‹ Récit d'une soeurChapitre 23 sur 79 · Vieille femme de chambre de ma mère · texte numérisé non relu

Vieille femme de chambre de ma mère

jour pour elle autrefois, ce jour de naissance d'une fille unique , l'idole de son père et de sa mère , l'objet des hommages de toute une société. Quel changement! quelle triste fm d'une existence si brillante à son début! Il est vrai que, en revanche, et en changeant de route, elle aperçoit le ciel brillant au bout de celle oii elle marche maintenant, tandis qu'au bout de l'autre, il était au moins voilé: voilà ce qui transforme la tristesse et donne du courage. »

l'abbé gerbet a alexandrine.

« Juilly, G juillet 1837.

« J'ai lu ce matin dans mon bréviaire un texte de l'Ecriture où il est dit que, dans le ciel, on ix'aura plus besoin de flambeau. « Mon Dieu, comment pouiTa-t-on se passer de bougies? Si au moins on y avait l'éclairage au gaz! Mais pas de bougies! comment faire? Je crains bien que la lumière du ciel ne suffise pas! » Voilà ce que nous disons sous toutes les formes! Je dis (( nous » (et bien sincèrement), les uns d'une manière, les autres de l'autre. Ne prenez pas ceci pour une personnalité. Vous m'avez fait grand plaisir en me disant que vous étiez moins troublée. Fortifiez votre volonté contre les abattements de la tristesse et que les anges du ciel vous protègent toujours.

(( Je vous envoie un passage d'un livre de M'"® de Hautefeuille, que j'ai lu ces jours-ci et qui me frappe.

<( La terre contient donc encore des joies que les « anges pourraient envier. Mais ces joies, pour être « complètes, il faudrait qu'elles fussent renfermées dans « d'autres cœurs que nos pau\Tes cœurs mortels où tou- « jours une triste saveur de la terre vient se mêler et « les corrompre. L'idée de l'incomplet, celle de l'incer-

« titude, une voix qui crie au soir : Rien n'est durable, (( une sorte d'impuissance à savourer le bonheur, faut-il « le dire? une sorte de fatigue à l'éprouver, un besoin « de larmes et de douleur, viennent apprendre au cœur « de l'homme que les joies du ciel sont pour le ciel, et « qu'ici-bas, le ravissement qui fait éternellement soq- « rire les séraphins nous tuerait, ou plutôt, misère! « misère! nous lasserait bientôt. »

« Ce dernier trait renferme une vérité profonde. Cette fatigue résulte d'une disproportion entre nos facultés dans leur état actuel et l'emploi de ces facultés mêmes. Tels que nous sommes ici-bas, nous ne sommes pas capables de supporter le plus haut degré du bonheur. Quand saint François Xavier, accablé du poids des consolations divines, s'écriait : « C'est assez, Seigneur, « assez, » il exprimait, il sentait cette vérité.

« Chère enfant, votre vie est une grande préparation au bonheur. Plus l'épreuve aura été forte, plus votre capacité pour le recevoir sera haute, large, profonde. Courage, novice du ciel! Le voile noir n'est que pour le temps du noviciat. »

Peu de jours après , l'abbé Gerbet adressait à Alexandrine une autre lettre dont le but était de lui recommander un jeune homme que sa pauvreté empêchait d'entrer au séminaire.

(( Mon affection, et je puis dire ma vénération pour lui, disait-il, la pureté et la solidité de sa vocation, ses malheurs précédents et son inaltérable résignation, son pur dévouement, son humilité telle que je n'en connais pas de plus grande en ce monde, la délicatesse de ses sentiments qui brille encore mieux par son alliance avec son humilité même, son désir unique de travailler au saint dos âmes, tout se réunit pour me déterminer à

faire ce que je pourrai , pour lever, au moyen de quelques contributions volontaires, l'obstacle qui arrête cet ange sur le seuil du temple. »

On peut deviner quelle fut la réponse d'AIexandrine par la lettre suivante que Tabbé Gerbet lui écrivait quelques jours plus tard.

« Juilly, 11 juillet 1837.

({Je n'ai qu'un instant aujourd'hui, chère enfant, pour vous remercier, non-seulement de votre bonne œuvre, mais de votre lettre, qui était meilleure que l'action elle-même. Soyez tranquille, je ne vous louerai pas. Cependant, je veux et je dois vous dire que les sentiments que vous éprouvez , les impressions si vives que vous ressentez , sont des grâces dont vous devez remercier Dieu. Votre lettre ne m'apprenait rien de nouveau, mais elle ne m'en a pas moins fait un grand plaisir. Quand les bonnes qualités de ceux qu'on chérit se manifestent d'une façon particulière, cela fait du bonheur. Soyez-en humble, et permettez-moi d'en être fier. Il faut que vous me pardonniez de vous avoir nommée à M. L. En lui recommandant, comme vous le vouliez, de prier « pour Albert et sa femme, » n'était-ce pas d'ailleurs lui dire votre nom? Vous imaginez-vous que ce nom d'Albert soit si ignoré ici, que j'eusse pu le prononcer, sans vous nommer par ce seul mot? Mais je n'ai confié cela qu'à lui, et je me suis chargé d'être l'interprète de sa reconnaissance. C'est celle d'un saint, calme et profonde. Ses prières vous sont acquises, et quand je dis vous, je comprends aussi cette moitié de vous qui s'appelle Eugénie. Donnez-lui votre bénédiction , à cette bonne Eugénie, et prenez la sienne! Chères enfants, tout ce que vous faites de bie*i retentit dans mon âme.

« Il me tarde bien d'aller à Boury. En attendant, que l'air vous soit pur et embaumé, la verdure douce, l'ombre tranquille! Que les cabanes des pauvres vous soient toujours belles , et la chapelle toujours pacifique et consolante! »

On a vu qu'Alexandrine avait conservé l'appartement de la rue de Madame, non afin de l'habiter, puisqu'elle demeurait avec mes parents , mais afin de pouvoir rentrer, quand elle le voulait, dans ces chambres où Albert avait passé les derniers jours de sa vie, et y prier comme dans un sanctuaire. Elle sacrifia plus tard cette satisfaction , ainsi qu'une secrète espérance d'y mourir elle-même, à l'économie que ses charités toujours croissantes lui imposèrent de plus en plus. Mais, à l'époque où nous en sommes, elle possédait encore cet appartement, et elle aimait à le prêter, de temps à autre, aux amis, et surtout aux ecclésiastiques qui avaient connu Albert, et qui, en habitant les lieux où il avait tant souffert, gardaient son souvenir présent dans leur mémoire, ainsi que dans leurs prières.

En ce moment l'appartement de la rue de Madame était occupé par M. l'abbé Martin de Noirlieu, c'est-à-dire, parmi les amis d'Albert, l'un des plus chers et des plus vénérés; et c'est de là qu'il écrivait à Alexandrine la lettre suivante.

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