cœur (4); de convaincre Guibert de Nogent d'ignorance, M. Grandgagnage d'ambition, M. Dnmortîer de faux historique, la Providence d'imprudence, Pierre VHermite de visionnaire et moi de mauvais esprit. Les choses en iront-elles mieux pour quelques erreurs historiques rectifiées? Je ne sais, mais j'ai bien peur que vos 525 pages et mes 500 feuillets n'aient pas changé le monde de place.

Veuillez agréer, Monsieur, la considération la plus distinguée de votre tout dévoué serviteur,

LÉON PAULET

Mons, 1" mars 1856.

( 1 ) « Il épousa Béatrice de Raassy, de noble et iUastre maison de K ormondie, mais ^ui » n^était ni jeune ni riche. »...

» £lle éUiitpar cmiséquent vieille et pauvre et laide tans doute par dessus le marcAuf, etc. » dites-vous, pen galamment. Je ne m*étonne pas qu^avee de telles idées vous ne comiireniez pas le père d^Oultreinan, Mais, monsieur, une femme qui n^est ni jeune, ni riche, n^est pas oup femme metUe et laide. Il y a dans la manière du père d'OuItreman une certaine grâce qni nous fait comprendre que TaiTection fut tout le fond de ce mariage et je le loue beaucoup de cette idée délicate.

(2) Voici ce que dit Anselme de Gembloax : a Albertos Eremita, Pétri Eremitœ qui belli sacri anctor Urbano II Pontifice fuit pronepos, ex episcopo Betblemitano Patriarcha Hierosolymitanus port Heraclinm, à Celestino III, P. constitoitur,. »

(3) Butler. Vies des Pères, Martyrs et autres principaux saints; traduites de Panglaispar l'abbé Godescard. Édition de Ram. Bruxelles, 1848.

Il dit qn^Albert VHermite naquit à Castro di Gualteri , dans le diocèse de Parme , d'ane famille noble dUtalie.

(4) D*Onltreman, Pascal, Bergier, Wichmaro, Favyu, Vion etc. , lui attribuent rinTcntion du chaf>elet. Je crois plutôt qu'il appliqua au culte catholique cet usage qu'il copia des mo»»'nian», fait assez singulier en lui-même. Quoi qu'ail en soit, c'est de là que Tiennent les ar»e« (les Vif ermite de France.

kir

Page 1