‹ Récit d'une soeurChapitre 20 sur 79 · M. DE MONTALEMBERT A ALEXANDRINE · texte numérisé non relu

M. DE MONTALEMBERT A ALEXANDRINE

« Villersexel,27 juin 1836.

(( Très-chère amie et sœur, je ne veux pas que la grande et sainte journée d'après-demain se passe sans que vous receviez un mot de moi. Vous ne m'en voudrez pas, j'en suis sûr, si je cherche à m'associer à vos souvenirs, comme j'ai été associé à vos douleurs, à vos inquiétudes, à toutes ces fécondes angoisses qui ont conquis votre cœur pour le ciel ! Je ne crois pas qu'après Eu[5énie et Pauline, il y ait personne au monde qui ait pu mieux que moi comprendre et partager tout ce qui s'est passé dans votre pauvre cœur pendant ces jours mémorables, si douloureux dans votre mémoire, mais si grands, si bons aux yeux de Dieu. J'avoue que, distrait et agité comme je l'étais, par un boniicur aussi complet qu'im-

prévu, qui m'inondait alors chaque jour de plus en plus, je me suis bien souvent reproché de n'avoir pas apporté assez de recueillement, assez de dévotion de chrétien et d'ami dans cette chambre de la rue de Madame, oi!i il m'était permis d'assister au spectacle sublime d'une âme purifiée et sanctifiée par la douleur, se préparant avec tant de résignation à tout quitter pour trouver Dieu seul; cette chambre oii je voyais mourir, à la fleur de l'âge et du bonheur, l'ami qui, comme vous le dites, et comme je le sens, m'a le plus aimé et a fait, pour ma paix et mon bonheur, les vœux les plus ardents-, enfin, cette chambre où je voyais une âme qui m'est aussi bien chère, la vôtre, chère Alexandrine, renaître à la vérité par la douleur et l'amour ! J'ai souvent regretté et même rougi de n'avoir pas été tout à vous, dans cette crise suprême de vos deux existences. Mais Dieu, qui avait autrement arrangé les choses dans ma vie, a du moins permis que je pusse conserver de ces saintes journées des souvenirs bien vifs, bien présents, bien détaillés. Il m'eût été bien doux, et peut-être ne vous eût-il pas été désagréable de les mettre en commun avec les vôtres. Mais puisque cela est impossible, vous ne me refuserez pas, très-chère Alexandrine, la grâce que je vous demande, de me donner une place dans vos prières et vos pensées aprèsdemain, une place bien spéciale, comme au premier ami d'Albert, à celui qui Ta beaucoup aimé et qui a été beaucoup aimé de lui, à celui qui a assisté à la naissance et à la fin de votre union terrestre. Il faudra bien, malgré vous, que toujours, en pensant à lui, vous pensiez à moi, car nous avons été bien unis, lui et moi, et précisément à dater du moment où il vous a aimée.

(( Je fais dire une messe ici pour lui après-demain, mais à son intention seulement, puisqu'on ne peut pas faire de service solennel à cause de cette belle fête de

saint Pierre et de saint Paul, la fête par excellence à Rome, où vous vous êtes, pour la première fois, vus et aimés!... J'aime à reporter sans cesse, comme vous m'y avez encouragé, une partie du bonheur dont je jouis aujourd'hui, à l'intercession d'Albert, à ses prières si ferventes, si tendres pendant sa vie, à sa protection après sa mort ! Ce doit être pour vous une raison de vous intéresser à ce bonheur, et c'est pourquoi je ne crains pas de vous en parler en ce jour de deuil. Avez-vous reçu le paquet que je vous ai adressé à Boury et la lettre où je vous annonçais la naissance de ma fille? Ma femme va toujours à merveille, et rien n'est venu troubler notre bonheur. Elle vous fait, à toutes deux, mille tendresses. Elle s'associe avec moi à toutes vos émotions. Adieu, pauvre chère amie. Vous savez si je suis pour la vie votre ami et votre frère. »

Page 1