PRÉFACE
Plusieurs personnes m'ont demandé pourquoi je n'avais pas encore publié un livre sur le régime féodal. Voilà en effet dix-neuf ans que j'ai entrejjris de me rendre compte de la manière dont ce régime s'est formé. J'y travaille suivant la même méthode qui m'avait servi, dans les douze années antérieures de ma vie, à chercher les principes constitutifs des sociétés grecques et romaine, c'est-à-dire par l'élude directe des documents et l'observation du détail. En histoire, au moins autant (ju'en toute autre science, on n'arrive à quelque synthèse qu'à force d'analyse. Mais le travail est plus long pour le régime féodal qu'il n'était pour les anciennes cités. Celles-ci étaient des organismes relativement simples où tous les éléments à une certaine époque avaient concordé. La réalité s'y montrait aisément, à la seule condition qu'on ne transportât pas dans ces vieux âges nos idées modernes. Quand j'eus étudié séparément une trentaine d'institutions, il arriva que ces trente rtudos d'analyse, mises bout à bout, avaient un lien visible; je n'eus qu'à réduire chacune d'elles à la forme la plus brève et le
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livre se trouva fait. Il n'en serait déjà plus de même pour l'empire romain qui fut, sous une apparence d'unité qui a fait illusion à quelques historiens, Tune des sociétés les plus diverses qui aient existé. Pour ce qui est de l'invasion germanique, je crois avoir montré que ce n'est qu'en la décomposant (ju'on peut la comprendre. Le moyen âge féodal est plus difficile encore à bien saisir. C'est un corps infiniment vaste, à organes multiples, à faces changeantes, à vie complexe. La simplicité d'exposition, qui pouvait être l'exactitude pour les vieilles sociétés, serait ici la plus grossière des erreurs. Les origines de ce régime sont î\ elles seules un grand problème. Une école germaniste et une école romaniste ont prétendu le rendre facile en faisant découler la féodalité d'une seule source. Mais la féodalité n'est ni germaine ni romaine. Klle s'est formée lentement. Klle a été la résultante d'une longue série de faits, d'habitudes, de règles insensiblement établies. Aussi l'historien qui veut essayer de la comprendre est-il tenu à des recherches infimes sur une période de huit siècles. Il n'a le droit de rien négliger, parce qu'il ne sait pas à l'avance si tel événeineiit, telle institution, telle règle de droit public ou privé n'a pas Cimtribué à la naissance de ce régime. A chaque fait qu'il rencontre, à chaque loi ou à chaque usnge qu'il aper(;oil, il l'aut qu'il se demande si ce fait, celte loi, cet usage était ou n'était pas en ra|)port avec lui. Ce n'fst rien encore: |KHir connaître les institiilitms féodales, il faut qu'il connaisse aussi h\o\\ et (ju'il distingue les institutions non féodales qui se sont enln*mèlées et enchevêtrées avec elles. Ainsi tout esl à
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obscirer, et non pas par lu surface seulement; car c'est dans les racines et les dessous des choses que se trouvent d'ordinaire leurs l'apporls intimes ou leurs secrètes dilîérences. De ià, pour nous, une foule de problèmes secondaires qu'il fallait sonder avaiH d'avancer.
Parmi ces travaux préliminaires, j'en prends quelques-uns que je présente aujourd'hui. Les sujets qui y sont traités ne totichenl pas tous au régime féodal; mais j'avais dû les étudier avec attention, ne fût-ce que pour m'assurer qu'ils n'y touchaient pas. Us n'ont d'ailleurs aucun lien entre eux. ils ne font pas un livre. Ils n'ont pas élé faits |iour être publiés; je demande même qu'on me permette de les donner sous la forme première qu'ont tous mes travaux, c'est-àdire sous la forme de ([ucslions que je me pose et que je m'efforce d'éclaircir. Si j'en avais fait les chapitres d'un livre, je les aurais abrégés et mis en harmonie; c'est par l'analyse qu'un cherche la vérité historique, mais c'est par la synthèse qu'on l'expose. Ici je ne veu\ pas exposer de vérités, je ne présente que des recherches.
I* lecteur à qui j'adresse ce volume est surtout celui qui a une prédilection pour les questions difficiles de l'histoire, et qui de cette science aime surtout les parties ardues. Je lui mettrai les documents sous les yeux ; je le ferai passer par nu'S investigations, mes hésitations, mes doutes. Je le conduirai par la même route que j'ai suivie moi-même. Je lui signalerai aussi les opinions adverses et je lui dirai pour quels motifs je ne m'y range pas. Je lui montrerai enfin mon tra-