CHAPITRE PREMIER
Les Germains étaient-ils des nomades?
Le premier point à éclaircir est celui-ci : Les Germains, au temps de César ou au temps de Tacite, étaient-ils une population nomade ou une population sédentaire?
Défmissons d'abord ces deux termes. Nous appelons peuples nomades ceux qui, n'ayant pas de maisons ûxées au sol et n'ayant pas non plus de travaux d'agriculture, se déplacent par caprice ou pour les besoins de leurs troupeaux. Nous appelons peuples sédentaires, non pas seulement ceux qui ne se sont jamais déplacés durant une longue suite de siècles, mais tous ceux qui, ayant des maisons fixées en terre et exécutant des travaux agricoles, se déplacent qu'en cas de nécessité. Dans laquelle de ces deux catégories faut-il ranger les Germains?
On ne trouve ni dans César ni dans Tacite un seul mot qui signifie qu'ils fussent noipades ou errants. Ces deux écrivains mentionnent sans doule plusieurs peuples germains qui se sont déplacés; mais tout peuple qui se déplace n'est pas nécessairement un peuple nomade. César ne dit pas qu'ils cmigrent par goût ou par habitude. Tout au contraire, lorsqu'il parle des Usipèles et des Tenclères qui ont quitte leur pays, il ajoute aussitôt : <c La cause de leur émigration fut que les Suèves les harcelaient par la guerre et les empêchaient de cultiver le sol *. » Il parle d'un autre peuple, les Ubiens, qui avait défendu opiniûtré-
1. César, IV, 1 : « Causa U'anscundi fuit quod, a Sucbis cxagilati bcllo, agricultiira prohibebantur. » — VA, IV, 7 : « venisse invilos, ejoctos domo. »
ment ses terres et qui, vaincu à la fin, avait mieux aimé se soumettre à un tribut annuel que de se déplacer \ Quant aux Suèves eux-mêmes, qui étaient les plus turbulents et • les plus instables parmi ces peuples, ils n'étaient pourtant pas des nomades. En eflet. César les montre faisant chaque année une expédition militaire, mais il dit en même temps que la moitié des guerriers reste au pays et que ceux qui partent au printemps y reviennent à l'automne '. Ce n'est pas là le fait d'une population nomade. Ces Suèves, tels que César les décrit, ne sont pas un peuple qui change de place; c'est un peuple qui a son territoire fixe d'où il lance chaque année une moitié de sa jeunesse, et où il la rappelle «lussi chaque année.
Strabon rcgarde-t-il les Germains comme des peuples nomades? Il y a une phrase de son livre qui, prise isolément et séparée de son contexte, a fait croire qu'il avait cette pensée. Il parle de Germains qui <( ne labourent ni n'amassent », qui se déplacent aisément et qui, au besoin, « emportent tout sur leurs chariots* ». Mais, si l'on fait attention au chapitre entier, on voit que l'auteur ne parle ici que de quelques peuples Suèves qui habitent au delà de l'Elbe, et qui, refoulés là par d'autres peuples depuis peu de temps, ne s'y sont pas encore fixés \ Encore ne va-t-il pas jusqu'à dire que ces deux peuples soient nomades; il dit seulement « qu'ils imitent les nomades'. » Il est si éloigné, d'ailleurs, d'appliquer cela à tous les Germains en général, qu'il vient
i. César, IV, 3.
2. César, IV, 1 : « Quotannis singula millia arinntoruni ex finibus cducunt ; rcliqui, qui <loini inanscrunt, se atque alios aluni. Ili rursus io viccin aiino ik>s1 in annis sunt, illi domî rémanent. »