Jour du premier anniversaire de la mort d'Albert
fois OÙ il m'a nommée, Eugénie, où il a dit :« Embrassela encore pour moi! » 0 mon Dieu! mon Dieu! je ne puis pas te dire quel accès de douleur j'ai eu en pensant que je n'avais pas été là, pour l'embrasser véritablement encore une fois! Un an! déjà un an ! le temps au bout duquel le deuil de quelques veuves est fini. Ah ! qu'il me semblerait étrange, en effet, qu'Alexandrine fût comme d'autres ! Je ne puis plus même me la représenter autrement que telle que je l'ai quittée, et telle que je la retrouverai, et tout ce qu'on dit du temps me paraît absurde quand je pense à elle. Tout ce que je désire, c'est que Dieu permette que les années se passent toutes pour elle comme celle-ci, environnée des bonheurs que Dieu donne à ceux qui n'en ont plus sur terre, et près de toi, sœur chérie; et puis, que, moi aussi, je sois avec vous de temps en temps', et que tout ce que nos âmes ont gagné par le souvenir et l'exemple d'Albert se fortifie en nous tous les jours et nous rende dignes de le revoir bien vite après notre sortie de ce monde. »
ALEXANDRINE A M. DE MONTAL EMBERT. Boury, 7 juillet 1837
<( Mon bon ami, j'ai été bien touchée de recevoir le 29 au matin votre excellente lettre, si fraternelle, si amicale, et contenant un souvenir d'Albert si précieux. Lorsque je l'ai reçue, je venais de communier pour que Dieu nous unisse dans son amour, lui et moi, prière que je fais si souvent! Je n'ai pas besoin de vous dire s'il m'eût été doux que vous fussiez auprès de nous. Et vous absent, j'avais espéré un autre ami d'Albert, ce cher Rio qui a partagé tous ces anniversaires avec nous : mais sa santé l'a empêché d'être avec nous ce jour-là. Nous avons
eu la douceur de recevoir la communion de la même main qui nous la donna ensemble, il y a un an. Dieu nous a fait la grâce que les consolations de l'abbé Gerbet ne nous aient pas manqué. Mais je n'en ai pas joui aussi paisiblement que je l'aurais voulu. Oui, cher ami, je suis comme vous, doucement frappée de ce qu'on ne puisse pas dire de messe de mort, le jour de sa mort, à cause de cette bienheureuse fête des glorieux apôtres que j'aime plus que jamais! 11 est impossible, dans toute l'Église, de prendre des vêtements de deuil le jour où mon Albert a quitté cette terre pour une meilleure demeure ! J'aime cela !
« Je n'ai pas besoin de vous apprendre que j'ai passé quelques heures dans cette chambre chérie et sacrée à tant d'égards. Et là je me sens bien. Oh ! que je voudrais qu'il fût possible que j'y meure ! Regarder tous ces endroits consacrés par ses souffrances et sa résignation, me donnerait, je crois, un courage et un calme ressemblants au sien, quoique toujours bien moins méritoires; car moi, je partirai, pour le rejoindre, je partirai malheureuse sur terre, et lui partait heureux en me laissant. Oh! que cette vie est douloureuse! Cette chambre donc, je ne sais quand j'aurai le courage de m'en dessaisir. Pour employer cet appartement, et aussi pour me le garder, j"ai prié l'abbé Martin de Noirlieu de vouloir bien l'occuper. Il y pensera bien à Albert, et Albert, qui l'a beaucoup aimé, l'y verra avec plaisir.
« Quel bonheur que votre femme se porte si bien et que tout se soit si bien passé ! Oh ! oui, que Dieu vous conduise au ciel tous deux, en vous épargnant les épreuves. La vie passe comme un songe, il est vrai, et, à son dernier moment, les souffrances passées apparaissent peut-être comme de mauvais rêves. Mais combien ne souffre-t-on j^as en rêve ! et désire-t-on voir des images
douloureuses dans son sommeil, quand même, par là, le réveil en devrait sembler plus beau ?
« Cher ami, je vous en conjure, priez pour que j'obtienne autant de foi que vous. Adieu ! Embrassez bien tendrement .\nna pour moi. Eugénie en fait autant. Que Dieu vous bénisse, cher frère et chère sœur. »
DE MA MliUE'.
Boury, 5 juillet 1837.
« Ton père me mande que la douleur de M. et M""^ de Mun déchire l'àme, et ce qui est affreux, c'est que leur manière de sentir à cet égard ne s'accorde pas. La douleur de M. de Mun est expansive; celle de sa pauvre femme concentrée. Ton père trouve moyen de leur faire du bien à tous les deux, et ils voudraient le garder près d'eux. Ils disent que, le connaissant depuis si peu de temps, ils peuvent à peine comprendre comment ils ont en lui une telle confiance, et comment ils peuvent éprouver un tel besoin de sa présence. C'est un don que Dieu a fait à ton père , et ce charme , il l'exerce sur presque tout le monde.
« Ce qui me navre aussi en ce moment, c'est tout ce qui disparaît à Naples de gens de connaissance. Caroline Fonton, la plus jeune de toute cette famille, et si aimée! Une autre, à laquelle je voudrais ne pas croire, belle, fraîche, précieuse aussi et aimée, la duchesse de S'"-Téodoro enfin! Je me débats contre cette nouvelle, mais je suis trop certaine qu'elle se confirmera. Comme tous ces tristes événements nous défigurent Naples! On dirait
1. Mon père se trouvait alors à Lumigny, chez le marquis et la marquise de Mun, que la mort de leur fille, M""= la comtesse de Biron, venait de plonger dans la plus profonde douleur.
lOS RECIT D'UNE SŒUR.
qu'une génération tout entière a succédé à l'autre, depuis que nous en sommes partis. Nous n'étions sans doute pas absolument liés avec tout ce monde; mais une grande partie des membres d'une même société ne figure-t-elle pas dans la vie comme des fleurs qui ornent et embellissent un parterre? Si un orage vient les abattre, combien ne les rcgrette-t-on pas, quoiqu'on ne les ait ni plantées, ni cultivées soi-même! Tout ce qui remplace ensuite ne fait jamais oublier ce qui avait plu d'abord, et ce qui se mêlait aux premières impressions. »
« Quelques jours plus tard.
(( Hier c'était la fête d'Eugénie, et de plus, le jour de naissance d'Âlexandrine. Tout d'un coup, pendant le dessert, lorsque nous nous y attendions le moins, grande décharge de mousqueterie sous les fenêtres, au moment où on posait sur la table un bouquet avec des vers pour Eugénie. Puis en sortant de table, dans l'antichambre, la bonne Saulnois ^ conduisant les jeunes filles de la maison toutes vêtues de blanc, l'attendant pour lui donner encore des bouquets et lui réciter des vers. Je fus alors désolée qu'on n'eût pas su que c'était le jour de naissance d'Alexandrine; mon cœur s'est attristé de la voir passer ainsi inaperçue , elle qui a tant de droits à la reconnaissance de tous les habitants de ce village , dont elle est si complètement la bienfaitrice. Je le dis à ton père, qui le sentit comme moi; et, dans la soirée, à l'heure du thé, il arriva un beau bouquet et d'assez jolis vers, improvisés pour elle par le maître d'école. Cela me fit plaisir, car je m'étais figuré mon Albert s'aflligeant de ne point la voir célébrée. Déjà j'avais pensé avec tristesse à ce qu'avait dû être ce