‹ Récit d'une soeurChapitre 33 sur 79 · Ils étaient peints ensemble dans cette miniature · texte numérisé non relu

Ils étaient peints ensemble dans cette miniature

sœur! ma sœur éternelle ! merci de m' aimer, j'en ai bien besoin.

(( Tu auras été étonnée de mon silence, puis tu aurai reçu mou horrible petit mot, mais tout cela ne prouve rien, et tu sais que tu es toujours dans ma pensée, et toujours dans mon amour. L'abbé Gerbet est arrivé avant-hier, tu juges du bien que cela m'a fait. Nous récapitulons tant de choses, nous parlons tant de toi, que nous ne parvenons pas à faire beaucoup de métaphysique, mais elle s'entremêle pourtant toujours un peu à tout. En attendant, nous quittons Boury mardi, moi peut-être pour aller bien loin ! et je n'ai pas encore songé à mes paquets, je passe mon temps à travailler à mon ornement en écoutant causer M. l'abbé. Je leur ai lu la conversation que tu me racontes sur la musique, qui m'a fait pousser des cris! Adrien a très-bien parlé, à ce qu'il me semble ; mais ces bons messieurs auxquels il répondait n'ont donc pas lu YAllemagne, de M"« de Staël, où elle remarque que les saints, même les plus austères, ont tous placé la musique au ciel ? et le bon roi David ne parle-t-il pas toujours de chants et d'instruments de musique? La beauté, la parole, ne sont-elles pas des choses au moins aussi sensibles que la musique, et qui pourtant atteignent aussi l'àme parfois? D'après leur raisonnement, on dirait que ces messieurs n'ont jamais eu l'âme atteinte que par des choses tout à fait immatérielles : je serais tentée de ne pas croire cela tout à fait exact. »

Dans la même lettre l'abbé Gerbet ajoute ces mots : « Je demande, chère enfant, à remphr cette place en blanc. Soyez, je vous prie, à Lumigny, l'interprète de mes sentiments pour toute la bonté dont j'y ai reçu de si affectueux témoignages, et dites bien que je prends part à la fois à toutes les douleurs et à toutes les joies

qui s'y rencontrent. Je dois être absolument à Paris mardi matin, à l'église de l'Assomption; d'après le nouveau projet, on part d'ici lundi à minuit, ce qui vaudra beaucoup mieux pour moi, assurément, qu'une triste diligence. Je vous écrirai de Paris ; soyez toujours bénie et bénissante ! »

Pendant qu'Alexandrine retournait à Paris, où, avant de décider l'époque de son voyage pour l'Allemagne, elle devait attendre les lettres de sa mère, Eugénie m'écrivait celle-ci :

EUGÉNIE A PAULINE

« Lumigny, mardi 8 mai 1838.

« Je commience à t' écrire à Lisbonne, parce que j'espère qu'à l'heure qu'il est, tu es bien près d'y être. Pauvre chère sœur ! comment l' auras-tu fait, ce long voyage ? seras-tu parvenue sans nouvelles aventures à rejoindre ton mari ? Mon bon Auguste , merci, merci encore de votre grand sacrifice ! Comment jamais pourrai-je assez vous remercier d'avoir consenti à cette séparation, par affection pour moi! Je ne puis te dire combien Lumigny devient joli. Ces beaux arbres tout verts, les fleurs qui commencent et une foule d'oiseaux qui ne font que ch^anter, les uns le jour, les autres la nuit; jouir de tout cela en étant heureuse, en trouvant la terre bien belle, tout en pensant au ciel, sans craindre la mort, c'est, tu en conviendras, bien plus de bonheur que je n'en aurais voulu pour moi. Enfin, Dieu me l'a donné. Dieu peut me le reprendre, je le bénis à présent, et je le bénirai alors et toujours. Adieu ! s'il est des choses que tu désires savoir et dont je ne te parle pas, dis-le moi, je veux que mes lettres soient aussi satisfaisantes que possible.

Adieu, la plus aimée des sœurs! que Dieu te comble de sa paix! »

« Mercredi.

(( Alexandrine ne sait encore ce qu'elle va devenir; moi je pense que peut-être, cette année, elle finira par ne pas bouger. 3'avoue que j'aurai plus d'une inquiétude si je la vois enfin partir seule pour faire cette longue et difficile route. Elle a une figure et une tournure peu faites pour se promener ainsi sur les grands chemins , et celles de Constance ^ ne rendent pas la chose plus facile. Enfin, Dieu conduira et disposera comme il lui plaira de celle qui lui appartient exclusivement !

« Sais-tu que M. de Talleyrand est, selon toute apparence, sur son lit de mort, oij il va peut-être donner plus de joie au ciel que ne pourrait le faire une assemblée de justes? Oh! puisse-t-elle tomber, cette larme bénie du repentir! ce don le plus précieux, cette offrande plus agréable à Dieu que toutes les prières d'un cœur sans tache !

(( Pauline, à cause de tout ce que je t'ai dit autrefois, ainsi qu'à Alex, j'ai besoin de te répéter aujourd'hui bien souvent que je suis heureuse. Ma route vers Dieu est changée sans doute; mais, au calme de mon âme, j'ose croire qu'elle est toujours dirigée par lui. Oh ! puisse-t-il entendre mon cœur qui ne l'oublie jamais, et lui montrer qu'il l'entend en le conservant pur!

« Là-dessus, je te quitte; mon beau-père et ma bellemère t'aiment d'une manière qui me réjouit le cœur. Oh! sois aimée! sois bénie! qu'il n'y ait que bonheur pour toi sur la terre ! Quel vœu ! hélas ! se peut-il réa-

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