‹ Récit d'une soeurChapitre 30 sur 79 · Chez la marquise Lambeitje, née Roluui-Cliabot · texte numérisé non relu

Chez la marquise Lambeitje, née Roluui-Cliabot

souvent des scrupules et des craintes. Ah! ma bonne fille, ne fais pas ce tort au bon Dieu, ni à toi-même. Songe donc que moi (et si tu pouvais savoir ce que c'est que moi!) eh bien! moi, je suis plein de calme, plein d'espérance et de confiance; si toi, tu as des craintes, il me faudrait mourir dans le désespoir. Ah! crois-moi, ne nous effrayons pas de ces menaces terribles, qu'il est nécessaire de faire entendre aux âmes insensibles et endurcies. Il faut encore en remercier Dieu qui, voulant nous sauver tous, menace et glace d'épouvante ceux que son amour ne peut attendrir et qui lui refusent le leur. Mais quand on n'a pas le malheur d'être au nombre de ces âmes volontairement rebelles, quand on croit, quand on aime, on a le droit et le devoir d'espérer et de tout attendre de ce Dieu qui est tout amour pour les âmes fidèles, et tout miséricorde pour celles qui l'ont oflensé. Crois-moi, ne recherche, ne crois, n'écoute que ceux qui te parlent de Dieu avec amour et qui ne s'efforcent que de te le faire aimer; évite et fuis tous ceux qui veulent te le faire craindre et redouter. Mais... ah çà! de quoi est-ce que je m'avise? Pardonne, chère enfant, à Gros-Jean qui en remontre à son curé!...

<( Je te disais donc que nous l'avons ramené à ce petit coin de terre, oli nous espérons tous un jour reposer les uns auprès des autres et où notre Albert occupe la moitié d'une large fosse, dont l'autre moitié attend notre bonne Alex! Tu devines et tu partages tout ce que je ne te dis pas. Tu vois, comme nous, l'âme bienheureuse planant au-dessus de ceux qui l'ont tant aimé, et qu'il a lui-même tant chéris pendant sa courte vie ! Cette pensée était douce, consolante, vivifiante, et voilà encore un des prodiges de notre admirable et mystérieuse religion. C'est là, au fond de cette tombe, qui, pour l'incrédule, est vide et muette et ne lui parle que de désrspoir,

c'est là que la foi nous montre l'entrée de la vraie vie et de l'éternité du bonheur ! Et nos philosophes ont voulu nous enlever cette sainte et sublime croyance ! Les monstres !... ou plutôt les insensés !

« Maintenant , je n'ai pas besoin de te dire que ce cher cimetière va devenir pour nous le but d'un pèlerinage journalier» où nous irons à la fois prier pour lui et le prier pour nous. Tu y viendras aussi avec nous, ma bonne Pauline, car je veux espérer que vous ne resterez pas trop longtemps dans ce pays, qui me semble vraiment un peu sauvage ; et tu devines notre joie s'il vous était possible de venir passer quelques mois à Boiiry- Abbey. Happelle-toi quelquefois que nous avons fêté hier la cinquante-cinquième année de ta bonne mère, et que, le h du mois de décembre, j'aurai soixante ans révolus. A nos âges on est toujours un peu pressé et inquiet de ne pas avoir le temps de voir arriver le bonheur que l'on désire beaucoup,

« Adieu, ma bonne et excellente enfant ; dis à ton mari que je l'aime pour lui et pour toi, ce qui comporte une très-forte dose d'affection. Ne vous tourmentez ni l'un ni l'autre de mes opinions politiques; elles restent tout à fait en dehors de mes sentiments, et, qu'elles soient conformes aux vôtres ou le contraire, nous ne sommes pas assez bêtes, ni vous ni moi, pour qu'elles puissent influer le moins du monde sur notre manière de nous aimer, ou sur l'intimité de notre union. Adieu encore, Pauline chérie, joie de ton vieux père. Je t'aime et je t'embrasse comme on aime et comme on embrasse quand on est moi et que l'on pense à toi. Je ne te dis rien de la part des autres, parce qu'elles t'écrivent des volumes. »

Ce fut précisément à cette époque *, c'est-à-dire, lorsque tout, jusqu'au dernier devoir, était accompli envers Albert , qu'Eugénie , jusque-là l'inséparable compagne d'Alexandrine, Eugénie qui, nous l'avons vu, marchait la tête levée vers le ciel et détournée du bonheur de la terre, fut tout d'un coup amenée à s'arrêter, à ralentir son pas, à regarder autour d'elle, et se trouva enfin en présence de ce même bonheur, non pas tel qu'elle se l'était figuré et l'avait rejeté d'avance, lui rouvrant la voie du monde et lui fermant celle de la retraite, mais tel que, dans toutes ses conditions, il lui sembla porter le signe de la volonté de Dieu ; une aifection vraie, profonde et, — à vingt ans, — déjà ancienne; une carrière de dévouement et d'abnégation complète, qu'une noble confiance l'invitait à partager ; une vie passée, non pas à Paris, mais dans une profonde retraite; une place, non pas dans le monde, mais près d'un foyer désolé; une douleur à soulager , aussi inconsolable et plus amère que celle d'Alexandrine : tel fut le sort qui s'offrit à elle.

Je crois demeurer dans les limites de la pure vérité en disant que les raisons que j'ai énumérées les dernières furent celles qui déterminèrent son consentement. Appelée si jeune à tant aimer Dieu et à tant oublier la

1. Au moment où j'arrive aux pages qui se rapportent à l'époque du mariage d'Eugénie et qui contiennent le récit de sa mort, j'ai besoin de dire que, si j'ai pu goûter la triste mais ineffable consolation de parler ainsi d'elle, je le dois surtout à celle qui porte aujourd'hui le nom qui devint alors le sien, à celle qui fut, pour ses enfants, une mère si tendre et si dévouée, et dont le généreux assentiment, je dirai plus, l'encouragement a fait disparaître un obstacle qui, à coup sur, aurait pu m'arrèter. L'exemple est rare assurément ; c'est pourquoi j'aime à le proclamer hautement, et à remercier encore ici celle qui m'a permis de rendre à la chère mémoire d'Eugénie ce doux et complet témoignage.

terre, je ne crois pas qu'au premier moment elle se soit laissé entraîner par le seul attrait du bonheur lui-même. Je crois que la séduction du dévouement et du sacrifice fut d'abord plus puissante que celle du penchant qu'elle inspirait et ressentait aussi, mais qui, seul, n'eût pas suffi peut-être pour lui faire changer de voie.

Cette pensée me fut consolante lorsque , plus tard, avec une amertume que le temps seul a adoucie, je me demandais, en songeant à la brièveté de ce bonheur, pourquoi ce cœur si détaché, si libre, si joyeusement prêt à quitter la vie à son début, avait du être rattaché à la terre et connaître la félicité et les déchirements de l'amour conjugal et maternel. Elle m'aida à comprendre la réponse à ce 'pourquoi et à croire à la miséricorde cachée sous cette apparente rigueur.

Quant à un doute relatif à sa véritable vocation, qui avait passé comme une ombre sur mon esprit, après la mort d'Albert, et qui se réveilla un instant dans les désolations de ma douleur, il n'avait jamais été partagé par ma mère, qui, sans doute, sur ce point, avait un jugement plus sûr et plus clairvoyant que le mien.

Eugénie, avec une grande indépendance de caractère, av<iit une disposition qui lui donnait beaucoup de charme et n'altérait jamais l'élan de sa piété fervente ni celle de sa brûlante charité, mais qui semblait interdire en effet, pour elle, l'idée de la vie du cloître. Cette disposition, c'était, je l'ai déjà dit, une vive et mobile impressionnabilité, dont nous avons déjà vu ma mère combattre les effets. Eugénie s'en rendait compte elle-même ; et, à cause de cela, elle redoutait lemonde et l'influence qu'il aurait pu avoir sur elle. Mais, entre ces deux extrêmes, la vie de famille, dans la retraite, semblait être le véritable cadre où devaient se placer toutes les qualités ainsi que tous les agréments qu'elle possédait; et, lors-

RECIT D'UNE SŒUR. Ibi

que cette destinée devint effectivement la sienne, ma mère crut, à bon droit, qu'elle avait atteint le but de sa vie, et tous ses vœux pour elle furent comblés.

Un assez grand nombre d'années s'est écoulé aujour d'hui pour que je rapporte, sans hésiter, les faits qui composent ce récit; mais parfois je me demande si, dans la peinture des caractères, je ne touche pas à un côté trop intime, trop sacré de mes souvenirs. Et pourtant, n'est-ce point l'histoire des âmes que j'ai aimées, plutôt que celle des événements de leur vie, que je prétends raconter ? N'est-ce point une histoire vraie et non pas un panégyrique que j'ai entrepris? Et que sera-t-elle, si elle est incomplète, si je la dépouille de son naturel et de son originalité, pour n'y laisser exprès que le côté édifiant, touchant ou parfois même sublime qu'elle présente ?

Ces réflexions m'avaient d'abord fait hésiter, et ensuite elles m'ont décidée à citer le passage suivant d'une lettre de ma mère, relativement à ce côté du caractère d'Eugénie dont je viens de parler : on y verra, outre cela, combien ma mère était profondément convaincue que la vocation d'Eugénie n'était point celle que j'étais tentée de lui croire, à l'époque où cette lettre fut écrite, c'est-à-dire quelques mois après la mort d'Albert :

« Oh ! ma chère enfant, me disait ma mère, ne me dis pas que tu crois tout fini pour ma chère Jane (Eugénie) et que tant de dons charmants resteront enfouis et perdus ! Crois-moi, il y a dans sa nature quelque chose de celle de ce petit garçon dont on fait lire l'histoire aux enfants, qui, en hiver, lorsqu'il allait en traîneau et faisait des boules de neige, disait : u Ah! si l'hiver pouvait durer toujours! » puis, au printemps, ravi des belles fleurs : « Ah! si le printemps ne finissait jamais ! »

et de même en été et en automne. A Paris, elle croyait qu'elle ne pourrait pas vivre ailleurs ; que les ressources religieuses et l'intérêt de tous les genres qui s'y touvent lui étaient nécessaires comme l'air à respirer. Maintenant ici, elle ne comprend plus comment elle pourrait jamais quitter ses pauvres et sa chapelle pour retourner à Paris. Qu'une circonstance , comme je rêve qu'il en pourrait venir , arrive , je ne vois nullement pourquoi nous devons penser qu'elle serait invulnérable à cette nouvelle impression, et tu me fais un vrai mal quand tu as l'air d'accepter sa vie comme elle se la fait, sans prévoyance et sous l'influence du moment où elle est- Enfin, Dieu est là, et, comme tu le dis, il nous a donné trop de preuves de sa protection pour que nous ne nous abandonnions pas entièrement à lui... Chose merveilleuse! Je ne lui demande rien pour Eugénie, que de me bien faire connaître sa volonté sur elle et de conti. nuer à la bénir! »

Les lettres suivantes feront maintenant connaître les dispositions qui précédèrent et accompagnèrent ce grand changement dans la destinée d'Eugénie.

ALEXANDRINE A PAULINE

« Boury, 7 novembre 1837.

« Ma Paule, Eugénie t'écrit au salon, et tout le monde y est occupé, de sorte que je vais en faire autant et venir un peu commérer avec toi. C'est peut-être d'un augure analogue à certaines autres petites choses que, pour la première fois, il me soit impossible de trouver pour t' écrire une feuille de mon papier bordé de noir (auquel je tiens cependant, comme à tout mon deuil, et n'y renonce pas). Voilà une parenthèse, avant d'en venir

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à une chose singulière, imprévue, digne de la bizarrerie de la vie, et dont tu sais sans doute déjà quelque chose par t:i mère, qui ne te cache rien. Donc, au fait : je ne t'en dirai pas grand'chose, parce que je suis fort prudente et que je ne veux pas me compromettre, et puis parce qu'au fond je ne suis sûre de rien. .Mais je conviendrai avec toi que je suis un peu étonnée, qu'il me semble un peu que l'aversion complète de notre Eugénie pour le mariage commence légèrement à s'ébranler. Pauvre chère, elle m'en voudrait, je parie, si elle lisait ceci, et cela suffirait peut-être même pour mettre fm à cette disposition. Il faut prendre garde : le moindre mot imprudent pourrait renverser cette petite fleur qui commence en ce moment à sortir de la neige. Ainsi, Pauline, il faut d'abord que tu me répondes, à moi, sur une feuille à part (au nom du ciel! pas dans une lettre à Eugénie , ne te trompe pas!). Ne te permets pas, avec elle, la plus légère plaisanterie. Pas l'insinuation la plus détournée. Rien, rien, si tu désires ce mariage!.,.

« Quant à moi, je ne sais pas au juste encore ce que je désire ; mais je vois bien qu'il ne déplaît pas du tout, du tout, à Eugénie, et je crois qu'il n'est pas impossible qu'il s'empare par surprise de son cœur, pourvu qu'il sache s'y prendre, et j'avoue que je le crois capable de le savoir.

« Je te dirai, ma Paule, que je ne crois pas être trop présomptueuse en disant que ce cœur d'Eugénieest à peu près entre mes mains. J'ai été presque effrayée de m'en apercevoir et de la terrible responsabilité que cela me donne. Je prie Dieu de dicter tous les mots que je dirai à cet ange, et à tout le monde dans cette circonstance. Je n'avais pas cru avoir cet ascendant sur elle; je croyais, au contraire, que c'était elle qui me gouvernait. Avec cela, elle dit encore de ces choses qu'elle disait, il

y a quelques mois , qu'elle aimerait mieux griller dans le feu que de changer de vie, etc., etc., etc. Mais moi, je lui représente qu'à moins d'être inébranlablement décidée à ne jamais se marier, il vaut assurément mieux accepter un mari aimable et qu'elle pourrait aimer, que de risquer plus tard de consentir, par condescendance pour ses parents, à un mariage où l'amour ne pourrait entrer. »

d'alexandrine.

« Mercredi.

« Oh! ma Paule, arrive donc, que nous concertions ensemble ce bonheur de notre Eugénie. L'abbé Gerbet croit que sa vocation est bien de se marier, il ne croit nullement que son cœur soit fermé aux affections de ce monde. Ceci doit me rassurer, quant à l'influence que je crois exercer, et pourtant quelquefois je suis tentée de me faire des remords de travailler ainsi à détourner un des rayons tout concentrés en Dieu. Mais les rayons les mieux concentres en Dieu, ne sont-ce pas ceux qui suivent la direction tracée par sa providence? Je t'ai souligné cette phrase parce que je la répète d'après l'abbé, à qui j'avais lu la mienne, et qui ne la trouvait pas exacte.

« Réponds-moi vite, et à moi seule. »

DE MA MÈRE

« Boury, le 22 novembre 1837.

(( Ma bonne enfant, je suis beaucoup trop agitée pour écrire aujourd'hui en détail ; tout est arrange, et cette conclusion si prompte, si inattendue, me met dans un bouleversement impossible à exprimer; je ne pourrai pas lier deux mots ensemble, mais je t'envoie des lettres

à lire, après lesquelles tu reprendras ce mot bien insuffisant, pour te dire dans quelle effusion de reconnaissance envers Dieu nage mon pauvre cœur. Unis-toi à moi pour le remercier. Mais, ma chère enfant, auronsnous la douleur que tu n'y sois pas? Si tu croyais pouvoir venir en février, assurément on attendrait que tu fusses ici ! Mande-moi vite ce que je puis espérer sur ce point. J'attends ta réponse avec une impatience qu'il m'est impossible de t' exprimer! »

d'eugéme.

« 23 novembre 1838.

« Ma Paule, pardonne-moi de ne pas t' écrire. Oh! je comptais bien le faire longuement aujourd'hui , mais la journée est passée, j'ai eu à penser à tant de choses (on en aurait à moins), je n'ai pas le temps de respirer, et quand je croyais t'écrire une longue lettre, les événements se succédaient avec une telle rapidité que je ne savais plus où j'en étais. Ma Pauline, serait-ce possible qu'à tout ceci tu n'y sois pas? Arrive! cher Auguste, amenez-la , je ne puis pas me passer d'elle à présent. Dieu me conduit, j'espère; je ne sais pas autre chose, je ne fais pas une autre prière. Figure-toi si, avec cette rapidité, j'ai eu le temps d'écrire un journal suivi! Cependant je suis calme. Dieu veuille garder celle qui voulait tant n'être qu'à lui!

« Oh ! la vie ! la vie ! elle est bien courte, mais elle a le temps d'être bien bouleversée; la joie et la douleur se chargent de Tempècher d'être monotone. J'ai un désir clair, c'est d'aimer toujours la mort et de désirer voir Dieu plus que tout. Oh! le ciel, — certes, je le pense en ce moment, — le ciel plus que tout!.... Je ne suis pas dégoûtée ! »

D EUGENIE.

« Boury, 26 novembre.

« Tu penses bien qu'il m'est plus important que tout au monde de bien établir en ce moment que, quel que soit le changement de mon sort, on ne doit s'attendre à aucune espèce d'altération dans mon amitié pour Alexandrine. Et, puisque sa détermination de passer la plus grande partie de son temps en France est prise, si Dieu m'aide, elle le partagera entre Boury, Paris et Lumigny. Oh ! ma Paule, voilà pourquoi je te désire tant ici, c'est que tu oserais bien plus que moi, et, quoique pour Alexandrine je me sente beaucoup de courage, cependant j'en ai trop peu pour dire tout ce dont j'ai le cœur rempli en ce moment, car cette crainte que j'ai d'un changement dans mon intimité avec Alex m'a donné plus d'un accès, je puis dire de désolation.

« Lundi 27 novembre.

« Je voudrais t' envoyer toutes les lettres que je viens de recevoir! elles m'ont rendu l'espérance de n'être pas séparée d'Alex : voilà pourquoi je t'écris dans une autre disposition qu'hier. Les lettres de Lumigny me font entrevoir que rien ne sera aussi simple et aussi facile à arranger que son séjour avec nous, toutes les fois qu'elle le voudra. Ce qui fait qu'entre Boury et le tombeau d'Albert et Lumigny près de moi, la pauvre vie de notre chère sœur serait aussi douce qu'elle peut l'être. Enlin, j'ai grand espoir. Dieu et Albert veillent sur notre amitié, ils inspireront à Adrien d'en être le protecteur sur terre.

« Je vais donc me marier. Pauline! Pauline! j'étais si heureuse, la paix de mes pensées était si grande! Qui

m'assure que cela ne changera pas maintenant? Oh! que je te voudrais ici! Viendras-tu? viendras-tu? Quand serons-nous rassurés sur ce point? »

d'eugénie.

aBoury, 29 décembre 1837.

« Je veux te dire un mot, ce soir, ma Paule, je pars demain pour Paris. Mon pauvre Boury que je quitte, ce soir, encore cahne, et sous l'impression de la douce vie que j'y ai menée, je n'y reviendrai que pour y être bien agitée, et je m'y verrai tout autre que je ne suis! je me sens encore si étonnée! Hier, quand Adrien est parti et qu'il m'a dit que c'était la dernière fois qu'il quittait Boury sans moi, cela m'a paru bien étrange; et aujourd'hui, lorsque j'ai pensé que, quand je reverrai cette maison, elle sera toute bouleversée de préparatifs pour mon mariage, je me suis sentie bien troublée; mais je me répète toujours : à la grâce de Dieu! Je viens de dégarnir ma chère chapelle que j'avais arrangée con amore pour cette belle nuit de Noël. Notre messe de minuit a été magnifique; l'orgue, du très-beau chant, beaucoup de lumières, l'autel et les fenêtres comblés de fleurs roses, tout cela était ravissant et ranimait la ferveur. Oh! que de choses j'ai pensées! Comme je regarde tout cela avec attention , à présent que je vais changer de vie ! Mon Dieu ! que rien ne change dans mon cœur 1 Bonsoir, nous partons de bonne heure, j'ai sommeil, ta dernière lettre me serre le cœur. Si tu allais ne pas venir! Pauline! Pauline! ne pas t' avoir à mon mariage, quel regret pour toute notre vie! Oh! prions que ce ne soit pas! »

D EUGENIE.

« Lumigny, 4 janvier 1838,

« Je suis effrayée de tes dernières lettres, qui me font craindre de ne pas te voir! Cette idée me semble tellement intolérable, que je ne l'ai pas encore acceptée un seul instant et que je ne puis croire encore que tu ne viennes pas! Oh! que je te voie encore avant ce grand changement! Quelques jours encore avec toi et Alex de notre bonne vie à trois! Ma Pauline! prions Dieu que sa bonté nous réunisse et qu'il te conduise à nous, en te préservant, car ce voyage, il est vrai, est bien terrible pour toi, pauvre chère petite sœur!

u Nous sommes donc, comme tu le vois, à Lumigny. Ces pauvres parents, qui vont être les miens, brisent le cœur à voir. Quelle douleur! Dieu peut l'adoucir, mais lui seul le peut! Mon arrivée a été un mélange de joie et de tristesse; des larmes de part et d'autre ont été les seules paroles de ce premier accueil, et Dieu qui voit dans mon cœur sait ])ien que cette association de leur douleur, à un moment qui n'est ordinairement que joyeux, est un lien de plus pour moi, et me pénètre d'une tendresse plus grande peureux tous et d'une plus grande reconnaissance envers Dieu.

<( 11 y a tant de choses que je voudrais te dire, tant de petits détails impossibles à raconter par écrit, surtout quand on espère se voir et se parler. Ce que je veux pourtant te dire, c'est que j'aime Adrien, non pas autant qu'il le mérite, mais assez cependant pour ne me laisser aucun doute sur ce que j'éprouve. Juge alors, moi qui aime les âmes de tous les hommes sur la terre, à quel point je dois aimer son âme, à lui, et combien je dois prier Dieu de m'aider à faire et à être tout ce

qui pourra lui assurer la paix et le bonheur dans ce monde et dans Tautre.

« Ma Paule! depuis que j'envisage la possibilité dfe ne pas t'avoir près de moi le jour de mon mariage, tout change d'aspect pour moi. Jusqu'à présent je n'ai pas voulu l'admettre, mais cependant je n'ose plus dire une parole pour te presser de quitter ton mari, de faire seule ce grand voyage. D'un autre côté, quel éternel regret pour nous deux! Oh! je l'espère encore, quelque incident surviendra et je t'aurai ! fions-nous à Dieu. S'il nous impose ce dur sacrifice , offrons-le-lui alors , moi pour ton bonheur, et toi pour le mien , puis nous nous reverrons, et je serai mariée. Seigneur, ayez pitié de moi!

« Les parents d'Adrien sont pour moi d'une bonté que je ne puis t'exprimer; puis ils aiment aussi tant Alexandrine! Ils ont déjà arrangé qu'elle ne me quitterait pas; sa chambre à Lumigny est fixée. Ils la trouvent charmante, comme tout le monde toujours, et que plus on la voit plus on veut la voir. Juge si tout cela me rend heureuse. En tout, je ne sais pas ce que Dieu veut de moi pour la suite, mais le bonheur n'est pas le but de la vie, et dans ce moment j'en suis comblée.

« Lumigny, le même jour.

u Madame de Mun est bonne autant que possible ; sa douleur brise le cœur à voir, parce qu'elle ne demande pas (comme M. de Mun) de consolation aux autres; elle ne demande plus à Dieu que de mourir, et, dans la pensée qu'elle peut être exaucée d'un moment à l'autre, elle fait tout ce qu'elle a à faire; elle est active pour le soin des autres, pour les arrangements de sa maison, et, en cela, elle est admirable, car ce n'est qu'à force d'efforts inouïs qu'elle agit ainsi.

« Je n'ai pas besoin de te dire combien je m'attache à eux, et combien cette mission de soulagement que Dieu me donne me semble douce.

« Enfin je suis heureuse, ma Paule, heureuse d'un bonheur qui m'effrayerait , si je ne sentais pas que ce bonheur vient de Dieu, qu'il lui appartient, et que, s'il voulait me le retirer, je me soumettrais sans murmurer. D'ailleurs, entourée comme je le suis de bonheurs détruits, puis-je craindre l'illusion de les croire durables sur la terre? »

Le désir que je ressentais de me trouver au mariage d'Eugénie égalait, on peut le croire, le sien de m'y voir; mais la distance entre Lisbonne et Boury était longue à franchir. Mon mari ne pouvait, à cette époque, quitter son poste, et, s'il lui avait semblé difficile, l'année précédente, de partir sans moi, il devait lui en coûter beaucoup plus encore maintenant de me laisser entreprendre, sans lui, ce long voyage. Toutefois il désirait vivement ne pas me priver d'une jouissance dont il appréciait l'étendue, et, après beaucoup d'hésitation, il fut enfin décidé que je partirais.

Il est peu de mon goût de mêler à ce récit des souvenirs purement personnels ; cependant je suis tentée de m'étendre un peu sur les incidents de ce voyage, car ils sont devenus presque curieux, aujourd'hui que la tacilité des communications a aplani un si grand nombre des difficultés que j'eus alors à surmonter.

Je m'embarquai donc à Lisbonne le 9 février 1838, pour Southampton, où je devais trouver un autre bateau à vapeur pour me conduire au Havre. Là, mon père

m'envoyait une voiture et je devais aussi trouver mon frère Fernand, qui venait jusque-là à ma rencontre.

J'eus un grand battement de cœur lorsque le bateau qui m'emmenait sortit du Tage et que, pour la première fois de ma vie, je me trouvai ainsi livrée à moi-même. Grâce à la mauvaise saison, grâce aussi à ce que le bateau sur lequel je me trouvais cassait pour cheminer lentement, il ne se trouvait avec moi, à bord, que trois passagers : un vieux capitaine de vaisseau anglais, un gigantesque M. L., Anglais aussi, que je me souvenais d'avoir rencontré à Paris, enfin, une jeune actrice française âgée de dix-neuf ans , qui avait appartenu au théâtre français de Lisbonne, et qui partageait, seule avec moi, la cabine des dames.

Le temps était affreux, et pendant toute la durée de la traversée, c'est-à-dire pendant sept jours, au lieu de quatre, je ne pus me hasarder qu'une seule fois à monter sur le pont, ou du moins à m'y étendre sur un matelas, et cette seule fois j'en fus brusquement emportée par M. L., qui, voyant venir une grosse vague, m'enleva en un clin d'œil avec mon matelas, et me déposa sans dire un mot dans ma cabine, tandis que la mer inondait la place que' j'avais occupée. Je n'en bougeai guère après cela, souffrant d'ailleurs beaucoup du mal de mer, et plus encore d'inanition, car, depuis mon départ, il m'avait été impossible d'avaler une bouchée. Une fois, que j'étais presque en défaillance, on me mit dans la bouche une drogue si forte que j'en eus la langue et les lèvres brûlées, et toutefois, dans l'état où j'étais, je me souviens encore de l'empressement avec lequel j'avalai ce brûlant cordial,

11 n'en était pas de même pour ma compagne, qui, bien que fort malade aussi, avait conservé tout son appétit, et, comme elle ne savait pas un mot d'anglais, je lui n. Il

KECIT D'UNE SŒUR.

servais d'interprète pour commander ses nombreux repas. En outre, je lui rendais tous les petits services que cette complète ignorance de la seule langue qu'on parlât à bord la mettait hors d'état de se faire rendre elle-même, et sa reconnaissance en était grande et très-expansive. Pauvre M"« C. ! elle m'inspirait de l'intérêt en même temps que la plus grande compassion ! Je comparais à la sienne ma vie si heureuse et si protégée, je trouvais étonnant que nous fussions ainsi rapprochées pendant quelques jours, nous si différemment partagées hors de là, et je faisais à son sujet de vagues projets qui se ressentaient un peu de l'âge que j'avais alors, et auxquels, à dire le vrai, quoique plus jeune encore que moi, elle n'avait pas l'air très-disposée à se prêter.

Nous arrivâmes à Southampton. Je m'habillai dès que nous fûmes à l'ancre et je montai sur le pont, suivie de M"« C. M. L. m'offrit son bras pour descendre à terre. Au moment oii j'hésitais un peu à le prendre, j'entendis M"6 C. s'écrier : « Ah ! voilà dans une barque un jeune homme qui a une bien agréable figure ! » Je regardai du côté qu'elle désignait, et comment dire ma joie en reconnaissant que cette figure était celle de mon frère Fernand, qui, lassé de m' attendre au Havre, avait eu l'heureuse inspiration de traverser le détroit et de venir à Southampton pour s'y trouv^er à l'arrivée du bateau attardé de Lisbonne. Après sept jours de souffrances et de séparation absolue de tous, je n'ai jamais oublié l'immense joie que me causa cette apparition inattendue.

Dès que nous fûmes à terre, je m'informai de l'heure du dé[)art du bateau pour le Havre, voulant, malgré ma fatigue, repartir sur-le-champ. J'appris avec consternation que la Tamise était gelée, qu'aucun bateau n'avait pu venir de Londres, et que, pour le moment, la cora-

miinication était interrompue entre le Havre et Southampton. Le bateau qui avait amené mon frère était le dernier qui avait fait le trajet, et il avait subi une avarie qui l'empêchait de repartir. Fernand me fit alors une proposition que je suis bien étonnée aujourd'hui d'avoir acceptée, même alors : ce fut de nous embarquer le soir même sur un petit bâtiment à voiles, du genre de ceux qui, avant l'existence des bateaux à vapeur, faisaient le trajet de Southampton au Havre. Nous serions douze heures en mer, mais enfin le lendemain matin nous serions au Havre, et dix heures après à Boury !

Séduite par cette perspective, je consentis à suivre ce conseil, et, espérant être le lendemain au milieu des miens, et pai' conséquent me croyant sûre d'arriver beaucoup plus tôt qu'une lettre, je n'écrivis à personne. Après avoir fait ma toilette et un repas dont j'avais grand besoin, je m'acheminai, avec Fernand, vers le lieu où nous devions nous embarquer. Au milieu de la rue nous fûmes rejoints par M"*^ C. ; plus que jamais, elle avait besoin d'interprète, et, nous ayant aperçus, elle s'empressa de se joindre à nous pour faire la traversée de compagnie. Elle avait aussi fait sa toilette et elle était mise avec beaucoup d'élégance. J'avoue que, lorsque je la vis ainsi, elle me fit un autre effet que dans la solitude de notre cabine, en pleine mer; toutefois je comprenais que son empressement à parvenir au Havre ne fût pas moindre que le mien. Nous nous embarquâmes donc dans la même barque, et fûmes conduits tous ensemble au bâtiment sur lequel nous devions partir. n n'y avait sur ce petit « cutter » qu'une seule cabine, et elle était si encombrée qu'à peine y pûmes-nous trouver place auprès d'un poêle dont tous se rapprochaient, car le froid était glacial. Le vent soufflait déjà assez fort : le tout n'était rien moins qu'agréable, et,

après la fatigue des sept jours précédents, la nuit ne s'annonçait pas comme reposante. Elle se passa tout entière à lutter contre un vent violent et absolument contraire. A six heures du matin, nous avions à peine dépassé l'île de Wight, oîi le capitaine annonça qu'il allait nous conduire pour attendre que le vent changeât! Ceci produisit une clameur générale, tous les passagers demandèrent à être conduits à Southampton, et en effet, à huit heures du matin, après quinze heures de souffrances et de fatigue, nous fûmes remis à terre.

Nous venions de perdre un temps précieux; aussi, quoique épuisée, je n'avais qu'une idée, celle de repartir, car je devinais bien quelle devait être, au milieu de ces retards, l'inquiétude de ceux qui m'attendaient, et auxquels maintenant encore je n'écrivis point , espérant toujours précéder une lettre. Au bout de quelques heures, en effet, échappant cette fois à M"« G., nous étions dans le a mail » et en route pour Londres, où nous arrivâmes à cinq heures du matin. Nous ne nous y arrêtâmes que le temps nécessaire pour faire atteler des chevaux de poste à une voiture que j'y avais laissée l'année précédente, et nous repartîmes encore une fois. Le froid était tel , ce jour-là , que mon frère, qui avait voulu voyager sur le siège pour laisser ma femme de chambre occuper avec moi l'intérieur de la voiture, vint, au bout de deux heures, nous supplier de le laisser monter en troisième, parce qu'il ne pouvait plus endurer le froid qu'il faisait dehors; mon pauvre domestique, qui forcément avait dû y demeurer, était presque sans connaissance lorsque nous arrivâmes enfin à Douvres Nous étions tous à bout de forces. Je vois encore la chambre éclairée par un bon feu et le grand lit où je passai cette nuit de repos, la première depuis mon départ de Lisbonne. Jamais telle fatigue ne m'avait

rendu le sommeil nécessaire, et cependant, ce jour-là même était celui qui avait été fixé pour le mariage d'Eugénie! C'était pour être à Boury ce jour-là que je venais de si loin; il était donc possible que j'eusse fait inutilement ce grand voyage ! Que devaient-ils imaginer, ne me voyant point arriver, ne recevant aucune lettre de moi? Toutes ces pensées flottaient confusément dans ma tête, sans qu'il me fût possible de les rassembler, et elles ne me tinrent point éveillée. Je m'endormis profondément, et ne me réveillai qu'en entendant frapper à ma porte. Il était grand jour; je pensai que c'était la « housemaid, » et je criai d'entrer. La porte s'ouvrit, et je vis paraître M"^ C. ! Elle descendait de la diligence, avait reconnu dans le vestibule quelques-uns de mes effets , et elle venait m' exprimer sa joie de nous avoir retrouvés à temps pour faire encore avec moi la traversée de Douvres à Boulogne. Nous fîmes, en effet, avec elle, ce dernier trajet qui fut pénible et long, car il dura six heures, et enfin, à Boulogne, nous nous séparâmes pour ne plus nous retrouver. Elle me dit adieu avec effusion, et monta devant nous dans la diligence qui partait pour Paris. Depuis ce temps , je ne l'ai revue qu'une fois, quelques années plus tard, un soir, à la Porte-Saint- Martin, où je lui vis jouer un grand rôle de mélodrame! Quant à nous, il nous fallut passer une heure à Boulogne , afin de nous y procurer une voiture ; mais enfin nous partîmes pour ne plus nous arrêter jusqu'à Boury, c'est-à-dire jusqu'au lendemain, à six heures du soir. Lorsque nous arrivâmes à Gisors, qui n'était qu'à une heure de distance du château, nous nous fîmes précéder d'un homme à cheval qui devait y arriver environ vingt minutes avant nous. Vingt minutes! Oh! quel doux souvenir que celui de ces derniers instants qui me séparaient d'une si grande joie. La nuit était noire, le

temps presque aussi mauvais qu'à mon départ; mais comme mon transport intérieur me faisait trouver tout beau et joyeux ! comme mon cœur battait de bonheur et d'impatience! Enfin nous sommes à Boury! La grille d: château était grande ouverte, nous entrons; j'aperçois de loin le perron sur lequel je m'attendais à voir toutes leurs figures chéries. Nous arrivons : personne! Je saute hors de la voiture, je me précipite dans le vestibule, j'aperçois Charles seul! Une affreuse terreur me saisit. Il comprend mon regard et me dit : « Non non! n'aie pas peur ! viens, viens ! » Il m'entraîne vers la salle à manger dont il ouvre brusquement la porte. Sortant des ténèbres de la route, je suis éblouie par une masse de lumières au milieu desquelles j'aperçois ma mère, mon père, mes sœurs; mais, au lieu de s'avancer vers moi, ils me semblent tous arrêtés par un inexplicable obstacle, et je vois même la main de mon père faire à Charles le signe de m'emmener! Charles, en effet, me fait ressortir, m'entraîne stupéfaite dans la chambre de ma mère, où je tombe sur une chaise en fondant en larmes. Mais avant qu'il ait le temps de me donner aucune explication que je puisse comprendre , père , mère et sœurs se précipitent dans la chambre suivis d'un bon nombre d'amis, et je me retrouve dans leurs bras, en possession de mon bonheur.

Au milieu de cette joyeuse confusion , j'eus bien longtemps de la peine à comprendre et eux à m'expliquer ce qui venait d'avoir lieu. Enfin, je compris que tout avait été causé par le désir d'éviter à M'"* de Mun un spectacle qui eût réveillé en elle de trop pénibles souvenir et lui épargner les éclats de joie de toute une famille à l'arrivée d'une fille bien-aimée, contemporaine de celles qu'elle avait perdues. Dans l'état de sombre et inconsolable douleur où elle se trouvait, il

lui avait fallu faire un très-grand effort pour se trouver présente au mariage de son fils, et supporter la vue d'une nombreuse réunion de famille, que la circonstance rendait nécessairement animée et joyeuse. On cherchait donc avec soin à lui épargner toute émotion inutile; elle-même, d'ailleurs, avait exprimé le désir de se soustraire à celle-là. Toutes les précautions avaient été fort bien prises en conséquence, pour le jour où on attendait mon arrivée, mais le retard inexplicable qui avait eu lieu , et la mortelle inquiétude qui en était résultée, les avaient un peu fait perdre de vue. Le mariage avait été remis au 20, et on en était au 18, lorsque le courrier qui nous précédait arriva au moment même où on venait de se mettre à table. La joie fut grande, comme de raison, et en même temps le désir de parvenir à sortir de table, de façon à ce que M"^^ de Mun pût rentrer danS son appartement avant mon arrivée. Il n'en fut point ainsi : avant la fin du dîner on entendit le bruit de la voiture , et on vit M"" de Mun presque au moment de s'évanouir. Entre la peur, le plaisir, l'inquiétude et l'agitation, on chercha à m'empêcher de paraître, comme je viens de le dire, et, s'il en résulta pour moi un premier moment d'étrange saisissement, il fut bien racheté ensuite par ceux qui suivirent , lorsque la joie, comprimée d'abord , osa éclater sans contrainte.

Toutes les chambres du château étaient occupées ; je partageai celle d'Alexandrine, qui communiquait avec la chambre d'Eugénie, et je laisse à penser si, entre nous trois, la veillée se prolongea longtemps, si le sommeil de cette nuit-là fut paisible, si le réveil du lendemain fut doux!

Ce lendemain était la veille du mariage d'Eugénie, le dernier de cette vie de jeune fille sur laquelle Dieu avait répandu tant de bénédictions et de grâces. Il se passa

vite, mais non sans émotions de plus d'un genre, tout en nous préparant avec joie à la noce; cette joie était presque sérieuse, car elle renouvelait pour Alexandrine, et, à cause d'elle, pour nous, des souvenirs auxquels il était impossible de se soustraire. Eugénie sentait d'ailleurs profondément tout ce que son départ allait ôter de jouissance à cette vie déjà si dépouillée, et Alexandrine, malgré sa générosité, le sentait bien aussi. Enfin le jour s'acheva, et le lendemain, dès l'aube, j'entrai dans la chambre d'Eugénie, où une circonstance insignifiante me fit une impression pénible et toute superstitieuse, mais que je n'ai pourtant jamais oubliée. La chambre d'Eugénie était tendue de bleu, et sa table à écrire (suivant une mode d'alors assez étrange) était couverte d'un tapis de velours noir garni d'une frange d'or. Sur cette table, de forme oblongue, placée au milieu de la chambre, je vis posée, en entrant, toute la toilette de mariée d'Eugénie, et l'effet de cette guirlande, de ce voile, de toute cette blanche parure sur le velours noir, fut à mes yeux étrangement sinistre; ce ne fut qu'un instant, mais l'impression fut assez vive pour me faire arracher tout ce qui se trouvait sur la couverture noire, et le jeter sur le couvre-pied bleu du lit. Eugénie me regarda faire, comprit très-bien la ressemblance qui m'avait frappée, mais ne fit qu'en sourire, et nous n'y pensâmes plus. Un incident beaucoup plus triste d'ailleurs devait encore marquer et assombrir ce jour de noce.

Eugénie fit sa toilette avec calme, elle mit sa robe blanche couverte de dentelles, son voile, sa guirlande de roses blanches et de fleurs d'oranger, et, à son cou, la môme croix de diamant qu'avait portée Alexandrine, le jour de son mariage, et dont elle avait, la veille, fait présent à Eugénie. Puis nous descendîmes avec elle dans le salon, où l'attendaient Adrien, son père et sa mère.

Le temps était brillant, mais il était tombé beaucoup de neige, et il faisait très-froid. M'"« de Mun avait, pour ce grand jour, quitté son grand deuil ; elle portait pardessus sa robe grise un grand manteau de velours noir, et tenait ses mains dans un manchon de fourrure; elle avait hâte que la cérémonie fut achevée, et, dès qu'Eugénie parut, après l'avoir embrassée tendrement, elle voulut qu'on s'acheminât sur-le-champ vers l'église, et elle sortit, ayant Adrien auprès d'elle; mon père suivait avec Eugénie et ma mère, nous tous ensuite.

En quittant le salon, il fallait traverser une petite bibliothèque ; ce fut en y mettant le pied que la robe de M""' de Mun s'accrocha à la porte; elle trébucha, le manchon qui embarrassait ses mains l'empêcha de saisir le bras d'Adrien , et elle tomba lourdement de toute sa hauteur sur les dalles de pierre de la bibliothèque. On peut s'imaginer la douloureuse confusion que produisit cet accident dans un pareil moment. M™^ de Mun était presque sans connaissance, elle s'était fait à la tête une grave blessure, son visage était couvert de sang, et, avant qu'on pût l'étancher, la robe blanche d'Eugénie , qui s'était précipitée pour la relever, en fut tachée en plusieurs endroits.

Ce fut un moment de cruelle terreur. On transporta M"^ de Mun dans sa chambre, et ce ne fut qu'une fois dans son lit qu'elle reprit complètement connaissance, et alors elle exigea absolument que la noce ne fût point ajournée, et que la cérémonie s'achevât sans elle : ce qui eut lieu, en effet, lorsque, après l'arrivée du médecin, on se fut assuré que ce triste accident ne présentait aucune sorte de danger.

Eugénie et son mari passèrent quelques jours à Boury; puis, dès que M"^ de Mun fut rétablie, ils partirent avec elle et M. de Mun pour Lumigny, où nous devions ks

rejoindre sous peu. Je demeurai alors seule avec Alexandrine, et je pus m' assurer de l'état réel de son âme. L'effet de ces jours de fête, suivis d'une séparation qu'aucun oubli d'elle-même ne pouvait empêcher d'être sensible, avait été plus grand qu'elle ne l'avait laissé voir. Je fus témoin, pendant ce temps, de véritables accès de désespoir et de regrets de son bonheur passé qui semblaient contraires à ce que ses lettres et celles des autres m'avaient manifesté pendant notre séparation. Mais elle se remit bientôt, et je la retrouvai alors telle que je l'avais laissée dix-huit mois auparavant, calme, sereine, active, mais toujours occupée du passé, et partagée entre son énergique désir d'accepter la volonté de Dieu sans murmure, et l'amère souffrance de la privation, difficile à imposer à ce cœur ardent et tendre, qui n'avait pas su encore se donner exclusivement au seul amour capable de le remplir. L'heure de cet abandon heureux et complet vint pour elle plus tard, mais elle n'était pas encore venue à cette époque; il lui fallait, pour y parvenir, plus de douleurs, plus de séparations, plus de brisements encore!

Les deux lettres suivantes, écrites par Alexandrine à Eugénie, peu de jours après le départ qui suivit son mariage, trahissent cependant à peine les pénibles émotions qu'elle ressentait malgré elle.

ALEXAKDRINE A EUGÉNIE.

« Boury, lundi 5 mars 1838

« Me voici donc à t' écrire de nouveau. Ta peine à mon sujet m'a fait de la peine. Je ne voudrais pas te voir affligée pour moi! Tu sais que je me suis exercée à supporter, — ou plutôt que Dieu m'y a forcée, — et que toutes les douleurs me paraissent petites en compa-

raison de celle qui a changé toute la face de la terre pour moi. Je t'assure que c'est pour moi un repos de te savoir distraite de moi par des intérêts si doux. Je . trouve que mes jours passent très -vite l'un après l'autre, et la solitude m'est devenue bien plus douce qu'autrefois. »

et Samedi 10 mars

« Cette petite absence me rappelle celle d'Angleterre; mais celle-ci sera plus courte encore. Et puis, ce qui m'est doux à penser, c'est que tu es plus heureuse pendant ce voyage que pendant l'autre. Oh! l'idée que tu es heureuse, bien heureuse, me soutiendrait dans je ne sais quelle longueur d'absence. Tu as maintenant le meilleur ami qu'on puisse avoir sur terre!

(( Encore une chose : dis -moi si ce serait indiscret d'avoir une petite préférence de chambre à Lumigny. En tous cas, je puis le confier à toi, j'aimerais mieux, — si cela pouvait se faire sans embarras et sans contrarier personne, — j'aimerais mieux qu'on me donnât la petite chambre que tu y occupais la dernière fois, et qu'on donnât celle que j'avais (la chambre bleue) à Pauline. Pauline trouvera peut-être qu'elle gagne au change, puisqu'elle en aura deux au lieu d'une; mais, pour ma part, j'aime mieux la petite chambre jaune, parce qu'elle a du soleil, parce que j'en aime la vue, parce que je suis sûre que, de ma fenêtre ouverte, je puis entendre ton piano et ta chère voix dans la tourelle, puis aussi parce qu'elle a l'air plus solitaire que les autres. Que de raisons! Et, au bout de tout cela, si tu as la moindre idée que ce soit singulier, n'en dis rien et laisse les choses comme M"'^ de Mun voudra les arranger.

a Dieu soit béni, tu es heureuse ! Jouis-en, sans penser

que c'est mal , à cause de ceux qui ne le sont pas. Je n'étais pas comme cela, moi, quand j'étais heureuse! »

Elle lui donne plusieurs commissions, puis elle ajoute:

« Je te donne des tracas comme à mon ordinaire. J'espère et je crois que tu me le pardonneras, ainsi que tous les nuages grands et petits, — hélas! même quelquefois les orages, — que j'ai jetés sur ta vie. Je me figure que tu es à Paris dans une bagarre de politesses, d'occupations et de commissions qui te laissent à peine le temps de lire une lettre. Aussi je termine la mienne, d'autant mieux que j'aime bien mieux causer, et que, je l'espère, Dieu m'accordera cette joie dans dix jours.

« Hier, je suis rentrée dans ta chambre ^ Ta trace en avait disparu; tous les objets y avaient repris leur ancienne place; elle était devenue comme autrefois. Encore un rêve de la vie fini. »

Je passai à Lumigny tout le mois de mars et une partie de celui d'avril; puis je revins à Boury avec mes parents et Alexandrine, et ce fut à notre retour et pendant mon court séjour avec eux, qu'Alexandrine écrivit à Eugénie la lettre suivante, à laquelle j'ajoutai (la veille de mon départ) les lignes qui la terminent.

ALEXANDRINE A EUGÉNIE

« Boury, le 21 avril 1838.

« Ce cher Boury!... Cela m'a fait une sensation indéfinissable d'y rentrer pour la première fois sans toi! Je ne puis te dire pourtant combien tout m'a semblé bon ici et rempli de doux et suaves souvenirs, malgré toutes

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