Celle qu'elle avait occupée après son mariage
mes tristesses. Pauline va t' écrire. Ta mère avait espéré que peut-être, avant son départ, tu pourrais encore venir ici passer quelques jours avec elle.
« Donne -nous des nouvelles des parents d'Adrien. Comment se sera passé ce triste anniversaire? Oh! j3 voudrais que leurs cœurs fussent tout remplis d'espérances célestes! Parle-leur de mon intérêt pour eux!
« Il faut que je te quitte pour écrire à maman. Que Dieu te conduise à chaque minute de ta vie ! »
A la fin de cette lettre se trouvent les lignes suivantes, écrites par moi :
a Ma chère petite sœur, que les adieux sont tristes, et que la vie où il n'y en aura plus sera belle! Après un si joyeux revoir, je m'étais attendue à te quitter sans peine, te laissant aimée, heureuse et tranquille; mais il n'en a pas été ainsi, et j'ai senti, comme chaque fois que je me sépare de toi, ce vif et douloureux regret du temps oîi nous ne nous séparions jamais. Pourtant nous avons maintenant des bonheurs que nous n'avions pas alors. Mais celui-là, si pur, si parfait, ne reviendra plus. Que Dieu te bénisse de toutes ses bénédictions : de celles du ciel pour ton âme et celle d'Adrien, de celles de la terre pour ton bonheur et le sien. Adieu, aime-moi toujours comme tu l'as toujours fait! »
Je repartis dans les derniers jours d'avril pour l'Angleterre, où je devais m'embarquer, le 3 mai, pour re tourner en Portugal.
Je ne veux point, Dieu m'en garde, recommencer uh iong récit des incidents de ce nouveau voyage, mais il en est un cependant qui se rattache au souvenir de mon père, auquel je veux donner encore ici une petite place.
Cette séparation lui coûtait non moins que la première, malgré la belle saison et la confiance que pouvait lui donner la facilité avec laquelle j'avais, deux fois, accompli ce long trajet. Mais, cette fois, j'étais seule, et jusqu'à Londres je devais même voyager sans femme de chambre, m'étant fait précéder de la mienne, afin qu'elle pût aussi passer quelques semaines dans sa famille en Angleterre, avant de repartir avec moi. Cette circonstance décida mon père à m' accompagner, au moins jusqu'à Boulogne, où je voulais m'embarquer sur le bateau qui allait directement à Londres.
Nous partîmes donc de Boury le 28 avril (1838), et nous arrivâmes le lendemain soir à Boulogne. Le bateau partait à minuit, et ce fut à cette heure-là (et, encore une fois, par une pluie battante) que j'embrassai sur le rivage mon pauvre père et que je montai en pleurant bien fort sur le bateau encombré de monde. J'avais, à cette époque, un excellent serviteur nommé Philips, qui était, en voyage, un fort bon protecteur; mais il ne pouvait me suivre dans la cabine des dames, où je descendis seule, et, au milieu d'une foule de femmes et d'enfants, ce fut avec peine que je parvins à trouver une place. J'étais là bien tristement assise depuis plus d'une heure, me trouvant horriblement seule au milieu de cette foule, lorsque tout d'un coup j'entends des cris affreux suivis sur-le-champ d'un sauve qui peut général de tous les passagers. Un grave accident, découvert heureusement avant que nous ne fussions en mer, était survenu à la machine; le bateau ne pouvait partir, et l'empressement de le quitter qui, à la première alarme, s'était emparé de tout le monde, produisait en ce moment une confusion qui n'était pas exempte de danger. Je cherchais des yeux Philips, qui, de son côté, faisait de grands efforts pour me rejoindre au milieu de cett.3
RKCIT D'UNE SŒUR.
foule en désordre. Enfin, il y parvint et m'aida, non sans peine, à regagner le rivage, et, malgré toute ma peur, je pensais avec une vive joie que j'allais revoir encore mon père. Je laissai donc Philips près du bateau pour y recouvrer mon bagage et je montai seule dans une voiture pour retourner à l'hôtel. J'entrai vite dans la chambre de mon père, mais je fus bien étonnée de ne pas l'y trouver. Le feu était presque éteint, les lumières aussi. Il était évident qu'il n'était pas rentré depuis que nous avions quitté l'hôtel ensemble, deux heures auparavant! Où pouvait-il être?... J'eus là une des plus mortelles épouvantes de ma vie, car la seule idée qui me vint, fut celle de quelque horrible accident, que l'obscurité de la nuit, aggravée par le mauvais temps, ne ren dait nullement improbable. Je ne pouvais parcourir les rues seule, à deux heures du matin. J'appelai un garçon de l'hôtel, et j'allais m'acheminer avec lui dans je ne sais quelle direction, lorsque j'entendis la voix de mon père, et je me trouvai dans ses bras ! J'appris alors où il venait de passer ces deux heures ! Après m'avoir vue disparaître sur le bateau au milieu de cette foule de passagers, il n'avait pas eu le courage de rentrer chez lui, et, malgré la pluie et la nuit, il avait été s'établir au bout de la jetée pour apercevoir encore une fois, au moment où il sortirait du port, le bateau qui emmenait celle qu'il appelait si tendrement « la joie de son vieux père! » Ne le voyant pas paraître, il revenait pour s'informer de la cause de ce délai, lorsqu'il rencontra la foule des passagers se dispersant sur le rivage, et apprit ce qui était survenu. Sa joie de me revoir et de m'embrasser encore fut bien grande ; mais sa terreur avait été telle, qu'il ne voulut plus me permettre de partir seule, ni d'entreprendre le long et désagréable trajet de Boulogne à Londres ; et, le lendemain matin, il traversa le
détroit avec moi et m'accompagna lui-même jusqu'à Douvres. Ce fut là qu'enfin je me séparai de lui, et que je demeurai, à mon tour, regardant tristement s'éloigner le bateau qui l'emmenait du rivage où il m'avait laissée.
Oh ! que de fois j'ai goûté d'avance l'amertume que j'étais destinée à connaître sitôt dans toute son étendue! Que d'adieux avant le dernier adieu! Et ici surtout, quel avant-goût du jour où je devais (au bord de la mer aussi, quoique loin de là) me séparer pour toujours de ce père bien-aimé, et l'embrasser ici-bas pour la dernière fois!
J'avais, en quittant mon père à Douvres, un regret de plus, dont voici la cause. 11 y avait, à cette époque, bien peu d'années écoulées encore depuis celle qui l'avait éloigné du monde, où il avait occupé une position importante. Il avait en Angleterre un grand nombre d'amis et de connaissances, et il y eût été accueilli avec empressement. Je l'avais supplié de m'accompagner jusqu'à Londres! et il eût été très-tenté lui-même de rester avec moi quelques jours de plus, peut-être même de jeter encore un regard sur ce monde politique et diplomatique où il avait joué un rôle dont le souvenir n'était pas effacé ! Mais il me refusa avec fermeté et simplicité : « Je ne puis, me dit-il, me permettre aucune dépense inutile ; il était indispensable, à mes yeux, de te conduire aujourd'hui jusqu'ici ; mais il ne l'est pas que j'aille plus loin. Je dois donc me l'interdire. »
Lorsque mon père sacrifiait ainsi aux devoirs que lui imposait sa fidélité, toute son activité et une partie de l'aisance de sa vie, il ne croyait faire et ne faisait sans doute qu'une chose fort simple ; je ne le rappelle donc ici que parce que ce mot est lié pour moi au souvenir de cet adieu, et aussi parce que j'aime à le rapprocher
de la parfaite absence d'aigreur ou de violence politique que l'on remarqua toujours en lui, et qui ne caractérise pas toujours au même degré ceux qui savent demeurer fidèles à leurs opinions au prix de tous les sacrifices.
Je quittai l'Angleterre peu de jours après, et j'arrivai heureusement à Lisbonne le 10 mai, pour y demeurer encore plus d'une année séparée de ceux que je venais de quitter.
Et maintenant j'en reviens à la correspondance, qui est toujours la meilleure manière de continuer mon récit, et dont celle qui commence entre Alexandrine et Eugénie forme un élément nouveau.
ALEXANDRINE A EUGÉNIE
« Boury, 4 mai 1838.
« Je te remercie de ta chère lettre ; elle était trop bonne pour moi ! Comment peux-tu te reprocher ton bonheur! Au nom du ciel, ne me fais jamais cette peinelà. J'avoue cependant qu'il m'a été doux de lire les expressions de ta tendresse. Oh ! non, jamais je n'oublierai que tu avais voulu me donner toute ta vie. Que Dieu t'en récompense ! — Fernand va à merveille et a été excellent pour ce pauvre Saint-Amand \ qui se meurt, heureusement dans les sentiments les plus religieux. Hier soir, j'y ai été avec Fernand et je l'ai rendu bien heureux en lui apprenant que tu avais placé sa fille. Oh ! qu'il est doux de donner de la joie à un mourant ! Ses yeux ont brillé et il a souri en me reconnaissant; puis, je lui ai montré la miniature d'Albert, qu'il a fort bien
1. Un ancien domestique qui une fois, dans l'enfance d'Albert, en Russie, lui avait sauvé la vie un joui- où il avait été au niomont de se noyer en se baignant dans une eau trop profonde.