‹ Récit d'une soeurChapitre 10 sur 79 · Jeunes tilles du village · texte numérisé non relu

Jeunes tilles du village

2. Le cantique des jeunes filles de Ratisbonnc, dont Alexandrine parle dans ses lettres de Pise. V. tom. I, p. 229.

bien plus profondément attristé que tu ne Tas supposé, et cette tristesse avait plus d'un motif. Il est inutile de te les énumérer, d'abord parce que je n'ai nulle envie de te faire partager cette tristesse, et puis encore, parce que je craindrais que tu n'y visses un reproche pour toi ou pour ton mari, et c'est une idée qui est aussi loin de mon cœur que de ma pensée. D'abord, toi, pauvre enfant, tu n'as fait que ce que tu devais faire, ce que toute autre femme, ce que ta bonne mère, placée dans la même situation, n'eût pas hésité à faire, si, lorsque j'avais ton âge, j'avais voulu lui en laisser la liberté. Elle se serait trouvée très-heureuse de me suivre dans toutes mes courses et mes aventureux voyages. Je te le répète, chère amie, dès que le choix de la résolution à prendre t'était laissé, tu ne pouvais faire que ce que tu as fait. Ton mari n'a pas plus de tort envers nous que tu n'en as. Rassurez-vous donc l'un et l'autre sur la rancune que vous me supposez peut-être et dont je ne m'aperçois que par un redoublement de tendresse pour vous deux. Seulement ayez un peu pitié du pauvre vieux père, et convenez, sans vous en affliger, qu'à mon âge, une longue séparation fait toujours faire quelques réflexions assez sérieuses.

« Nous nous figurons que c'est hier que vous avez dû arriver à votre lointaine destination, mais je n'ai pas besoin de te dire avec quelle impatience nous attendons ta première lettre. Depuis dix jours, le temps ici n'est que triste et très-froid, mais d'ailleurs très-calme. Cependant les journaux sont remplis d'effrayants détails des sinistres arrivés sur nos côtes, ce qui prouve que les tempêtes ne sont point calmées, ainsi que nous aimions à l'espérer. Tu nous connais, tu connais ta mère : ainsi tu peux juger de l'état dans lequel nous serons jusqu'à l'arrivée de ta première lettre de Lisbonne. Nous sommes

inquiets de n'en pas avoir de Falmouth. Tu n'es pas femme à n'avoir pas écrit. Pourquoi donc cette lettre n'arrive-t-elle pas ? Tu devines nos angoisses. Elles sont cruelles, mais cependant nous te savons sous la protection de Dieu. Nous espérons qu'il veille sur toi, chère bonne enfant, que chaque jour nous lui recommandons avec tant de ferveur. Cette confiance, que notre bon abbé Gerbet entretient de toute la force de- son ardente foi et de sa belle et charitable éloquence, calme un peu nos inquiétudes, ou du moins nous empêche de les manifester. Nous craignons qu'elles n'aient l'air d'un doute ou d'une crainte, et ce serait un tort qui pourrait nous porter malheur. Mais je n'en attends pas moins ta première lettre de Lisbonne avec une nerveuse impatience. (( Je suis beaucoup trop occupé de toi aujourd'hui pour qu'il me soit possible de te parler de nous, et d'ailleurs elles t'écrivent si souvent, qu'elles ne me laissent sûrement rien à dire ; et puis tu connais notre vie : sa parfaite régularité, sa douce monotonie, sont précisément ce qui en fait le principal charme, et nos jours ici ont cela de bon, qu'ils se suivent et se ressemblent tous. Le lumineux, le doux, le profond, et surtout le consolant abbé Gerbet, répand un charme indicible dans nos entretiens du matin et du soir. Avec lui, la science et la métaphysique se dépouillent de toute sécheresse et de toute aspérité. La vertu prèchée par cet excellent homme s'insinue, pénètre, inonde d'une bienfaisante lumière, et arrive droit au cœur. Je suis pour lui mille fois plus tire-bouckon que X... ne l'était pour moi à Naples : mon ignorance l'accable de questions, d'objections, de subtilités, de sophismes : rien ne le rebute, rien ne l'ennuie ; il répond à tout, et commonl ! A mesure qu'il parle (et je le fais parler jusqu'à lui dessécher la poitrine), je sens mon âme s'agrandir, mon Cœur battre plus à l'aise, mon

esprit s'étendre et mes idées s'élever à une hauteur à laquelle je ne me serais jamais cru la force ni la puissance de les porter. Ah! si partout cette religion sublime était parlée, écrite, interprétée comme elle l'est par ce véritable apôtre, il faudrait bien peu de temps pour qu'elle devînt universelle. La présence au milieu de nous de cet admirable consolateur est un véritable bienfait de la Providence que je suis tenté de regarder comme un miracle de sa bonté et qui me fait espérer la fm de nos épreuves ^ Cette idée me console, me rassure, et m'inspire une tendre et religieuse reconnaissance, surtout en pensant à toi, tille chérie, dont le bonheur est si indispensablement nécessaire au nôtre. Mais, au nom du ciel, hàte-toi de nous écrire! Charles va, grâce à Dieu, aussi bien que possible, mais il est presque au bout de sa patience ; ce n'est que dans dix jours qu'on pourra essayer de le lever, et dans dix autres jours qu'il sera possible de songer à le transporter à Paris, où il a hâte de se retrouver!

« Adieu ! Paulette chérie, bonne et excellente fille, adieu ! Pardonne à ton vieux père de t' avoir laissé croire si longtemps qu'il pouvait être fâché ; embrasse très-tendrement Auguste de ma part, pour lui prouver que je ne le suis pas plus contre lui que contre toi ; et soyez sûrs tous les deux que, pourvu que vous soyez heureux, je ne bouderai jamais et serai toujours content. Adieu encore, bonne chère enfant, je vais fermer ma lettre, et la remettre à Eugénie. Alexandrine revit sous l'influence des bonnes conversations de l'abbé Gerbet. Elle y prend vivement, et y retrouve l'activité de son esprit. De plus elle travaille, elle tricote : je ne sais si c'est bien ou mal, mais elle fait un nombre énorme de bonnets et de cotil-

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