‹ Recherches sur quelques problèmes d'histoireChapitre 102 sur 178 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La route que nous avons suivie a été longue. Si elle ne nous conduit pas à une conclusion certaine, elle aura du moins montré combien le sujet est complexe et diiTicile.

Nous nous sommes gardé de placer au début de C/Cs recherches, comme on l'a fait trop souvent, un principe philosophique. Beaucoup d'hommes regardent comme un axiome évident que la communauté agraire a dû précéder partout la propriété. Presque tous les érudits qui se sont occupés de notre problème, ont commencé par énoncer cette pioposition; d'autres, sans l'exprimer, l'avaient dans l'esprit et l'ont visiblement sous-entendue. Mais c'est là un principe qui, s'il est conforme à la logique, n'a pas encore été confirmé par l'histoire. L'histoire n'a pas encore démontré que, dans les sociétés déjà parvenues à l'état agricole, il y ait eu une période de communisme agraire. Je sais bien qu'il est dans le tour d'esprit des hommes de notre siècle de croire que la propriété du sol ne soit pas une chose de nature. On |)ense même volontiers que c'est une chose contre nature. On induit de là qu'il a fallu de longs tâtonnements et une lente série de progrès pour que l'homme y parvînt. Mais il n'est pas sûr que celte manière de penser ne soit pas loulc moderne. Il n'est donc pas sûr qu'elle soit conforme aux vérités d'autrefois. L'existence d'un régime de culture en commun qui aurait précédé le régime de propriété, est un pur postulat. Quelques esj)rils peuvent l'admellre, mais ce n'est pas une vérité historique.

Nous ne devions donc pas en faire le point de départ de notre étude sur les Germains. Celait une idée a priori, il

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fallait Técarler. La question devait être résolue uniquement par l'examen de tous les textes et de tous les faits qui ont pu avoir quelque rapport avec elle. Voici le résultat de cet examen :

1"* Un texte unique, mais qui a une grande valeur, parce qu'il est très clair et parce qu'il est de Césnr, prononce expressément que les Germains ne pratiquaient pas la propriété privée sur le sol et que les chefs distribuaient annuellement la terre entre les familles.

S"* Ni Strabon, ni Pline, ni Tacite, ni aucun des écrivains qui ont parlé de la Germanie, ne confirment cette assertion de César. Nul ne signale un tel régime de communauté, quoique, de toutes les institutions germaniques, celle-ci eût été la première qui eût frappé un Romain. c. /6. ^>*- ^^

5** Trois passages de Tacite décrivent, au contraire, des habitudes qui sont peu compatibles avec le régime de communauté. Quand on nous dit que les Germains habitent et cultivent isolément, colunl discretiy cela est justement l'opposé de ce qu'a dit César. Quand nous lisons qu'il existe une certaine catégorie de guerriers qui a pour caractère spécial c< de ne posséder ni maison ni terre », cela induit notre esprit à penser que les autres Germains possédaient tout cela. Quand enfin nous voyons que les serfs ruraux ont des demeures fixes, nous supposons volontiers que les maîtres à qui ces serfs payent une redevance, sont les propriétaires de ces tenures. Il y a en tout cela, non une dcv monstration certaine, mais une grande vraisemblance en faveur de la propriété.

Yoilà pour les textes, voici maintenant les faits sociaux et le droit :

1** Ni Tacite, ni Pline, ni même César, n'ont regardé les Germains comme des nomades. Ils ont vu en eux des agriculteurs.

2" Cette société était composée de classes fort inégales. Il y avait des riches et des pauvres, des hommes libres et des nobles, des esclaves et des alfrancliis. Cela ne prouve pas

SfO LES GERMAINS.

la prali^Ue de la propriété, mais il faut avouer qu^un tel état social est difncilement conciliable avec la communauté. Car, si l'on comprend l'indivision du sol dans une société d'égaux, notre esprit ne comprend pas bien comment de telles inégalités peuvent se produire dans une société qui partagerait chaque année le sol entre ses membres. . 5® La famille gardait encore, au temps de Tacite, quelque chose de sa vieille constitution. Elle était un groupe nombreux, fortement uni. Elle ne s'émietlait pas encore dans l'État. Sa cohésion se marquait particulièrement en deux points, pour le combat et pour la culture du sol.

4° Le vieux droit germanique contenait la règle de l'hérédité nécessaire. Tacite parle de cette règle comme s*il avait dans l'esprit que la terre fût comprise dans riiéritagc. Et les documents postérieurs montrent que c'était précisément au sujet de la terre que la règle d'hérédité masculine était absolue. Plusieurs dispositions des coutumes de ces vieux Ages, le privilège de l'aîné, la tutelle des femmes, le système de la dot, avaient justement pour effet d'empôcher la terre patrimoniale de se détacher de la famille.

Yoilà tout un ensemble d'habitudes, d'institutions, de règles de droit, au milieu duquel il nous parait diflicile de placer la communauté agraire. Enfin aucun des Codes où la race germanique a laissé quelque marque de ses vieilles mœurs ne porte la plus légère tj'ace ni le moindre souvenir d'un régime de communauté.

De ces textes et de ces faits que pouvons-nous conclure?

D'une part, le texte de César m'enripi^che d'affirmer que les anciens Germains aient toujours pratiqué la propriété. D'autre part, tous les autres textes, ainsi que l'ensemble des institutions et du droit m'empêchent bien plus encore d'affirmer qu'ils ne l'aient pas pratiquée.

Faut-il nous tenir au doute et parce qu'aucune des deux affirmations dans ces termes absolus n'est soutenable, déclarer la question insoluble? Je ne le pense pas. Il est possible que les usages les plus contradictoires aient été en

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vigueur dans ia Germanie. Si les Germains appartenaient tous à une même race, ce qui n'est pas absolument sûr, encore y avait-il parmi eux de très grandes diversités. Tant de peuples entre lesquels il n'existait aucun lien fédéral et qui n'avaient pas même un nom ethnique commun, pouvaient se ressembler fort peu. Puis, dans chaque peuple, l'existence était fort agitée. Il y avait des guerres civiles. Il y avait des révolutions. Tacite en signale plusieurs. L'une d'elles fut si violente que toute la noblesse d'un grand peuple y fut anéantie*. Dans ce désordre, les régimes les plus divers pouvaient se produire et coexister.

J'incline à croire que la propriété prévalait, puisque c'est elle qui a marqué de son empreinte l'ensemble du droit germanique. Mais, à côté d'elle, plusieurs modes de communauté ont pu être admis. On a pu voir des communautés de guerriers alternant entre eux pour la culture du sol et pour la guerre*. On a pu voir des communautés de petits propriétaires associés pour la culture et peut-être aussi pour la défense mutuelle*. Il a pu exister des communautés volontaires, peut-être même des communautés obligatoires. Mais il existait, en même temps, ces propriétés isolées auxquelles Tacite fait une allusion si claire*. Et il pouvait même y avoir de grandes propriétés cultivées par ces serfs ruraux dont l'historien décrit si nettement la condition*. Tout cela a pu se trouver à la fois dans la Germanie.

On a fait une hypothèse. Puisqu'il fallait reconnaître que les Germains du cinquième siècle avaient la pratique et le goût de la propriété foncière, on a dit : c'est que dans l'intervalle entre l'époque de Tacite et les invasions, le régime de la propriété s'était établi. Je ne puis attribuer une grande valeur h cette hypothèse, pour deux raisons : d'abord

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