V. plus loin, p
elle en renferme aussi dont le doux souvenir sera ineffaçable, et c'est cette dernière impression surtout dont je veux m'efforcer de graver l'empreinte; — impression sérieuse assurément : depuis 1836, la douleur s'était mêlée pour toujours à la vie de ceux qui se retirèrent à Boury, comme en un refuge-, mais impression douce et sereine toutefois, car, dès le premier moment, à cette douleur s'allièrent la paix, la charité, l'étude, la bonne harmonie de cœurs unis entre eux et aimant Dieu, le souvenir calme et résigné et la joyeuse espérance! Aussi rien de triste ni d'austère ne frappait-il ceux qui arrivaient par hasard dans cette retraite d'où jamais ne fut bannie cette gaîté naturelle et vraie qui, lorsqu'elle naît de la sérénité de la vie et de la pureté du cœur, survit à la douleur et reparaît après tous les orages, comme le véritable soleil de l'âme en paix.
Quant à moi , oublierai-je jamais la sensation d'inexprimable bien-être avec laquelle je me retrouvais dans ce- doux asile? Oublierai-je jamais ce que je ressentais lorsque, revenant du grand monde et des pays lointains où je vivais d'ordinaire, je rentrais dans cette atmosphère imprégnée de tendresse et de piété; lorsque je me reposais dans ce lieu où la vie était si régulière , si active et si calme en même temps et où pénétrait cependant du dehors tout ce qui dans le monde était digne d'intérêt ?
Ah! ce peu de mots, cette ombre du passé qui le fait revivre à mes yeux sulfit déjà pour dissiper l'angoisse avec laquelle j'ai repris la plume , et peu à peu 'amer regret fait place au sentiment plus doux avec lequel j'avais jadis commencé ce récit. J'espère maintenant pouvoir le continuer et l'achever avec calme, aidée peut-être par ces chères âmes qui, du haut du ciel, me regardent en souriant et me défendent d'assombrir par
de funèbres pensées la lueur bénie qui éclaire, dans le passé, leurs douces images, et la clarté éternelle où clks rayonnent aujourd'hui!
Cava, près de Salerne, 2G juin 1804.
Per crucem ad lucem!
Au moment où s'accomplissait pour Alexandrine le malheur tant redouté d'avance, sa force fut grande, on l'a vu, grande au point de sembler surhumaine ; et, pendant les premières heures qui suivirent l'heure terrible et douce de la mort d'Albert, cette force ne lui fit pas défaut. Elle, put écrire ce même jour les pages que l'on a lues, elle put demeurer ensuite, — on le verra, — près du cercueil d'Albert, elle put suivre ses restes chéris jusqu'à l'église et au delà. Une énergie puissante et divine la soutint, en un mot, plus qu'il n'eût été possible d'avance de l'attendre ou de l'espérer. Mais ce serait une illusion que de croire échapper ici-bas à la souffrance, même par la foi et par l'amour de Dieu. Sous leur empire, il est vrai, la douleur se transforme, mais elle ne s'anéantit pas. 11 arrive même souvent que la grâce surnaturelle qui, d'abord, élevait la nature au-dessus d'elle-même, semble se retirer, pour la laisser lutter seule contre l'épreuve, et que les jours qui suivent le malheur sont plus dilliciles à traverser que celui qui demeure spécialement marqué par son accomplissement. Il en fut ainsi pour Alexandrine : nous l'avons vue accepter la croix avec un étrange courage, nous la verrons plus tard la porter avec un amour et une joie plus étranges encore. Mais, entre ces deux périodes, la nature
reprendra son empire et ce cœur ardent et tendre luttera avec angoisse contre l'isolement et la douleur; nous lui entendrons dire que sa force tombe, et que, chaque lendemain, elle lui semble plus tombée que la veille; nous verrons enfin par quels efforts de résignation, par quel abandon d'elle-même, elle obtint la paix et parvint à cette autre époque de sa vie dont elle parle dans une des pages de son histoire ^ où elle a ajouté cette note dont on se souvient peut-être :
« Avant la vieillesse et la mort, la foi m'en a donné, du, repos. »
Ce repos toutefois, qui alla au delà de la résignation, au delà même de la sérénité, — bientôt recouvrée par Alexandrine, — ce repos qui donna à ses derniers jours un bonheur ignoré de sa jeunesse, elle ne le goûta qu'après de nouvelles douleurs. Dieu voulut qu'elle survécût à la plupart de ceux qui lui avaient servi d'abord d'appuis si doux, de consolateurs si tendres. 11 lui enleva presque à la fois son propre frère, mon père, Eugénie et Olga, afin que, lorsqu'après tant de coups répétés, on lui entendrait dire que u elle est heureuse, » il n'y eût pas de méprise possible sur la source et la signification de ce bonheur.
C'est là ce que j'ai à dire, ce sont là les douleurs et les consolations dont j'ai à achever le récit.
Pour le début de cette troisièmepartie, j'ai encore sous les yeux le journal d' Alexandrine ; car, je l'ai dit, elle continua à l'écrire pendant le temps qui suivit immédiatement la mort d'Albert, comme elle l'avait fait pendant celui qui l'avait précédée. Cette période de sa vie était encore celle où écrire était pour son esprit et pour son âme un soulagement et un besoin.