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Récit d'une soeur

Ceux qui ont achevé le volume précédent apprendront sans surprise que, parvenue aux pages qui le terminent, la force de poursuivre ce récit manqua longtemps à celle qui s'était imposé la douce et douloureuse tâche de le conduire jusqu'au bout.

Ces dernières pages, en effet, réveillaient avec une telle intensité les plus cruels souvenirs , qu'il n'était pas facile d'en surmonter promptement la déchirante émotion. De plus, le manuscrit d'où presque toutes ces pages étaient tirées s'achevait avec elles, et c'était privée de ce secours qu'il fallait maintenant continuer une histoire qui avait dû jusque-là à ces extraits toute sa couleur et toute sa vie. La force et le talent semblèrent donc manquer à la fois à ce travail, et, pendant plusieurs années, il demeura interrompu.

Et cependant le récit delà vie d'Alexandrine était loin d'être terminé : elle avait, il est vrai, raconté elle-même u. i

l'histoire de son bonheur terrestre, depuis le jour de sa première rencontre avec Albert jusqu'à celui de sa mort. Mais, après ce jour, une autre vie avait commencé pour elle, une vie nouvelle et féconde, une vie même heureuse, et dont le bonheur surnaturel et mystérieux était utile, non moins que doux et consolant à révéler. Cette dernière partie de son histoire était donc nécessaire pour compléter l'autre.

Enfin , ce Récit d'une Sœur était destiné à faire revivre, à côté d'Albert et d'Alexandrine, deux autres chères images, confondues avec les leurs dans mon souvenir et mes regrets, et pour lesquelles, aussi, la lâche entreprise demeurait inachevée. 11 fallait donc, tôt ou tard, la terminer, et, au bout de quatre années, ce travail fut enfin repris. Mais le passage suivant (extrait du journal que je consulte quelquefois pour aider ma mémoire) atteste seulement Tinutilité de ce premier effort:

« Naples, 28 juin 1858.

« J'ai voulu reprendre ma tâche d'autrefois et remettre en ordre les papiers et les lettres que j'aurai à relire, si je veux poursuivre le travail que j'ai interrompu, et achever de rassembler ces souvenirs si loin d'être épuisés. Mais, à moins que Dieu ne m'aide, cela me paraît au-dessus de mes forces, et je me sens aujourd'hui incapable d'une occupation qui a été longtemps ma seule joie.

« Lorsque l'écriture d'Albert ou d'Alexandrine, d'Eugéniu ou d'Olga me tombe maintenant sous les yeux ou sous la main, lorsque je prends au hasard une de ces lettres qui me transportent dans des lieux si différents, au milieu de choses si lointaines, si chères, si complètement évanouies, bientôt je n'en puis plus, je me sens

accablée, étourdie, et obligée de cesser un travail qui me charme, qui me touche, qui me déchire le cœur.

«Au milieu de ces lettres, d'ailleurs, comment faire un choix? Qui me dira ce qu'il faut omettre? Qui me diri ce qu'il faut conserver? Je me sens hors d'état de discerner. Tout cela me rend la tète lourde, me fait battre le cœur, me donne la fièvre. Il est donc évident que ce n'est pas là une occupation dont je sois capable maintenant. »

Aussi cette occupation fut-elle abandonnée cette foislà, comme la première, et pour beaucoup plus longtemps encore.

Enfin, au bout de six ans, me voici de nouveau à l'œuvre, et, quoique l'impression décrite dans les lignes que je viens de citer se soit fort peu modifiée depuis lors, je veux, avec l'aide de Dieu, m'efforcer de la vaincre et, cette fois, poursuivre ce cher et douloureux travail et ne plus m' arrêter avant de l'avoir achevé.

Qui vous y force? me dira-t-on peut-être; à quoi bon tant d'efforts? Croyez-vous donc si important de recueillir ces souvenirs jusqu'au bout?

A ces questions que je me suis souvent adressées à moi-même , pourquoi ne répondrais-je pas franchement et simplement : Oui, je crois important d'achever ce que j'ai commencé; oui, je crois que, parmi ceux qui ont suivi Alexandrine jusqu'à la catastrophe qui brisa sa vie, plusieurs aimeront à apprendre ce que Dieu fit de cette vie brisée; oui, je crois qu'après avoir entrevu les figures d'L^ugénie et d'Olga, il est demeuré à quelques-uns le désir de revoir leurs traits; enfin et surtout, je crois fermement que cette dernière partie, bien* que dénuée de l'intérêt romanesque et de la variété d'incidents que

l'on peut trouver dans les auti'es, contient cependant d'utiles leçons, des consolations plus utiles encore, et des exemples qu'il est bon, pour toute âme, de contempler.

Je vais donc d'abord en revenir aux jours qui suivirent immédiatement celui où j'ai suspendu ce Récit; puis je ramènerai ceux qui voudront le continuer avec moi au château de Boury, où nous retrouverons Alexandnne dans l'automne de 1836 et, avec elle, tous ceux qui l'entourèrent dans les premiers jours de son deuil. C'est, d'ailleurs, à ce lieu mélancolique, à ce château triste en tout temps, abandonné et désert aujourd'hui, que se rattachent la plupart des incidents qu'il me reste à raconter. Car, par une singulière coïncidence, possédé par les miens, pour la première fois, vers l'époque du mariage d'Alexandrine, il cessa de leur appartenir l'année même de sa mort, qui fut aussi celle de la mort de ma mère.

Tant d'événements douloureux, survenus dans la courte période pendant laquelle cette demeure appartint à ma famille, pouvaient bien suggérer la pensée de lui appliquer l'épilhète que l'on décerne , en Italie, aux lieux et aux personnes qui portent malheur ^ Longtemps avant qu'ils fussent tous accomplis, nous verrons même Eugénie s'en servir dans une de ses lettres*. Et, plus tard, ramenée moi-môme si souvent à Boury, pour y trouver au foyer un visage aimé de moins et au cimetière une tombe de plus, il m' arriva bien souvent aussi de penser et de dire que ces inurs nous avaient été funestes. Mais c'était là une pensée irréfléchie et ingrate; car, si cette période renferme un grand nombre de jours douloureux.

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