‹ Récit d'une soeurChapitre 42 sur 79 · Voy. t. I, p · texte numérisé non relu

Voy. t. I, p

vait parfois soudainement (surtout au milieu du jour) de la vue d'un objet trop vivement éclairé, et rendait pour elle l'étude un labeur plus difficile que pour tout autre. Comme elle l'aimait cependant, et s'y livrait avec persévérance ! Comme elle savait attendre, ses livres à la main, l'heure et le moment où la lumière lui permettrait de les ouvrir ! Comme elle s'arrangeait pour abriter du soleil et du jour le grand piano, oii elle étudiait pendant tant d'heures quelquefois, ayant à faire un constant effort pour surmonter l'imperfection de sa vue, y par\'^enant sans se plaindre jamais, et sans jamais se douter non plus qu'elle avait à réussir plus de mérite qu'une autre ! Que de petites vertus, simplement et constamment pratiquées, ont préparé son âme à celles dont elle nous a donné, si vite et si jeune, de grands exemples!

Maintenant, j'en reviens aux pages de ce journal [oh je puiserai de temps en temps les récits qui vont suivre), pages écrites à la hâte, à toute heure, souvent sans y voir, quelquefois illisibles; mais où se trouvent cependant, il me semble, les deux choses qui, plus que d'autres, font rayonner la jeunesse d'une lueur attrayante et bénie : la pureté du cœur et la noblesse de l'intelligence.

Elles débutent, du reste, d'une façon singulièrement grave.

JOURNAL d'oLGA.

« Lumigny, 25juin 1839.

« Eugénie m'a lu le journal d'Albert. Son séjour sur la terre a été bien court, bien pénible aussi; mais notre si bon Dieu a su tempérer par d'immenses consolations l'amertume de ses douleurs. « Tout ce qui finit est bien

court, » c'est lui qui l'a dit, et Dieu l'a transporté de cette terre misérable en un beau pays, où la joie ne finit pas, et où il nous attend. Albert! prie pour moi, pauvre petite! oh! oui, bien pauvre! Je suis ta sœur aussi. Souviens-toi de moi, prie pour que je meure bien aussi, pour arriver où tu es arrivé.

(( Lumigny, 16 août 1838.

« La pauvre M'"^ Collot est morte ce matin, j'y ai été avec Eugénie en sortant de l'église, et j'ai regardé quelque temps cette figure morte. Quelle singulière expression que celle de la mort! ou plutôt quelle singulière absence d'expression! Cela a quelque chose de grave et d'imposant, qui me plaît assez pourtant. Que c'est donc singulier! — on ne peut pas dire autre chose : — ces yeux fermés pour si longtemps, ce corps qui ne doit plus bouger, et l'âme, qui depuis tant d'années est enfermée, étouffée, entourée de choses lourdes et matérielles qui l'écrasent et l'enveloppent d'un voile si épais qu'elle oublie presque son immortalité! — l'âme, qui quelquefois se laisse enchaîner si fost par cette laide matière, qu'elle souhaite n'en être jamais délivrée, et que, ne comprenant plus l'état de bonheur et de liberté dont elle jouirait sans le pesant fardeau de son corps, l'instant de cette délivrance, au lieu de la réjouir, la fait trembler, et elle ne pense qu'avec terreur à la douleur que lui causera le choc de tous ses liens se brisant à la voix de Dieu.

« Pauvre âme! quelle misère! Mais, après ce premier moment de surprise et de frayeur, quand, se regardant d'abord elle-même, elle se voit brillante, agile, heureuse, quel cri de bonheur ne doit-elle pas pousser! Comme elle doit s'élancer joyeusement dans le sein de celui qui la délivre! Quelle joie de s'entendre dire : « L'hiver est

passé! réternel printemps commence pour toi; ici plus de misère jamais, jamais plus de peines, plus de mort! » On n'entend plus parler que de joie, d'amour et d'immortalité! «Heureuse âme! les douleurs, les peines sans nombre qui faisaient autour d'elle accuser d'injustice la miséricordieuse main qui frappe pour purifier et récompenser, la dernière maladie qui paraissait si pénible, si terrible, l'angoisse du moment de la mort, toutes ces misères sont bientôt oubliées ou paraissent un point dans l'immensité. Quelle joie de penser que ce moment de souffrance va être suivi d'une éternité de bonheur ! Oh! bienheureuses âmes qui regardez sans doute alors avec une grande compassion la triste chambre où vous venez de laisser votre corps pâle et glacé, vous voyez vos amis tristes et en larmes, entourant ce qui leur reste de vous! Oh! n'oubliez pas que ce temps de misère qui vous paraît si court et facile à supporter, maintenant que vous en êtes délivrées , vous épuisait il y a peu de temps. Priez pour ceux que vous laissez encore enchaînés dans cette misère ! Âh ! priez pour que nos âmes puissent s'en dégager un peu. Faites-nous entrevoir un rayon de l'immense bonheur qui nous attend, afin que nous soyons préservés de ce comble de misère, qui est de se laisser tellement abattre, qu'on s'attache à cette terre, et qu'on ne désire plus la quitter!

« Lumigny, 3 septembre 1838.

« Dans ce bas monde, une des plus grandes misères, c'est de s'habituer à tout, au bonheur, et même au malheur; et ces moments de joie, qui sont comme de délicieux éclairs, une fois passés, on retombe dans la monotonie de la vie! Quelquefois (moi, par exemple, je suis ainsi) on perd, dans la froideur de l'habitude, la sensation d'aimer ceux dont le retour a causé cependant une

grande joie. Au lieu qu'au ciel la terrible habitude ne sera plus connue. Les premiers sentiments de joie que nous éprouvons en revoyant nos amis, au lieu de diminuer et de s'éteindre, ne feront qu'augmenter, et à mesure qu'on avancera dans l'éternité, on trouvera de nouveaux sujets de joie et de reconnaissance. Plus de froideur! plus d'indifférence! tous les cœurs déborderont continuellement de ferveur. Quel incompréhensible bonheur! Mon Dieu! moi qui suis si froide, si insensible, je serai un jour remplie d'enthousiasme et d'amour! N'y a-t-il pas de quoi faire désirer la mort ! Et pourtant je ne la désire pas.

« Vendredi o avril 1839.

« Tout le monde meurt jeune, à présent; c'est effrayant et très-triste d'un côté ; et cependant, si on avait une vraie foi, cela ne semblerait pas si triste, car ne devraiton pas regarder comme un bonheur la sortie de ce monde sans passer par les misères et les infirmités de la vieillesse? Et puis, pour les gens pieux et qui ont du véritable amour dans le cœur, ils doivent aimer à offrir à Dieu le sacrifice d'une jeune vie, quand on a encore toute sa force et toute son intelligence pour la lui offrir de toute sa volonté, au lieu d'attendre à n'avoir à lui présenter que l'offrande d'une vieillesse où la force vous reste à peine de faire un acte de résignation, et où la souffrance vous abat tellement que c'est à peine si on a une pensée. C'est comme si on offrait une belle fleur au lieu d'une fanée.

« C'est comme cela qu'on devrait nous habituer à regarder la mort dès notre enfance. Ce n'est pas pour dire que ce n'est pas triste ; je suis persuadée que cela me ferait un grand chagrin, surtout si, comme cette pauvre petite madame d'O..., j'avais à quitter un mari

que j'aimerais et deux enfants; mais cependant j'espère que je le prendrais du bon côté, en pensant combien cette séparation est courte. Je ne serais peut-être pas du tout comme cela; je ferais, au lieu de cela, peut-être très-mal mon sacrifice. Enfin, mon Dieu! ce qu'il y a de certain, c'est qu'il faut être prêt, et que, puisque la mort peut venir sitôt, il faut tâcher que l'offrande soit aussi pure que' possible. C'est ce que je vous demande, ô mon Dieu!

« Boury, samedi 29 juin 1839.

(( Il y a aujourd'hui trois ans de la mort de notre Albert. J'ai été, après dîner, au cimetière avec Alexandrine ; M™'^ Dufour m'a donné les plus délicieuses roses du monde, je les ai toutes portées à ce cher tombeau. Albert! prie pour que je meure bien. Ce tombeau couvert de roses m'a fait penser au ciel. Plus tard je me suis promenée avec mon père, qui m'a si bien parlé! Quelle ferveur brûlante il a !

(i Jeudi 17 octobre.

(( J'ai pensé ce soir que je m'étais plus amusée dans notre tranquille soirée d'aujourd'hui qu'aux réunions brillantes de Dangu. Les satisfactions paisibles nous laissent un calme charmant qui fait que réellement on se sent heureuse. Cependant, j'aime le monde et je m'y amuse, et quand j'y ai été pendant quelque temps, j'ai toutes les peines imaginables à me remettre à aimer la vie sérieuse. Il y a quelque temps, je pensais, par exemple, que cela me ferait de la peine de passer tout l'hiver à Boury. Eh bien! maintenant, j'en prendrai fort bien mon parti. Je suis dans une veine de passion pour l'étude, et je voudrais avoir le temps de m'y livrer, ce qui fait que je me consolerais tout à fait de passer l'hiver ici ; mais, au lieu de cela, je commence à croire à notre

voyage à Naples, et cette idée- me sourit aussi. D'ailleurs, je suis si changeante ! Avant-hier je pensais que cela me ferait une vraie peine si on renonçait à ce voyage de Naples, aujourd'hui je pense presque que j'aimerais mieux rester ici; demain ce sera encore autre chose; mais ce que je sais pourtant, c'est que cela m'amuse de voyager : c'est une espèce d'étude aussi, et une étude des plus intéressantes. Seulement, je ne suis pas encore assez instruite ; l'Italie m'intéresserait bien autrement si je l'étais! Cela ne fait rien, cela m'amuserait; et puis, à Naples, je pourrais bien m'instruire encore un peu.

(( On me trouverait bien pédante si on lisait ceci ; c'est pourtant un fait que j'ai une petite passion pour l'étude. Il y a deux ans, et même un an, je ne désirais étudier que pour trouver à la religion des preuves de plus; à présent, c'est moins parfait, j'aime l'étude pour savoir ce qui s'est passé avant moi; les gens d'autrefois m'intéressent; cela passera aussi peut-être; je ne suis pas très-constante, et les plaisirs de Naples me feront peut-être oublier mon projet de devenir savante : Sarà quel che sarà. L'abbé Gerbet sera là, il me retiendra si je penche trop du mauvais côté, et cela me fera un grand plaisir de revoir mes amies Euphémie et Nathalie * ! Oui, décidément, je serai très-contente d"y aller,

« Voilà le second coup sonné. Quel temps je perds ! C'est si amusant d'écrire tout ce qu'on pense, et j'ai si rarement le temps de le faire ! Quand je commence, je ne m'arrête plus.

« Paris, 15 novembre 1830.

(( Paris, oui Paris depuis lundi. Voilà un mois que je n'ai écrit; c'est toujours comme cela, quand j'ai le plus de choses à dire.

1. F.uphéuie de Sonnenberg et Nathalie Narishkine, des amies «.iufauce.

(( Pauline et Auguste sont arrivés de Lisbonne dimanche 3 novembre, le soir à l'heure du dîner. Mon père et ma mère avaient été au-devant d'eux presque jusqu'à Beauvais et étaient revenus sans les avoir rencontrés. Pendant ce temps, j'étais restée avec Alex dans le salon, tantôt chantant au piano pour me distraire, tantôt éprouvant de violentes émotions au moindre bruit qui se faisait entendre, et courant à chaque instant du salon à la porte de la cour, et de la porte de la cour au salon, enfin dans l'état ordinaire où l'on est quand on attend, et qu'on attend avec joie et impatience. Par conséquent, grand désappointement en voyant père et mère revenir seuls ! Alors Alexandrine et moi nous nous sommes établies dans le corridor, écoutant de toutes nos oreilles et prenant, à chaque instant, le bruit de la pluie qui tombait à torrent pour celui des grelots. Enfin nous entendons un bruit plus fort : c'est bien des grelots, cette fois. Vite, père, mère ! tout le monde ! ce sont eux ! Tout le monde vient : plus rien, profond silence, étonnement, impatience universelle. Enfin une voix dit : « C'est un courrier ! Ils étaient partis de Gisors avant lui, ils seront ici dans dix minutes. »

c( Bonheur général, attente joyeuse et remplie d'émotion. Enfin au bout d'une demi-heure on voit paraître leur voiture dans l'avenue, sans grelots. Ce sont eux, et nous embrassons enfin notre Pauline!... Conversations sans fin, musique le soir, nous chantons des airs portugais et espagnols qu'elle nous apporte, puis on parle de Naples! »

Nous revenions, à cette époque, de Lisbonne pour n'y plus retourner; mais nous ne devions pas séjourner longtemps en France; car, avant de nous rendre à notre nouvelle destination, qui était Bruxelles, nous devioo?

aller passer l'hiver à Naples. Cette fois, cependant, ce n'était pas me séparer des miens, car le projet dont il est question dans le journal d'Olga, devait en effet s'effectuer. Mes parents allaient partir pour l'Italie avec mes jeunes sœurs, et Alexandrine devait être du voyage. Eugénie donc seulâ restait, et cette nouvelle séparation, qui allait succéder si vite à mon retour, jetait sur notre courte réunion un nuage qui aurait été bien autrement sombre si l'avenir nous eût été dévoilé.

Le séjour qu'Eugénie avait fait à Boury quelques semaines avant mon arrivée avait en effet marqué la fin d'une époque : elle était revenue pour quelques jours dans ce lieu où elle avait passé deux années si calmes et si actives ; elle s'était retrouvée un instant à sa place dans ce cercle de famille auquel elle apportait, avec son bonheur nouveau, plus de tendresse encore pour tous ceux qui le composaient. Elle avait encore une fois prié dans cette chapelle, chanté à cet orgue, visité ce cimetière et ce village, et, tandis qu'elle regardait tout cela en se disant que «je le regarderais bientôt à mon tour, )> elle était loin de penser qu'elle-même regardait Boury et tout ce qu'il renfermait pour la dernière fois. Elle était loin, en quittant ce cher foyer, de prévoir quels seraient ceux qui manqueraient, ainsi qu'elle, à la réunion du retour !

De mon côté, lorsqu'après un court séjour à Lumigny, je me séparai d'elle, la laissant bien portante, heureuse, son bel enfant entre les bras, je ne songeai point à prévoir l'effet qu'allait produire sur elle le départ simultané de tous ceux qui venaient parfois partager la solitude où s'écoulait sa vie ; je ne devinai pas qu'elle sj reprocherait comme une sorte de délit l'impuissance où elle allait se trouver de combler le vide que laissaient tant d'absents à la fois; je ne me doutai pas enihi qu'elle

était déjà atteinte d'un mal funeste, qui devait aggraver pour elle toutes ces circonstances, et peut-être à son tour être aggravé par elles.

Ce départ pour l'Italie, dont le retour devait être si triste, eut, au contraire, un aspect de joie générale : ma mère était heureuse de soustraire mon père à un hiver du Nord, et de donner à la jeunesse d'Olga un peu de mouvement et de vie; Alexandrine l'était de revoir ce pays toujours aimé et plein des souvenirs dont elle aimait tant à recueillir les traces. Olga était, bien naturellement, dans toute la joie que cause, à son âge, la perspective du plus beau des voyages; et, quant à moi, séparée d'eux tous depuis si longtemps, on peut se figurer s'il me semblait doux de me retrouver ainsi voyageant en famille.

Nous partîmes donc, les uns après les autres, de Lumigny, pour nous retrouver tous à Marseille, le 14 décembre. Et maintenant, c'est à Olga que je laisse faire le récit du voyage.

JOURNAL d'oLGA.

« Marseille, 15 décembre 1839.

(( Nous allons à Naples tout droit, sans nous arrêter à Rome, où mon père ira sans nous; cela me chagrine un peu, mais ce n'est pas encore sûr; et puis, nous y irons plus tard.

« Hier, en voiture, j'ai encore eu ma frayeur de devenir laide. Mais, Olga, ma bonne amie, savez-vous que ce n'est pas du tout joli de tant penser à cela? Eh bien ! si vous devenez laide, il faut faire ce sacrifice à Dieu; cela vous empêchera de faire des péchés de vanité. Pourvu que vous soyez bonne, n'importe le reste. — Mon Dieu, oui, je sais bien, et j'aime mieux être bonne et laide que mauvaise et jolie ; mais j'aimerais bien êti*

bonne et jolie; si je continue à engraisser comme cela, il n'y aura pas moyen d'être jolie-, cela me contrariera, et si je ne fais pas de péchés de vanité, j'en ferai peutêtre d'impatience, et d'envie! — Fi donc! comme je suis sotte et frivole !

« 17 décembre. Golfe de Gênes ^àbord du bateau à vapeur).

« Maman me défie d'écrire ici ; mais je suis pourtant très-bien établie, assise par terre dans la cabine, l'encrier posé sur un pliant près de moi.

u Quel temps! quel pays! Hier nous sommes restés sur le pont jusqu'à neuf ou dix heures, par un temps ravissant, par une lune délicieuse, et nous avons chanté une foule de jolies choses. Ce temps, cette mer calme, cette belle nuit, c'était vraiment enchanteur! et ceci le 16 décembre! Que faisaient-ils, nos chers amis de Lumigny, pendant ce temps? Ils gelaient probablement ou bien se grillaient au grand feu du salon. Nous nous sommes dit cela hier au soir; nous avons même ajouté que peut-être ils s'étaient endormis au coin de ce feu pendant que nous étions à rire et à chanter en plein air, comme si on était au mois de mai.

« Mon père nous a toutes appelées à cinq heures du matin pour voir lever le soleil. J'y ai été avec mes sœurs. Rien n'est plus beau que cela, ce soleil magnifique sortant de la mer, et puis, de l'autre côté, la côte de Nice à Gênes, que je n'avais jamais vue et qui m'a ravie ! Quelle délicieuse chose que de vivre dans un pays comme celui-ci! Comme j'aimerais mieux y être habituellement que dans notre triste Boury, où, si souvent, il m'est arrivé de désirer revoir cette mer et ces montagnes que je vois aujourd'hui, et de trouver que j'étouffais dans ce trou! Pauvre Boury, je te demande bien pardon, mais je ne te trouve pas joli. J'y ai eu pourtant de bien bons

moments; mais c'est égal, j'aimerais mieux passer ma vie dans ce resplendissant pays.

« Les idées romanesques ne m'ont pas manqué non plus, ce matin. J'ai pensé que j'aimerais à rencontrer un mari dans ces parages, qui soit bon, pieux, qui m'aime, qui aurait une jolie villa sur cette délicieuse côte, où je passerais ma vie ; et alors je me suis figuré une vraie vie de délices. J'aimerais aussi qu'il fût riche, afin de pouvoir faire beaucoup de bien et vivre confortablement. — Qui lirait ceci me trouverait bien futile. — Et puis j'ai pensé que j'irais faire de petits voyages à Lumigny, Boury, Paris; enfin, toute une vie charmante. C'est toujours du bonheur que je me figure : il y a de quoi me porter malheur. — Que la volonté de Dieu soit faite!

« Gènes, 18 décembre 1839.

« Je continue à être enthousiasmée de ce pays ! Quand je pense que je suis là, à ma fenêtre ouverte, sans feu, que j'ai eu trop chaud dans nos courses, que j'ai là près de moi un bouquet délicieux de roses, de violettes et de jonquilles qui m'embaument, donné à la villa Pallavicini, par une femme qui les avait cueillies, non en serre chaude, mais dans un jardin rempli de fleurs ! C'est pourtant délicieux! On ne se doute pas de l'hiver ici.

« Nous avons été voir plusieurs églises, l'Annunziata d'abord, qui m'a transportée. Il y avait longtemps que je n'avais vu d'église italienne, et j'en jouis bien mieux à présent. Nous avons aussi été àSan-Syro, qui est bien beau, mais j'aime mieux la première que toutes les autres. La cathédrale et Saint-Laurent, nous avons vu tout cela, puis le tombeau de sainte Catherine de Gênes. Là, j'ai pensé beaucoup de choses, cela m'a fait une grande impression. Ce tombeau est dans l'hôpital où sainte Ga-

therine demeurait. On nous a fait passer par les salles qui sont grandes, belles, aérées. Le corps lui-même de la sainte, que l'on voit, est affreux; elle est habillée et couverte de pierreries. J'ai pensé à la vanité de la beauté, qui devient si horrible, et qu'au ciel les saints doivent trouver qu'ils avaient bien raison de la dédaigner. Et pourtant je pense toujours que je serais fâchée d'être laide. Ensuite on nous a fait voir sa chambre, à côté de laquelle on a mis une chapelle. Les peintures qui se trouvent sur les murs y étaient de son temps. On y a inscrit des paroles dites ou écrites par elle, entre autres .celles-ci :

« Amor mio, non piu peccati ! Amor mio, non piu (( mondo !

« Se una goccia di quelle che sente un cuore amante « di Dio cadesse nelFinferno, i demonii diventerebbero « angeli, perché dove c'entra un poco di amor di Dio, « non vl puô essere ne pena ne maie ^ »

« Là, j'ai eu très-forte la pensée et presque le désir de me faire religieuse. J'étais pénétrée de tout cela. Les *** diraient que c'est une inspiration : le fait est que ridée a été vive, et, dans les deux ou trois églises où je suis entrée ensuite, ma seule prière à Dieu a été de me faire faire sa volonté. Ensuite j'ai pensé que j'étais trop molle, trop nonchalante, que j'avais trop peu de ferveur pour jamais faire ce grand sacrifice.

« J'ai pourtant eu plusieurs fois cette pensée depuis quelques jours, ou du moins j'ai pensé au bonheur des religieuses. En regardant le soleil, en admirant ce

1. « 0 mon amour, plus de péchés! ô mon amour, plus de monde!

« Si une goutte de eeque ressent un cœur qui aime Dieu tombait dans l'enfer, les dénions deviendraient des anges; car, là où il entre un peu d'amour de Dieu, il ne peut plus y avoir ni douleur ni mal. »

céleste pays, j'ai pensé que, si j'étais religieuse, j'en jouirais extrêmement, et que, comme on admire toujours le peu de beau et de bien que fait une créature qu'on aime, à plus forte raison doit-on être en extase de joie en pensant que celui qui, pour une religieuse, est plus qu'aucun époux, ou père, ou frère, ou mère, ou enfant, est l'auteur de ce magnifique univers qu'on doit admirer d'autant plus. Oh ! oui, mon Dieu, vous êtes bon, beau, et je conçois que, lorsque l'on a la passion de votre amour, elle doit être portée au comble.

(( Que ma rêverie d'aujourd'hui a été différente de celle d'hier ! »

A Civita-Vecchia, nous nous séparâmes de mon père et d'Alexandrine, qui allaient à Rome, tandis que nous allions avec ma mère tout droit à Naples.

ALEXANDRINE A EUGÉNIE

(( Rome, 21 décembre 1839.

« Sœur chérie, me voilà à Rome ! je t'écris pour te le dire et pour mon propre compte, et aussi pour celui de ta bonne mère, qui m'a bien recommandé de te donner sur-le-champ de nos nouvelles : c'est le dernier mot qu'elle m'ait répété hier sur le bateau au moment où nous nous séparions, car elle est allée tout droit à Naples avec Pauline, Albertine et Olga (qui sanglotait de ne pas venir à Rome). Ton père, Etienne*, M. de Tocqueville-, M. de Rivière' et moi, nous avons pris la diligence à Civita-Vecchia. Mais, vu que M. de Tocqueville

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