I. Celles qui suivirent furent épargnées à mon père
Ions. Elle va voir les pauvres, elle leur porte de l'argent; elle va voir les malades et elle leur porte des recettes, et se hasarde même parfois à en prescrire : il y a deux jours, un cataplasme de mie de pain, l'imprudente! et hier elle a été jusqu'à ordonner un sinapisme!
« Sois bénie et remerciée, chère enfant ! Nous venons de recevoir ensemble tes lettres de Londres et celles de Falmouth. Tu es une bonne et brave fille que Dieu doit aimer et protéger. Tu as dû arriver hier à Lisbonne. Tu nous écris aujourd'hui ; dans dix jours nous devons avoir ta lettre. »
EUGÉNIE A PAULINE*
« Boury, 7 janvier 1837,
« Aujourd'hui, grâce à Dieu, nous avons reçu tes lettres de Falmouth. Il en était temps! Ces récits de tem-
i. Notre départ pour le Portugal avait été retardé d'une manière imprévue, et, partis de Bouri^ le 25 novembre, nous ne quittâmes Londres que le 28 décembre 1836. Toutes mes lettres à Eugénie, soigneusement conservées par elle, m'ont été rendues. Je les cousuite donc parfois, et, en jetant les yeux sur celle à laquelle elle répond ici, j'y trouve les circonstances de ce départ de Londres ainsi racontées :
« C'est de la Tour de Londres que nous sommes partis. C'est là le « lieu lugubre où nous nous sommes embarqués; et, si jamais dé- « part a été triste, c'est bien celui-là. A dix heures du soir, sans un « seul ami pour nous dire adieu, la nuit glaciale; et pour cette fois, « moi qui tiens tant aux étoiles, il n'y avait pas moyen de les chera cher, car le brouillard qui nous environnait était si épais que nous « ne voyions pas à deux pieds au-dessus de nos têtes, ni autour de « nous. Il nous a fallu descendre à tâtons, et faiblement éclairés par « une lanterne, le sombre escalier de la tour, au bas duquel nous «attendait une barque, dont il a fallu déblayer la neige pour que « nous puissions nous y asseoir. C'est ainsi que nous avons gagné «le Manchester, qui devait partira deux heures du matin; mais u le brouillard nous a retenus immobiles dans la Tamise pendant
pêtes, d'avalanches, et le silence sur votre compte, commençaient grandement à nous inquiéter. Ma Pauline, en lisant ta lettre, je me suis senti une si grande tendresse pour toi, tu m'as semblé si éloignée de moi! Je pensais à notre vie d'autrefois, si inséparable, à présent toujours loin l'une de l'autre!
« Si l'une de nous mourait ainsi séparée de Tautre, ce serait triste en vérité. Prions Dieu d'être ensemble en ce moment.
« Je pense avec bonheur qu'à l'heure qu'il est, tu n'es plus en mer. Cependant nous continuerons pour vous la prière des voyageurs, jusqu'à votre première lettre de Lisbonne. Oh! ma si chère petite sœur! qu'il ne t'arrive rien! Je t'aime avec une tendresse qui me fait venir les larmes aux yeux , rien qu'en t'écrivant ce mot que tu dois croire. »
EUGÉNIE A PAULINE
« Boury, 27 janvier 1837-
« Ma si chère, enfin nous avons de tes nouvelles! Tes chères longues lettres, quel bien elles nous ont fait! Ma Pauline, quand je range tes lettres par ordre d'absences, je m'attriste de voir combien nous sommes souvent séparées depuis quelque temps ! Pourtant c'était ce qu'il y avait de mieux cette fois-ci , car décidément tu as bien fait de suivre Auguste, vous auriez trop de
« quatorze heures, en sorte que nous ne nous sommes réellement « mis en route qu'avant-hier. Hier au soir nous sommes arrivés ici (1 (à Falmouth) et nous sommes descendus à terre sur-le-champ. Le « temps est devenu l)eau, et j'ai revu avec ravissement le ciel bril- « lant et les étoiles. Nous passons à terre tout ce jour. Ce premier <i jour de Van de ma vie passé loin de vous! Demaio nous repartons a et nous serons à Lisbonne le 7. »
Cette lettre est datée du 1" janvier 1837.
regrets à présent. Tout s'arrange donc bien et j'espère que c'est parce que, de plus en plus, nous tâchons de ne vouloir que ce que Dieu veut.
« Cette lettre que tu m'envoies m'a fait de l'effet à relire : je suis changée depuis le temps où je te l'écrivais, et ce qui est changé surtout, ce sont mes rêvasseries sur le sujet de l'avenir. Depuis un an, je ne crois pas une seule fois m'être figuré un plan de vie ou une combinaison de soi-disant bonheur pour cette terre. Quelquefois je m'arrête en passant à observer que, lorsque ces idées me reviennent , elles me semblent toutes nouvelles. Ce dont je parle maintenant avec Alexandrine, c'est de notre vie de vieilles de soixante-dix à soixantequinze ans, elle, se rappelant les heures et les minutes, moi, ayant oublié des mois et des années; un petit chien, du thé, et trois jours de la semaine sans dîner, voilà notre plan. Nous avons souvent ri de ces projets de vieillesse. Pauvre Alex! si elle doit réellement vivre jusqu'à soixante ans, que seront alors ces deux années de mariage placées ainsi au commencement de ces longues années! Enfin, si nous y arrivons, c'est que Dieu l'aura voulu, et nous le trouverons bon, comme tout ce qu'il fait. Bonsoir. »
EUGÉNIfci A LA MARQUISE DE RAIGECOURT.
A la même époque.
« Tu veux savoir ce que je fais; je n'en sais trop rien, mais ce dont je suis certaine, c'est (Je ne pas m'ennuyer. Je lis, j'écris, je chante, j'ai quelquefois mal au gosier, quelquefois mal à la tête. J'ai une classe de petites filles auxquelles j'apprends le catéchisme, je me promène, je fais des visites aux malades dans le village. Souvent je suis gaie au point de ne pouvoir parler
RÉCIT D'UNE SŒUR. Cl
qu'en récitatif, et ce sont des éclats de voix toute la journée; souvent aussi je suis triste et je trouve que la vie est d'une longueur interminable, parce qu'on ne fait qu'y gémir et se plaindre. Ce que j'éprouve de plus distinct, c'est une sérénité et un calme dont je remercie Dieu chaque jour.
« Oui, Flavie, je suis calme, et lorsqu'on a eu idée de ce que c'est que de ne pas l'être , je ne puis te dire à quel point on jouit de ce bonheur, le plus grand de tous. Je dis le plus grand, t;ar, dans quelque situation qu'on le goûte, il vient de Dieu , lorsqu'il est véritable. »