L'ÉVEIL DES DIEUX
à Armand Bernard.
Il ne faut pas croire, Nicos, qu'hier soit mort parce que le sable des sabliers en a marque' la chute ; hier vit en nous, il est notre substance.
Bernard Lazare.
J'ai surpris le sommeil des dieux dans la forêt. Selon l'essor léger de l'ombre qui voltige Avec la brise au creux du buisson, sur la tige D'une fleur dont le sang lumineux transparaît,
Je les ai vus ; ils étaient là ; le jour clorait Leurs visages aux yeux fermés dans le vertige D'oubli sans fond où va s abîmant leur prestige. J'ai surpris le sommeil des dieux et leur secret.
Leur jeune haleine parfumait le voisinage D un souffle si subtil et fort que s'en dégage En mon âme l'assurance d'un clair éveil
Où leur geste ouvrira, fondu dans la lumière, A tous ceux qu'asservit la lutte coutumière La sûre floraison de joie, en plein soleil.
J'ai surpris le sommeil des dieux dans la forêt Sous de roses lauriers soudain parmi les ormes Eclairés d'ombre bleue, où l'aurore apparaît,
Où l'aurore apparaît entre les troncs énormes Du halher ; où sur des lits moelleux de gazon Sommeillent dans l'oubli les merveilleuses formes
Des dieux d'Hellas dressés jadis sur l'horizon De la mer qui frémit de frôler des rivages Qui s'avivaient de Joie et fêtaient la Raison.
Dans les déroulements incessants et sauvages Des houles d'épouvante aux récifs de la foi, La terre s'obscurcit de deuils et de ravages ;
Une amère senteur trouble l'esprit et croît, Selon qu'au tourbillon de sang et de démence, S'aggravent dans l'horreur le tumulte et l'effroi.
Désormais, au déclin des ténèbres, commence, Grâce au lucide éveil des plus hardis cerveaux, A germer dans le sol une bonne semence ;
Le désarroi déjà dans l'âme des dévots Fermente où l'on pressent que s'infiltre le doute Et que glisse confus l'émoi des jours nouveaux :
Il n'est point vain que l'heure encor morne s'ajoute
Au morne amas de honte et de pleurs du Passé ;
La Nuit, que le Temps ronge, est peu à peu dissoute.
Le frisson clair d'une aube fraîche s'est fixé
Aux paupières de ceux que leur sommeil enchaîne ;
Leurs cils ont tressailli ; leur vœu s'est exaucé ;
L'ère trouble d'orgueil, de mensonge et de haine S'effondre, et, de leurs fronts que le soleil dorait, Ruisselle vers l'amour la floraison prochaine :
J'ai surpris le sommeil des dieux, et leur secret.
Selon l'essor léger de l'ombre qui voltige Sous le feuillage où rit le vent, La forêt a frémi d'un sonore vertige, Le dieu de marbre s'est dressé jeune et vivant
Sa forme éclate blanche et lisse entre les branches,
Son visage rayonne d'or, Ses cheveux emmêlés d'airelle et de pervenches Brûlent l'air au parfum dont leur flamme se tord ;
Par ses yeux roux tendus au soleil qui s y mire
Essaiment les rêves divers, Tandis que ses dix doigts font flamber sur la lyre L'hymne nouveau d'orgueil qui grandit l'Univers.
L'azur limpide au vol d'ailes fraîches s éploie
Pour la terre où chauffe l'été ; Tout un ruissellement d'harmonie et de joie Inonde l'homme en sa ferveur ressuscité :
Lassé du bruit atroce et dévorant des villes Et de l'ingrat labeur des champs, Il gisait sous le poids des servitudes viles Dans la ténèbre des instincts bas et méchants,
Dans la ténèbre et dans le désert de l'Envie Couvant la nuit, semant la mort, Insoucieux d'ouvrir les portes de sa vie A cette ivresse d'être jeune et d'être fort !
Mais voici qu'il s'éveille, et le rythme farouche
Dont tremblent la cime des bois Et la source secrète et l'air même, le touche Au cœur, accroît sa force en fougue, enfle sa voix ;
Il chante enfin, comme il frémit, comme il adore.
Comme il agit, d'un mâle élan, Et ses actes et sa parole, c'est l'aurore Ëclose dans son âme et qui va déferlant :
Telle en la mer vibrante au soleil qui l'embrase
Chaque flot s'exalte, concourt, Se mêle et se confond à l'unanime extase, A la houle de gloire où l'emporte l'amour,
L'homme et le dieu se sont étremts, et de leur lèvre
Parmi les brises du matin Jaillit, d'un tel accord formidable, en la fièvre De leur enlacement, un espoir si certain
De jeunesse éperdue et de splendeur ardente
Pour l'âme, le corps et les yeux, Que l'homme joint au dieu l'annule et le supplante, Eternel et puissant plus que les autres dieux.
Hors du groupe confus une force nouvelle
Suscite et sacre l'éveil De l'homme surhumain dont enfin se révèle La sûre éclosion de joie, en plein soleil !
Quelle fleur soudaine sur sa tige Trouant d'un prodigieux essor L'ombre endormie et lourde s érige, Vasque tremblante où joue un jet d or ?
Puissant et fin son arôme monte Au frisson des aurores d'été ; Il s'éparpille d'une aile prompte, Sans cesse repris et rejeté.
Partout il glisse, circule, éclate, Souffle sonore dans le ciel clair Au passage d'un rire écarlate Dont frémit l'azur tendre de l'air.
Le Vertige radieux se pâme, 0 joie éclose dans le soleil, Durable étreinte d'où surgit, flamme Eperdue et divine, un éveil
Du rêve dont s'emplit et s'éclaire, A mesure que gagne le jour Sur l'horizon morne de la terre, L'Ame en fête aux baisers de l'Amour
Et, superbe à jamais, d'âge en âge, D'un élan d'extase effarouché, Erôs, qui dans l'homme se propage Domine le monde, avec Psyché !
Quand j'ai surpris les dieux dans l'ombre, où le sommeil Leur tenait les yeux clos à la pure lumière, L'aube autour d'eux déjà fleurissait la bruyère D'un long rayonnement convulsif et vermeil.
Du plus proche le front s'argentait, un orteil Nu, ce sein aussi frêle et frais que la première Haleine d'avril, et, blotti dans la chaumière Bûcheronne, le corps d'Aphrodite, Soleil !
A présent un essaim d'abeilles d'or voltige Dans le silence de midi, mais nul vestige Ne persiste au halher où l'effroi m'efïarait
Quand, troublé d'un parfum subtil qui se dégage Avec la brise errante aux frissons du feuillage, J'ai surpris le sommeil des dieux dans la forêt.