DE PAULINE
«Cintra, le 1" juin 1837.
« Mes chères sœurs , nous voici établis, depuis avanthier, dans notre « cottage, » dont la vue me ravit, et va, je crois, me rendre meilleure. Tout, dans ce cottage, est d'une simplicité rustique. On ne peut rien imaginer de plus champêtre, mais la vue est plus délicieuse encore qu'à Lisbonne. Une colline riante et couverte d'arbres touffus, un vallon profond près duquel se trouvent pittoresquement groupées une foule de n;iaisonnettes entourées de jardins : je vois cela d'une de mes fenêtres; de l'autre, dans ce même salon, l'église précédée d'une arcade qui la rend l'une des plus jolies que j'aie vues ici , et devant laquelle se trouve uae grande croix en pierre, toute revêtue de lierre, et de beaux arbres encore qui l'ombragent. Puis, au fond de tout cela, la plaine qui s'étend d'un côté jusqu'au vieux couvent de Mafra, et de l'autre, jusqu'à la mer qui borde l'horizon et que j'aperçois de ma fenêtre aussi , quoiqu'elle ne soit pas visible de partout, à Cintra. Tout ceci vous représente, n'est-ce pas? une belle vue et une vue qui joint pour moi, à tous ses charmes, celui de me rappeler à la fois Rome et Naples.
« Mais, malgré cela, le retour de ce mois me rend bien triste! Au milieu des souvenirs de chaque jour, ceux qui me manquent, ceux que je n'ai pu partager avec vous, se réveillent, et celui de mon absence devient pour moi le plus poignant de tous.
« Eugénie, dans cette lettre que tu m'écrivais l'année dernière, le 29 juin, tu me disais : « Le souvenir n'en attristera pas le jour de ta fête! » Ah! c'était là une
pensée du premier moment, lorsque tu avais presque entrevu le ciel où il venait d'entrer, mais elle n'était pas véritable. Il n'y a plus , ici-bas , de fête pour nous ce jour-là! Pour moi, elle est essentiellement liée à lui. Quand j'étais petite, on fêtait mon jour de naissance. C'est à Rome, en 1830, qu'on a inauguré pour moi cette fête, ce beau 29 juin que nous y avons passé avec lui, heureux et intimes comme nous ne l'avions jamais été, et si joyeux et brillants aussi, quoique si près du grand revers du mois de juillet. L'année d'après, nous étions à Castellamare , avec lui, bien gais et contents encore. En 1832, c'était le fameux 29 juin du Vomero, où Alexandrine a mis une robe blanche pour la première fois après la mort de son père, et où elle a fait entrevoir à Albert qu'elle pourrait bien l'aimer un jour. En 1833, nous étions loin d'eux, mais nous ne pensions qu'à eux. En 1834, ils venaient de se marier, nous en étions à un moment tout à fait heureux , et c'était aussi mon beau temps, à moi. 1835, Korsen! 1836, le ciel.
(( Tu vois donc que son souvenir se rattache à tous ces jours. Avant 1830, je n'étais pas liée avec lui, comme je l'ai été après. Si donc on m'avait toujours fêtée ce jour-là, il y aurait eu plusieurs années auxquelles il ne serait pas associé. Au lieu de cela, pendant ces six années où ce jour a été ma fête, il y a toujours joué un rôle important; et, pour l'avenir je le consacre à lui seul. J'aime assez pourtant qu'on ne puisse pas dire de messe en noir ce jour-là. C'est une fête dans l'Église et au ciel, si ce n'en est plus une sur terre pour nous.
« Adieu, mes chères petites sœurs, que Dieu vous bénisse toujours, comme il le fait, et vous conserve toujours comme vous êtesl »
l'abbé gerbet a ALEXANDRINE.
« Juilly, 15 juin 1837.
« Vos bonnes lettres me sont arivées, et vous avez été vraiment bien bonnes, toutes deux, de ne pas me les faire trop courtes. Cela vaut de charitables aumônes faites à un ermite.
({ Dans ma retraite de Juilly, je n'oublie pas, comme vous le pensez bien , j'espère, Boury, ni Paris , oii vous êtes en ce moment. Je célèbre avec vous ces anniversaires, chère enfant! pauvre affligée! pauvre cœur brisé par un terrible coup de vent de tempête. Vous conservez toujours du moins votre boussole et votre étoile polaire. Dieu vous guide. La douleur résignée, c'est de l'or. La douleur pénétrée de dévouement et de charité , c'est un diamant. Voguez, voguez en portant cela au port !
« Juilly, 24 juin.
« Minuit va bientôt sonner, et, avec cette heure commence pour vous, ma pauvre enfant, la semaine des douleurs.
(( Je viens d'écrire ces deux lignes et j'ai interrompu quelques instants ma lettre pour une petite chose qu'il faut pourtant que je vous dise tout d'abord, parce qu'elle a une signification consolante et douce.
(( Pendant que j'écrivais, un papillon de nuit, qui était entré par ma fenêtre entr'ouverte , s'est abattu sur les briques de ma chambre. Il s'était probablement fait mal , et il voltigeait par terre , faisant un grand petit bruit par ses efforts pour se relever.
« Son bruit m'a fait penser à lui. Moi , qui dans ce moment ne pensais qu'à vous, je me suis dit que, s'il parvenait à voler comme de coutume, il viendrait bien vite brûler ses ailes à la lumière et mourir, et qu'il
valait bien mieux le mettre dehors, en liberté, sous les étoiles. Je l'ai poursuivi avec un cornet de papier pour le prendre; je l'ai pris, et je l'ai mis en liberté.
« Pauvre papillon! nous sommes comme toi; blessés par la douleur, nous nous agitons terre à terre , mais en même temps nous battons des ailes, des ailes que Dieu nous a faites , l'espérance et la prière , et c'est alors que Dieu pense tout particulièrement à nous. Quand je te poursuivais tout à l'heure , tu avais bien peur de moi , tu croyais que je voulais augmenter ton mal ! Et je ne te poursuivais que pour te sauver ! Et c'est comme cela que Dieu nous poursuit. Mais quand je t'ai jeté dehors, dans la sombre nuit, c'est alors surtout que tu as accusé ma cruauté! Pauvre ignorant! Cette grossière lumière que tu regrettais t'eût fait mourir, et, au lieu de cela, tu auras demain un air pur et doux au soleil levant. Cette sombre nuit est l'image de la mort; quand Dieu nous y jette, c'est pour nous faire retrouver et la liberté, et la vie, et la joie, au lever de l'éternelle aurore. Voilà ce que je te dis, petit papillon, et voilà ce que vous nous dites, ô mon Dieu!
« Chère enfant, je ne vous dirai que cela ce soir, au commencement de la douloureuse semaine; mais vous et votre Eugénie, vous découvrirez en cela tout ce que Dieu y a mis. Je suis à genoux aux pieds de votre croix. Chères enfants, parmi les cœurs qui vous plaignent, veuillez mettre le mien à une bonne place. »
ALEXANDRINE A PAULINE
Paris, 16 juin 1837.
(< Ma Pauline, il me semble qu'entre nous, il n'y aurait besoin que de ce nom et de ces dates pour comprendre tout ce qui remplit mon cœur et tout ce qui remplira le
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tien, en te transportant auprès de nous. 3e remercie Dieu de ma mémoire, car, de voir s'effacer et peu à peu disparaître ce qu'on a le plus vivement ressenti, voilà une des plus grandes misères de Thumanité. Que Dieu m'en préserve ! C'est avec une grande douceur que je me persuade toujours davantage que c'est en Dieu que se conservent le mieux les affections; que Dieu, tout amour, sait le mieux faire garder le souvenir de tout amour permis par lui. Oh! mes chères sœurs, combien je sens que vous me comprenez ! Ma chère vieille amie, si par hasard tu entends parler de ma sauvagerie, de mon refus de dîner chez notre tante de Damas, de grâce, prends mon parti, toi qui as tant d'influence dans la famille, dis que tu me conçois. 11 faut que je résiste un peu d'abord, afin de bien faire accepter ma retraite et mon deuil ; ensuite on n'y pensera plus.
(( Adieu, je t'aime et je voudrais te revoir! »