Femme de chambre d'Alcxandri ne
liser? Un seul moyen le rend possible : aimer la vie sans craindre la mort, jouir sur la terre de ce que Dieu donne, mais désirer le ciel pour posséder sans perdre. »
« Lumigny, lundi II mai 1838.
« Nous avons tes lettres de Falmouth. Dieu merci, jusque-là tout allait très-bien, et maintenant, j'espère, ce long voyage est fini et tu es réunie à ton mari.
(( Je te parlais, dans ma dernière lettre, de la maladie mortelle de M. de Talleyrand, et de son amendement qui a persévéré jusqu'à la fin. M. Dupanloup ne l'a pas quitté, et on dit que c'est sa petite-nièce qui venait de faire sa première communion qui l'a disposé et amené à mourir chrétiennement. Dieu soit béni !
« Ma belle-mère lit en ce moment une partie de ce qu'Alex a écrit de son histoire^ et elle en est toute touchée ; elle est surprise de ce qu'elle trouve dans le journal et les lettres d'Albert , et elle me dit : <( Vraiment, cela fait croire aux romans! je n'avais pas idée qu'un pareil sentiment existât! »
« Je voudrais avoir du neuf à te dire, mais ma vie est la plus uniforme du monde. Que c'est bizarre! que tout est singulier, et, plus que tout, l'habitude! On cesse si vite de s'étonner des choses qui , à prévoir, vous ont paru impossibles! Les impressions changent tellement, et l'esprit s'accoutume si promptement à ce qu'il ne pouvait arriver à comprendre ! Je suis calme autant que possible, c'est te dire encore que je suis heureuse. Quelle douce vie je mène ! et comment croire qu'elle puisse durer! Dieu préserve mon âme d'être amollie par le bonheur, et qu'il me tienne en éveil constant sur les peines et les douleurs de cette pauvre terre!
« Adieu, chère, chère sœur, la plus aimée, la plus constamment présente à mon esprit et à mon cœur. Que
Dieu nous conduise tous par la main , jusqu'au bienheureux port où rien ne nous séparera plus! »
l'abbé gerbet a alexanduine.
« Juilly, 4 mai 1838.
« C'est aujourd'hui, chère enfant, la fête de sainte Monique; j'ai dit ce matin la messe pour vous, et, quoique je pense souvent à vous, j'y ai plus souvent pensé pendant cette matinée. Sans présomption, je crois que, si vous pouviez voir mon âme dans une parfaite clarté, vous y verriez que vous n'avez, hors de votre famille, aucune amitié égale à la mienne; je ne crois pas que personne au monde sente mieux vos peines, toutes vos peines sans exception, depuis votre immense douleur jusqu'à vos petits chagrins. Je crois que je pense à vous presque autant que votre mère, et que je serais capable de supporter toute peine pour vous l'épargner. Croyez tout cela, chère enfant, et croyez aussi que cette amitié me fait du bien, non-seulement parce que c'est une bienfaisante chose et douce et consolante dans cette triste vie, mais aussi parce qu'elle m'est salutaire, quand ce ne serait que par le dévouement qu'elle m'inspire, et aussi, parce que votre âme, malgré tout le mal que vous en dites, a un timbre dont le son fait monter la mienne. Ce n'est pas sainte Monique qui me donne ces pensées, car je les ai depuis longtemps, mais c'est elle qui me fait vous les écrire : je l'en remercie. J'ai, à cause de vous, une dévotion toute spéciale à cette sainte veuve; je veux la mettre bien dans mes intérêts, et m'en faire une protectrice attentive , pour vous transporter tout ce qu'elle m'accordera!
« Que sainte Monique donc, qui a beaucoup souffert, souffre avec vous! Sa plus grande douleur paraît avoir
été la mort spirituelle de son fils; elle a prié, et il lui a été rendu, ainsi que le lui avait prédit le saint évêque qui disait : « Il est impossible que l'enfant de telles larmes périsse. » Votre grande douleur, à vous, chère et bénie enfant, c'est la mort terrestre de votre époux : il vous sera rendu, et je vous dis aussi, moi pauvre prêtre, qu'il est impossible qu'une union consacrée par tant de pieuses larmes soit dissoute. Ces larmes feraient reverdir une branche morte. Elles ont moins à faire, elles n'ont qu'à entretenir une divine sève sous une enveloppe qui se transforme. Soyez bénie, chère enfant! Que Dieu verse sur vous les invisibles parfums cachés dans la douleur. Soyez bénie à toute heure, soyez bénie de tout le bien que vous ferez, soyez bénie de vos constantes pensées, fixées, comme un immobile regard de votre âme, sur un tombeau et sur le ciel ! Soyez bénie de votre fidèle vêtement noir, car il deviendra blanc un jour, d'une blancheur sans nom et sans image sur la terre! Soyez bénie de votre solitude antimondaine, de votre attention vigilante à écarter tout danger d'affaiblissement dans votre immortel amour! Soyez bénie dans votre charité, dans votre foi, dans votre espérance, dans votre goût pour les pensées qui élèvent l'âme, et dans votre adoration de la vérité!
« Je n'ai pas le temps de relire, je renvoie à nos entretiens toutes les nouvelles de Lumigny. »
ALEXANDRINE A EUGÉNIE
« Paris, 20 mai.
« Mon cher ange, deux mots : merci de ta chère, chère lettre que j'ai trouvée hier soir après le mois de Marie, à TAssomption, Je devais dîner aujourd'hui chez Montai avec M. Laccrdaire, mais il y a confusion : ce
dernier est engagé ailleurs; mais comme nous restons jusqu'à vendredi, je le verrai une autre fois, avec la grâce de Dieu,
« Merci, non pas à toi , c'est trop naturel» mais à ta belle-mère, de tant désirer me garder à Lumigny. J'ai reçu depuis hier trois lettres de ma pauvre chère maman, mais rien n'était décidé encore; elle me dit que dans huit jours elle me dira positivement si elle part ou non! »
« Paris, mercredi 23 mai 1838.
«J'ai reçu ce matin ta petite lettre, et je ferai ta commission auprès de l'abbé Gerbet , qui vient me voir à trois heures avec M. Lacordaire, que je verrai enfin. Hier encore, il n'a pas pu dîner avec moi chez Montai, mais j'y ai été dédommagée par une autre rencontre, celle du comte Gonfalonieri , ami de Silvio Pellico, enfermé comme lui au Spielberg pendant quatorze ans, les fers aux pieds, couché sur la paille. Que de détails intéressants il raconte! et quelle résignation! Il est tout à fait bon, simple et naturel, et c'est si simplement qu'il dit que cette captivité lui a fait le plus grand bien à l'âme; qu'il avait toujours eu de la foi, mais qu'autrefois il était mondain , etc. Il était depuis plusieurs années dans son cachot, lorsqu'un huissier est venu lui dire brièvement que l'empereur lui faisait dire que sa femme était morte, sans un autre mot de plus, et cette femm*^, il l'adorait! Ce qu'elle a souffert, je te le conterai. Elle est morte après quelques années de cette terrible captivité, « consumée, non vaincue par la douleur, » dit Manzoni dans son épitaphe ; « elle est morte , » ajoute-t-il , « en espérant dans le Dieu consolateur des adligés, espérant voir là-haut les mystères
de miséricorde renfermés ici -bas dans ce que nous appelons les rigueurs de Dieu! »
« En voilà deux qui ont compris l'un et l'autre le mystère de la douleur et qui n'ont pas appelé Dieu cruel! Là, chez Montai, cet homme intéressant et excellent a voulu me parler avant de s'en aller : il m'a dit qu'il avait vu dans mes yeux tant de compassion , qu'il avait bien compris que j'avais souffert aussi, qu'alors il en avait demandé quelque chose à l'abbé Gerbet, et que, sur sa réponse, il lui avait aussi demandé si l'on osait, en causant avec moi, faire allusion à mon malheur? C'est après cet entretien qu'il s'est approché de moi, et alors il ma parlé. Oh! il m'a parlé, d'une manière qui a produit plus d'effet que je n'en avais ressenti depuis longtemps, de son espérance du bonheur à venir, du bien que la douleur fait à l'âme, de la sympathie qu'elle établit entre ceux qui souffrent; il ma demandé la permission de me serrer la main, et nous nous sommes promis de chercher à nous retrouver, si jamais la Providence nous jetait encore dans le même lieu! Oh! la noble âme, douce et forte, comme Manzoni l'a dit de celle de sa femme. Il tremble un peu en parlant de ses souffrances, et ses yeux se mouillent, mais il ne lui échappe pas un mot dur contre l'empereur. Et cependant il n'avait pas conspiré : il a été ainsi traité pour ses opinions, qui sont, dit-il, celles de tous les Milanais. En sortant de prison , le premier livre que lui a envoyé Manzoni a été celui de l'abbé Gerbet sur l'Eucharistie, et il parle de M. l'abbé avec une considération et un respect qui m'ont charmée. Il a entre cinquante et soixante ans, et une très-noble figure ! Cette rencontre m'a intéressée et m'a été très-douce. »
Après ce court séjour à Paris, Alexandrine alla passer
à Lumigny quelques jours qui devaient préce'der une période de séparation et de dispersion. Elle allait en effet partir pour rejoindre sa mère à Ischl, et son dessein était de lui proposer de la suivre à Korsen, cette année-là, si la princesse Lapoukhyn ne passait pas l'hiver en Allemagne ou en Italie. Ce projet ne s'effectua pas, mais l'incertitude qu'il laissait planer sur l'époque de son retour rendait le départ d'Alexandrine très-triste. Avant de s'éloigner, pour longtemps peut-être, elle voulut recevoir la confirmation, qui ne lui avait pas été administrée encore , et , en quittant Lumigny, elle se rendit à cet effet à Meaux, où elle fut accompagnée par Eugénie. Celle-ci m'écrivit de là la lettre suivante :
EUGÉNIE A PAULINE
« Meaux, samedi, 2 juin 1838.
« Tu vois que je suis à Meaux, tu devines que j'y suis pour la confirmation d'Alexandrine : tout cela est juste; je suis venue ici hier, laissant mon père à Lumigny jusqu'à lundi où nous nous retrouverons tous à Coulommiers; là nous nous séparerons, — mon père, Alexandrine et Fernand pour aller en Allemagne ^ — moi pour retourner à Lumigny.
((Nous sommes ici à l'évêché, traitées en princesses; je loge dans la chambre de Bossuet. On nous comble de soins et de bontés. L'évêque - revient ce soir de Paris, et nous pensons qu'il donnera la confirmation à Alex demain. La cathédrale est magnifique, un beau et simple gothique. Nous y aurons un beau jour de la
i. Mon père et Fernand se rendaient à Prague, où se trouvait alors la famille royale, 2. MgrGal^trd.
Pentecôte, car on dit que les cérémonies s'y font à merveille.
« Ma belle petite Pauline, je t'aime de toute mon âme. Il me semble que j'aime tant tout ce que j'ai à aimer maintenant! La tendresse qui m'entoure influe sur tout mon être.
(c L'évéque vient d'arriver : nous venons de dîner chez lui avec Madame Casimir Périer. Alex sera décidément confirmée demain. L'évéque est bien bon. On s'entend si bien avec ceux qui aiment Dieu ! Nous allons nous coucher; la fenêtre de notre chambre est grande ouverte, et nous entendons les chants pour la messe de demain qu'on répète avec l'orgue.
(( Ces voix, de loin, font un effet charmant! »
Cette lettre est achevée le lendemain matin par Alexandrine :
u Eugénie veut que je t'écrive, et elle a bien raison, car toi, chère sœur, tu devais bien aussi être à ma confirmation. Elle est faite, grâce à Dieu, et elle m'a donné plus de bonheur que je n'osais m'y attendre. Elle a eu lieu dans la charmante petite chapelle de l'évéque; puis, l'abbé Gerbet nous a dit la messe à laquelle nous avons communié; puis une superbe grand'messe dans la cathédrale, où j'ai eu de vifs élans de joie pour la grâce du Saint-Esprit et la douceur de noire religion. La musique, l'architecture, la pompe de notre cher culte, tout me remplissait de bonheur, et les larmes que j'ai versées, — même celles pour Albert, — ont été douces. 11 y a deux ans aujourd'hui qu'il m'a dit, en regardant le ciel : « Il fait beau là-haut, bien beau, je n'y aurai plus mal à la poitrine ; mais il faut que les anges m'y portent, car je n'aurai pas la force d'y aller tout seul ! » Et demain , il y aura deux ans de ma pre-
mière communion à côté de lui! Je communierai donc encore demain, et j'espère partir- fortifiée! »
EUGÉNIE A PAULINE
« Lumigiiy, vendredi 8 juin 1838.
« Chère sœur, mon père et Fernand sont partis mercredi, et un retard de voiture leur a donné le temps de recevoir tes premières nouvelles de Lisbonne, ce qui a été bien doux pour mon père. Dieu soit loué de ton heureux voyage ! Je respire librement , maintenant que je te sais en sûreté près de ton mari. Ne le quitte plus, surtout ne le quitte plus jamais pour moi, pas même si je mourais, pour me dire adieu; tu serais sûre, avec l'aide de Dieu, de me revoir au ciel, et tu ne serais pas sûre de revoir ton mari sur la terre si tu le quittais.
« Nos chers voyageurs sont donc tous partis, et c'est à présent que je jouis bien du bonheur d'avoir ici ma mère et mes chères petites sœurs! Juge, si elles étaient seules à Boury, quelle tristesse ce serait! Ici nous parlons de tous nos absents et nous attendons de leurs nouvelles en priant pour eux.
« Il faut que tu me pardonnes de finir là aujourd'hui, car il est tard; mais je te promets de continuer, dès ce soir, afin de ne pas perdre la bonne habitude d'écrire un peu tous les jours : c'est le seul moyen de dire tout, et tout intéresse quand on s'aime comme nous nous aimons. Chérie, puisque notre union est presque parfaite sur la terre, que sera-t-elle au ciel? »
ALEXANDRINE A EUGENIE,
« Strasbourg, 9 juin 1838.
(( Mon cher ange , me voilà donc voyageant toute seule! On fait toujours quelque chose de nouveau dans cette triste vie. J'ai senti déjà bien des fois, depuis mon départ, que rien ne me fait plus plaisir; la terre n'a plus de charme pour moi que lorsqu'elle me parle d'un autre monde, et moi toute seule, hélas! je sais si mal in en parler, de cet autre monde. Que de fois n'ai-je pas pensé à ce que serait pour moi ce voyage, si, au lieu de Constance, j'avais là, auprès de moi, ce doux ami que Dieu m'avait donné pour être toujours mon compagnon, et qu'il m'a si vite repris! Et, puisque je ne dois pins connaître cette vive jouissance qui me faisait aimer la terre plus que le ciel, je voudrais au moins avoir toujours près de moi la consolation que vous tous me donnez, qui me parlez du ciel et d'Albert! Mais ne crois pas , malgré cela", que dans ce moment je sois dans la douleur. Je ne sens ni douleur ni joie; je suis hébétée et dans ce vilain état d'insensibilité que mon Albert déplorait plus que tout! Cela m'a fait de la peine, de ne pas pouvoir en sortir ce matin , dans la superbe cathédrale, où je n'ai été tirée de mon engourdissement que par le son de l'orgue pendant l'élévation, et où, pour un moment (hélas! bien court), j'ai éprouvé un mouvement de joie ! Quelle église! quelle architecture! quels vitraux! Malheureusement je n'ai pas trouvé Théodore à Strasbourg'! 11 est parti hier, après m'avoir attendue
1. Le vicomte Tlu'odorc de Dussière. Il venait alors de se convertir à la foi catholique,à laquelle, depuis ce jour, il voua sa plume, son temps, sa fortune, sa vie tout entière. Il était un des amis les plus iatimes de notre famille ».*, ainsi que madame de Bussière, il
pendant plusieurs jours. J'aurais tant aimé à le voir! 11 est mon frère en religion. J'aurais aimé à causer avec lui de tant de choses !
« Chère amie, je me suis séparée avec douleur de ton bon père et de Fernand à Nancy. Comment et oij les reverrai-je ? »
ALEXANDRINE A EUGÉNIE
« Stuttgard, 10 juin 1838.
« J'imagine que tu prends un grand intérêt à mon sort, et que tu seras bien aise d'avoir un mot de moi tous les jours, surtout à mesure que j'avance. Me voici donc ici, et j'y ai dîné ; il est près de six heures, je repars ; et, comme je voyage jour et nuit, après-demain j'aurai revu maman! Prie pour moi. Pauvre maman! le cœur m'en bat déjà d'avance. J'aurais voulu t'en écrire plus long ; mais M. de Fontenay ^ est venu et a causé longtemps avec moi ; il vous aime beaucoup tous et a été bien bon.
« Donne de mes nouvelles à M. l'abbé, car il est bien ce modèle de prêtre qui, comme le dit M. Lacordaire, est tendre comme une mhre.
« Embrasse ta chère mère bien tendrement pour moi;
fut au nombre de ceux que la Providence rapprocha de nous à l'heure des grandes douleurs et des grandes consolations qui allaient bientôt venir.
Parmi les nombreux et ('difiants ouvrages auxquels M. Th. do Cussière consacra les dernières années de sa vie, on peut surtout titer : V Histoire des Sept Basiliques de Rome, celle de la liéforme en Alsace, la Vie de sainte Françoise Romaine et celles de sainte Rosa de Lima et de sainte Radegonde, et ce n'est là qu'une très-faiblo partie de ses travaux.
1. Ministre de France en Wurtemberg et ancien secrétaire dambassade de mon père à Pétersbourg.
dis-lui que j'attends que je ne sois plus à ce point griffonnant pour lui écrire. Quelles nouvelles de ton père? Prie pour nous tous. Mes chevaux sont attelés. 0 France! France ! je la quitte toujours à regret et je voudrais y tenir ensemble tous ceux qui me restent! »
ALEXANDRINE A EUGÉNIE
« Ischl, 13 juin 1838.
« Arrivée ! arrivée saine et sauve ! Revu ma chère maman ce matin, à neuf heures, après avoir voyagé cinq jours et cinq nuits. Catiche m'a vue arriver de loin et s'est précipitée dans la rue avec maman, qui, là dehors, a eu une attaque de nerfs. Pauvre, pauvre mère! Quelle émotion et quelle terreur!
« Prie pour moi, sœur chérie, annonce à ta mère et à tous mon arrivée. Dis au bon abbé que j'ai commencé pour lui une grande lettre que je ferai partir dimanche. La poste pour la France ne part que deux fois par semaine, et j'ai peur de manquer celle-ci.
« Que Dieu daigne nous réunir encore, sœur bienaimée. »
EUGÉNIE A PAULINE
« Lumigny, 22 juin 1838.
« Alex a écrit une longue lettre à l'abbé Gerbet, que j'ai lue au passage. Elle a fort peu de temps ; ce qu'elle écrit une fois, elle désire que j'en profite et que je te le communique. Voici donc tout ce que tu voudras savoir et ce que j'ai recueilli pour te le transmettre.
(( A Pfortzheim, elle s'est confessée à un bon prêtre dans une chapelle où se disait la messe pour les condamnés aux travaux forcés. Alex s'est trouvée là, seule
au miliçu de cette respectable assemblée ! A Ischl, le jour de la Fête-Dieu, mal informée sur les heures, Alexandrine arrive au moment où la procession allait sortir. Elle saisit le chanoine déjà revêtu de ses ornements, l'entraîne dans la sacristie, lui raconte en peu de mois son histoire, son abjuration, sa première communion près d'Albert, dont ce jour était l'anniversaire, et son vif désir, à cause de ce souvenir, de n'être pas privée du bonheur de communier. Le bon chanoine, pressé par la procession, lui fait quelques questions, s'assure qu'elle n'a rien de grave à se reprocher, et là, debout, il lui donne l'absolution (ou du moins la bénédiction et la permission de communier). Vient alors, dans sa lettre, la description longue et touchante de la procession, l'une des plus belles qu'elle ait jamais vues; et la musique, et les fleurs, et les hommes aux chapeaux garnis de bouquets, et les femmes à l'air pieux et fervent, et la foi d'un peuple agenouillé et ravi, chantant de beaux cantiques et les chantant bien ! A cause de tout ce qu'elle dit de la foi de ce pays, je ne la trouve pas à plaindre d'être là, et je ne la regarde pas comme isolée religieusement, bien que loin de ceux qui parlent sur ce sujet la seule langue qu'elle aime à entendre.
« La princesse partira de Prague pour Korsen. Alors se décideront les projets de l'hiver. Ce sera là, pour Alex, un moment de terrible souffrance, — souffrance si elle la suit, et souffrance si elle la quitte! — de toutes façons, combat et douleur. Pauvre chère! quelle triste vie! Celui qui, sur terre, aurait tout fait pour lui épargner une contrariété, peut-il la voir tant souffrir et n'en pas être attristé là où même la tristesse ne peut atteindre? Il faut croire ce que l'on nous dit : que la prescience des élus, qui leur montre la récompense promise, ainsi que leur connaissance du bonlieur obtenu, leur fait pnraîlre les