CHAPITRE PREMIER
APPAREIL DIGESTIF
Tout le monde sait que les cousins s'abreuvent du sang des animaux, mais tout le monde ne sait pas que les femelles seules sont sanguinaires. Quelques auteurs avaient émis l'idée qu'à defaut de sang, ces insectes suçaient les fleurs ou les humeurs des feuilles, et Réaumur l'avait combattue. L’anatomie avait droit de
résoudre la question. Elle a constaté dans l'estomac des femelles l'existence du sang, et dans celui des mâles un aliment incolore, Ce fait, tout extraordinaire qu'il est, n’est pas isolé en entomologie, et les Tabanus nous en fourniront bientôt un autre exemple.
La trompe longue et menue du cousin se termine par un bouton bilabié et n’est que le fourreau d’un suçoir de cinq pièces sétiformes, dont les deux centrales, munies d’aspérités, font l’office d'instruments vulnérants, de dards, et les autres de lancettes et de sonde cannelée.
Les glandes salivaires des cousins ont une finesse capillaire et atteignent à peine par leur bout libre le tiers postérieur de la cavité thoracique.
J'avoue que je ne vois pas sur quoi se fonde l'opinion de ceux qui avancent que le cousin envenime la piqüre en y insérant un liquide irritant; je ne trouve nulle part, dans l'intérieur de cet insecte, la glande ou l'organe spécial d’un semblable virus. Cette glande n’existe pas davantage dans le stomoxe, le taon et autres Diptères à morsures douloureuses, tandis qu’on la rencontre sous des formes très-variées dans tous les Hyménoptères, qui produisent des piqüres envenimées au moyen d’aiguillons rétractiles placés à la région de l'anus etrecevant des glandes spéciales vénénifiques une liqueur irritante. La considération de la structure du dard du cousin, dont les dents acérées sont si favorablement disposées pour déchirer le tissu, et celle du mouvement de succion me paraissent suffisantes pour se rendre raison et de la douleur et de la formation subite d’un exanthème inflammatoire. Il est donc plus conforme aux faits anatomiques, il est plus physiologique de penser que la liqueur salivaire se mêle au sang lors de la morsure comme à tout liquide alimentaire pour en rendre la digestion plus facile.
Le tube alimentaire ne dépasse que peu ou point en longueur celle de l’insecte; il est par conséquent à peu près droit. Dans le Culex lutescens, j'ai trouvé lœsophage un peu renflé à son insertion ventriculaire. La panse a son réservoir simple, globuleux ou
ovoide quand il est plein de liquide ; oblong, plissé sur ses bords dans le cas contraire. Je n’y ai jamais rencontré qu'un liquide incolore ou à peine ambré, même lorsque le ventricule chylifique était gorgé de sang. Ce fait semble, au premier abord, inexplicable; cependant, en analysant physiologiquement ce qui se passe lors de la piqüre du cousin, la solution est moins embarrassante. J'avais d’abord pensé que, pendant la déglutition, 1} se faisait, par une chimie organique encore mal comprise, un départ de la matière colorante, qui, plus essentiellement nutritive, franchissait seule l’orifice ventriculaire, tandis que le sérum gagnait le réservoir de la panse comme aliment plus grossier pouvant être utilisé dans les temps de disette; mais l'explication suivante est tout aussi admissible et doit peut-être se combiner avec l'autre. L’insecte, avant d’avoir déterminé par sa piqüre la fluxion sanguine dans les vaisseaux capillaires du tissu cutané, a dû sucer de la lymphe pure, et c’est celle-ci qui est tenue en réserve dans la panse, soit pour être ensuite rejetée par le vomissement , soit pour servir aux besoins dont j'ai parlé.
Le ventricule chylifique offre constamment à son origine une paire de bourses ventriculaires ovoïdes, plus ou moins pédicellées, et de volume variable, suivant la quantité de liquide ou de bulles d'air qu’elles renferment !. Ce liquide est ordinairement ambré. Le ventricule est plus ou moins renflé, en une poche ellipsoïdale, dès qu'il a atteint l'abdomen. On voit parfois à son origine une sorte de renflement qui semble annoncer une tendance à se bilober comme dans les dernières Tipulaires. Je l'ai trouvé ainsi dans le Lutescens. Cet organe, quand il est gorgé outre mesure de sang, prend, aussitôt qu’on a ouvert les parois abdominales, un développement énorme.
! Suivant M. Pouchet (Compte rendu de l'Académie des sciences, octobre 1847), la larve du cousin aurait huit estomacs vésiculiformes. Cet auteur appelle estomacs ce que depuis longtemps j'ai désigné sous le nom de bourses ventriculaires dans les Ortoptères, quelques Névroptères et le cousin ailé lui-même. Ces bourses, plus ou moins verticillées à l'origine du ventricule chylifique, ne sont qu'au nombre de quatre dans les grandes larves des Tipules, comme on va le voir.
Les vaisseaux hépatiques, courts comparativement à ceux des autres Diptères, sont au nombre de cinq seulement, et ce chiffre impair est fort rare dans les insectes. Cette exception pour les cousins a été constante dans les nombreux individus soumis à mes dissections. Ces vaisseaux se fléchissent en anse pour se diriger toujours en arrière. Ils sont grèles, atténués un peu vers leur origine, tantôt assez uniformément blanchätres, tantôt diaphanes, avec des mouchetures blanches, qui ne sont que les flocons intérieurs de la bile coagulée, et qui peuvent en imposer à des yeux peu scrupuleux pour des boursouflures ou des varicosités. Leur bout libre est parfois renflé en massue.
L'intestin, moins long que le ventricule, est d'abord filiforme: puis il se renfle en un rectum ovalaire, où se voient deux paires de boutons charnus orbiculaires.