LETTRES
SUR
léCRITES A M. LE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE PICARDIE^
PAR LÉON PAULET
membre non résidant
et imprimées dans les Mémoires de cette compagnie , Bulletin de 1855.
Première lettre.
Mon cher secrétaire,
Je viens d'arriver à Huy, condoit parla locomotive le Pierre VHermite. Ma première visite a été pour le tombeau de notre célèbre Picard, le premier apôtre (1) des Croisades. Je pensais trouver quelque vieille chapelle gothique, aux clochetons en forme de minarets, oh l'ogive commence à le disputer au plein cintre. Je pensais, recueilli près d'une antique pierre tombale, brunie par le temps, entendre les chants des moines de Neufmoustier et voir dans le lointain des cloîtres l'ombre du grand conducteur des croisés, m'apparattre , comme jadis , avec sa grande barbe, sa tunique de bure et ses yeux étincelants du feu de la passion. Le Diex el voU tintait déjà à mes oreilles, comme un grand écho du \\* siècle. Les dalles du moustier résonnaient sous les pas de Godefroi et de ses chevaliers. Tout a disparu ! et l'église et le couvent fondés par celui que dans la contrée on appelait le Petite Pierre, et la tombe oti reposaient ses cendres, et l'épitaphe qui disait à l'avenir quels ossements dormaient en ce lieu. De celui qui précipita l'Occident sur l'Orient et qui fut, bien qu'involontairement, une des causes de la civilisation moderne, il ne reste qu'un souvenir. N'est-ce pas le cas de s'écrier: et Dieu le veult! Diex el volt! »
Je dis qu'il ne reste rien : je me trompe. Il reste une afifreuse pyramide, assez semblable pour la forme à celle de Denain et dont je vous parlerai tout à l'heure. Avant d'arriver à la description de cette horrible cheminée, permettez-moi , fidèle truchement de la tradition orale , de vous transmettre ce que je viens d'apprendre sur notre célèbre compatriote. Ces renseignements compléteront la
(1) Je me sers ici da mot ap6tre pour me conformer i Tusage.
notice de M. Hardooin et ne seront pas sans intérêt, au moment où la Société Ta ériger nne statue k cet homme remarquable, Tune des physionomies les plus curieuses du moyen âge.
Uuy est une charmante petite ville de l'ancien pays de Liège. Encaissée dans des montagnes , elle est baignée parla Meuse, qui coule au milieu d'une des plus fertiles et pittoresques vallées que l'on puisse voir. C'est dans cette vallée qae Pierre l'Hermite vint se fixer après son retour des Croisades. C'est là qu'il termina ses jours.
Dès sa jeunesse, Pierre l'Hermite avait habité cette contrée, dans un petit faermitage que l'on montre encore et que l'on appelle dans le pays la grotte de Vhertnite (1). A son retour de la Grèce et de l'Italie, oh il était allé étudier les langues anciennes , dégoûté du métier des armes et brisé par la douleur qu'il ressentit de la perte de Béatrix de Roussi, sa femme, il vint se retirer en entier dans cet hermitage pour consacrer son temps à l'étude et à la prière. Son caractère mobile l'éloigna bientôt de ce pays. La solitude exaltant en lui ce sentiment mystique qui ne l'abandonna jamais, il eut de nombreuses visions. Toutes lui disaient de quitter son hermitage et de partir pour les lieux saints. Une nuit il vit en rêve Jésus-Christ et il résolut de partir pour la S}Tie (2).
Je ne veux pas dans une simple lettre faire l'histoire de Pierre l'Hermite. M. Hardouin nous l'a trop bien narrée. Je ne vais reprendre sa vie qu'au moment où, las des grandeurs, il quitta la vice-royauté de Jérusalem, à laquelle l'avait appelé Godefroi de Bouillon et où il revint en Europe pour y finir paisiblement ses jours; encore ne vous ferai-je ce récit que pour vous faire connaître ce qu'il reste de Pierre l'Hermite dans la mémoire des hommes de ce pays.
Résolu à quitter le royaume de Jérusalem , Pierre s'embarqua pour revenir en Europe. Cet esprit aventureux qui lui avait £siit chercher deis merveilles lui soufflait un vent plus doux , et le petit hermitage où il avait goûté des jours si paisibles, lui apparaissait sans doute comme un oasis au milieu des tracas du pouvoir. Ses compagnons de voyage étaient quelques bourgeois de la ville de Huy et quelques seigneurs de Brabant et du pays de Liège qui avalent quitté leurs foyers à sa voix. Parmi ces derniers on remarquait le sire de Cler mont-sur-Meuse, qui fit par la suite plusieurs donations à son abbaye.
En pleine mer le navire qui les portait fut assailli par une horrible tempête. L'équipage et les pèlerins avaient perdu courage : le désespoir était le pilote du malheureux navire. Pierre l'Hermite seul eut la force qu'il faut à l'homme de cœur dans les dangers. La même foi qui l'avait animé toute sa vie ne l'abandonna pas. Cet homme aimait les périls. Il rassura ses compagnons et leur fit promettre que si Dieu les sauvait ils bâtiraient à leur retour une église en l'honneur du Saint-Sépulcre et de saint Jean-Baptiste. Le moine n'oubliait pas sa chapelle; c'était dans l'esprit de son temps.
La légende raconte que cette promesse était à peine faite que la tempête s'apaisa et que les flots plus calmes permirent aux pèlerins de rejoindre le port.
(1) Voyez : Dissertation f page 13B et suivantes.
(2) Pour ces visions, voyez tons les historiens hiérosolyinilaius et ceux cités pa{;e 11"
lïs vinrent tous à Huy et arrivés dans cette ville ils prièrent Pierre i'Hermite d'accomplir le vœu qu'ils avaient fait pendant la tempête. Les plus riches mirent leur argent à sa disposition. Dans ce tempfy-là on avait encore du respect pour la foi jurée. Le sire de Clermont-sur-Meuse fit don d une terre située sur la droite de la Meuse. On y b&tit une église semblable à celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Pierre THermite érigea à côté de celte église une abbaye; il fit suivre à ses moines la règle de saint Augustin et mourut paisiblement au milieu d'eux à rage de soixante-deux ans (1).
Quelque temps avant sa mort il eut , lui , moine , la fantaisie d'être enterré ailleurs que dans son couvent. 11 voulut que son corps reposât à l'air, A cette nature mobile il fallait encore l'espace après sa mort. On respecta sa volonté ; mais en 1140 ou 1142 (2) son corps fut déterré» mis dans un cerceuil de marbre et transporté en grande pompe dans la crypte de son aUsaye de Neufmoustier. De graves historiens racontent qu'une odeur suave sortit de sa bière et que sa longue barbe était encore aussi intacte que le jour de sa mort (5).
On grava sur la pierre lumulalre l'épitaphe suivante : « Inclita per mérita elaruijacet hie eremita « PetruSf qui vita vere fuit Israélita, « Hac modo Petre petra premeris , quamvis super œthra, <( Vivere eum pietra Christo nedaris in œthra, »
Celte pierre a disparu de la crypte. L'église et l'abbaye furent démolies pendant la révolution de 1793. C'était au tour d'une autre croisade à passer son niveau sur la terre , et, sanglante ironie, la tombe de celui qui remua le monde pour défendre le tombeau du Christ sert de borne h quelque champ.
I^s reliques de Pierre furent conservées et transportées dans la cathédrale de Namur , mais le fait n'est pas tellement certain qu'on puisse l'affirmer.
De 1142 à 1635 le tombeau de Pierre I'Hermite, comme celui du Christ, fut, dit-on, fréquenté de jour en jour par une multitude de pèlerins venus de tous les lieux. La légende raconte que ses reliques opérèrent des miracles (4). En 1633 on ouvrit le cercueil de marbre et ses ossements encore entiers furent placés dans une châsse pour être exposés aux regards des pèlerins.
M. le baron de Catus , dont la propriété est bâtie sur le terrain occupé par le couvent de Pierre I'Hermite, a fait élever une colonne à ce dernier sur les lieux mêmes oii il fut enterré. Voici les inscriptions singulières qui sont inscrites sur ce singulier monument.
« r« FACB. — DIEU.
» L'intolérant l'outrage , insulte à sa grandeur ; » Tel masque qu'il afibcte , il n'est qu'un imposteur.
» Pierre I'Hermite, 1'* croisade 1099.
(1) Voyez : Appendices^ pagfe» 79, 80, 81 .
(2) Ces deox dates sont rectifiées dans ma 2'»« lettre.
(3) Voyez la note A à la fin de Cette lettre.
(4) Ces denx faits sont du domaine de la légpende. Noas avons va que la mémoire de Pierre était oubliée, même dans son monastère.
t.* FAGs. — LES ILLUSIONS.
» Présent da créateur , sève de l'existence, » Y survivre est l'écueil de l'être aimant qui pense.
» iZ a terminé sa carrière ici en ii 15.
» 3.* rAGB. -^ LÀ LIBERTÉ!
» De ton culte idolâtre , au printemps on t'encense ; » Dès l'été , tu n'es plus qu'on vain mot d'espérance.
» Son monument a été transporté à Rome en 1054.
» 4* FÀCB.
» Le siècle du progrès en tours de force abonde ; » L'humaine espèce entière , il la met au pilon, » Et Racine, et Molière , et Rousseau , Fénelon , n Ennuyeux barbouillenrs , et ce Voltaire immonde ; » Il vous fait d'un béguin dix bonnets de docteurs; » La parole aux blancs becs, silence aux persifleurs.
» Soldat du pape Urbain, aux cris de Dieu le veut, » Il a précipité l'Europe sur l'Asie ; » Le péril arrivé, sa sainte frénésie » N'a plus trouvé qn'uu cri : Croisés , sauve qui peut. »
Vous voyez, mon cher secrétaire, qu'il ne reste rien de Pierre l'Hermite et que le poétique Platon n'avait pas si grand tort de vouloir bannir les poètes de sa république. Il est vrai qu'il n'aurait pas mis une couronne de roses sur la tète de celui-ci en l'expulsant de son gouvernement, et que s'il eût vécu du temps de Galigula il aurait, sans nul doute, dû effacer avec sa langue ces bouts rimes qa'll a bien voulu appeler des vers.
L'auteur , en disant que Pierre l'Herniite n'a plus trouvé qne le cri de Sauve qui peut, fait allusion au siège d'Ântioche) quand, après avoir vu tailler en pièces par Soliman les troupes que lui et Gautier de Saint-Sauveur conduisaient sans connaissances stratégiques, il voulut fuir, mais en fut empêché par Tancrède qui lui fit jurer de n'abandonner l'entreprise qu'après sa réussite et d'oh , suivant le chroniqueur liégeois, U se sauva de la tuerie et trouva bon de se conserver pour une autre occasion.
Quant au transport du monument à Rome , c'est un fait controuvé.
On m'a raconté de curieuses choses sur le monastère de Neufmostier ; comme elles n'ont avec Pierre l'Hermite que des rapports indirects, je ne vous en parlerai pas.
Mais un fait curieux de l'histoire de Huy , c'est la fondation de l'abbaye de Clair-Lieu par Théodore de Celles, l'ami du fougueux Saint-Dominique et non moins fougueux qne lui , et l'un des ardents promoteurs de l'horrible croisade contre les Albigeois, Il y finit ses jours dans un &ge avancé.
N'est-il pas curieux de voir les deux auteurs de ces deux mémorables et sanglants événements , ériger une abbaye dans le même endroit et y terminer leurs jours?
Pas plas'qne du tombeau de Pierre VHermite, il ne reste rien de celui de Théodore de Celles. SU transit gloria mundi.
Note A. Ooire les faits légendaires et mensongers qne j^ai racontés sor les corps retrouvés entiers après la mort, je dois citer celoi-ci, qni n^est pas on des moins corieax de Tépoque. Bertolf, comte de Ghîstelles , mari de Sainte Godelive , TÎerge et martyre ^ de laquelle quelques familles du Hainaut se vantent de descendre , fit étrangler sa femme dans sa propre maison. Le remords le conduisit en Palestine. De retour, il se retira à Bergues , dans Pabbaye de Saint-Winocq, oà il prit Thabit de Saint-Benoit. Il y mourut. Quand on ouvrit sa tombe pour y déposer jjun autre mort, son corps exhala une odeur agréable, gratittimum ipiranâ odorem. Lui, qni ne respectait rien , les vers Tavaient respecté. Rien n^est altéré dans ses traits tuavisrimum corpus ejus iategritûte. Indices d*nne véritable sainteté, sanetUatii argumenta^ diiU père Walloncappelle, le père Ambroise de ce pays-lâ, et Tabbaye compta un saint de plus, ajoute rhistorien qni me fournit ce récit. (De Baecker ; Hist. de Bergues 1849).
•evxième leUre.
Mon cher SBcatTAïas,
Qnand Je vous disais que la Société eût mieux fait de choisir un vieil évéque communal que de choisir Pierre THermite, n'avais-jepas raison? Voici un archéologue liégeois, M. GGGG , (dans ces 4 G reconnaissez M. Grandgagnage , prédent à la cour d'appel de Liège) qui prêche une croisade contre Amiens et veut lui dérober l'honneur d'avoir donné naissance au promoteur des croisades.
Vous avez dû recevoir le dernier bulletin de l'Institut archéologique Liégeois, dans lequel M. GGGG consacre une note à Pierre PHermite... Dans cette nofe il est parlé d'une découverte qui jette un rayon dans la vie de notre Picard. Cette découverte, c'est le Nécrologe de l'abbaye de Neufmoustier, dont je vous ai entretenu dans ma dernière lettre. On y remarque à l'année 1117 :
« Le huitième des ides de juillet est décédé dom Pierre, vénérable prêtre et » hermite {heremita) qui mérita d'être le premier élu du seigneur, pour prêcher » la sainte croix. De retour Siupays ncUal {eum reversut fuit ad natale solum) » après la conquête de la Terre Sainte, il satisfit à la demande de plusieurs » hommes nobles, en fondant cette église, en l'honneur du Saint-^pulcre et de » saint Jean-Baptiste. Il y choisit le lieu de sa sépulture. »
Et parUnt de là, M. GGGG dit : « Il est donc venu mourir sur le sol natal, » 11 était donc de Huy. « Ce mot doit nous suffire. » Ce mot ne suffit pas à moi. Vous avez vu, dans ma précédente lettre, que Pierre l'Hermite avait habité le pays de Huy avant son départ pour la Syrie et que c'est dans son petit hermitage que lui vint l'idée de visiter les lieux saints. Dès longtemps donc il était connu dans la contrée , puisqu'il y avait passé une partie de sa jeunesse et rien de bien étonnant que le chanoine , auteur de l'article nécrologique sur Pierre , ait mis sol natal. N'était-il pas parti de son hermitage? N'y était-il pas revenu? Ne l'habitaitil pas depuis assez longtemps pour qu'un moine, qui n'écrivait pas une biographie , mais un acte de décès, mit sol natal au lieu de retour au pays quHl avait quitté. Cette preuve sans corollaire n'est pas une preuve.
Une chose pluà sérieuse que la chronique de SainuAndré de Bruges qui fait naître Pierre rHermite dans la Germanie inférieure, c'est la tradition locale qoi fait nattre notre moine aux environs de Liège (Encyclopédie moderne, article Huy, par M. A. d'HÉRicouRT. Paris, F. Didot,) 1850. Je ne révoque pas en doute la tradition que rapporte M. d'Héricourt, mais j'ai parcouru le pays et personne ne m'en a parlé; on m'a bien raconté que Pierre vividt dans un hermitage, qu'il était mort en odeur de sainteté, mais aucune tradition orale ne m'a dit: «Il naquit ici. » (1)
Quant à prétendre que les VHermttes de Picardie qui se vantent de descendre de Pierre sont plus ingénieux que véridiques, puisque Pierre l'Hermite s'appelait Pierre Acher {Acheriensis) et que le mot Hermite fut ajouté à son nom de baptome par le peuple enthousiaste de ses prédications , cela n'est pas juste. Ce nom de Pierre l'Hermite était devenu tellement célèbre que ses descendants durent plutôt tenir à ce nom, qui leur donnait du relief, qu'à celui de Pierre Acher qui était inconnu. Si Jeanne Hachette eut des héritiers, je suis persuadé qu'ils durent plutôt tenir à porter le surnom de leur mère que son véritable nom qm n'était pas du tout Hachette. II peut très-bien se faire que les généalogies des VHermites soient véritables et les condamner sans examen n'est pas judicieux.
Quant à la fondation de Neufmoitstier, le Nécrdoge, dont je vous ai parlé plos haut, ne fait aucune mention de la légende dont je vous ai entretenu dans ma dernière lettre. Elle ne mérite pas moins d'être conservée comme tradition orale, et c'est à ce titre que je ne l'ai point passée sous silence (2).
La translation du corps de Pierre l'Hermite eut lieu, non en 1140 ou IMi comme je vous l'ai dit, mais en 1242. Voici ce qu'en dit le Néerologeque possède M. Grandgagnage.
<x En l'an de l'incarnation du Seigneur 1242, indicCion quinzième, le dix-sep- » tième des calendes de novembre, l'abbé Herman et toute la communauté de n Neuf-Mouslier , touchés d'une inspiration divine, résolurent de transférer » dans l'intérieur de leur église les restes de Pierre l'Hermite, qui, par un effet » de son humilité, avait été inhumé au dehors dans un cercueil de pierre, recov- » vert ensuite d^un marbre tumulaire. Un prêtre leva du cercueil la dépouille » mortelle en présence de l'abbé et de tous les religieux du monastère, faisant » cercle à l'entour. On trouva que sa tête avait la tonsure cléricale à la- manière » des moines. Les cheveux blancs et crépus abondamment répandus autour de » la couronne. Un cillce, qui nous a paru tissu de poils de chameau , envelop- » pait les reins. On transporta ces restes avec pompe, et on les descendit dans » la crypte de l'église au bruit détentes les cloches , avec solennité de messes, » l'abbé et le prieur célébrant en personne les offices des morts. D'après l'an- » tique usage, on plaça dans sa tombe un calice de plomb plein de vin pur, 6n » signe du sacerdoce- »
(1) Voyei plut loin ma Dtstertotion.
(2) Voyez pour le rccit de la tempête Gay de Basoche et Albéric-det-troi»-Font»ioei. Appendices, page 78.
M. Grandgagnage Onit cet article par ces lignes : « Je déclare souscrire pour » cent francs aux frais de la statue que la ville de Huy, aidée de la province et » du gouvernement, ne peut manquer d'élever un jour à la mémoire de son n héroïq%ie fils» »
Vous voyez jusqu'où conduit la statuomanie. Maintenant Pierre Acher [Petrus A€heriensis)^niTemenidilpetit Pierre, Coueoupète, ou Pierre VHermite, estil Picard? Est-il Liégeois? Est-il né à Amiens? Est-il né à Huy? A défaut des chroniqueurs qui se taisent (1), la Commission devrait bien, avant Tinauguration de la statue, faire des recherches dans quelques dépôts d'archives, afin que l'on ne nous appelle pas voleurs de grands hommes. Nous en avons assez pour ne dépouiller personne et la vérité est une trop belle chose pour craindre de la dire même, aux dépens de l'amour-propre.
Le savant M. Paulin Paris a bien voulu m'écrire la lettre suivante, au sujet de la querelle historique de Pierre VHermite, Quoique j'aie lu la chanson d'Antîoche, je demande bien pardon à M. Paulin Paris de ne pas être d'accord avec lui sur ce point d'histoire. Nul doute que si la question eût intéressé plus directement l'honorable membre de l'Institut , il aurait fait des recherches qui eussent abouti à une conclusion toute autre que le jugement peu favorable qu'il porte sur Pierre VHermite, dans son remarquable travail sur la chanson d'Antioche, oii , avec le talent qu'on lui connaît , il continue l'œuvre vraiment nationale qu'il a entreprise de réhabiliter nos vieux trouvères , dont on a trop méprisé la forme épique et cette naïveté primitive des temps barbares, qui n'exclut ni la sensibilité , ni même la forme. Le gouvernement devrait bien seconder ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à l'étude de nos vieilles gloires. Tous ces poèmes devraient être traduits en langage moderne et mis à la portée de tous. On n'en connaîtrait que mieux notre histoire, et la littérature moderne pourrait y puiser aussi des sujets dramatiques qui rajeuniraient son sang qui commence à se figer. — Voici la lettre de M. Paulin Paris :
« Il y a quelque temps , Monsieur , que j'ai reçu de votre aimable libéralité » une petite brochure sur la naissance de Pierre l'Hermite ; permettez-moi de » vous en remercier, quoique tardivement. Elle m'a paru écrite avec suflfi- » sammenl de bonnes raisons. Je crois comme vous que Pierre l'Hermite était
(1) J^ai commis ane grosse erreur, en disant qaeles chroniqueurs se taisaient. Ils parlent tous très-haut aa contraire.
» Àmiénois, c'est-à-dire du diocèse d'Amiens, et la tradition très-postérienre » qui en fait le fondateur de Neufmoustier oU l'habitant de Huy ue peut en rien » infirmer ce point historique. Je ne suis pas aussi sûr que vous paraissez l'éire » de la retraite du personnage dans un hermitage près de Huy, et permettez-mot » de vous dire toute ma pensée. Votre dissertation qui annonce un critique exer- » ce , serait pourtant plus nette si vous l'aviez commencée en résumant en six » lignes votre opinion toute entière. On voit que vous vous adressez à des gens » qui sont au courant de la querelle ; mais moi qui avais le malheur de ne pas » trop y être, j'ai été longtemps avant de reconnaître ce que vous vouliez établir; » c'est-à-dire que Pierre fut Picard et qu'il eut achevé sa vie dans un hermitage » près de Huy. (1)
» Le second point me parait un peu moins susceptible de démonstration. Le » jour même de la révolution de 1848 , j'avais de mon côté publié un ancien » poème , la chanson d'Antiochef qui est resté publié dans l'obscurité qui le » recouvrait avant de l'être. Là j'y discute aussi le personnage de Pierre VHer- » mite, et j'ai des raisons de croire que vous ne seriez pas éloigné de partager » mon sentiment sur ce curieux personnage. Mais si on ne lit plus les vieilles » rengaines des chansons de geste , on lira votre Dissertation sur la naissance » de Pierre VHermite et on ne la séparera pas de l'élude de ce premier prédi- » cateur et généralissime des Croisés. J'ai bien regretté qu'elle n'ait pas été » faite avant la conclusion de mon siège d'Antioche. Mais enfin mieux vaut tard » que jamais. »
» Je suis, monsieur, avec de bien sincères remerciments et le tribut de mes » félicitations > » Votre etc.
» Paulin Paris. »
M. Paulin Paris se trompe. On lit encore les vieilles rengaines des chansons de geste et je connais des gens qui osent avouer qu'ils ont répandu des larmes en lisant le magnifique épisode de la mort de Begon et ceux non moins touchants de Berthe aux grands pieds , qui , grâce au savant signataire de la lettre, sont à jamais arrachés de l'oubli dans lequel ils dormaient depuis des siècles.
Mons , novembre 1854.
(1) Je comprends et reconnais la justesse de cette observation, mais il me fallait autant répondre aux articles de fondit VOrgane qu^établir un fait historique, et je n'avais ^ncre le temps d^êtrc laconique.