SUR LE
D' HAGENMULLER
Aide Naturaliste au Musée d'Histoire Naturelle de Marseille
PARBLEN D NESQUIVE
La mort de M. Soleillet laissait vacant un emploi d'aide naturaliste au Museum de Marseille. Le professeur Marion offrit cet emploi au docteur Hagenmiüller. Les relations de ces deux savants remontaient à une époque déjà lointaine. Plusieurs fois, dans les années antérieures, Hagenmüller, dominé par sa passion pour les sciences naturelles et enthousiasmé par l'enseignement si puissamment original de Marion, avait offert au maître regretté, de renoncer à l'exercice de la médecine et de se consacrer exclusivement, sous sa direction, aux études zoologiques, Marion avait toujours refusé, soutenant qu'on n'abandonne pas une carrière faite et déclarant qu'il ne prèterait pas la main à ce qu'il appelait une foie. Ce raisonnement était très sage et de nature à mériter l'approbation générale. Dans le cas particulier il était faux. Marion savait pourtant que les règles ordinaires de la vie, résultat d'une adaptation de la masse aux influences communes, ne peuvent s'appliquer aux individus d'élite.
Hagenmüller céda ; il a cependant dû renoncer à l'exercice de son art et perdre de longues années ; quand enfin, il s'est trouvé auprès du maître de son choix, il était trop tard.
Quels résultats aurait pu obtenir la collaboration de ces deux savants, alors qu'ils étaient l’un et l’autre, en pleine possession de toutes leurs forces ! La patience de l’homme de Nord se serait acharnée aux minutieuses récherches et aurait fourni par l'analyse, à l'esprit généralisateur du méridional les éléments d'une féconde synthèse.
Hagenmüller fit don au Museum de Marseille, de toutes se mollusques terrestres de Corse et d'Algérie, collections .du plus haut intérèt pour l’histoire du bassin oriental de la Méditerranée et qu'il avait toujours conservé l'espoir de classer lui-même. Il avait certes la science nécessaire pour
s collections de
mener à bien cette œuvre considérable. Il préféra cependant mettre au service
To
de Marion toute son habileté de micrographe et toutes ses qualités d'organisateur. Il rêvait de faire, du laboratoire d'Endoume, une sorte de laboratoire modèle où se seraient trouvées réunies toutes les facilités de travail. Son ambition était de ramener auprès du Maître, une pléiade de savants comme en 77 et 78. Il comptait être ainsi plus utile au professeur dont il voulait augmenter la gloire, qu'en classant ses propres collections, travail dont tout l'honneur ne serait revenu qu à lui-mème.
Marion sentait bien de quelle affection l'entourait son aide naturaliste et plus d'une fois il m'a avoué combien il regrettait de ne pas avoir cédé autrefois et de ne pas s'être attaché plus tôt celui en qui il trouvait maintenant un dévouement si absolu et dont il appréciait trop tard la haute valeur scientifique.
Hagenmüller était heureux de sacrifier, au savant aimé et à la science, les derniers efforts de sa vie. Il a d’ailleurs toujours été l’homme du devoir et du dévouement. Pendant l’année terrible, finissant à peine de brillantes études qui lui valurent des succès au concours général des lycées, à l'âge de dix-sept ans, il s'engagea pour la durée de la guerre et fit vaillamment son devoir jusqu à l'internement en Suisse. Il parlait avec mélancolie, mais sans rancune contre les chefs, de cette période si pénible et avait conservé tout son patriotisme de Français de la frontière.
En arrachant | Alsace à la France, la paix contraignit la famille Hagenmüller à s'expatrier. Mon pauvre ami, dont le père avait été nommé à un petit poste d'huissier en Algérie, commença ses études médicales à Alger.
S'il n'avait écouté que sa vocation, il se serait donné aux sciences naturelles ; il sacrifia ses goûts en pensant que la carrière médicale lui permettrait mieux de venir en aide aux siens. Après d'excellentes études qui le menèrent à l'internat, il entra au Val-de-Grâce, sous l'empire de l’ancienne loi, qui laissait une certaine liberté aux élèves. Il profita de cette liberté pour suivre l’enseignement supérieur du Collège de France et se perfectionner dans la pratique histologique. Ces travaux ne le détournaient pas de ses études professionnelles et il sortit de l'Ecole avec un excellent numéro et la désignation pour Bône, où il se fit bientôt connaître comme un médecin plein d'avenir. Cédant à de pressantes sollicitations, il donna sa démission d’aide-major pour se consacrer à la médecine civile. Ses qualités d'opérateur très prudent et très adroit, qui s'était pénétré des ressources de l'antisepsie, sa sûreté de diagnostic, son dévouement aux malades, lui valurent rapidement de grands succès. Il fut bientôt chirurgien de hôpital, médecin du Parquet et se trouva à la tête d'une nombreuse clientèle.
Doué d’une activité merveilleuse, il employait, à des travaux d'histoire naturelle et d’histologie. les moments de répit que lui laissaient les soucis de sa profession. Il créa mème, de ses deniers, un laboratoire dans lequel il eut le
bonheur de voir travailler d'illustres savants. Pendant les vacances, il allait à grand frais, excursionner en Corse et recueillait les éléments de la collection qu'il a donnée au Museum. Pour entretenir l'excitation cérébrale nécessaire à l'exécution de travaux si multiples, il eut le malheur de recourir à la morphine, dont il avait éprouvé les effets, à la suite d’une diphtérie contractée auprès d’un de ses malades. Il sut d’abord modérer la dose du terrible poison. La mort de sa mère pour laquelle il avait une adoration profonde, le plongea dans l’anéantissement et c'est à la morphine qu'il eutla faiblesse de demander du courage.
Alors il commença à gravir le douioureux calvaire, d'autant plus douloureux pour lui que son esprit d'observation si fin déjà. s’affinait encore sous l'influence du toxique et le faisait assister au progrès constant de sa déchéance. 11 en vint à un état si lamentable que les médecins furent unanimes à déclarer que l'internement s'imposait. La guérison fut complète, mais précédée des tortures morales et physiques dont mon pauvre ami ma souvent retracé l'effrayant tableau.
Après une aussi longue maladie où il avait tout perdu, sauf sa prodigieuse mémoire et sa vaste intelligence, Hagenmäüller fut heureux de trouver, au laboratoire d'anatomie, pathologique de l'École de Médecine de Marseille, une modeste place de préparateur. C’est ce qu'il appelait gaîment sa rentrée dans le monde. Tout en installant le laboratoire, il eut la satisfaction de faire quelques bons élèves. Il avait en effet un merveilleux talent de vulgarisation et son enseignement pratique, dénué de toute pédanterie, permettait vite aux moins bien disposés de faire des préparations lisibles. Anatomo-pathologiste doublé d’un naturaliste, il charmait ses auditeurs par la facilité avec laquelle il rattachait un fait particulier aux lois générales de la biologie. Il put reprendre ses travaux de zoologie et publia seul ou avec son ami Louis Léger, divers mémoires et sa Bibliothéca sporozoologica, œuvre de si patiente érudition. Surtout il put se rapprocher de Marion qui lui confia le soin de compléter les installations trop rudimentaires du laboratoire d'Endoume. En mème temps il commençait ses recherches sur les myxosporidies, son travail de prédilection qu'il ne devait pas achever.
La santé de Marion déclinait de plus. Dès qu'il ne fut plus possible au Maître de venir au laboratoire, Hagenmüller, abandonnant tous ses travaux, surmontant les fatigues si périlleuses pour sa maladie de cœur déjà fort avancée, se dévoua encore pour porter à son ami ses encouragements et la consolation de sa présence toujours ardemment souhaitée. Que de fois j'ai vu la physionomie abattue du pauvre malade s'éclairer d'un sourire de joie au bruit des pas dede l'ami!
La mort du Maître aimé, fut le dernier coup pour l’aide naturaliste qui dut
ie renoncer à tout travail. Sans parents, Hagenmüller eut la consolation de finir son existence au milieu de quelques amis dont le dévouement s’efforça de lui faire oublier l'absence d'une famille. Conservant sa lucidité jusqu'à la fin, 1l envisageait la mort sans crainte et c’est dans un esprit d’infinie bonté qu'il fit à chacun de nous ses dernières recommandations.
M. le Professeur Jourdan, dont la haute compétence est indiscutable, terminait ainsi l'éloquent discours qu'il a prononcé sur la tombe de notre ami : « Les services rendus par notre ami à l'École de Médecine et au laboratoire « d'Endoume, sont inappréciables, je puis dire qu'il a été le créateur de toute « l'installation technique. Ceux qui viendront après lui pourront y mettre le « même esprit d'ordre, la même valeur scientifique, mais ils ne sauraient y « apporter la mème abnégation. C'est en cela surtout que la perte d'Hagen- « müller est irréparable ; c'est pour cela que son nom doit être conservé. « Quelle existence extraordinaire et qu'elle doit paraître malheureuse pour les « cœurs égoïstes, pour les âmes qui n'ont jamais connu l'attrait des recherches « scientifiques ! Mais ceux qui savent les joies de l'esprit de sacrifice et qui « connaissent les bonheurs que procure la poursuite désintéressée de la vérité, « peuvent penser, à bon droit, que les satisfactions morales dont notre ami à « pu jouir, doivent avoir été une juste compensation des difficultés matérielles « de son existence, des moments sombres de sa vie. Adieu, Hagenmüller ! Ton « nom restera uni dans mon esprit à celui de mon regretté maître Marion. »